L'AMBRE A ADRIA
Nous croyons ainsi pouvoir envisager comme un fait positif <| ue le foyer de l’amhre a été bien réellement, au moins jusques vers l’an 300, non point la Prusse, mais la péninsule Cimbrique et la Hauronie.
Du Jutland et de l’Elbe-Inférieure l’ambre, aux temps les plus anciens, arrivait, à travers le continent, sur les côtes de la Méditerranée, en deux points assez distants l’un de l’autre : les bouches du Pô et la Ligurie.
a) Les bouches du Pô passaient chez les Hellènes pour la patrie de l’ambre et le théâtre du mythe des Hèliades. Le lleuve, sous son nom d’Eridan, était le neuve de l’ambre. Devant ses embouchures étaient, disait-on, les iles Electrides. Ce pays de l’ambre était d’ailleurs en un rapport quelconque avec celui de l’étain (p. 112); car, sur les iles que baignait l’Eridan, se voyaient, au dire d’Aristote, deux statues couchées, l'une d’étain, l’autre de bronze, représentant Dédale et Icare ; c’étaient les œuvres de Dédale lui même fuyant devant Minos. L’ambre n’arrivait donc pas seul du nord de l’Europe au fond de l’Adriatique : l’étain de la Cornouailles rejoignait en route le succin du Danemark, et ce métal, dans le Delhi du Pô, était mis en œuvre et mêlé au cuivre par des artistes venus de Crète. Ces artistes étaient des Pélasges on Philistins qui avaient fondé la célèbre ville d’Adria ou Hatria. Cette ville, dont le nom sémitique est le même que celui de Gadir ou Cadix, a joui dans les temps préhistoriques d’une telle prospérité et d’une telle gloire qu elle a légué pour toute la série des âges son nom à ce golfe étroit qui pénètre entre les Apennins et l’Hæmus jusques au pied des Alpes orientales. La grandeur d’Adria était (lue sans contredit au commerce de l’ambre, et l’on peut dire de l’Adriatique qu’elle a été le grand chemin de l’ambre entre le Nord et le Midi, entre l’Occident et l’Orient.
ou plutôt sigynne p 142). (|iii Taisait le commerce du succin entre Car- • milite et Rugiunt (p. 144). — Elles ont été décrites par de Lévézoxv dans une dissertation allemande de 1824
LE COMMERCE DE L AMBRE
Il est bien vrai que dans Homère les Phéaciens, qui habitaient Sehërie on Corfou, ne connaissaient ni l’ambre ni l'étain, et cependant leur île aurait dû être le grand entrepôt de tout le commerce primitif de l’Adriatique. Mais ce poète, qui vivait plus de deux siècles après la fondation de Cadix et vers l’époque de la plus grande gloire de Tyr, ne tient aucun compte des expéditions mercantiles et des colonies des nations sémitiques dans le bassin occidental de la Méditerranée. Au temps de la guerre de Troie, Cozzo était, ainsi que Malte, le centre d'une civilisation trés-développée. et le chantre d'Ulysse en fait sous le nom d’Ogygie la demeure déserte de Calypso. I.a Sicile pareillement se couvrait de cités phéniciennes et n'avait nullement pour habitants des Cyclopes, monstres sauvages, ni des cannibales Læstrygons. La description que l’Odyssée nous fait des Phéaciens se rapporte de même à une période de beaucoup antérieure à celle du siège de Troie, et elle confond d’ailleurs e t un même tableau aux formes idéales, quelques vagues souvenirs de la plus ancienne civilisation sémitique dans le bassin de la mer Ionienne avec les confuses légendes de la métallurgie antédiluvienne.
A ce propos, nous ferons observer qu’Hérodote ne connaît pas mieux qu’Homêre le monde sémitique occidental. C'est à peine s’il nomme une fois en passant Oadir et Carthage L’Etrurie elle-même est déjà pour lui une terre inconnue. Les ténèbres commencent à ses yeux en Occident aux limites de la langue et du commerce des Hellènes. Mais ces ténèbres n’étaient que l’épaisse nuée qui lui dérobait le spectacle d’une immense région splendidement éclairée par le dieu solaire de Tyr.
Ii) Le second point de la côte de la Méditerranée où arrivait l'ambre du nord, c’était la Ligurie. L’ambre y était si abondant qu’il y avait pris le nom de linqurium, et Théophraste lui-même croyait qu’on tirait dans ce pays le succin du sein de la terre. Mais ici point de mythes antiques et vénérables qui seraient le pendant de ceux des Héliades et de Phaéthon : rien que les folles imaginations des érudits de la
L'KRIDAN
Grèce, qui avaient changé linyurium en lyncurium et Imujurion, et qui inventaient ries espèces d'animaux fabuleux pour justifier rie puériles étymologies. Point non plus rie Pélasges, et rie cité dont les origines, comme celles ri'Ariria, se perdaient dans la nuit ries temps; mais ries colonies phéniciennes au Port étroit (mkn okka) ri’Hercule ou Melcarth (aujourd'hui Monaco), et aux bouches du Rhône. D'ailleurs, ici comme aux bouches du Pô, le commerce rie l’ambre s'unissait avec celui du bronze : les l.igures se distinguaient rie tons leurs voisins par leurs pointes rie lances en bronze, qui surprenaient tellement les voyageurs rie race grecque qu'ils étaient tentés rie prendre ces barbares pour ries frères. L’épée ries l.igures. qui était rie moyenne longueur, et dont on ne nous dit pas le métal, était certainement aussi rie bronze. Ils abattaient d’ailleurs les arbres avec rie lourdes et trèsfortes cognées rie fer*.
Par quelles routes l'ambre du Danemark arrivait-il primitivement à Ariria et en Ligurie ?
Peut-être la réponse à cette question s’otTrirait-elle rie soi même à nous si nous marquions sur la carte d’un point noir ou d’une épingle les stations rie l’Europe transalpine où l’on a trouvé rie l’ambre dans les tombeaux, dans les tourbières, dans les villages lacustres. Mais cette statistique n’a point encore été essayée, et voici, en attendant, ce que nous dit la tradition.
Le Pô, d'après Strabon, n'est point le lleuve rie l'ambre, l'Eridan. L’Eririan, nous dit Hérodote, se verse dans la mer du Mord. Il parcourt, dit Pausanias, le pays ries Celtes (pii habitent à l'extrême occident la mer impraticable. C’est le Rhin. Mais si l'on en croyait Eschyle, ce serait le Rhône. Clcerile le fait couler en Germanie, et sur ses rives meurt Eriion, qui nous paraît être Aedrion, la divinité suprême des Ligures ou Lloè'griens, Ipur Adonis, leur soleil expirant et ressuscitant. Enfin, selon d’autres écrivains grecs et latins,
1 Strati t. H. Itiiiri. 5. 30.
LE COMMERCE DE L'AMBRE
des Ryphées ou des Alpes, par delà la Scythie, sort l'Eridan, qui se trifurque et forme le Rhin, le Rhône et le Pô
Ces fleuves fabuleux nous révèlent les routes primitives du commerce de l'ambre (p. 109). L’ambre du Jutland arrivait à l’embouchure de l'Elbe, remontait le Weser ou peutêtre l’Yssel et le Rhin, et quittait ce fleuve prés de Bâle. Là s’oiïraientà lui deux roules : l’une à l'ouest du Jura par le Doubs, la Saône et le Rhône; l’autre à l'est du Jura par les lacs de la Suisse romande, la Savoie et le Piémont, d’où il pouvait ou franchir l'Apennin et aboutir à Monaco, ou descendre la vallée du Pô jusques à la grande et illustre cité d’Adria.
Si Alesia est Alaise en Franche-Comté, la route du Doubs et du Rhône aurait passé par cette antique métropole des peuples celtiques, qu'avait fondée Hercule ou .Melcarth, le dieu du commerce tyrien.
La route à l'est du Jura passait par les lacs de Bienne et de Neuchâtel, où l’on compte une trentaine de stations de l’âge du bronze, tandis que il n’en existe aucune sur les lacs de la Suisse orientale*. Comme nous avons vu en Ligurie et aux bouches du Pô l'ambre du Nord s’échanger contre le bronze phénicien, il ne serait point impossible que les lacs de Bienne et de Neuchâtel eussent été la principale étape du commerce entre la Baltique et la Méditerranée, entre le Pô et le Rhin. Peut-être même étaient-ils le grand et unique marché où les Tyriens d’Asie échangeaient leurs bronzes contre l’ambre, qu'ils n'auraient pas été chercher à travers toute la Germanie, et que les indigènes leur apportaient de la péninsule (‘.imbrique. Il est vrai que ces stations lacustres sont aussi pauvres en ambre que riches en bronze. .Mais, sans parler des incendies qui les ont détruites et qui auraient fondu et comme anéanti tout morceau d'ambre, il faut bien considérer que l'ambre, étant tout spécialement destiné aux
• Ces passages ont été recueillis par Voss et reproduits par H. Muller.
* La seule qui fasse exception est celle du petit lac de Senipach.