II. MÉGALITHES. — 2» PILIERS SYMBOLIQUES
une image matérielle, qui n'a pas tardé à s'identifier et se confondre avec lui.
Les deux espèces d’images des dieux sont le bétyle et le pilier.
Le bétyle est la pierre noire tombée des deux, « la pierre animée, » l’aërolithe qui était pour les peuples un témoignage palpable que leur grande divinité leur donnait de sa présence et de sa faveur \
Le pilier peut figurer indifféremment tous les dieux. Chez les Cananéens ou Phéniciens, Baal avait ses pierres-levées ou màtseboth (les mysibates d’ Eusèbe), et, comme dieu solaire, comme Baal-chamman ou Hercule, ses colonnes de pierre, chammanim. On dirait qu’au temps de leur plus haute civilisation, les Phéniciens étaient restés fidèles à l'antique coutume d’adorer leurs dieux sous la forme de piliers, et que leur pays a dû être à une certaine période hérissé de semblables idoles. Les Arabes adoraient pareillement des pierres. En Egypte, l’obélisque était un pilier solaire taillé avec soin et inscrit; mais ce pilier était plutôt un symbole du Dieu qui régnait du haut des cieux, que son idole et l’objet d’un culte. Des colonnes symboliques se dressaient dans les airs près des temples de Junon-Astarté à Hiéra polis, de Vénus- Astarté à Golgi, d’Atergatis. Les Assyriens représentaient leur Mars par une colonne. Le nom même du dieu Kijon * signifie colonne (kiôn) en grec, et les Grecs primitifs ou les Pélasges consacraient à tous leurs dieux des piliers bruts auxquels ils rendaient des honneurs divins. A Phares, en Achaïe, trente piliers quadrangulaires portaient chacun le nom d'une divinité. Les Latins avaient un Jupiter Lapis. Les conciles
1 Pierre noire tombée du ciel : de Cybèle à Pessinonte, fort petite; — de Cybèle sur l’Ida; — d’Emèse, très-grande et conique; — idole d’Ephèse (Actes 19, 35); — étoile tombée du ciel à Tyr; — ■ pierre des Grâces, tombée du ciel à Orchomène, — sans doute aussi la pierre de l'Amour à Thespie et celle d'Hercule à Hyètte ; — pierre noire de Mars dans l ilo d'Arétia, Pont Euxin ; — pierres noires de la Mecque, la Caaba; du grand temple de Bénarès; de Jaggemauth. pyramidale, pesant de quatre à cinq cents livres.
* Peuple primitif, t. 1, p. 132.
54 LES LEGS DE L AGE DE LA l’IERRE A CELUI DU BRONZE
des Gaules font mention de pierres et de chapelles consacrées à Jupiter et à Mercure. Chez les Scandinaves*, hœcr signifie à la fois pierre et idole *.
Sur ces piliers-idoles, à leur extrémité supérieure, on traça d’abord au ciseau une figure humaine. La tête surmonta ensuite un corps en forme de gaine. Puis de la gaine sortirent les bras et les jambes, et la statue devint enfin, entre les mains d'un Phidias, un chef d'œuvre de majesté et de beauté.
Mercure ou la sagesse éternelle fut de tous les dieux celui que les Latins et les Grecs symbolisaient de préférence par le pilier et par le pilier carré1 * * * 5. Aussi entendons-nous de telles idoles, de menhirs, ce que Jules-César dit du grand nombre de simulacres que les Gaulois érigeaient à leur Mercure*.
Nous ne pouvons pas discerner parmi les menhirs actuels ceux de Mercure, mais la tradition donne assez à connaître que plusieurs étaient l'objet d’un culte religieux. En effet, il en est au sommet desquels les prêtres chrétiens ont fixé ou fait sculpter une croix 5, pour attirer vers le vrai Dieu des hommages qu’on s’obstinait à rendre aux idoles. Aujourd’hui encore les paysans oignent d’huile et ornent de fleurs les piliers des fameux alignements de Carnac, ainsi que les pierres oscillantes, et dans l’arrondissement de Brest le menhir de kerloaz, de onze mètres d’élévation, qui a sur ses deux faces une bosse ronde à la hauteur d'un mètre, voit les nouveaux-
1 Peuple primitif, p. 512.
5 Nous ne connaissons pas de traces du culte des pierres chez les Aryas des Védas et du Zendavesla, ni chez les Grecs homériques, ni chez les Slaves. — M. Pictet ne trouve dans la grande famille indoceltique aucun nom commun et primitif pour idole, non plus que pour prêtre, pour temple, ni même, ce qui est assez extraordinaire, pour autel. Et cependant cette famille avant sa séparation avait bien son Dieu et son culte.
‘ Peuple primitif, t. 2, p. 156.
• P. Gall, 6, 17.
* Tel est à 6 kilomètres de Lannion (Côtes du Nord), un grand menhir qu'on a surmonté d’une croix et dont une des faces a été couverte des symboles du christianisme mêlés aux images du soleil et de la lune.