ACTE DEUXIÈME. W
JEANNE
Oui... Ce meuble italien... Il m'a raconté que M. de Moutaille l'avait déjà vendu à plusieurs maris. Alors, quand je l'ai vu arriver, cela, joint à d'autres petits indices...
MARTIGNY
Ainsi, sans ton oncle, tu n'aurais rien su. Cela aurait fini en douceur, sans que tu souffres, — puisque c'était déjà en train définir. — Ou plutôt, sans ton oncle, cela n'aurait jamais commencé. Est-ce que tu crois que, si j'u\ai> pt] t'avoir bien à moi, être ton mari à mon aise, j'aurai! accepté des distractions ailleurs .' Mais j'étaii Gomme un étranger dans ma maison. Je n'avais môme pal I'1 droit de m'occuper des enfants. J'aurais voulu, quelquefois, me promener avec toi toute seule : mais il était là, toujours al c'était toujours lui qui te donnait le bras. Et moi, je suivais, piteux, 1rs mains ballantes, — sauf quand je portail! ton châle ou ton manteau, ce qui me faisait tout de même plaisir.
JEANNE, souriant à demi.
Pauvre Pierre!
MARTIGNY
Tu me plains; mais, en me plaignant, tu ne peux pas t'empécher de sourire. Tuas raison : j'étais un peu ridicule... C'est cette maudite timidité! Il y a toujours eu, pour moi, comme un abîme infranchissable entre sentir ou penser — et agir, traduire en actes mes sentiments, Cest comme si tout témoin me faisait peur. On est bien malheureux d'être comme ça... Chez ton oncle, au contraire, l'action suit la pensée avec une raideur et une ponctualité militaires... Je subissais l'ascendant de son'énergie : c'était fatal. Je m'effaçais devant lui; j'avais l'air de reconnaître le premier que
je n'existais presque pas, que j'étais un être négligeable. Alors toi, naturellement, tu me prenais au mot, sans y songer et tout en m'aimant bien... Mais, en somme, c'était ma faute.
JEANNE
Non, Pierre, ce n'était pas ta faute tant que cela. Je vois bien que c'était un peu la mienne. Je t'aimais bien, comme tu dis, mais je ne te connaissais pas, et. voilà que je commence seulement à te connaître. Il est vrai que tu ne t'es jamais montré ainsi : mais c'était à moi de te découvrir... Je te considérais, sans doute, comme un homme très bon et comme un grand savant, mais aussi, — tu me pardonnes? — comme une espèce de grand enfant presque incapable de se diriger et de vouloir, et guère mieux armé que moimême. J'aurais du essayer au moins de te voir avec mes yeux, non avec ceux de mon parrain... C'est peut-être moi, Pierre, qui suis le plus responsable de notre erreur commune.
MARTIONY.
Non, c'est moi. J'aurais dû, non seulement garder chez moi ma place et mon rôle naturel, mais te croire capable de m'y aider. Tandis (pic j'étais pour toi comme un grand enfant, tu étais pour moi comme une petite lillc, charmante cl bonne, mais aussi passive que moi. J'aurais dû deviner en toi latine raison et la volonté sérieuse que je commence seulement à y apercevoir. Car \oilà que mais faisons, l'un chez L'autre, des découvertes, il en fallait [aire plus tôt. C'est moi qui " ;|' pas su.