I. Jounuil (les Concourt (("" série), 1 vol. in
ieunc et belle, nous ne le savourons pas comjilètonient. Nous avons une m;ila'lie clans la tête. Les bourgeois ont raison. Mais être raisonnable, est-ce vivre ?... »
Et les Goncourt poussent plus avant le surprenant portrait de l'artiste, soldat de cette génération raffinée et philosophe.
»... Lu esprit distingué, attaqué d'une paisible nostalgie de l'idéal en politique, en littérature, en art. mais ne se lamentant qu'à demi-voix, et ne s'en prenant qu'à lui-même de sa vision de l'imperfection de? choses d'ici-])as. Un homme essentiellement bon, tendre, indulg-ent, modeste, et faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.
« Ce mot d'une dame à Dumas l'explique bien, ce railleur discret et voilé.
« — Ah ! mais, il est spirituel votre Nanteuil, je ne m'en étais jamais aperçue... ! »
« ... L'avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d'un jour à l'autre; voyant l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite auxquels le xix" siècle n'a donné que l'Hôpital et la Morgue : son ami Gérard de Nerval qui s'est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu, dans le Paul et Virginie, de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagnés pendant toute sa vie, a été un peu enterré avec l'aide de ses amis, etc. — Oui. je sais bien, dit-il. si j'avais été raisonnalde, j'aurais vécu dans une petite chambre, j'aurais dépensé lo sous par jour, et maintenant j'aurais quelque chose devant moi. C'est ma faute 1 »
J'évoquais, tout à l'heure, le nom de Charles Asselineau à propos de la Bibliographie rumantiquc.\ le premier travail qui ail attiré l'attention du public, à partir de 1870, sur la période en partie délaissée, en partie oubliée, dont nous nous efforcerons, à notre lour, de remettre quelques figures originales en lumière. Charles Asselineau, esprit lin. limité, mais sur dans ses atTections. lettré raffiné plus qu'écrivain, portait à Célestin Xanteuil beaucoup d'amitié et d'estime. 11 lui a dû une partie des renseignements à l'aide desquels il annotait iuti'lliiiemniriit sa bi'llc et nonijjrense bibliolhi'ijue, composée des éditions originales des plus rares romantiques. 11 en avait réuni un à un les exemplaires, par amusement, non avec l'idée d'une hausse qui l'enrichirait. 11 n'eût pas été de bon ton parmi les bibliophiles d'alors de parler de la valeur marchande de ces livres, lesquels, d'ailleurs, ne dépassaient guère 3 francs, brochés, en condition d'émission.
Lorsque la nouvelle de la mort de Nanteuil fut certaine, Asselineau composa une sorte d'éloge funèbre. Il ne le lut, ni ne l'imprima. Il en donna lo manuscrit à M. Edouard Ilédouiu, si dévoué, si fidèle à la mémoire de son maître; et dans ce manuscrit nous allons choisir quelques paragraphes.
Asselineau, revenant sur une phrase un peu dédaigneuse, échappée àCh. Baudelaire dans son Salon de 18.j9. donne comme correctif ce jugement parisien, bien autrement équitable : << M. Nanteuil est un des plus nobles, des plus assidus producteurs qui honorent la seconde phase de cette époque. 11 a mis un doigt d'eau dans son vin ^ mais il peint et compose toujours avec énergie et imagination.. Il y a une fatalité dans les enfants de cette école victorieuse. Le Romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stigmates éternels. Je ne puis jamais contempler la collection des ténébreuses et blanches
t. La seconde éditioa « revue et très augmentée » est due on partie ;i Poulet-Malassis, l'excellent éditeur. Elle eut un supplément, chez Rouquette, en 1874.
2. " Le vin « de Nunteuil, pour prendre le mot de Baudel lire, paraissait un peu âpre aux éditeurs. Trois eaux-fortes, entre autres, pour une édition de Musset, ne fuient point acceptées et so:it aussi rares que celles pour la Sotre-Dame de Paiis.
vignettes dont ?sanleuil illustrait les ouvrages de ses amis, sans sentir comme un petit venl frais qui fait se hérisser le souvenir... >•
Il rappelle ensuite ce fin croquis d'iiprès nature, de (iaulier : <■... Elias Wildmant Padius nous avait été suggéré par un de nos amis du Petit-Cénacle, Célestin Xanleuil, qu'on eût pu appeler << le jeune homme Moyen Age. » Il avait l'air d'un de ces longs anges thuriféraires ou joueurs de sanbucque qui habitent les pignons des cathédrales, et qui serait descendu par la ville au milieu dos Itourgeois affairés, tout en eardant son nimbe derrière la tète, en guise de chapeau, mais sans avoir le moindre soupçon, qu'il n'est pas naturel de porter son auréole dans la rue. Sa taille spirituali.ste s'effilait et semblait vouloir monter vers le ciel, élançant sa tète comme un encensoir.
« La physionomie de cotte tète angélique n'exprimait aucune des préoccupations de l'époque. On eût dit (juo. du haut de son pinacle gothique, Célestin Nanteuil dominait la ville actuelle, planant sur l'océan des toits, regardant tournoyer les fumées bleuâtres, apercevant les places comme des damiers, les rues comme des dents de scie dans des bancs de pierres, les passants comme des fourmis; mais tout cela confusément à travers l'estompe des brumes, tandis que do son observatoire aérien il voyait avec tous leurs détails les roses à vitraux, les clochetons hérissés de cloches, les rois, les jiatriarches, les prophètes, les saints, les anges de tous ordres, toute l'armée nombreuse des démons ou des chimères, onglée, écaillée, dcntue, hideusement ailée, génisses, tarasques, gargouilles, tètes d'âne, museaux de singe... »
Gautier ajoute, à propos des eaux-fortes, « qu'il les improvisait au bout de sa pointe. » Cela n'est pas tout à fait exact. Il traçait, d'im cravon à la mine de plomb taillé très fin, des croquis préparatoires très travaillés. J'en connais un pour la Cape et l'Èpée, le volume de poèmes de Roger de Beauvoir. Mais ce qui est plus curieux, ce sont les procédés qui lui étaient personnels : « nous l'avons vu. pour arriver à rendre le grain d'une vieille muraille, poser un morceau de tulle sur un papier et tamponner du bistre à travers les mailles. » Gautier faisait allusion au frontispice do Feu et Flamme, de Philothée O'.Neddy (1833).
Le grand service qu'a rendu Célestin Nanteuil, c'est d'avoir radicalement débarrassé le marché de l'art des troubadours à crevés, des pages douceâtres, des bergères pensives, des capitaines moulant leurs muscles sous des maillots collants.
'■ Tréteaux ces Enfants sans souci. » Vignette ce C- Nanteuil gravée sur bois et extraite eu Monde Dramaiigue.
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