ISIS. N ARIA
En Souabe et dans quelques autres contrées de l’Allemagne on adorait cette même déesse sous le nom d’Eisen. La Dame Eisen avait enseigné aux hommes tous les arts de la paix et l’on promenait en son honneur une charrue et un bateau. Le nom d’Eisen ou d'isis entre dans ceux de plusieurs localités de la Souabe et de l'ancienne Allémanie, tels que Isenhain près de Sulz (Forêt Noire) ; Isenberg et Iselisberg (Thurgovie), l’une et l’autre avec les ruines d'un temple d'isis
Nous ne savons comment on figurait cette Eisen ; mais si elle est bien réellement la même que Néhalennia, elle était voilée comme Isis Pharia (p. 244), et non point nue comme l'Isis de Paris et de Quinipili (p. 35-0). Son culte n’aurait donc pour berceau, ni les bords de la Seine, et en effet nulle route ne reliait ce fleuve aux bouches du Rhin, ni l'Armorique, dont les vaisseaux auraient cependant pu arriver sans peine sur les côtes de la Hollande. Nous devons chercher ailleurs les origines de ce culte, et la tradition sera notre guide. Si le Rhin est l’Eridan, le fleuve de l’ambre, c’est du sud, c’est de la vallée du'Rhûne, où l’on adorait deux Isis (p. 303), que nous devons faire arriver en Souabe Isis*Eisen, et en descendant le Rhin elle aura changé de nom et pris celui de Néhalennia. C’est la route qu’a suivie le pied des Phocéens que nous avons retrouvé à Middelbourg (p. 334).
Mais que signifie le nom de Néhalennia ou Néha? Néha en celle est V esprit des eaux, et l’on admet que lennia est une simple terminaison. Cependant, à en juger par d’autres mots celtiques, la terminaison devrait être enna, et la racine néhal. Dans ce cas nous dirions que primitivement la déesse s’appelait Néharia, que cette Néharia est la Naria phénicienne du lac de Neuchâtel (p. 310), et que les Celtes du Rhin-Inférieur ont imprimé à ce mot étranger le sceau de leur langue en en faisant Néhal-ennia et Néha.
Muller voit les débris d'un ancien mythe dans le nom de Hellegat, Porte d'enfer, que porte un bras de mer près de Vlissingen, dans la Zélande.
' J. Grimm , Mythologie allemande, p. 236 et suiv. (on allem.) — Simrock, Manuel de la mythologie allemande, p. 398 et suiv. (en ail.).
LA NORD-EUROPE
Ouoi qu’il en soit de l’étymologie de Néhalennia, le voile de cette déesse est celui d’isis Pliaria et rappelle celui du char de Ncrlhus dont les adorateurs ignoraient l’art de sculpter des bas-reliefs ou des statues. Nerthus et Néhalennia étaient l’une et l'autre promenées sur un char naval. Le bateau de Néhalennia est celui d’Eisen, qui est celui d’isis, et comme les Suèves occupaient le sud-ouest de la Germanie, auquel ils ont donné le nom de Souabe , nous supposerons que les Suèves adorateurs d'Isis dont nous parle Tacite, sont les ancêtres de ceux qui ont fondé Isenhain, Isenberg, Iselisberg.
Mais comment le culte de Néhalennia s’est-il propagé des bouches du Rhin sur les rives de la Baltique ?
A mi-chemin sont les îles Glessaires ou le grand marché de l'ambre. La côte qu’elles bordent, était la demeure des Chauques, « le peuple le plus distingué de la Germanie, moins encore par ses armées (pie par son abstention de toute guerre injuste et par son esprit de modération, de paix et d’équité »*. N’est-il pas évident que les Chauques avaient subi l'influence civilisatrice du commerce, et que, pour exercer une telle action sur une nation puissante et belliqueuse, ce commerce devait à la fois être très-important et avoir duré fort longtemps’ Mais l'ambre que du Jutland et du Mecklembourg on apportait à Borkhum, s’y échangeait sans doute contre l’étain de la Cornouailles; car, d'une part, nous savons qu’il arrivait par mer à l’embouchure du Rhin (p. 123), et, d’autre part, les fonderies du Mecklembourg et du Danemark, qui ne pouvaient le tirer que de la Cornouailles, en faisaient une grande consommation. Or, les Celtes du Rhin, les Bataves, qui naviguaient sous la protection de leur Néhalennia, auront apporté avec l'étain leur grande déesse aux Germains adorateurs de Nerthus’. C’est ainsi que l’Isis Pliaria, en voyageant de station en station et en changeant de nom et de forme,
1 C.rnn., 35.
1 A cette supposition, on peut faire une forte objection : l'absence de toute monnaie gauloise dans le Hanovre et le Danemark.
LES ÆSTIENS
aura pénétré par le Rhône, le Rhin et la côte frisonne, jusques à l’angle sud-ouest de la Baltique.
E>. Les Cimhres et les Æstiens.
1*8 Æstiens au Palus Estia; celtes, peut-être irlandais; leur Grande déesse avec les images de sangliers. Le pras et le peatar irlandais chez les Scandinaves.
Les Cimbres, celles par leurs noms de lieux et par leurs armes. Leurs bronzes. Leur immigration dans le berceau de l'étain. Leur commerce avec Thulé et leur influence sur les Scandinaves. Leur départ pour le sud. Leurs descendants, les Elfes forgerons.
De la contrée où règne Nerthus, nous passons : vers le Nord, dans la péninsule Cimbrique ou le Jutland, d’où les Cimbres s’étaient jetés au temps de Marius sur l’Italie, et vers le sud-ouest, dans le Palus Estia (p. 418), où nous plaçons (avec M. Redslob) les Ostions de Pythéas et les Æstiens de Tacite *.
Les Æstiens, suèves par leurs mœurs, étaient celtes, bri-
1 Tacile ( Germ . 45) a été induit en erreur par des renseignements innomplets. Il ne dit pas le moindre mot des îles Glossaires de Pline, et eependant il avait vingt-cinq ans à la mort de ce dernier. Or il est difficile d'admettre qu'en moins de quarante ans le commerce de l'ambre qui se faisait dans l’ile de Borchana. ciU complètement cessé, et que le seul peuple qui recueillit celte substance fût celui des Æstiens (|u'on prend pour les aïeux des Esthoniens et pour des Finnois habitant la Prusse orientale et la Courlande. Nous savons sans doute que dans les premiers siècles de notre ère il se faisait entre la côte prussienne et les villes grecques du Pont-Euxin un commerce fort actif, dont l’ambre était le principal objet; mais à cette même époque Rome recevait certainement par une voie directe l'ambre de l'Elbe et du Jutland. Tacite aura confondu ces deux routes, et transporté les Æstiens do la patrie occidentale de l'ambre dans sa patrie orientale. — Les Æstiens ont fait place aux Saxons-Ostphales, que l'on connaissait en Angleterre sous le nom d'Easterlings. Ces Saxons ont été par leur commerce les pré-curseurs des Hambourgeois au commencement du moyen âge. Ils étaient célèbres par leur probité, comme les Chauques de Tacite, et par la pureté de leur or. qu'on appelait l'or xterling.
LA NORD-EUROPE
tons par leur langue et par leur culte. Ils adoraient la Mère des dieux, et le signe de leur religion, leur amulette était une figure de sanglier, qu’ils portaient à la main. Le sanglier est druidique (p. 352), les images de sanglier sont irlandaises (p. 382). Les Æstiens seraient-ils des Gaëls qui seraient venus d'Erin recueillir l’ambre aux lieux qui le produisent? Leur divinité suprême était, comme celle des Varins et des Angles, leurs voisins, comme celle des Suèves, comme celle des Rntaves, une grande déesse ; mais celte déesse n’étail in IN'crtlnis, ni Isis, ni Néhalennia ; peut-être était-ce la Gérés irlandaise (p. 376).
Que les Æstiens soient ou non des Irlandais, au moins nous parait-il cerLiin que les Irlandais, pendant l’âge du bronze, ont non-seulement fait le commerce du bronze et de l’ambre avec les Scandinaves, mais exercé sur eux une certaine influence. Nous rappellerons ici ce que nous avons dit de la propagation dans le nord et dans le centre de l’Europe des noms irlandais iarn, fer, udr, cidre, bior, bierre, et nous insisterons spécialement surceux de bras, étain, et de peatar , bronze (p. 104. 230).
Le nom primitif et indigène du cuivre chez les Germains et les Scandinaves est aïs, eis, êr, qui est le æs latin et qui s’est conservé jusques à nos temps sous sa forme de krz. Plus tard le nom irlandais de pras s’introduit non point chez les Germains , mais chez les Scandinaves , qui donc étaient seuls en relations de commerce avec l’ile d’Erin. A dater de Père chrétienne, le cuprum latin reçoit droit de cité dans la langue germaine et pénètre par la Germanie dans les langues Scandinaves. Il fait tomber en désuétude le terme de bras chez les Danois plus voisins des Germains que les Suédois ; mais ce nom de brœs se maintient chez les Anglo-Saxons, qui dans leur berceau avaient été en contact journalier avec les Æstiens, que nous supposons irlandais*.
Quant à l'étain, ni les Scandinaves ni les Germains n'ont
* Il est digne de remarque que les Lapons, qui ont appris à connaître le cuivre par les Suédois, le nomment uon point koppar ni bras, mais air, qui est le terme le plus ancien (p. 98).