‹ L'âge de sangChapitre 52 sur 59 · LE LIBÉRATEUR · texte numérisé non relu

LE LIBÉRATEUR

Je suis le pur rayon d'une intense lumière

Qui brillera pour vous dans sa splendeur première.

Vous croyez le bonheur d'ici-bas disparu;

Mais les hommes pourtant, au fort de la tourmente,

Ivres de justice immanente, Un jour seront sauvés parce qu'ils auront cru.

Un jour, ils subiront mes fières destinées, Car, Annonciateur des futures années, Si j'apportai jadis des mots compatissants, Dont le fidèle écho se répercute encore,

Vous entendrez ma voix sonore, Et je triompherai dans les siècles présents,

Et ces temps asservis où l'obscurité règne,

J'ai vu combien le cœur de tous les peuples saigne

J'ai vu les désespoirs devant tant de revers;

Et j'ai compris enfin pourquoi les créatures,

Lasses de leurs longues tortures, Imploraient ma puissance au nom de l'univers!

Et puisque, contempteur des noires hécatombes, Je suis venu fermer la porte de vos tombes; Et puisque, seul, je puis détruire à tout jamais La domination de la haine abolie,

Qu'autour de moi soit accomplie La ferme volonté de répandre la Paix.

Puissent donc les grands monts et les champs des batailles N'entendre plus les bruits sinistres des mitrailles! Que sur le monde enfin, retrouvant sa fierté, Rempli d'apaisement et de mansuétude,

Devant l'humaine multitude, Se lève, dans son vol séant, la Liberté!

Les Morts fécondes

« L>)'entre tous les grands morts, ce soir, ressuscites. Sortis de nos tombeaux qu'un sang fécond inonde, Nous qui fûmes au sein des batailles jetés, Volontaires martyrs de cette heure profonde Qui de gloire nous a largement revêtus, Nous venons exalter aux quatre aires du monde La grandeur de nos vertus.

« Allemand! Si la haine a tourmenté ta vie; Si, voulant effacer l'ultime souvenir D'une paix qui nous fut en un instant ravie, Dans ton coupable orgueil, tu tentas de bannir Toute mansuétude et la bonté suprême, Reniant que l'amour sacré doit nous unir Jusque dans la douleur même;

« Si le flot de la mer apparaît impuissant A laver d'un seul coup l'outrageante souillure Que tu gravas au cœur de l'homme agonisant Et qui devra toujours souffrir de ta blessure; Si tu voulus briser au pied de ton autel Le Temple où s'abritait une Europe future Portant un signe immortel;

« Si des peuples entiers offerts à ton caprice Furent anéantis pour ne renaître plus; Si tu niais en toi l'immanente justice; Si tu te dis l'élu d'entre tous les élus; Si par l'écho trompeur de tes vaines paroles Tu crus réaliser tes rêves superflus En les voilant de symboles;

« Si dans l'humus flétri détruisant les ferments Tu rendis les coteaux desséchés et stériles; Si tu voulus tarir aux fibres des sarments Le vin donnant la force aux actions viriles; Si tu voulus dompter par le fer et la faim Les pays épuisés, chancelants et débiles, Qui furent détruits en vain;

a Si tu renias l'art de conserver la forme Des chênes orgueilleux et des frêles roseaux, Du chèvrefeuille qui s'attache au tronc de l'orme, Et des grands lis sculptés au hasard des ruisseaux;

LES MORTS FÉCONDES 22f

Si le champ des aïeux subit tes flétrissures; Si la source se tut où buvaient les oiseaux Coutumiers de doux murmures;

t Si tu sus engloutir les chefs-d'œuvre passés Non pas dans l'oubli, mais dans de vivants abîmes; Si dans l'amas sanglant des peuples écrasés Tu plongeas sans remords tant de grandeurs sublimes: Si par toi tant de deuils et tant de pleurs amers Remontèrent du gouffre aux majestés des cimes Qui dominaient l'univers;

« Après être tombés dans des combats épiques, Affirmateurs sacrés d'un Idéal nouveau, Nous, nous venons te dire, en ces heures tragiques, Que, morts, nous inscrivons dès le seuil du tombeau Notre nom qu'on lira sur les stèles futures, Et que proclameront, le marquant de leur sceau, Les humaines créatures!

« Nous venons libérer les cœurs longtemps enclos Qui vibreront pareils aux accords d'une lyre, Et qui, mettant enfin un terme à leurs sanglots, Maintenant s'en iront par la terre en délire Chanter leur délivrance en des mots tout-puissants Et que seul un profond enthousiasme inspire En des jours resplendissants.

« Ce sera notre règne. Et dans ces heures graves Où l'homme sentira l'immense changement, Ayant à ses espoirs brisé toutes entraves, Les jours seront lumière et recommencement; Et la Joie, exaltant ses clameurs triomphales Dans un geste d'amour et plein d'apaisement, Dispersera les rafales.

« Sur les sillons ouverts aux promesses des grains, Sur les penchants fleuris regorgeant d'opulence, Apparaîtra l'éveil des riches lendemains. Ce sera par l'Europe une autre Renaissance Dont les peuples nouveaux promulgueront les lois, Et dont nous entendrons, après tant de souffrance, L'indicible et grande voix.

« La défaite certaine atteindra les chimères Dont l'insolent passé se sera tant repu; Et devant la grandeur de toutes les misères, Ton prestige, ô Germain, se sera corrompu; Et nous dissiperons au sein de tant de brumes, Délivrés d'un carnage enfin interrompu, Nos si vieilles amertumes.

« Et nous triompherons. Et par le temps qui fuit, Quelquefois sans laisser l'empreinte de ses traces. L'offrande de nos corps aura porté son fruit; Nous serons le froment qui nourrira les races!

Étant les vrais héros morts pour les Droits sacrés, Nos œuvres resteront plus encore vivaces Et nos noms plus vénérés!

« Nous aurons fécondé la pente des collines. De nouveau l'univers, par l'exemple emporté Et gonflant tous les cœurs dans toutes les poitrines, Répandra les bienfaits de sa félicité.

La terre embaumera par de nouvelles roses Les matins tout joyeux de leur fécondité Et de leurs métamorphoses.

« Et parce que par nous l'homme régénéré Connut la profondeur de notre sacrifice; Parce que, dans un geste ardemment inspiré, Nous aurons répandu l'Amour et la Justice; Parce que plus encor que les actes humains, Nous fûmes des vivants la voix inspiratrice De par les âpres chemins,

« Nous survivrons encore à nos douleurs passées. Et l'univers refait sur des débris fumants, Tout en songeant un jour aux forces dépensées Dans la lutte pour mettre une fin aux tourments Qui rongèrent le cœur dissolu des vieux mondes, Immortalisera par ses enseignements

« L'augurale prédiction des morts fécondes! »

Ils ressusciteront, les morts, avec nos rêves

Dont la réalité fera le jour nouveau

Qui déjà nous promet le suc des jeunes sèves;

Ils ressusciteront du fond de leur tombeau,

Pour venir nous apprendre, à cet instant suprême

Où le sort les couchait dans le creux des ravins,

Que le geste d'offrir sa vie à ceux qu'on aime

Est le plus grand parmi tous les gestes humains.

C'est pourquoi, dans ce siècle où tant d'espoir fermente,

Nous les avons sentis frémir dans notre chair.

Et, nous remémorant l'effroyable tourmente

Qui plongea notre époque au gouffre d'un enfer,

Nous comprendrons, par ceux que la mort déifie,

Qu'en se débarrassant de son manteau charnel,

L'homme régénéré toujours se purifie,

Et trouve, en s'élevant, un amour éternel.

Un jour nous apprendrons qu'il est une demeure

En nous, où les grands morts ne devront plus mourir;

Où le passé réside, où constamment on pleure

Des vertus qui pourtant n'auraient pas dû périr;

Où l'être exaltera sans cesse nos pensées,

Où nos vœux grandiront ensemble confondus,

Alors que, regrettant les heures dépensées,

11 voudra ressaisir tous les bonheurs perdus.

Car nos vœux monteront plus haut que nos conquêtes Dont nous avons fleuri les chemins d'ici-bas. Nous nous efforcerons d'atteindre les grands faîtes Que nos regards fuyaient ou n'entrevoyaient pas. Car par la Beauté même une âme est ennoblie : Car plus nous aspirons à l'empire du Beau, Plus sacrés deviendront les morts que nul n'oublie, Plus profond le respect qu'on doit à leur tombeau!

C'est pour nous que nombreux sont tombés les grands morts ; C'est pour que nos berceaux repeuplent les coliines, C'est pour que les vivants refassent sur leurs bords De la vie avec des ruines.

C'est par ses morts sacrés que la France a vaincu, Que le règne de l'Art renaîtra sur la plaine, Que l'empire du Beau par eux a survécu, Que l'amour a tué la haine !

C'est par les morts divins que la Ville aux cent tours Aura dicté leur tâche aux prochaines années; Que le travail humain, au seuil des nouveaux jours, Préparera ses destinées.

C'est par ceux qui sont morts en un geste inspiré, Que nous retrouverons, l'àme toute ravie, Le bonheur sur un monde enfin régénéré, Auquel ils donnèrent leur vie!

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