‹ L'Age du romantismeChapitre 13 sur 18 · LA BATAILLE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE

Au commencement de la ;,'iierre entre les États-Unis et l'Angleterre, en 1812, il y avait dans l'armée du général ^Vavne un jeune capitaine de milice, nommé Auguste Seymour. Il était grand, bien fait, plein de sentiments chevaleresques. Passionné pour la liberté, il s'était mis en tète de servir sa cause autrement que par son épée, et à cet effet il avait fait une tragédie de Guillcnimc Tell et un poème épique intitulé Washington. Comme on n'a jamais pu trouver de fragments de ce dernier ouvrage dans les papiers d'Auguste Seymour, nous nous abstiendrons d'en parler. Quant à sa tragédie, on peut aisément se figurer l'ouvrage d'un homme de vingt ans qui n'avait jamais vu d'autre pays que le sien et qui n'avait que des notions fort inexactes sur la Suisse et son libérateur. Beaucoup d'enflure, des tirades à perte de vue sur la liberté, force imprécations contre les tyrans et surtout beaucoup de vers sentencieux et républicains, voilà ce qu'on y trouvait. De même que Àlonzo de Ercilla, Seymour écrivait au milieu des camps, et se persuadait avec toute la bonhomie de son âge que ses chants allaient être ceux de Tyrtée pour les Américains, et que son épée allait être plus terrible aux Anglais que celle de la fameuse pucelle de France. Le directeur du théâtre de... avait cependant refusé sa pièce. Seymour l'avait corrigée et l'ayant de nouveau présentée, il attendait son arrêt quand un l'vénement vint hâter sa réception.

Le colonel de Seymour était un riche marchand de sucre, lequel, doué de beaucoup de prudence, se tenait autant que possible hors de la portée du canon. Certain jour, cependant, il fallut obéir à un ordre positif du général et marcher contre une batterie. Il donna en soupirant l'ordre d'avancer quand les sangles de son cheval s'étant malheureusement trouvées trop lâches, il mit pied à terre et fut un quart d'heure à les resserrer pendant que la colonne des miliciens marchait sous la conduite du major. A vingt pas de la batterie, les .\nglais firent une furieuse décharge qui abattit le premier rang des Américains. Le major fut tué, une partie des miliciens se débanda. Un vieux sergent, se jetant presque seul sur les Anglais, ranima les autres. Seymour saisit un drapeau et s'élança aux côtés du brave sergent. L'impulsion une fois donnée, la batterie est inondée de miliciens et les canonniers ennemis sont tués sur leurs pièces. Dans la mêlée, Seymour fut renversé sur un canon, le bras percé d'une balle et la tête à moitié cassée d'un coup d'égouvillon [sic).

LA PREIVIIÈRE REPRÉSENTATION

Il y avait quelque temps que les armées américaines n'avaient eu de succès. La prise de cette batterie fut trompe! tée dans tous les journaux des États-Unis, et la gloire de Seymour s'accrut de toute la honte dont fut couvert le pauvre colonel pour avoir pensé trop tard à sangler son cheval. Et comme dans tous les pays du monde, même les moins aristocrates, on aime mieux admirer un jeune et bel officier qu'un laid et vieux sergent, le pauvre diable qui s'était jeté le premier dans la batterie fut entièrement oublié.

Le directeur du théâtre, homme sensé, pensant avec raison qu'un jeune homme qui prend des batteries fait nécessairement de bonnes tragédies, s'empressa de mettre sa pièce en répétitions en la faisant annoncer sous main comme l'ouvrage du jeune héros. Le jeune héros cependant était dans son lit, la tête entortillée de bandages, et lisant, pour se désennuyer, le Guillaume Tell de Schiller. Tout poète qu'il était, il avait du goût et moins de vanité qu'il n'est ordinaire.

Il compara son ouvrage avec celui de Schiller et fut tenté, comme Platon, de jeter ses vers au feu. Il écrivit pour retirer sa pièce, mais il était trop tard, elle venait d'être jouée.

La salle encombrée de spectateurs pensa s'écrouler au bruit des applaudissements quand le nom du jeune officier fut proclamé par l'acteur chargé du rôle de Guillaume Tell. Chaque spectateur s'était imaginé retrouver Washington dans Guillaume Tell, la moindre allusion avait été saisie. Jamais succès ne fut plus brillant. Bien qu'un peu honteux de se voir applaudir pour ce qu'il regardait comme un détestable ouvrage, Seymour sentit à cette nouvelle une joie vive qui hâta sa convalescence. Je me souviens qu'un article du yational Intcrriewer commençait ainsi : « Colombie pouvait montrer au monde un ^'rand guerrier, un grand politique, un grand philosophe. Il lui manquait un poète..., mais enfin elle vient de le trouver. Pleure, Angleterre, Seymour a détrôné ton Shakespeare. »

Seymour ne pouvait paraître dans une rue avec son écharpe sans qu'un murmure d'admiration ne s'élevât autour de lui. Une tête moins ébranlée que la sienne n'aurait pu tenir à si rude épreuve.

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