III. CONSTRUCTIONS CYCLOPÉENNES
par' leur perfection et leur solidité l’admiration des observateurs. Toutefois cette architecture, pouvait bien construire des murailles d’un très-grand développement et, selon l’expression d’Euripide, «les élever jusques aux cieux»; mais il était fort difficile avec des polygones de couvrir d'un ou de deux blocs une porte de ville, ou d’une voûte cylindrique une chambre, un tombeau d'une certaine largeur.
Aussi n’avait-on pas tardé à demander aux montagnes formées de couches régulières de rochers, les pierres larges et plates qu’on ne trouvait pas parmi les blocs erratiques. On ouvrit des carrières, sans aucun doute avec l’aide d’instruments en métal, et l’on éleva des murs en pierres horizontales. On les employa d’abord an hasard et sans la moindre symétrie, et c’est la troisième espèce de construction cyclopéenne. Plus tard, sans les tailler encore, on choisit celles qui étaient d’égale épaisseur, et on les posa par assises régulières. Il n’y avait de là plus qu’un pas à faire pour arriver à lar pierre de taille avec laquelle commence l'architecture ordinaire. Mais avant la taille, on avait inventé déjà la voûte par encorbellement, et l’on couvrait les portes et les allées d’immenses pierres plates qui ont un faux air de ressemblance avec les tables des dolmens. Le dolmen est un monument complet dont la table repose sur des pierres-supports dressées dans la hauteur ou la largeur et non couchées de champ; tandis que les couvertures ou linteaux en pierres plates des constructions cyclopéennes reposent sur de vraies murailles qui font partie d’un vaste édifice.
Les constructions cyclopéennes et les dolmens s’excluent réciproquement au sud du Caucase, des Alpes et des Pyrénées. La Pérée et le Caucase, qui sont les deux patries des dolmens, n’ont pas de murs en blocs informes. L’Aramée. où nous plaçons le berceau de l’architecture cyclopéenne, n’a pas de dolmens. Ce genre de construction s’est répandu de là dans l’Asie-Mineure et en Crimée, est arrivé à son plus haut point de développement en Grèce et en Italie, et s'est étendu jusques à Tarragone, Sagonte et Tolède, sans
jamais se trouver en conflit avec le dolmen. Le dolmen, au contraire, n’est pas rare sur les bords nord, ouest et sud de la péninsule Ibérique, où l’on ne connaît aucun mur cyclopéen, et régne sans rival dans la vaste région de l'Atlas1.
L'Egypte, qui n'avait pas de blocs erratiques, n’a point connu l’architecture cyelopéenne, et a d'emblée non seulement extrait de ses carrières, mais taillé et poli le grès, le calcaire, le granit et le porphyre de ses montagnes. Dans la Babylonie et l'Assyrie, la brique a été dès les premiers âges l'unique matérial en usage. Point de murs en blocs bruts dans l’Iran (si ce n'est un peut-être dans l’Aderbidjan), ni en Inde, ni en Chine, ni en Sibérie, ni dans les immenses plaines de la Basse-Europe, pas même dans la Lithuanie et la Prusse où abondent les blocs arrachés par les flots aux Alpes Scandinaves. .Nierupp et d’autres après lui ont en vain cherché en Suède, en Norvège, en Danemark un monument cyclopéen, acropole ou enceinte sacrée. La France, si riche en dolmens, compte à peine dans les Vosges un mur en blocs bruts. Ces constructions sont moins rares en Allemagne («lu Taunus jusqties à la Moravie) et en Angleterre; mais une élude plus attentive constaterait peut-être qu’elles sont moins de vraies murailles que des amas irréguliers de grosses pierres, et qu’elles ne portent pas les caractères essentiels de l'architecture cyelopéenne. Au moins les peuples dont elles sont l'ouvrage, n’ont-ils point pratiqué la taille de la pierre et franchi le plus bas degré de l'art architectonique.
Dans le Nouveau-Monde, les monuments du Pérou et sans doute aussi ceux du Mexique, ont été construits non en blocs bruts, ni en grandes pierres disposées par lits réguliers, mais en blocs de formes diverses, taillés avec soin à l'aide d’instruments en métal. Ils n’appartiennent donc pas à l'âge de pierre.
1 La Corse a par exception une construction cyelopéenne (à Mariait» sur la côte nord -est) et des dolmens (au sud-est). La Sardaigne, la Sicile, Malte ont des monuments eyclopéens et pas de dolmens. I.es murs en blocs énormes carrés de la contrée de Carthage ou Tunis sont probablement des constructions phéniciennes en pierres de. taille.