‹ L'âge de sangChapitre 49 sur 59 · LE SURHOMME · texte numérisé non relu

LE SURHOMME

Tu ramenas un jour l'humaine destinée

— La voyant désormais à sa perte adonnée —

Vers un idéal plus certain, Parce qu'il ne faut pas, et c'est la loi première, Vivre dans une époque inerte et sans lumière,

Et sans espoir de lendemain.

Tu voulus, animé d'un souffle prophétique, Créer, dans un moment d'ambition mystique,

La Loi de l'Homme déchéant, Incertain de pouvoir réaliser ce songe, Tout n'étant ici-bas que mirage et mensonge,

Amas de boue et de néant!

Tu méprisas en toi la trompeuse apparence, L'inutile désir, la fuyante espérance,

Et le hasard désenchanté.

Devin, tu pressentis, dans le progrès de l'être, L'instant où, délivré, nous le verrons renaître,

Vainqueur de la fatalité.

Tu conçus le Surhomme en sa sublime essence. Ce dieu de l'Action et de ia Force intense

Qui, devenant de purs flambeaux, Bientôt apparaîtront au milieu des tourmentes, Pour sauver l'univers des chutes imminentes,

Et le guérir de tous ses maux.

Lève-toi, sombre dieu de la mélancolie,

Et dont le front trop lourd sombra dans la folie!

Sors de ta tombe un seul instant.

Viens voir si l'univers, en ces temps de bassesse, Ignorant ta doctrine, agit avec sagesse :

Lève-toi, tu seras content.

Tu verras qu'aujourd'hui l'on fait de tes paroles Des iniques et des sanglantes paraboles Que ta patrie impose aux siens dès le berceau, Et dont elle a nourri sans cesse le cerveau, Voulant l'Europe entière asservie à l'idée Que la force ici-bas doit être possédée Par un seul maître ayant à ses pieds les petits; Elle qui, pour servir ses sanglants appétits,

Croit que le monde, dans le siècle qui se lève. Réalise les fins tragiques de son rêve!

l'illuminé 213

L'Illuminé

A u conçois, aveuglé par ta vaine chimère, D'imprenables cités aux enceintes de pierre, Dont les temples nombreux avec leurs lourds plafonds Résistent ici-bas aux coups des noirs désastres, Et dont les fiers palais aux énormes pilastres Rivalisent avec l'orgueil des cieux profonds.

Ta race, selon toi, bâtira son arène

Sur l'Europe dont elle asservira la plaine;

Et le Dieu des plus forts, devant être avec toi,

Un jour assemblera sur le sable des grèves

Les peuples tout entiers, esclaves de tes rêves.

Dont tu seras élu bientôt Empereur-Roi.

Mais sur la plaine même où tes sages s'assemblent, Une fleur a poussé dont les pétales tremblent. Cette fleur apparaît semblable au jour vermeil, Fleur d'amour, la première entre toutes les roses, Fleur de la Liberté qui dispense des choses, Et qui donne au plus humble une place au soleil.

Tu prétendis saisir de tes mains défaillantes

Dans l'infini du ciel des étoiles filantes;

Et tu pensas à l'heure où, domptant l'inconnu,

L'univers sentirait le joug de ta puissance :

Ton espoir fut trompé, car, le Dieu de clémence

N'étant pas avec toi, ce jour n'est pas venu.

Donc, tu restes quand même, Illuminé- du songe, Le faible voyageur, victime du mensonge, Poursuivant sans répit le but jamais atteint, Et croyant, pauvre fou, saisir l'insaisissable, Le Temps, ce justicier toujours inexorable, Aura, d'un geste bref, décrété ton destin.

Le soleil, conservant sa chaleur coutumière,

Répandra sans compter ses rayons de lumière;

Et toi, le réprouvé des élus d'ici-bas,

Dont l'ambition fut d'être le roi des hommes,

Tu demeures semblable aux êtres que nous sommes,

Chercheur d'illusions que tu n'atteindras pas.

Ci**}

LES VIERGES DE L ACROPOLE 2 I f

Les Vierges de l'Acropole

e m'incline à vos pieds, Vierges de l'Acropole! Vous que la barbarie en l'ombre relégua, Vous restez par le monde un éternel symbole, Chefs-d'œuvre, à qui l'art grec largement prodigua Ses dons plus éloquents que l'ardente parole!

Divine expression de grâce et de beauté! O filles d'Ionie, ô si blanches Cyclades, Attique harmonieuse, ornant de pureté Et d'élégance tes nombreuses colonnades!

Hellade! O soleil d'or que les dieux ont chanté!

Siècle de Périclès! O temps de Thémistocle!

O sage Miltiade! Enthousiasme ardent,

Qui frémissais aux vers du tragique Sophocle!

Immortel Phidias, maître du marbre blanc,

Que nos âges nouveaux rehaussent sur ton socle;

Dans mon rêve, je suis remonté vers les ans Où Xerxès entraînait ses hordes avilies Et brisait à ses pieds des peuples palpitants. J'ai revu de mes yeux, dans l'ombre ensevelies, Les antiques cités que respecta le Temps.

J'ai revu les débris des Vierges mutilées Qu'une pieuse main sauva du noir oubli; J'ai vu s'épanouir sur leurs tombes scellées Un immortel reflet que le Passé cueillit Là-haut, dans les jardins des splendeurs étoilées.

J'ai vu dans son orgueil Athènes au beau nom S'ébranler sur sa base et crouler pierre à pierre; Sur son rocher hautain, j'ai vu le Parthénon Dont on avait souillé l'illustre sanctuaire : Dans mon rêve, j'ai vu les temples d'Apollon.

Sous les porches, j'ai vu de rouges pyramides De cadavres, les corps des ennemis vaincus Dispersés au hasard, et dont les yeux livides Me consternaient d'horreur en ces instants vécus; Et j'ai vu des monceaux de ces tvrannicides

S'entasser sur la place; et, toujours plus nombreux. Des bras multipliant les morts aux pâles faces, Dont l'amoncellement s'élevait jusqu'aux cieux... Alors, un bruit me vint à travers les espaces; J'entendis une voix dans le soir ténébreux :

Page 1