HISTOIRE DES DÉCOUVERTES
loppée huit ans plus tard par M. Worsaaë. Elle fut accueillie avec une grande faveur de tout le monde savant. Elle illuminait, en effet, deux mille ans de profondes ténèbres, et elle permettait surtout de classer dans un ordre chronologique tous les tombeaux recelant des outils ou des armes, ainsi qu’un certain nombre des monuments celtiques. Aussi de toutes parts les antiquités de l’Europe transalpine furent-elles étudiées avec un zèle nouveau et avec un succès croissant. La chimie vint bientôt augmenter l'intérêt qu’excitaient ces recherches, en annonçant que les bronzes du Nord et de l’Ouest étaient au même alliage que ceux de la Grèce, avec lesquels ils rivalisaient d’ailleurs d’élégancp. Toutefois les fouilles qui se multipliaient en Allemagne, en Angleterre, en Irlande n’apportaient que des preuves de détails en faveur de l’hypothèse Scandinave. La vérité n’en fut pleinement démontrée qu’à dater de 1834, où M. le professeur Relier, de Zurich, fit (selon l'expression de M. Lisch lui-même'), « la découverte à jamais mémorable » de villages construits sur pilotis le long des bords des lacs suisses. Pendant les onze années suivantes, le nombre de ces villages s’est accru pour la Suisse seule jusques à deux cents, dont les uns datent de l’âge de la pierre, les autres de celui du bronze, et les plus récents enfin de celui du fer. L’antique Helvétie avait donc traversé les mêmes phases que tes pays de la Baltique. Plus récemment encore, on s’est assuré que les lacs alpins de la Lombardie et de la Bavière contenaient des antiquités toutes pareilles à celles des lacs
œuvres de Leibnitz, avait constaté par l'étude des antiquités de la Nord- Allemagne, l'existence des deux premiers Ages, ainsi qu'on le voit dans son ouvrage posthume De origine Germanorum, 1750. En 1758 parut le célèbre ouvrage de Goguet sur l'Origine des lois , des arts et des sciences, qui recueille ce qu'on savait alors des outils en pierre et discute la priorité des différents métaux. M. Lublax k nous apprend que cette même distinction des trois Ages n otait point étrangère A Borlase, fauteur de l’Histoire de Cornouailles, et qu'avant Thomson, sir Richard Colt Hoare avait déjà exprimé l'opinion que les instruments en fer dénotent «une période beaucoup plus récente».
4 Constructions sur pilot is dans le Mecklembourg, 1885 (en alletn.)
INTRODUCTION
«le la Suisse, et enlin M. Lisch vient non-seulement de retrouver dans le Mecklembourg des constructions sur pilotis semblables à celles des Alpes, mais d’en déterminer les rapports avec les tombeaux de l'âge de la pierre. L’hypothèse des trois âges est ainsi devenue un fait acquis à l’histoire, et nous pouvons bien dire de notre siècle qu’il a fait sortir des ténèbres d'un profond oubli les populations qui , dans le centre et le nord de l’Europe, ont successivement travaillé le silex, le bronze et le fer.
La France, qui fait la transition entre le Nord et le Sud, et qui est d’ailleurs aussi pauvre en bronzes que riche en menhirs et en dolmens, hésite encore à appliquer à son histoire ancienne les trois grandes périodes suisses et Scandinaves. A l’en croire, ce qui est incontestablement vrai des ('.elles de l’Helvétie, pourrait ne pas l’être de ceux des Gaules, et il faut convenir qu’il existe entre les antiquités de ces deux pays des différences assez grandes pour justilier bien des doutes. Mais, tout en usant d’une sage et légitime circonspection envers les découvertes de l’étranger, la France en a fait elle-même de fort remar«|uables : elle a constaté, avec le secours de la géologie, l’existence de deux âges de la hache non polie antérieurs à l’âge suisse du cell, et dont le plus reculé embrasse les temps antédiluviens.
M. doucher de Perthes, qui, après onze ans de recherches faites à Abbeville, avait publié en 1847 ses Antiquités antédiluviennes, a vu enfin depuis I S’il) ses découvertes constatées par des géologues nationaux et anglais, et confirmées par des faits analogues observés dans d’autres parties de la France et dans les îles Britanniques. Malgré l’opinion contraire de M. Elie de Beaumont, on croit avoir en mains les preuves directes que l’homme a été contemporain de la faune «pii sépare de la nôtre celle de l’époque pliocène et tertiaire. L’homme dans nos climats aurait donc vécu au milieu des mammouths et des rhinocéros à longs poils ; il leur aurait fait la guerre pour subvenir à sa subsistance, et leurs débris étaient dévorés non -seulement par des renards et des loups, mais par des hyènes et des tigres. Le
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diluvium des géologues qui a détruit la faune quaternaire, serait donc bien le déluge de la tradition universelle, et M. Boucher de Perthes n’aurait point commis d’erreur en déclarant antédiluviennes les haches non polies et fort grossières des terrains d'Abbeville.
Mais là ne se sont point bornées en France les découvertes de l’archéologie et de la géologie. Postérieurement au diluvium et pendant l'époque glacière, alors que le Sahara n’existait point encore et que ses vents brillants ne fondaient point les neiges de nos Alpes, la France centrale, d’après M. Cartel, était peuplée de rennes comme l’est aujourd’hui la Laponie, et l’homme non-seulement se nourrissait de ces animaux et transformait en outils et en armes leurs os ainsi que le silex ;-mais il dessinait sur leurs bois des figures d’animaux d’une correction extraordinaire. L'âge du bronze, même l’âge du fer, n’offre rien de comparable à ces dessins.
C’est ainsi que l’histoire de l’Europp transalpine se trouve aujourd’hui en possession d’antiquités appartenant à cinq âges dont elle n'avait au siècle passé pour ainsi dire aucune connaissance, et qu’elle a évoqués de leurs tombeaux. Il y a : d’abord, l'âge antédiluvien des haches informes en silex et du mammouth ; puis, l'âge du renne, des instruments en silex et en os et des dessins d’animaux ; ensuite, un troisième et dernier âge de la pierre, celui des celts, pendant lequel vivaient dans nos contrées l'élan et l’aurochs'. Alors seulement arrive l’âge du bronze, qui éclaire de ses doux et paisibles rayons l'obscurité des temps antéhistoriques; et enfin commence l’âge du fer, qui se prolonge sans interruption jusques à nous.
Ces cinq âges rentrent comme d’eux-mêmes dans le cadre qui embrasse d'après la tradition universelle l’histoire
* M. Larlet distingue dans la période de l'humanité primitive l'âge du grand ours des cavernes, l'âge de l'éléphant et du rhinocéros, l'âge du renne et l'âge de l'aurochs. M. Lubbock, au contraire , n’admet que deux grandes divisions : la période arcKëolilhique du déluge et la période néolithique de la pierre polie.
INTRODUCTION
de l'humanilé1. Les premières périodes de l’archéologie correspondent aux dernières époques de la géologie, et les unes comme les autres sont en harmonie avec les temps antédiluviens et postdiluviens de l’histoire. Peut-être le cadre traditionnel devra-t-il s'élargir, sans toutefois se briser, et la chronologie des six mille ans s’allonger d’un plus ou moins grand nombre de siècles. Toutefois les antiquaires danois ont calculé d’après les couches d’arbres et les instruments superposés dans leurs tourbières, que les trois âges du fer, du bronze et des celts n’ont pas duré plus de quatre mille ans.
Tel n’est pas l’avis de tous les géologues. Les sciences naturelles n’ont prêté leur concours à l'histoire qu’en se réservant le droit de la contrôler, et elles ne font que peu de cas de sa chronologie et de ses traditions sur l’origine de l’humanité. M, Lyell et son école donnent cinquante mille ans à des ossements humains trouvés dans les alluvions du Delta du Mississipi, soixante et dix mille à tel village de notre Suisse romande , quelques cent mille aux haches en pierre d’Abbeville. Mais ces calculs reposent sur des bases fragiles. L’anatomie comparée, de son côté, ne se contente pas d’examiner de concert avec l’histoire si, pendant les âges de la pierre, du bronze et du fer, l’Europe transalpine a été habitée par une seule et même race ou par deux ou trois races différentes ; mais elle se demande si tels crânes humains fossiles ne proviennent point d’une espèce particulière plus voisine du singe que de l’homme blanc. Il est certain que, parmi cos crânes, il en est qui sont très-semblables à ceux des Australiens; mais il en est d’autres, non moins
1 On me permetlra de rappeler ici qu’il y a déjà plus de trente ans, alors que l’on n'avait point encore trouvé l'homme fossilç, je soutenais que le déluge historique avait été une immense crise de la nature et qu’il correspondait au diluvium de la géologie; que les Sethites et les Caiiiiies avaient vécu pendant l’époque quaternaire, et que durant les siècles qui ont suivi le déluge , la terre a été le théâtre d’une foule de révolutions locales dont les hommes avaient gardé la mémoire. Aussi les découvertes de MM. Boucher de Perthes et Lartet n'ont-elles été pour moi que des preuves directes do la lidélité do la tradition. V. Histoire de In Terre. Genève et Paris, 1856.
LES PROBLÈMES DE [. AGE Dl BRONZE
anciens, qui ne diffèrent point du crâne anglais normal. Or, M. Lycll lui-même déclare : que ce ne sont là que deux variétés contemporaines d’une même espèce ; que M. Darwin doit chercher ailleurs sa transition du chimpanzé à l’homme, et qu'il n'y a jusques ici aucun fait en faveur de l’hypothèse qui place des hommes-singes avant nos races supérieures.
Au reste, notre intention n’est point d’aborder des questions d’histoire naturelle qui sont en dehors de notre champ d’études, et dont toute solution dans l’état actuel de la science serait incontestablement prématurée. Fidèle aux lois de la recherche de la vérité, nous remonterons du connu, qui est ici l'âge du fer, à celui du bronze où commence le vaste domaine de l’inconnu. Ce n’est qu’après avoir résolu les énigmes que présente cette période, qu’on peut espérer de relier à l’histoire de l’humanité les trois âges de la pierre.