‹ L'Age du romantismeChapitre 7 sur 18 · TAU · texte numérisé non relu

TAU

3L-A. CrOLIE FILLE

.\ltei:ii de l'f/mmes d'Èoc, Histoires dt'brailti'es, etc.

.Nombreuses illustrations dans le texte et couverture en couleur, par L. Galice. Prix. 3 IV. 50

LIBRAIRIE ROMANTIQUE Ed. Monnier et C'^ Éditeurs, 1, Rue de l'Odéon

PARIS

Si « l'Age du Homanlismo >■ peut r-tro considéré comme clos en tant que période militante, il ne cessera de longtemps encoi'c de provoquer l'inlérèl et de donner lieu à des travaux rélrospeclifs.

C'est à dessein que nou^ employons ce mot ■< l'Age » du Romantisme. La science s'en sert pour désigner les espaces dans le temps, dans l'iiisloire des sociétés qui n'ont de limites précises ni par un avènement brusque, ni par un épuisement complet, mais dont les preuves d'une iloraison distincte sont certaines. Celui-ci prend rang entre 18:20 et 1840 sans que l'on puissi^ le rattaclier aux dernières années du xvih'= siècle et sans que les auteurs actuels les plus marquants en puissent être isolés, malgré leur dénégation.

Le Ilomantisme, pour employer la dénomination courante, n'a pas soulevé en France;, en Europe, que des négations furibondes, des admirations passionnées, des rires amers. 11 a élé, dans le sens général, le drapeau des bataillons de toute l'armée qui combattit le bon combat contre la bastille académique et la bourgeoisie nouvellement enricliie. Sans être écussonné aux armes d'un parti, il était aux couleurs de la Révolution dans ce qu'elle avait bérité du libéralisme du xviii'^ siècle. Sans se grouper étroitement, tout ce qui marchait à l'affranchissement des formules surannées et gênantes dans les sciences, les arts, la littérature, marchait de près ou de loin sous ses plis.

L'œuvre que rei)rend aujourd'hui la lilirairie Monnier n'est donc point une œuvre de dilettantisme pur, mais de n'habilitation. Le programme est vaste. Il intéresse tous les esprits qui considèrent la France comme toujours en mesur(> de marcluT eu tète des peuples paoidques et de proposer à l'esprit humain des formes originales d'idéal nouveau. ' Uaus.ractiou commune que nous signalions plus haut, comme s'étant manifestée au sortir de l'Empire et à la chute de la Restauration, i! faut noter bien des courants divers et bien des figures. Four nombrer tout ce qui s'est peint, sculpté, professé, pensé, joué, orchestré, dessine', lâché de mots spirituels et brûlé de poudre, il faut aller de Delacroix à Barve, de Balzac à Hugo, de Berlioz ;\ Frédérick-Lemaitre, de Lamennais aux Saiut-Simoniens, de Gcoffrov Saint-llilaire à Raspail. de Théodore Rousseau à Froment Meurice, des philhellènes à l'abolition de la traite, de Michelet à Saintr^-Beuve, do Célestin Nanteuil à Daumier, de /ioherl le Di.ablr au perron de Tortoni. Toutes les énergies et toutes les grâces, toutes les études et toutes les fantaisies, toutes les raisons et foules les jeunesses ont eu leur heure, leur place, leurs amis, leur lutte, durant cet <■ âge « où la vie n'avait pas les âpres tourments des jours qui se sont suivis.

La <i Librairie Romantique », pour assurer l'unité dans la direction de cette vaste entreprise, la confie à M. Philippe Burty pour la rédaction de la partie artistique et la poursuite des documents qu'elle nécessite : reproduction de portraits^ suites rares ou en états inconnus titres de romances ou décors de théâtre caraclérisliciues, tableaux oubliés, etc. .M. Burty s'attachera à représenter le talent des maîtres peintres ou des vignettistcs, dos sculpteurs ou des caricaturistes, dans la période où ce talent s'exerçait avec impétuosité et ne faisait point de concessions. Un peu de folie se mêle parfois à la foi romantique; l'ombre s'oppose aux lumières avec une précipitation farouche. Mais cela n'est jjoiut fait — à distance et dans la période essentiellement pâle que traversent nos ateliers, — pour exciter la répulsion.

Le plan confié à M. Maurice Tourneux et aux collaborateurs éminents et bien informés qu'il lui sera loisible de s'adjoindre, est dans la même donnée. Les fouilles seront dirigées dans le sens d'une stricte préoccupation de remettre en lumière des fragments d'œuvres injustement oubliées ou des figures cruellement sacrifiées.

Ces deux séries i)araîtront parallèlement, en livraisons petit iii-4", sur papier fort, avec couverture et pagination spéciales.

.M. Burty et .M, Tourneux sollicitent des fam lies, dos élèves, des amis survivants, la communication des documents de toutes sortes, peintures, mémoires, correspondances, renseignements bibliographiques qui pourront les aider à appuyer leur critique indépendante.

Parallèlement à cette publication mensuelle, la « Librairie Romantique » réimprimera des volumes complets d'après les édifions originales, en les commentant par l'adjonction de fouf ce qui peut évoquer la présence des personnages ou des lieux au.xquels il fait allusion. La fioht-mc rjalante, la iilus fine et la plus riante des œuvres de (jérard de Nerval, est en cours d'exécution.

L'ÉmTELR.

5é/-/e d'études sur les Artistes, les Littérateurs et les diverses célébrités de cette période

DiiiECiEin DE i.A lAiiTiE AiiTisTiQiE : Ph. BURTY. — DiiiECTF.iii DE LA l'AïuiE LiTTiRAiHE : Maurice TOURNEUX

li'Age du Romantisme, format grand iii-i, tiré sur très beau papier vélin, paraît par livraisons de 1 2 pages. Prix : 4 fr.

Ciiaque livraison contient un? superbe gravure hors texte, fac-similé on noir ou couleurs, des portraits, oaux-lorles, lithographies noires et coloriées, et vignolles romantiques rarissimes ou inconnues provenant de collections particulières.

Il est tiré pour les amateurs IJÙ exemplaires sur japon impérial, signés, numérotés, au prix de iO fr. la livraison. Le souscripteur devra s'engager pour l'ouvrage complet.

Sum presse: 3" livi(.mso>, GÉRARD DE NERVAL, par Maurice Tolknkix. Porlrails et illuslraions dans le texte el hors texte. — 4' livh mso.n, CAMILLE ROGIER, par Pu. Ikinv. Portrait, fac-similé d'œuvres

inidites. etc. et une superbe reproduction d'une miniature [/a L'ydalise .

SSTS-s:. — CoButii. Typ. cl 5lér. Cntii

Ed. MONNIER et C'«, éditeurs, 7, rue de l'Odéon, PARIS.

MONUMENTS HISTORIQUES

DK

FRANCE

Splendide publication grand in-folio

Les Monuments historiques de France paraissent par livraisons format grand in-folio, et comprennent six planches hors texte tirées en phototypie par la maison Peigné, de Tours, avec des notices illustrées pour chacune d'elles.

Ces notices sommaires, rédigées par Henri du Cleuziou, sont ornées de lettres et de culs-de-lampe empruntés aux détails d'architecture des monuments dont il est question, ou complètent, au point de vue du pittoresque et de la curiosité, notre splendide publication, en donnant quelques illustrations intéressantes sur les vieilles villes, heux pittoresques où se trouvent nos monuments historiques. Nous pubhons également, en tète des notices, les blasons et écussons, en couleur or et argent, signalés dans le texte.

. Chaque fascicule est enfermé dans une magnifique couverture eu couleur, tirée en chromotypographie par la maison Crète, d'après l'aquarelle de Giraldou.

Lorsqu'une époque ou un genre sera complet — Époque : xii*^, xiii% xvi" siècles : Châteaux, Éghses, Monastères, etc., — un article spécial en résumera les tendances, en donnera tous les caractères.

Des tables complémentaires, que nous publierons alors, serviront à faire un classement méthodique de toutes nos planches. ■

Les nécessités de notre œuvre nous forcent, jusqu'à ce classement définitif, à un semblant de désordre qui sera rectifié par la suite même de notre publication.

L'ouvrage parait par livraisons à 10 francs. Les souscriptions sont de douze livraisons, mais peuvent, au gré des souscripteurs, être payables par trois, six ou

douze.

Il a été tiré 30 exemplaires de cet ouvrage, signés, numérotés, sur papier du Japon, au prix de 20 francs la livraison.

LES TROIS PREMIERES LIVRAISONS SONT EN VENTE

La Quatrième est sous presse et jmraitra incessamment.

Pour conserver tes livraisons, nous avons fait confectionner un carton spécial que nous livrerons à nos abonnés ou acheteurs au fascicule, au prix de 2 francs.

Piûsalcur cl pol'lf

LA légende s'esl emparée de la naissance comme de la mort de Gérard de Nerval, car si l'on en croyait un séduisant fantaisiste, il faudrait voir en lui le frère de ces bâtards de Napoléon I", qui causèrent parfois quelques soucis à la police do Louis- Philippe et pratiquèrent de si larges saignées à la cassette de Napoléon III. Cette origine, à laquelle le méilaillon bien connu de Jehan du Seigneur donnerait seul quelque vraisemblance, est mise à néant par le document le plus précis et le plus bourgeois du monde. M. Ch. Nauroy a retrouvé et publié, dans Le Ciifieux, un acte d'où il appert que Gérard Labrunie, tils de Etienne Labrunie, docteur en médecine, et de Marie-Marguerite-Antoinette Laurent, mariés le 1" juillet 1807, était né le 22 mai 1808 à 8 heures du soir, rue Saint-^Iartin, 96 ; les témoins étaient IV Ch. Laurent, linger, aïeul de l'enfant, et Gérard Duhlanc, pharmacien, rue Saint-Martin, 98, qui le gratifia de son prénom.

Gérard ne fut tout d'abord Parisien que de par le registre municipal; sa véritable patrie, celle à laquelle le ramenaient sans cesse ses promenades et ses souvenirs, fut Ermenonville et ses riants environs. Il a pris plaisir à établir lui-même ses origines picardes dans une page souvent citée, où il a montré comment un cheval échappé de l'écurie de son bisaïeul, en 1770, fut cause que son grand-père vint demeurer chez un de ses oncles dont il épousa la tille, et qui habitait un pavillon de chasse près des étangs de Chàlis. De cette union, naquit une fille qui épousa M. Labrunie. Elle le suivit dans la campagne de Russie et mourut des fièvres qu'elle contracta en traversant un pont chargé de cadavres. Elle fut enterrée au cimetière polonais de Glogau. « Je n'ai jamais vu ma niiMv, dit Gérard; ses II. '

Portrait de Jenny Colon. Fac-similé 4'une litliogiapliis de Léon Noël (1837).

portraits ont été perdus ou volés, je sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait La Modestie. »

Son père, que jusqu'alors il n'avait guère mieux connu, revint en 181 1 et ne le quitta plus. L'éducation qu'il lui donna ne ressemblait en rien à celle de l'Université de la Restauration; lion seulement il lui enseigna les éléments du grec et du latin, mais encore ceux de l'italien, de l'allemand, de l'arabe et du persan; en même temps, il l'exerçait à la calligraphie française et orientale. La bibliothèque de son oncle, bien ditTérente assurément de celle qui inspirait à Tôpffer de si honnêtes et ingénieux .récits, ouvrait chaque jour à sa jeune intelligence des perspectives nouvelles : il dévorait indistinctement les mj-stagogues et les hétérodoxes, les utopistes comme Spifame et les monomanes comme Restif. L'amour lui apparut à l'âge oii les autres enfants connaissent à peine le sens de ce mot, sous les traits de Fanchette, d'Adrienne, d'Hélène et de Sylvie, de toutes ces « filles du feu » qui hantaient son imagination déjà troublée et attendrie par un séjour prolongé à la campagne, par la mystérieuse influence ambiante des (( grands bois sourds », par des songeries sans fin au bord des eaux claires ou dormantes. M. Labrunie s'aperçut tardivement des dangers auxquels il exposait son fils, et se décida à lui faire suivre les cours du collège (-harleniagne.

Dès lors, s'accusa la dualité qu'on put remarquer de tout temps chez Gérard : l'amalgame de connaissances abstruses qu'il avait entassées ne fut nullement un obstacle aux études classiques les plus correctes. Loin de s'exercer, comme son condisciple Th. Gautier, à manier des rythmes bizarres ou à se permettre la lecture des poètes latins de la décadence, il n'inspira aucune inquiétude à ses maîtres et récolta chaque année une ample moisson de couronnes en papier vert. Un seul incident, capital, il est vrai, dans l'existence d'un lycéen, signala ces années sur lesquelles Gérard lui-même ne nous a presque rien appris. Les Messéniennes de Casimir Delavigne étaient dans toutes les mains ; à l'âge qu'avait Gérard, l'imitation inconsciente est la forme la plus habituelle de l'admiration; aussi écrivit-il la France guen-ière, élégies nationales (in-8°, 32 p.), et bien plus, il les publia d'abord chez Ladvocat, ensuite chez Touquet, le colonel-éditeur qui lui dit en le regardant par-dessus ses lunettes : <c Jeune homme, vous irez loin. »

Gérard, encouragé par les premières louanges que la presser libérale ne refusa pas à sa jeune muse et par les jalousies secrètes qu'il excitait chez plus d'un camarade, mit au jour, coup sur coup, d'autres Elégies nationales : La mort de Talma, Napoléon, des Satires politiques, l'Académie ou les Metnhres introuvables, satire littéraire. Cette dernière pièce, comme M. Dentscoiirt ou le Cuisinier d'un grand liomme, appartient, il faut le dire, au domaine de la curiosité pure. Une clef serait indispensable pour goùier le sel de tant d'allusions qui nous échappent et quelques vers heureux, mais sans originalité propre, assureraient tout au plus à Gérard, s'il s'en était tenu là, une petite place derrière Barthélémy et Méry, qui, précisément alors, accablaient le gouvernement de Charles X de leur Villétiade, de leur Corbiéreide, de leurs Sidiennes. A cette période aussi et à ce courant appartient encore la Couronne poétique de Béranger (1828, in-32), dont Gérard se fit l'éditeur et où l'on trouve une ode que je n'aurai pas la cruauté de citer tout entière :

0 Béranger, muse chérie.

Toi dont la voix unit toujours Le souvenir de la patrie Au souvenir de tes amours, etc.

Un jour viendra, la France émue Rendra justice à tes vertus, On verra surgir ta statue, Mais alors tu ne seras plus, etc.

« La gloire, la victoire, les enfants de la lyre, » rien ne manque aux strophes poncives du poète à qui les railleries du Cénacle firent souvent expier cette débauciic d'admiration juvénile.

Chose curieuse, il dut la véritable révélation de son originalité à des traductions. Bien qu'au dire de bons juges il siit l'allemand d'une façon assez imparfaite, il entreprit, après MM. de Sainte-Aulaire et Albert Stapfer, de faire connaître Faust à ses contemporains. On sait avec quel intérêt Gœthe suivait le progrès des nouvelles doctrines littéraires en France, et combien il s'applaudissait d'avoir contribué à cette émancipation. Les lithographies d'Eugène Delacroix pour la traduction de M. Albert Stapfer, les visites d'Ampère et de David d'Angers ont laissé une trace profonde dans les entretiens pieusement notés chaque jour par le fidèle Eckermann. L'adaptation de Gérard ne fut pas moins bien accueillie. « Quant à la traduction de Gérard, disait Gœthe, bien que la plus grande partie soit en prose, elle est fort réussie. Je n'éprouve plus de plaisir à lire le Faiisl en allemand; mais dans cette traduction française, chacun des détails reprend sa fraîcheur, sa nouveauté, son esprit. » Faust eut bientôt une seconde édition (1833), oi'née d'une eau-forte de Leleux, d'après Rembrandt. Deux ans plus tard , Gérard publiait des morceaux choisis de Klopstock, de Gœthe, de Schiller, de Bûrger, réimprimés depuis, à la suite de diverses éditions du drame. Il y travaillait sans doute encore, quand il écrivait le billet dont nous donnons le fac-similé, billet que M. Henri Cordier a bien voulu nous communiquer, et dont la signature constitue une rareté autographique, en même temps qu'elle soulève une question restée jusqu'ici sans solution. A quel moment et pour quel motif Gérard adopta-t-il 1(> pseudonyme de Nerval devenu aujourd'hui son nom devant la postérité, mais dont la terminaison quelque peu surannée dut faire froncer le sourcil à plus d'un compagnon des bandes d'Hernani"? Encore hésita-t-il entre Gerval et Nerval; mais une fois sa résolution prise, il ne fut plus Labrunie qu'une seule fois, lorsque Renduel annonça les Aventures d'un Gentilhomme périgourdin, que ni lui ni Gautier n'écrivirent jamais.

La date et les circonstances précises de sa liaison avec Victor Hugo ne nous sont pas mieux connues, mais elles ne doivent pas être de beaucoup antérieures à 1830. Ce fut lui et Petrus Borel qui présentèrent Th. Gautier au Maitre, avant la première A'Hernani, et qui lui firent délivrer le fameux mot de ralliement : Hierro, que l'on distribuait aux initiés. Cependant le « témoin » de Victor Hugo raconté ne l'a nommé qu'en passant, et c'est dans les poésies de Gérard même qu'il faut rechercher la trace de cette illustre liaison. Le 16 octobre 1830, il dédiait à Victor Hugo Les Doctrinaires, ode inspirée par l'avorlement de la révolution de Juillet, où il suppliait le poète de ne plus chanter Napoléon :

Lui que nous aimons tant, hélas ! malgré des crimes Qui sont, par une vaine et froide majesté, D'avoir répudié deux épouses sublimes, Joséphine et la Liberté,

et souhaitait :

Que chaque révolutnm Tende une corde à sa lyre.

L'année suivante, Notre-Dame lui inspirait (2uelques vers recueillis seulement dans la récente édition do ses Œuvres complètes :

Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être Enterrer cependant Paris qu'elle a vu naître...

En 18.31, Gérard était avant tout un bousingot. S'il n'a pas créé le mot. il a pratiqué la chose. Il jetait sur un air populaire et sous le pseudonyme tout indiqué du « Père Gérard, [)atriote de 1789, ancien décoré de la prise de la Bastille, » d'ii'oniques adieux aux députés de la législature de 18-30 :

Allez-vous-en, vieux mandataires, .\llez-vous-en chacun chez vous !

Il chantait les désespérances des jeunes hommes d'alors :

Liberté de Juillet, femme au buste divin Et dont le corps finit en queue,

tant et si bien, (ju'un beau jour il se réveilla :

Dans Sainte-Pélagie, Sous ce règne élargie,

pour avoir pris sa part d'une orgie qui rappelle quelque peu celle du Bol de punch des Jeunes-France, et que la police aurait rattachée, par on ne sait quels fils mystérieux, au complot de la rue des Prouvaires. Ces premiers Prir^ioni, que Gérard a contés avec la bonne humeur et l'insouciance dont il ne se départait jamais, furent ses adieux à la vie politique.

Il partageait avec M. Camille Rogier un logement situé sous les combles du numéro .o de la rue des Beaux-Arts, menant dès lors l'existence noctambule et péripatéticienne qui le faisait comparer par Th. Gautier à l'hirondelle apode. Ce promeneur intrépide se lassait pourtant des ascensions, et il proposa un jour à M. Rogier de louer dans l'impasse du Doyenné un appartement composé en tout, ou peu s'en faut, d'un salon immense orné de trumeaux et divisé par quelques cloisons. M. Rogier accepta; les cloisons furent abattues et les deux amis se virent logés comme des artistes seuls pouvaient l'être à une époque où la beauté des choses anciennes n'existait que pour eux.

Les courses de Gérard profitaient singulièrement à l'embellissement de ces musées intimes où la spéculation n'entrait pour rien ; c'est ainsi qu'un jour M. Rogier vit arriver deux grands panneaux brossés par Fragonanl : le Colin Maillard et Y Escarpolette que Gérard avait dénichés pour ."50 francs. Ces panneaux furent même l'origine de la décoration du fameux salon et des fêtes qui s'y donnèrent. Chaque jour, vers cinq heures, M. Rogier, qui travaillait alors à ses charmantes illustrations des Contes d'Hoffmann, interrompait sa tâche ; quelques amis, M. A. J. Lorentz, Burat de Gurgy, Th. Gautier, Arsène Iloussaj-e, Ed. Ourliac, Roger de Beauvoir, etc., etc., se donnaient rendez-vous chez lui et souvent la causerie se prolongeait au delà des heures tolérées par les règlements de police. Bientôt on décida qu'on offrirait un bal, non seulement aux amis et amies, mais aux femmes' du monde masquées ou voilées qui voudraient bien prendre part à la fête, car Gautier, par horreur de l'habit noir, demandait que le bal fût paré et travesti. L'embarras n'étail pas dans le recrutement des invités des deux sexes, mais il fallait s'efforcer de

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diverlir leurs yeux el loiirs oroilles. Le souvenir d'im bal célèbre au(jui?l Alex. Dumas avait convié le Tout-Paris d'alors ne fut pas étranj^er, je le présume, à la décision prise par le petit groupe de la rue du Doyenné ; seulement Dumas avait eu à sa disposition comme décorateurs Delacroix, Louis et Clémeul Boulanger, Alfred et Tony Joliaunot. (irandvilie, Jadin, Barye, Decamps, Ciceri, Ziegler et enfin Nanteuil, le seul artiste que les rrlalions

Dessiu de Gér.irJ de îîîrvjl.

personnelles de Rogier, de Gautier el de Gérard leur permettaient de mettre en réquisition; mais ils n'eurent pas de peine à racoler un certain nombre de débutants qui s'appelaient Théodore Rousseau, Corot, Ad. Leleux, Chasseriau, Aug. de Chàtillon, Wattier et même Marilhat qui se contenta, il est vrai, d'esquisser à la craie trois palmiers et le dôme d'une mosquée. Th. Rousseau, amené sans doute par Lorentz, car il vivait alors, comme toujours, dans une solitude quelque peu farouche, peignit deux paysages, Corot deux vues de Provence en hauteur, Leleux des buveurs, Chasseriau des Bacchantes tenant des

tigres en laisse, Chàtillon un moine lougo lisant une Bible ouverte sur la hanche d'une femme nue, Wattier un sujol galant, Nanteuil une naïade, G. Rogier la Cydalise, reine de ce petit monde et véritable patronne de la Bohètne (jalante, dont la mort devait laisser au cœur do Gautier un deuil inconsolable. Burat de Gurgv avait écrit le livret d'un ballet pantomime, le Diable boiteux, joué quelques mois plus tard à l'Opéra et où brillait la jeune Lorry, de l'Académie royale de musique; une parade empruntée au Théâtre des boulevards, le Cowrier de Milan, dans laquelle Uiirliac tenait, à la satisfaction unanime, l'emploi d'Arlequin, et une autre parade d'Ourliac lui-même, la Jeunesse du temps et le Tenips de la jeunesse, terminaient le spectacle. Gautier lisait dans la coulisse un prologue en vers, aujourd'hui perdu, tandis que Burat de Gurgy, travesti en magicien, bouche close et baguette en main, soulignait par ses gestes le sens des vers du poète invisible '.

Cette représentation restée célèbre fut suivie de bien d'autres folles soirées dont la Bohème (jalante et les appendices des Poésies d'Arsène Houssaye (1850) nous ont conservé le souvenir. Elles eurent pour résultat final le congé, en bonne et due forme, octroyé aux turbulents locataires de l'impasse, qu'à cette époque, d'ailleurs, Gérard avait déserté.

La Presse naissante opposait alors au J.-J. des Débats le G.-G. de Gautier et de Gérard, bien que. le plus souvent, l'article fût d'un seul d'entre eux : « Fraternelle alternative, écrivait Gautier en 1867, que Gérard comparait à celle des Dioscures dont l'un parait quand l'autre s'en va. Hélas! il est parti pour ne plus revenir... » C'est ainsi que Gérard tint la plume pendant le voyage de Gautier en Espagne (1840; et durant sa campagne d'Afrique à la suite du maréchal Bugeaud (juillet-août 184S).

« Toutes les idées de la jeunesse, a dit Th. Gautier, étaient tournées vers le théâtre, ce centre lumineux vers lequel convergent les attentions les plus diverses, depuis les plus sérieuses jusqu'aux plus frivoles ; le théâtre, où la femme, parée comme pour un tournoi, écoute, regarde en rapprochant deux ou trois fois ses mains, gantées de blanc, semble comprendre, juger et décerner la palme. Le roman-feuilleton des journaux n'était pas inventé. Le théâtre était donc le seul balcon d'où le poète pût se montrer à la foule »

Gérard, comme tant d'autres, et même avec plus de persévérance que bien d'autres, tenta vainement l'escalade. De son Molière chez Tartufe, comédie en trois actes lue à rOdéon et plus tard chez M"" de Girardin (est-ce la même que cette La Forêt dont parle Gautier?), de la " diablerie » da Pri?ice des sots et du drame de la Dame de Carouge, pour lequel Gautier fut son collaborateur, il ne reste rien que les titres. Plus heureux, un autre drame, Nicolas Flamel, est représenté du moins par quelques scènes réimprimées dans l'édition Lecou (1853) du Rêve et la vie.

Passionnément épris de Jenny Colon, Gérard avait appliqué les premiers fonds d'un héritage assez important qu'il fit alors à la création du Monde dramatique, revue littéraire, théâtrale et artistique dont il n'eut pas à chercher bien loin les collaborateurs, et qui, dans sa pensée, était avant tout consacrée à la louange de l'idole.

Il était alors dans toute la ferveur de son amour pour cette femme dont il n'a, je crois, nulle part imprimé le nom et qui cependant ne doit qu'à cet amour de survivre

1. Je dois à M. Camille Rogier ces détails qui complètent ceux que Gérard a donnés dans la Bohème galante. .M. de Spoélberch a réussi à déterminer par le timbre d'une lettre d'invitation de Gautier à Alph. Esquiros la date de celte solennité fameuse : samedi 28 novembre 18.35. De la décoration unique du salon qui en fut le théâtre il ne reste aujourd'hui que les panneaux de Fragonard appartenant à .M. Etienne Arago et un Berger et une Bergère de Roqueplan chez M. Arsène Houssaye; le reste de ce que Gérard avait arraclié au badigeon du propriétaire disparut peu à peu dans ses " malheurs », comme il !<■ disait à Balzac, en lui empruntant un mot de sa propre langue.

dans la raéinoinj do ([uulques lettrés. C'est elle qu'il incarna — singulier rapprochement — dans cette Reine de Saha dont Mcyerbeer devait écrire la musique et qui, d'un projet d'opéra à grand spoclacle, devint un épisode du voyage en Orient, dans les Nuits du liamazan. C'est pour elle qu'il acheta ce fameux lit eu bois sculpté dans lequel il n'osa jamais coucher, non que l'objet d'une telle passion y fût insensible, mais parce que, timide à l'excès, Gérard perdit un soir d'hiver l'occasion de planter ce clou d'or sans lequel, selon Sainte- Beuve, il n'y a pas de liaison féminine durable.

Pour se distraire, Gérard entreprit vers la même époque la série singulièrement compliquée et embrouillée de ses pérégrinations où la publication de sa correspondance pourrait seule introduire quelque ordre chronologique. Un chapitre de Caprices et zigzggs nous le montre, sous le masque transparent de Fritz, entraînant le frileux et casanier Théo en Belgique; un peu plus tard en Angleterre. Un fragment de lettre publié par M. Maurice du Seigneur, et dont la suscription bizarre ne porte pas moins de quatre adresses différentes, nous apprend qu'en décembre 1834 il se trouvait à Marseille et fort en peine de fonds que son notaire tardait à lui envoyer. On sait par lui-même et par les bavardages d'Alex. Dumas les menus détails de ses aventures et mésaventures sur les bords du Rhin et en Allemagne.

De cette liaison avec Dumas naquirent un opéra-comique et deux drames qui eurent des fortunes diverses. Piquillo, opéra-comique en trois actes, musique de Monpou (31 octobre 1837), fut bien accueilli. « Enfin, disait Gautier, voiLà donc une pièce qui ne ressemble pas aux autres et qui ne tient en rien à ce vaudeville éternel qui nous poursuit de théâtre en théâtre. » Le rôle principal, après celui de Piquillo, était tenu par Jenny Colon, sous le nom de Sylvia. L'actrice des Variétés était métamorphosée en cantatrice. « Elle a en elle, disait encore Gautier, de quoi se faire deux réputations. » Bien que le nom de Dumas fût en vedette sur l'affiche, il n'est pas douteux que l'affabulation du poème n'appartint pour la majeure partie à Gérard, tout comme sa versification que Gautier comparait à celle à' Amphitryon et de Psyché.

Deux ans plus tard, le 10 avril 1839, la Porte-Saint-Martin représentait VAlchimiste, et le 26, Léo Burckart. Le simple rapprochement de ces deux dates suffit pour faire comprendre quel sort avait été réservé à V Alchimiste. Ni le prestige de Dumas, seul nommé sur l'affiche (il avait eu pour collaborateurs Gérard et Cordellier-Delanoue), ni le talent de Frédérik Lemaître, ni la beauté d'Ida Ferrier ne conjurèrent son sort. A peine avait-il disparu que Léo Burckurt fit son apparition; peu s'en était fallu qu'elle n'eût jamais lieu. Au quatrième acte, une vente de charbonncrie avait longtemps mis en émoi la censure et les bureaux. Gérard a conté les démarches qu'il lui fallut faire six mois durant pour retirer son manuscrit des mains du ministère et comment M. de Montalivet se décida, un beau soir, à le lui rendre en ajoutant sans autre formalité : « Faites jouer votre drame ; s'il cause quelque désordre, on le suspendra. »

Sur cette encourageante perspective, Gérard reporta la pièce àllarel, alors fort mal dans ses affaires et lésinant sur les moindres détails. Il suffira d'en rappeler un seul, car il est typique : à ce fameux quatrième acte, les étudiants affiliés à la Sainte-Wehme devaient, outre leur casquette à large visière, porter des masques noirs, comme il sied à des conspirateurs qui se respectent. Or, les figurants s'étaient déjà parés de leurs coiffures et l'on achevait le troisième acte que les fameux loups n'étaient pas encore distribués. Gérard courait, éperdu, du chef des accessoires au directeur, sentant s'écouler les minutes de l'entr'acte et percevant de la coulisse l'impatience croissante du public. « Ont-ils bien besoin de

leurs masques?» demandait Ilaiel. — Comment! pour la scène du tribunal secret!... Vous le demandez? — C'est que l'on s'est trompé, on ne nous a envoyé que des masques d'arlequins!.. Ils ont cru qu'il s'agissait d'un bal, parce que dans les drames modernes il y a toujours un bal au quatrième acte!... » Que faire? Mélingue et Raucourl se prélassaient au foyer avec des loups de velours noir. Raucourl, voyant l'angoisse de Gérard en présence de ces nez de carlin et de ces moustacbes frisées, eut une idée de génie. « Il n'y a qu'un moyen, dit-il, c'est de couper les moustacbes. Le nez est un peu écrasé, mais pour des conspirateurs, cela ne fait rien : on dira qu'ils n'ont pas eu de nez. » En un clin d'œil, cbacun se mit à l'œuvre, et quelques instants après les étudiants faisaient leur entrée, affublés de protubérances dont le parterre voulut bien se contenter. On ne siftla pas, et, au cinquième acte, un cri jeté par l'un des étudiants : » Les rois s'en vont, je les pousse, » provoqua des applaudissements qui firent craindre — ou espérer — à Harel une interdiction. Elle ne vint pas, et la pièce disparut au bout de trente représentations. Harel obtint même, pour le préjudice que lui avaient causé les scrupules de la censure, une indemnité dont Gérard eut la moilié, mais, avec sa délicatesse ordinaire, il ne voulut pas la toucber sans une compensation de sa part : « Je promis, dit-il, six cents francs de copie pour les six cents francs qu'on me rendait. J'ai envoyé des articles sur des questions de commerce et de contrefaçon pour le double de ce que j'ai pu recevoir. » O sont sans doute ceux qui suivent Léo Biirckart dans l'édition originale. Ces articles furent écrits pendant ce séjour de Gérard à Vienne, au retour duquel il fut frappé de son premier accès et dut être interné chez le docteur Blanche. Ses amis le considéraient si bien alors comme perdu, que Jules Janin put écrire dans les Débats un long- article où il parlait au passé du « pauvre enfant » qui, à l'en croire, ne reconnaissait plus personne. Si terrible qu'elle fût, la crise n'était pas définitive, et Gérard, calmé, décrivait lui-même son propre état, avec une lucidité singulière, dans une lettre ' à madame Alex. Dumas (Ida Ferrier) :

Lf 9 novr-mbre (1841).

« J'ai rencontré hier Dumas qui vous écrit aujourd'hui. 11 vous dira que j'ai recouvré ce qu'on est convenu d'appeler raison, mais n'en croyez rien; je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier. L'illusion, le paradoxe, la présomption sont toutes choses ennemies du bon sens dont je n'ai jamais manqué! Au fond, j'ai fait un rêve très amusant et je le regrette. J'en suis même à me demander s'il n'était pas plus vrai que ce qui me semble seul expliquable, naturel et viai aujourd'iiui. ^lais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu'on n'étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie publique, on ne m'a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables, que lorsque je suis convenu bien formellement d'avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre et même à ma véracité. Avoue! avoue! me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques, et, pour en finir, je suis convenu de me laisser classer dans une affection définie par les docteurs et appelée indifféi-eniment tliéomanie ou démonomanie, dans le dictionnaire médical. A l'aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d'escamoter ou de réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l'Apocalypse, dont je me flattais d'être l'un!.... »

A quelque temps de là, il partit pour l'Orient. En débanjuant à Constantinople, son

I. l'ulilkV par M. Etienne Cliiiravav dans la Rtvue des documents historiques, tome V, p. Hï.

HabiUtiOB de Gérard

e. Dessin inédit d'après nature par Camille Rojier.

10 LAGE UU ROMANTIS.MK.

pi-emier soin fut ilr s'enquérir de l'adresse de son ami Rogier. qui. lui aussi, avait quitté Paris depuis plusieurs années et qui ne se doutait guère alors que ses talents de peintre et de portraitiste le conduiraient aux importantes fonctions de Commissaire général du gouvernement fran(;ais dans les mers du Levant. C. Rogier pilota Gérard dans les méandres du vieux Constantinople et le coiuluisif d'abord chez le fameux marchand de curiosités Ludovic, qui, sur les instances de Gérard, l'installa dans un caravansérail dont C. Rogier nous a, dans un précieux dessin inédit, conservé la physionomie pittoresque. Le séjour de Gérard à Constantinople lui fournil le sujet d'une série d'articles qui, avant d'être réunis en volumes, furent un des grands succès de la Revue des Deux Mondes.

De Constantinople Gérard avait gagné la Grèce, l'Egypte et le Liban, adoptant la vie orientale avec toutes ses conséquences et se résignant même, pour couper court aux soupçons malveillants que provoquait son célibat, à acheter la fameuse femme jaune, qui lui causa tant de soucis et dont madame Bourée, mère du diplomate actuel, finit par le débarrasser. On la baptisa et on la maria plus lard à un Italien qui avait fui Xaples pour quelques peccadilles et qui la rendit mère de plusieurs enfants.

Gérard rentra en France avec C. Rogier qu'il avait retrouvé à Constantinople. Ses amis purent un moment espérer que son exaltation cérébrale avait pris fin. Jamais il ne fut plus maître, en apparence, de sa pensée, et cette période de 1846 à I8o0 est vraiment celle de sa véritable floraison intellectuelle. Les Scè)ies de la vie orientale paraissaient dans la Bévue à des intervalles à peu près réguliers. Il contait aux lecteurs du National son invraisemblable pourchas des Aventures du sieur abbé comte de Bucquoy. Il obtenait enfin à l'Opéra- Comique avec les Monténégrins (31 mars 1849) un succès tel que, durant le carnaval de 1830, les bouchers adoptaient poui- le cortège du ho'uf gras les costumes des figurants et invitaient l'auteur à un banquet où il développa, — sans faire de prosélytes, on peut le croire, — ses théories végétariennes.

Le théâtre cependant ne lui fut pas toujours aussi clément : ni le Chariot d'enfant, drame en cinq actes et en vers, imité de Snudiaka. avec la collaboration de Méry(Odéon, 13 mai 18o0), ni Vlmagier de Harlem, autre drame également dû à la collaboration de Mérv et de Bernard Lopez (Porte-Saint-Marlin, 27 décembre 1851 1, ne se maintinrent longtemps sur l'affiche. Le public ne prit qu'un inléi'èt médiocre à des ad'abulations antérieures de vingt siècles à l'ère chrétienne, bien que. selon la romanjue de Gautier, on \ trouvât, tout comme dans Marion Delorme et les Mystères de Paris, la réhabilitation de la courtisane par l'amour et celle du voleur par un sentiment généreux. Il ne consentit pas davantage à partager les émotions et les soull'rances de Laurent Coster, à qui, suivant la tradition hollandaise, Gérard restituait l'invention de l'imprimerie. De deux autres tentatives dramatiques de la même époque, l'une, la Nuit blanche (avec Méry), fut bien jouée à l'Odéon, mais pas imprimée; quant à Pruneau de Tours, vaudeville en un acte, il fut cédé par Gérard un jour de gène, à Porcher, le fameux agent théâtral, pour cent francs, et revendu par celui-ci aux frères Cogniard. qui ne se firent pas scrupule d'enjoliver à leur guise l'original.

Sylvie est contemporaine, par la date et par le sujets des Promenades et Souvenirs et des Nuits d'octobre, pages véritablement impérissables qui peuvent hardiment soutenir la comparaison avec ce que Sterne, Gœlhe dans ses Mémoires. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ont écrit de plus parfait. (Jui croirait, à les lire, iju'elles furent écrites entre deux crises de démence caractérisée et parfois au milieu de toutes les angoisses du lendemain?

Gérard toucliait à ce ([u'il appelait lui-même sua âge crilique. Vieilli avant l'heure (il avait à peine quarante ans) par la maladie et par ses chagrins imaginaires ou réels, luiné par ses voyages et ses prodigalités de toute nature, tourmenté pour la première fois de sa vie par le souci du gain ou par des préoccupations (favcnir, adiiibli enfin pai- imc

Mort de Gérard de Nerval. — Fac-similé d'une litiographie de Gustave Doré.

nouvelle crise qui provoqua un nouvel internement, il essaya une fois encore de son remède habituel, le voyage. Il était à Strasbourg, en ISoi, quand [larut sa biographie par Eug. de Mirecourt. Elle lui fut communiquée par un bibliophile, M. Cli. Mehl; il la lui rendit le lendemain, couverte de croquis et d'hiéroglyphes dont on trouvera ici même un spécimen et qui attestaient ini irrémédiable égarement.

Faut-il ajouter le reste? Faut-il raconter, après tant d'autres, le draine muet el solitaire de la rue de la Yieille-Lauterne, ou plutôt faut-il reprendre, à trente ans de distance, une enquête dont les éléments mêmes ont disparu? Si la pensée d'un suicide fut la première qui vint à l'esprit de tout le monde, la supposition d'un crime n'avait rien d'invraisemblable. Souvent arrêté comme vagabond, mais toujours relàcbé après la constatation de son identité, Gérard passait auprès des misérables au milieu desquels il vivait, pour un rnouton, et rien n'interdit de croire que le malbeureux paya de sa vie les complaisances de la police à son égard. Quoi qu'il en soit, lorsque, dans la matinée du 26 janvier 1853, le bruit courut qu'on venait de trouver Gérard pendu aux barreaux d'un sous-sol, à deux pas d'un bouge, dans une ruelle immonde, l'émotion fut profonde et, ce qui est plus rare, durable; tandis que la curiosité vulgaire et féroce, qu'un semblable événement est toujours assuré d'éveiller, s'assouvissait dans la contemplation du décor et des accessoires de la mystérieuse tragédie, les amis de Gérard, et ils étaient nombreux — sans parler de ceux qui se révèlent toujours au lendemain de pareilles catastrophes — ^ veillèi'ent à ce que ses funérailles fussent décentes. G. Nanteuil, Jules de Goncourt, Roger de Beauvoir, A. de Beaulieu, G. Doré, Legrip, se hâtèrent de fixer sur le papier l'aspect funèbre du cloaque d'où Gérard, en se débattant dans les spasmes de l'agonie, avait pu apercevoir les ailes d'or de la Renommée qui couronne la fontaine du Cliâtelet.

La disparition déjà lointaine de la rue de la Vieille-Lanterne a délivré l'ombre du poète du pèlerinage odieux dont elle eût fourni le prétexte; mais, il faut bien l'avouer, sans ce sinistre « fait divers, » le nom de Gérard ne serait connu aujourd'hui que des lettrés, qui ont depuis longtemps assigné à ses œuvres exquises le rang auquel elles auront droit tant que la langue et la poésie françaises résisteront aux assauts dont elles sont, jusqu'à ce jour, sorties victorieuses.

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Cour de la maison de la rue de la Vieille-Lanterne où fut trouvé pendu Gérard de Nerval. Dessin inédit de Legrip i, 1355).

Ed. MONNIER et C'«, éditeurs, 7, rue de l'Odéon, PARIS.

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