DÉSILLUSION
Je m'applique à penser que le monde s'écroule, Atteint brutalement de noire cécité; Et les hommes meurtris dont j'aperçois la foule, Me semblent les jouets d'une fatalité.
Qui donc l'arrêtera sur la pente fatale, Ce siècle qu'un abîme attire chaque jour? Il semble maintenant que son âme brutale Renie à tout jamais le fraternel amour.
Pourtant, hier encor, tout frémissant et tendre, Ses paroles avaient de suaves accents; Mais on croirait, hélas! qu'il ne veut plus entendre, Ayant fermé son cœur, les mots compatissants.
Et lui, qui se prêtait aux douces harmonies, Échos universels de notre humanité, Sa haine et sa rancune, ensemble réunies, Satisfont à présent sa morne volupté.
Lui qui semblait devoir monter vers les grands faîtes Et bercer le progrès sur ses genoux d'airain, Il a fermé l'oreille à la voix des prophètes Lui prédisant les maux qui l'attendent demain.
Et pour changer enfin les pages de l'Histoire, 11 sème autour de lui l'éternel désaccord; Et, dès ses premiers pas, d'un geste attentatoire, 11 a fait de la Terre une plaine de mort!
acrilep-e
sJiècle horrible! On n'a pas seulement insulté A la jeunesse ardente et traîné -dans la fange Comme un haillon souillé la blancheur de son lange, Siècle de boue, ô siècle étrange Couvert d'iniquité!
On n'a pas seulement, au seuil de ton histoire, Violé tes cités aux cent portes d'airain Et le sol ancestral acquis par droit divin, O peuple à la justice enclin, Race de pure gloire!
On n'a pas seulement plongé dans le sommeil L'Europe dévastée et pour longtemps meurtrie, Mais on a blasphémé ton nom, sainte Patrie, Qui laisse toute âme attendrie, O Terre du soleil!
SACRILÈGE 2Qf
On a comblé de chair tes sources desséchées; La mort coule du cœur même de tes ruisseaux ; De tes riches penchants on a fait des tombeaux; Tes bois sont l'antre des corbeaux, Tes routes, des tranchées.
Dans les sillons meurtris creusés par les aïeux, Pousse une herbe stérile aux quatre vents jetée; La semence nouvelle au loin est emportée, Et la campagne ensanglantée Épouvante les yeux!
Qu'ils prennent garde, ceux dont la haine profonde Médite d'asservir un jour le genre humain, Qu'une force inconnue, en se levant demain, Change le cours de leur destin Et la face du monde;
Que les blés des vallons deviennent en naissant Des glaives déguisés pareils à des embûches; Que le miel se transforme en fiel au sein des ruches, Et que le pain au fond des huches Empoisonne leur sang!
5ft
Les Forgerons de la Mort
ois les villes aux cent merveilles de l'acier. Dans l'atelier puissant grouillent des multitudes. Comme un vivant exemple à l'univers entier, De nombreux forgerons aux nobles attitudes Accomplissent leur dur métier.
Dans le gouffre des fours aux parois embrasées, La flamme se déroule en jets phosphorescents; Et les marteaux-pilons, en rumeurs cadencées, Ecrasent sans répit les blocs incandescents Qui lancent de longues fusées.
Partout, des roulements, des palpitations, De formidables chocs, des grincements de chaînes. D'étranges sifflements et des explosions Qui, dans le bruit scandé de plaintes surhumaines, Clament des lamentations.