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LE MARIAGE

Un jour que Seymour entrait dans un salon, au milieu de deux rangées de dames qui se haussaient pour le mieux voir, il remarqua dans un coin de la salle une jeune personne qui, seule, ne s'était pas levée et qui même n'avait pas détourné les yeux. Plus piqué de ce dédain que satisfait de l'attention de toutes les autres dames, Seymour alla s'asseoir auprès de la belle inconnue et s'efforça de lui donner une bonne opinion de son esprit et de sa modestie en tâchant de détourner la conversation qu'à son arrivée on avait mise sur l'incomparable Guillaume Tell. Il parla des acteurs et leur donna, comme cela se pratique, les plus grands éloges.

PROSPER MÉRIMÉE. 3

« Que dites-vous de W ? demanda-t-il à sa voisine. — Mon ami, rûpondit-elle, je n"ai pas vu la

pièce et je ne vais pas au spectacle. » A cette réponse, il reconnut une quakeresse et il résolut de triompher de son indifférence apparente en la rendant folle de lui. Il ne s'occupa que d'elle, ne parla qu'à elle, et bien qu'il fût assez difficile de faire causer miss Rebecca Griffilli, il eut la joie d'entendre dire ([ue jamais elle n'avait tant parli: à personne.

A linéiques jours delà, il fut présenté dans la maison de la demoiselle et au bout d'un mois il était devenu son admirateur avoué.

Seymour, qui n'avait d'abord eu que l'intention de triompher de son indifférence, était très sérieusement épris. Un soir qu'il se provenait avec sa bidlo sur les bords de la Delaware, il fit sa déclaration dans les formes, et la pressa fort de lui dire si elle lui était agréable. Miss, sans balancer, lui avoua qu'elle l'aimait plus que son frère, « mais, ajouta-t-elle, jamais je ne serai la femme d'un homme ([ui fait métier de tuer ses semblables ».

A ces mots Seymour jeta son épée dans la rivière et jura à la belle Rebecca qu'il se bornerait à faire des vœux pour le bien de son pays. Les deux amants tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et le lendemain miss (iriilith était devenue Mrs. Seymour et M. Seymour avait envoyé sa démission au Congrès.

Avril 29, 1824.

Los exploits lilléraires et guerriers d'Auguste Seymour ne sont, on le voit, qu'une simple curiosité, comme aussi ce roman entrepris avec la collaboration d'un camarade, le marquis de Varennes, et dont il subsiste un épisode complet, tandis qu'une tentative dramatique du même temps présenterait aujourd'bui un tout autre intérêt.

Dans le portrait singulièrement louangeur que Gustave Planche a tracé en 1832 de Mérimée', il sigualait un manuscrit do C/w«;(W/ antérieur à Clara Gazul, et dont ses amis ne parlaient que pour mémoire. Planche ne se trompait pas, Mérimée avait en effet écrit un drame sur ce sujet, si l'on peut appeler drame l'affabulation bizarre qu'il avait adoptée. Selon M. Albert Slapfor, le principal acteur était un montreur de marionnettes qui faisait causer ensemble les personnages de l'époque de Cromwell pour l'amusement des spectateurs assemblés autour de sa baraque : ceux-ci prenaient de temps en temps euxmêmes la parole, blâmant ou approuvant ce qu'ils entendaient.

Ce témoignage un peu vague et confus (de l'aveu même de celui qui a bien voulu me le transmettre) a pour corollaire un long passage des Souvenirs de soixante années de E. J. Delécluzc, chez qui, sur les instances de Sautelet, l'auteur lut sa petite drôlerie :

« Mérimée, àyé de vingt-deux à vingt-trois ans, avait déjà les traits fortement caractérisés. Son regard furtif et pénétrant attirait d'autant plus l'attention que le jeune écrivain, au lieu d'avoir le laisser-aller et cette hilarité confiante, propre à son âge, aussi sobre de mouvements que de paroles, ne laissait guère pénétrer sa pensée que par l'expression, fréquemment ironique, de son regaid et de ses lèvres. A peine eut-il commencé la lecture de son drame, que les inflexions de sa voix gutturale et le ton dont il récita parurent étranges à l'auditoire. Jusqu'à celte époque, les auteurs lisant leurs ouvrages, et surtout les lecteurs de profession, déclamaient avec emphase, et en changeant continuellement de ton, les sujets sérieux et tragiques, sans renoncer à ce genre d'affectation en récitant des comédies et même des vaudevilles. Mérimée faisant alors partie de la jeunesse disposée à provoquer une révolution radicale en lilli'rature, non seulement avait cherché à en hâter l'explosion en composant son Cromwiil, mais voulait modifier jusqu'à la manière de le faire entendre à ses auditeurs en le lisant d'une manière absolument confraire à celle qui avait été en usage jusque-là. N'observant donc plus que les repos strictement indiqués par la coupe des phrases, mais sans élever ni baisser jamais le ton, il lut ainsi un drame sans modifier ses accents, même aux endroits les plus passionnés. L'uniformité de cette longue cantilène, jointe au rejet complet des trois unités auxquels les esprits les plus avancis, à cette époque, n'étaient pas encore complètement faits, rendit cette lecture assez froide. On saisit bien le sens de quelques scènes dramatiques et la vivacité d'un dialogue en génh-al natuiel, mais le sujet extrêmement compliqué et les changements de scènes trop fréquents rendirent l'effet total de cette lecture vague, et la société des lecteurs do Shakespeare eux-mêmes ne put saisir le point d'unité auquel tous les détails devaient se rattacher. Néanmoins, comme la plupart des auditeurs partageaient les idées et les espérances du lecteur, et qu'au fond il entrait encore plus de passion que de goût littéraire dans le jugement qu'il fallait porter sur le drame, tous les jeunes amis de Mérimée l'encouragèrent à suivre la voie qu'il avait prise. Beyle, en particulier, quoique déjà d'un âge mùr, le félicita de son essai avec plus de vivacité que les autres. En efl'et, le Cromwell de Mérimée était une des premières

^. Publié le 1°'' septembre 1832 dans la Revue des Deux-Mondes, il a été réimprimé en 1849, avec un article sui/(i Double méprise (f" septembre 183;)), dans les Portrails lillcniires (2 vol. in-18).

applications de la théorie que Stendhal avait développée en 1823 dans sa brochure intitulée : Riidne et Shakespeare. "

La précision de ces délails pourrait faire supposer que Delécluze les empruntait aux caliiers du volumineux JoimiaP qu'il avait certainement sous les yeux en rédigeant ses Souvenirs. Il n'en est rien, et ce silence est d'autant plus inexplicable qu'il a très expressément noté le jour où ses relations avec Mérimée, renconlré chez M. Slapfer père, devinreni plus intimes. Delécluze avait voulu instituer chez lui, le mercredi soir, de simples lectures d'anglais auxquelles prenaient part Sautelet, A. Slapfer, Ampère, Edouard Monod; la première de ces conférences eut lieu le 8 mars 182.^5.

(< Prosper Mérimée, le fdsdu peintre, est venu chez moi aujourd'hui pour la première fois, écrit Delécluze le 13 mars suivant. Il doit revenir demain soir pour me lire un ouvrage dramatique fait d'après les principes communément dit romantiques. Voilà les essais qui se multiplient-; cela vaudra un peu mieux que des théories faites par des critiques qui n'ont jamais mis la main à la pâte. » Le lendemain, en effet, Mérimée lut devant Delécluze, Sautelet et Ampère, les Espagnols en Danemark et Une femme est an diable; le Journal analyse minutieusement le premier drame ; le résumé du second se termine par cette réflexion naïve : « L'auteur a conduit son personnage (le plus jeune des inquisiteurs) jusqu'au blasphème et à la fornication; il finit par tuer par jalousie un des juges, son confrère. // 7/ a beaucoup de naturel et de talent dans ce petit ouvrage. »

Le 27 mars, nouvelle lecture, cette fois par Ampère : les Espagnols, le Paradis et l'Enfer, <i pièce indévote, fort spirituelle », et une troisième pièce « dont le sujet est mauresque » [r Amour africain) : » C'est ce que j'ai entendu de mieux de Mérimée : tout l'auditoire était de cet avis. » L'auditoire se composait de Viollet-le-Duc, Sautelet, Paulin, M. Stapter, T. Massé, Berlin l'aîné et Cerclet, chez qui eut lieu une troisième lecture (10 avril). Deux jours après, Delécluze prend celte note : » Dans la matinée Mérimée est venu me voir. J'ai fait d'après lui le portrait de Clara Gazul, actrice espagnole sous le nom de laquelle il veut publier son théâtre \ Cette petite supercherie a assez bien réussi, et à présent le personnage de Clara Gazul a pris une réalité que renforcera une notice sur sa vie et la ])réface où l'on doit parler d'elle. » Tout en confiant fréquemment au papier ses gémissements sur c l'amour du laid » qui tourmentait son jeune ami, Delécluze rompait volontiers des lances en sa faveur ou, lors d'un séjour à Yalenton (chez sa mère), il lisait devant un auditoire de jeunes femmes l'Amour africain et le Triomphe du préjugé ; la première pièce leur parut inintelligible. » L'esclavage des femmes et l'amour violent que l'on ressent pour une esclave sont des choses que des Françaises comprennent rarement ou qu'elles feindront toujours de ne pas comprendre; » la seconde pièce produisit plus d'elfel et fit couler quelques larmes. Delécluze était encore à Yalenton quand Mérimée lui envoya une épreuve de la lithographie

t. Une partie de ce Journal, comprenant les années 1823-1828, appartient aujourd'hui à M. Viollet-le-Duc fils qui me l'a gracieusement comnuiniiiuée. Rien que Delécluze y ail repris le fond et souvent la forme même de ses Souvenirs de soixante années (Michel Lévy, 1802, in-12), j'ai trouvé ])lus d'un détail curieux à glaner dans ces pages jaunies, au risque de justifier une prédiction de Sainte-Beuve i[ue je laisse au lecteur le soin de vérifier (Nouveaux lundis, tome III).

2. Allusion à Timur ou la Récolte des iiolrs, drame de M. Ch. de Rémusat, hi par l'auteur le dimanche précédent.

3. Sur ce portrait, dont l'original appartenait en 1876 à M. Ad. Viollet-le-Duc, voir une brochure de Malassis : le Portrait de Mérimée'tour à tour en homme et en femme (J. Baur, 1876, in-8°), où sont très exactement reproduits les deux croquis superposés. La lithographie de Clara Cazul, en mantille, le col orné d'un collier de perles, a eu deux étals : le premier porte Delécluse (sic) del. Lith. par Sehe/fer; sur le second on lit au-dessous du nom du modèle : de l'imp. lith. de C. de Lasteijrie.

PROSPER MERIMEE. S

de Clara Gazul par Ary Sclieffor, que, selon lui, roii avait renoncé à joindre au volume parce qu'elle était mal venue au tirage.

En dépit du double travestissement de Mérimée, à la fois éditeur et traducteur de son propre livre, en dépit de l'adjonction, à laquelle il renonça bientôt d'un faux-litre portant : « Collection des lbé;'itres étrangers », rappelant une publication similaire de Ladvocat, et du fameux portrait, il ne réussit pas longtemps à donner le change aux lettrés : comment aurait-il joué ce rôle alors que son père lui-même le dénonçait à l'un de ses professeurs de l'École de droit? Qu'on lise plutôt le billet inédit suivant' dont le destinataire ne m'est pas connu, mais où l'orgueil paternel se trahit, ce me semble, en dépit des plus solennelles réserves.

ÇD^L^^u

^:ùiA- /ta>e'tjs\^fiji

^ILAEA ©A^WIL,

Monsieur,

Vous m"avoz permis de vous l'aire hommage de la première production d'un de vos élèves. J'aurais bien désiré qu'il se fût adonné à quelque chose de plus sérieux, mais il a rencontré des amis trop complaisants qui lui ont assuré que la route dans laquelle il est entré par délassement peut le conduire à bien, tout comme celle que je lui avais indiquée et, au lieu d'étudier les lois sociales établies pour gouverner les hommes, il n'a étudié que les lois qui déterminent leurs passions et les actions qui en sont la conséquence.

Je n'ai lu cet essai que lorsqu'il a été imprimé. J'aurais dû, par suite de ma partialité, en être plus satisfait que ceux qui sont désintéressés. Je l'ai été beaucoup moins et je présume que vous penserez comme moi, à moins d'une extrême indulgence.

Agréez, Monsieur, l'assurance des sentiments les plus distingués de

Votre dévoué serviteur.

MEKIMEE.

ÎO août 1825.

Si Mérimée eût partagé le moins du monde les scrupules paternels, l'accueil fait à son livre aurait eu de quoi le consoler. Cousin, le rencontrant chez P. A. Stapfer, l'accablait de

t. Collection de feu .M. 11. Moulin.

tels compliments qu'il crut un moment à une mystification'. Gœtlie recommandait la lecture de Clara Gaziil à tous ses familiers et, lors de la visite d'Ampère à Weimar, manifestait la curiosité la plus llalteuse louchant la personnalité de l'auteur. En Angleterre le Théâtre obtenait, comme Han d'Islande, les honneurs d'une traduction^.

Lorsqu'à la même époque, Saulelet réimprima la traduction, alors classique, de Don Quichotte, par Filleau de Saint-Martin, il demanda tout naturellement à Mérimée une préface (qu'il ue faut pas confondre avec celle de 1870, pour la traduction de M. L. Biart). Mérimée, en plein courant d'études espagnoles, comme l'atteste cette lettre tirée du cabinet de M. Henri Cordier, ne se fit pas prier; bien plus, il annonça la publication par le prospectus suivant dont un exemplaire, peut-être unique, appartient à la Bibliothèque nationale :

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