LE PÉRIGORD, BERCEAU DU FER
Les (’.aulois ne recevaient certainement pas de l'étranger leurs épées, et l'on peut être certain qu’ils les fabriquaient eux-mêmes : car elles étaient dans l’Europe entière les seules en fer mou. Celles des Phéniciens, des Etrusques, des anciens Grecs étaient en bronze; celles des Romains, des Noriques, des Ibères, en acier. Les Germains connaissaient à peine cette arme.
Dans quelle partie des Gaules chercherons-nous le berceau de l’industrie du fer? D’après le témoignage de l’histoire*, deux seuls peuples y exploitaient et travaillaient le fer: les Bituriges Cubi et les I’étrocoriens. Nous ne connaissons dans la patrie des Bituriges qu’une seule forge anté-romaine, celle de Ferrières (Loche, Indre et Loire). Mais les Prétrocoriens sont ce même peuple qui habitait « la terre classique des anciennes fabrications », où les amas de scories de fer abondent (p. 312). Ici l’archéologie confirme en plein l’histoire, et l’une et l’autre appuyent indirectement l’hypothèse qui fait du Périgord le principal foyer de toute la métallurgie gauloise, aussi bien de celle du fer que de celle du bronze.
Il est digne de remarque que (à notre connaissance) il n'y a pas dans toute la Bretagne une seule fonderie de fer datant de la période celtique, ni même de la période gallo-romaine; et cependant la Bretagne abonde en minerai de fer qui git à la surface du sol, et qui est exploité aujourd’hui à ciel ouvert. Au temps de leur thalassocratic les Vénètes auraient donc été tellement préoccupés de l’étain et du bronze qu’ils auraient négligé les autres richesses métalliques qui les entouraient de toutes parts! Us auraient reçu dns Bituriges ou des Pétrocoriens les doux et les câbles de fer de leurs vaisseaux I
Les Calètes, qui ont déjà si souvent éveillé notre intérêt par leurs monnaies et leur commerce (p. 115), par leurs silos britons (p. 247) et par le très-petit nombre de leurs mégalithes (p. 344), ont laissé après eux de très-nombreuses
1 Strabon 4, 22. — J. César, liell. qall. 7, 12.
LES GAULES
ferrières. Mais par leurs tuiles, leurs poteries, leurs médailles, elles sont gallo-romaines. Quelques-unes n’ont même été abandonnées qu'au quatorzième, qu'au dix-septième siècle. Les Calétes peuvent donc, aussi peu que les Vénètes, contester aux Pétrocoriens la gloire d’avoir été les premiers forgerons et les grands métallurgistes des Gaules*.
En supposant que dans les Gaules l'industrie du fer est fille de celle du bronze, nous nous appuyons sur les cells et les pointes de lances en fer qui sont tout pareils à ceux en bronze, sur certaines épées en fer qui imitent celles de l’âge antérieur, et sur les ornements orientaux par lignes parallèles et symétriques que reproduisent, mais plus grossiers, les objets en fer.
Si avec le double secours de l’histoire et de l’archéologie nous croyons avoir retrouvé le principal berceau de l’industrie gauloise du fer, nous serait- il possible de déterminer approximativement la date de son origine ?
Par l’histoire nous savons que les Gaulois cisalpins, dans leurs guerres défensives contre Rome et déjà sous Brennus en — 389, avaient des épées en fer non aciéré qui pliaient tellement en long et en large que, si on ne laissait pas aux soldats le temps de les redresser avec le pied contre la terre, l’atteinte en était dès lors impuissante’.
.Nous ignorons depuis combien de générations les Gaulois du Pô possédaient celle épée. Il est probable qu’ils l'avaient déjà quand ils franchirent les Alpes en 387. Mais cette date est en quelque manière la plus reculée où nous puissions placer les origines de la fabrication des épée6 en fer chez les Celtes de la Gaule. En effet, il existe entre toutes les nations historiques, membres du grand organisme de l'humanité, comme une mystérieuse sympathie en vertu de laquelle elles éprouvent toutes ensemble los mêmes besoins et les satisfont d’une manière analogue dans le double domaine de la vie
1 M. Quiquerez a découvert tout récemment dans le Jura bernois plusieurs fonderies de fer sur lesquelles il n'a encore rien public.
5 Polybe 2, 30 et 33. — Plutarque, Camille, 41.
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matéridlo et de la vie spirituelle ; et, si les mieux douées devancent les autres, celles-ci les suivent à la manière de la fugue appelée canon, où chaque voix, partant à des intervalles réguliers, exécutent successivement le même chant. Aussi nous serait-il impossible d’admettre que les Gaulois ou les Ibères, plus distants du foyer de la civilisation que les Grecs, auraient possédé l’épée de fer avant eux, ot nous estimons qu’ils ne la connaissaient pas avant l’an 000 (qui est la date de la fondation de Marseille).
L’archéologie nous est ici de peu de secours. Elle n’a point encore découvert dans les Gaules de ces registres, pareils aux palafiltes romandes, aux skoumooses Scandinaves, où les siècles ont successivement inscrit pour la postérité la plus reculée les vicissitudes ou les progrès de l’industrie. Nulle tourbière, nulle station aquatique, nulle coupe de terrain qui offre à ses divers étages les ouvrages en fer des Gaulois ou mêlés, ou superposés, ou sous-posés à leurs bronzes*. Nous savons seulement que les premiers sont excessivement rares dans les dolmens et dans les tombeaux
* Dans les stations à poteries du Marais vendéen le sol artificiel coinprend dans sa couche moyenne des poteries moins grossières que celles de la base et des instruments de fer en forme de lance et de trident. et dans ses couches supérieures des fragments de poteries sigillées à pâte fine, incontestablement gallo-romaines. Ici le fer gaulois est antérieur aux Romains, mais il n'est pas précédé par le bronze. Dans la même Vendée, une coupe faite dans un terrain d'alluvion au gué de Minerval (Fontenay), a fourni un chronomètre fort curieux et trèsprécieux de l’industrie gauloise; mais si le bronze y est à sa place, le fer fait défaut.
A la base, à 2 m. 50 c. de profondeur, une hache grossièrement appareillée en silex blanchâtre;
â O m. 50 c. plus haut, une hache en silex blond zoné d'un meilleur aspect, à demi polie ;
à 0 ni. 40 c. au-dessus, une hache en porphyre d'un poli remarquable;
à Ont. 15 c. seulement plus haut, une hache en bronze creuse, de modèle connu (et gallo-romaine?) ;
enfin, dans les couches superficielles, des pièces do monnaie du moycn-àgc jusqu’au XVI1- siècle et un canon en bronze aux armes de Thouars.
LES GALLES
celtiques, tandis que ils sont très-fréquents dans les monuments gallo-romains. Ajoutons, à défaut de preuves directes en faveur de l’origine comparativement récente de l’industrie du fer, que les habitants de nos lacs romands ont reçu pendant un grand nombre de siècles leur étain de la Cornouailles à travers les Gaules, sans que jamais les marchands celtes aient apporté avec ce métal le moindre objet en fer : ce qui ne s’expliquerait pas si cette industrie eût été de tout temps très-active chez les peuples gaulois.
Nous pensons donc que les Gaules, qui forment la transition entre le Sud et le Nord, ont, dans leur développement industriel, suivi la loi de l’Europe transalpine et non celle de la Grèce et de l’Orient. Leur deuxième âge a été un ;ige du bronze seul et non du bronze et du fer, un âge d'armes et d’outils en bronze et non d’armes en bronze et d’outils en fer (p. 137). Ce point est d'une très-grande importance pour fixer la date des mégalithes de Koscoff, de la Planche-de- Beaumont (p. 323), de Saint-Samson (p. 320), de Plésidy (p. 3 i i), et celle du temple de Limoges (p. 342), ainsi que celle des Stonehenge.
Mais ici s’offre à nous une très-grave difficulté. Comment les Gaulois qui, pendant leur deuxième âge, auraient été en possession d’excellentes épées en bronze, auraient-ils pu les abandonner pour ces méchantes épées en fer avec lesquelles ils ne pouvaient frapper que de taille et porter qu’un seul coup? La seule réponse que nous puissions donner, est de supposer que jusques à l’âge du fer les simples soldats gaulois connaissaient aussi peu l'épée que les Germains de Tacite ou que les Egyptiens des Pharaons (p. 181), et qu’elle était bien plus un insigne qu’une arme dans la main de leurs chefs.
Ainsi donc, en résumé, vers l’an 600, l’industrie du fer avec ses épées, ses outils et ses objets de parure en fer non trempé serait née chez les Pétrocoriens, qui avaient appris des Sidoniens à travailler le bronze et le cuivre.
Pendant toute la durée de l’âge gaulois du fer, les industries des deux âges antérieurs se sont maintenues, mais ne