‹ L'Agonie de l'amourChapitre 3 sur 6 · LK SONGE · texte numérisé non relu

LK SONGE

Jam ver egelidos refert tempores Catulle.

Le Printemps revenait. Une brise plus tiède soufflait dans les rues. Les bourgeons se gonflaient aux branches des arbres. Le soir, des parfums de fleurs flottaient, caressants et doux, évocateurs de jardins cachés et de campagnes humides. Les femmes arboraient de claires toilettes chatoyantes avec rillusion de faire naître le divin Été de leurs plis.

Luc se sentit plus triste à ce retour du renouveau. Son cœur était lourd comme un fruit mûr pendu à un rameau fragile, ses pensées persistaient à habiter un temple d'automne, solitaire et nu, sous Tor et sous les feuilles brûlées. Quand il avait longuement marché dans la ville joyeuse et qu^il rentrait dans sa chambre, tombe aux murailles de mots, une amère mélancolie le tenaillait.

Cétait alors un long soir lumineux qui ne voulait plus finir. Très tard, le ciel restait bleu, avec seu-

lement des flocons de neige rose qui s'y promenaient, comme une écume envolée des pêchers en fleurs. L'heure mettait un doigt sur ses lèvres. Les arbres de Judée versaient leur chevelure violette sur la nymphe du jardin. Les herbes rajeunies brillaient. A travers la fenêtre ouverte, on entendait monter le chant des eaux, argentin et limpide. Dans les rues, des enfants sortis des écoles jouaient aux billes sur les trottoirs.

Luc s'ennuyait.

Une immense caresse d'amour s'évanouissait dans le crépuscule d'agate. Le même rêve de tendresse troublait les vierges aux yeux purs qui rêvaient à leurs croisées et les oiseaux qui chantaient sur les fourrés aux calices de givre. La brise roulait avec des baisers dans la jeune chair des frondaisons. Les étoiles, à la nuit naissante, accompagnaient les premiers amants qui s'en allaient, la main dans la main, à travers l'ombre bleue. Et tout souffrait du même besoin de défaillance, de la même mélancolie infinie et pâmée.

Luc, prenant alors un livre, s'efforçait vainement d'oublier sa vie. Mais les phrases lui semblaient vides de sens, pareilles à des sarcophages. Les êtres évoqués dans les romans n'existaient pas. Rien ne galvanisait leurs cadavres vaporeux. La moindre

odeur de rose agonisante ou de lilas exténué à force d'exhaler son parfum était plus ardente et plus poignante que les cris de passion des héros et le souffle lyrique que jetaient les alexandrins des poèmes*

— Et la lampe qui s'élevait sur la table de Luc, jaune sous les stalactites vertes de Tabat-jour, brûlait, isolée et sinistre, ainsi qu'un cierge blême au bord d'un lit mortuaire.

— L'Amour, l'Amour !

Tout redisait ce mot mystérieux et charmant, tout le chuchotait avec fièvre, dans les fleuves poudroyants du soleil comme aux golfes de l'ombre. Il était la présence divine, impérieuse et tendre que chaque chose atteste. On le sentait partout, à un certain désir ému, à une certaine langueur énervée, comme l'on sent à l'humidité de l'air le voisinage d'un étang que l'on ne voit pas encore. Et les femmes qui marchaient dans la ville en fête semblaient le chercher partout, sans se lasser, avec une âme avide et violente et un corps brûlant comme les sables du désert.

Et Luc pensait à l'amour, comme à un refuge, à une halte douce et tendre, au milieu du chemin de la vie, — comme à la source dans le Sahara, à la grotte fraîche, sous les cascades de lierre, des torrides jours de l'été. — Une épaule tiède pour y

poser son front, une joue fraîche contre sa joue, une taille pliante et souple dans ses bras, des lèvres accueillantes et chaudes, des lèvres qui ne se fatigueraient pas des caresses, des lèvres qui apporteraient leur parfum de muguet ou d'iris, leur pulpe savoureuse et humide de beau fruit, c'était tout cela Tamour, — et aussi Timpression que les mauvais jours d'ennui et de solitude sont finis, qu'une âme maintenant va vous comprendre, que vous pouvez tout dire sans crainte d'un sourire moqueur, que la vie entière devient lumière et harmonie, puisque de deux êtres il n'en demeure plus qu'un.

Quand Luc cessait de souffrir de l'absence d'une bien-aimée, des songes légers, aux robes de fées, palpitaient doucement sur son esprit. Il commençait de longs et délicieux romans; les femmes et les jeunes filles qu'il avait rencontrées dans ses promenades de la journée revenaient vers lui; il les emmenait en barque, sur des rivières qui naissaient d'un remous de joncs, sous des saules, et aboutissaient tout de suite dans l'Infini. Et il y avait aussi des scènes sentimentales, fort bien jouées, dans des salons encombrés de marbres, de coussins et de cithares où de blondes amies rêvaient, parmi les étoffes et les fleurs, sous un ciel d'Afrique éclos là, dans l'angle d'un rideau violet et d'un piano, par

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répanouîssement de quelques palmes scintillantes et dures.

Certes, s'il se fût, à ces moments, décidé à prendre une plume et de vierges papiers, Luc eût écrit d'adorables choses, — des poèmes dignes de la gloire et des romans puissants à défier les siècles I Mais tout cela se fondait, s'évadait dans Pair frais qui entrait par la fenêtre, — s'évanouissait avec les arabesques de fumée où se perpétuait par une allusion précieuse la teinte de l'azur mort du ciel lointain I

— Et Violette?

Un murmure de sa • mémoire lui rappelait Mlle Peartree. Il revoyait son visage ingénu et ses claires prunelles. Pourtant, elle n'était point de ses visiteuses habituelles. Il la sentait trop loin de lui, de corps et d'âme. Il n'y avait point de pont entre leurs esprits, terrés étrangères l'une à l'autre et que séparait un torrent. Il analysait froidement, à distance, tout ce que, près d'elle, il avait éprouvé : il ne l'avait jamais aimée. Ses désirs, par la vue de la jeune fille, souvent réveillés, étaient demeurés sensuels. Il ne voyait pas en elle la compagne élue, celle avec qui l'on marche, toute une année ou toute une vie, la consolatrice et l'amie, l'amante et la sœur. Etait-elle autre chose, cette Violette fausse.

frivole et coquette, qu'un bijou fragile, un objet de luxe et de parade, — autre chose que Tidée même de ce symbolique serpent aux yeux de rubis qui serrait son poignet, comme un signe prophétique du seuil à ceux qui tenteraient de soulever de voile ?

Ému de la venue du Printemps Luc souhaita de passer quelques semaines en pleine campagne ; les coins de jardins aperçus par les fenêtres ou dans l'angle des rues, les squares palpitants lui donnaient la nostalgie des vastes espaces lumineux, des plaines et des collines de Provence, des foules d'arbres rangées au bord des routes comme des veilleurs anxieux pour annoncer aux femmes assises sur les terrasses brûlantes l'arrivée de la brise et la montrer d'un geste souple en agitant la belle nudité de leurs feuilles.

Mme d'Hermany, à la même époque, écrivit à son fils pour le prier de venir passer le mois suivant au Mas des Mourgues. Elle vantait une terre veloutée d'herbes plus douce à frapper du pied que l'asphalte, l'or d'un soleil également répandu pour tous, que n'accaparent pas les toitures et que ne divisent point les rues, un soleil dont nul ne plagiait l'éclat pour l'arborer aux enseignes des magasins.

Luc se décida brusquement à partir. II déposa sa carte chez les Peartree, c*est-à-dire une rose qu^il fit mettre sur la table la plus en vue du salon, car, chez eux, ne les trouvant pas, il ne laissait jamais d'autre signe de sa venue.

Il eut peu d'amis à revoir. Guéthary était à Munich, CoUonges, en Italie, Launoy, en province. Morhange l'entretint d'une chanteuse de café-concert pour qui il meublait un petit étage ; elle était si belle qu'il ne trouvait, disait-il, aucune expression pour la dépeindre; il parut à Luc plus stupide encore que de coutume, et sa conversation l'écœura.

— Tu as raison de partir, fit Apremont, en serrant la main de son ami, va te mettre au vert, tu en as bien besoin. Surtout, n'emporte pas tes livres et oublie tout ce qui se fait ici, tes amis, ta vie et ce qui l'entoure.

— Oh! je reviendrai bientôt,. ,

— Tu auras tort, mon cher, reste là-bas jusqu'à l'automne, refais-toi du sang et des muscles et fiche la paix à ton cerveau !

Luc partit par un train de nuit et s'endormit au grondement des roues, tandis que les wagons roulaient dans la silencieuse immensité des campagnes noires.

Une fois, à Délos, devant l'autel d'Apollon, je vis une jeune tige de palmier.

J'étais là, en effet, et un peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi, je t'admire, ô femme!

Homère.

En sortant de la petite gare de province qui était la plus rapprochée du Mas des Mourgues, Luc trouva le fils du fermier qui l'attendait avec la jardinière. Le cheval s'impatientait de rester immobile. Dès que Luc fut monté dans la voiture, il partit au grand trot, à travers la ville ancienne et caillouteuse, où les roues sautaient sur les pierres pointues. Des maisons surannées qui sommeillaient au soleil, des tours ventrues, percées de portes rondes, des cafés où buvaient des dragons au casque

ful^rant, des cours plantées d'arbres qui tassaient le frémissement de leurs feuillages, masse architecturale et voûtée, défilèrent, devant les yeux de Luc, avec le charme des amis d'autrefois que Ton retrouve. A gauche, l'éclair brillant du fleuve étincela dans le tonnerre [des flots qui roulaient en grondant contre les rives.

Puis la voiture courut dans l'immense plaine provençale où volaient des tourbillons de poussière. Route blanche et crayeuse, dont la réverbération aveuglait, légères prairies et champs de vignes, colonnades de cyprès, canal de soie bleue, fossés le long des chemins, Luc revit tout le théâtre de son enfance, réduit à des proportions humaines, vidé de la suave grandeur que donne l'éloignement. La torrentielle lumière brûlait ses yeux, piqués de mille épingles par la poussière soulevée. Le vide de la campagne, dont nul accident de terrain ne variait l'aspect, fatiguait infiniment. Parfois, au bout d'un vaste pré, on voyait des arbres tordus et tourmentés, dont beaucoup étaient morts. Ils semblaient des géants qui gesticulaient; ils levaient les bras pour maudire, ils s'inclinaient en saluant, ils se redressaient dans un défi.

Bientôt, d'un bloc lointain de feuillages, un groupe d'arbres se détacha; sa sculpture basaltique se

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désagrégea, se clairsema, et le blanc sourire d'une maison apparut entre les troncs.

Le fermier, qui jusqu'ici n'avait ouvert la bouche que pour adresser des encouragements à son cheval, murmura entre ses dents :

— Nous arrivons.

Luc se tourna vers lui et regarda sa figure maigre et hâlée, inexpressive et sournoise. Il se tenait accroupi sur le banc, les guides dans une main, le fouet dans l'autre. Rien d'humain ne vivait sous cet être muet, rompu aux travaux de la terre, fruste et rugueux, et dont la vie intérieure n'était pas plus développée que celle de ses chiens et de ses vaches.

Luc pensa en souriant aux principes de 89 et avec orgueil, à lui-même : — Voici mon égal, murmura-t-il, mon égal... d moi t

Le sentiment de sa personnalité s'exprima dans ce dernier mot avec toute sa puissance. Il se vit jeune et fort, audacieux d'esprit, supérieur aux autres. Au soleil de la grande campagne, il brûla ses tristesses et ses hésitations.

L'approche soudaine du Mas des Mourgues changea le cours de ses réflexions. La jardinière pénétrait dans un étroit chemin, que des vignes, à droite, à gauche, bordaient. Les bosquets d'arbres s'amplifiaient touj ours j usqu'à cacher enfin l'horizon.

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Mme d'Hermany s'avançait au seuil de la terrassé. Elle avait un port majestueux et imposant où s'affirmait l'orgueil de la race. Ses cheveux gris, coifiFés avec coquetterie, encadraient un front strié de fines rides. Ses yeux noirs avaient conservé l'éclat de leur jeunesse, dans une face vieillie, austère et dure, dont les lèvres minces accentuaient la sévérité.

Elle reçut Luc, sauté à bas de la voiture, avec sa froideur habituelle. Un peu de tendresse émue atténua cependant cette attitude, lorsqu'ils furent tous les deux seuls dans la grande salle à manger de la maison.

Après avoir pris une tasse de café, Luc voulut revoir le Mas. Il éprouva, en sortant, l'impression d'un vif plaisir, d'un épanouissement subit et complet de son être. La vue du ciel azuré et doré le réjouissait profondément. Il respirait largement. L'air était tiède et frais, selon les alternatives de rayons et de brise, chargé d'odeurs florales. Le souffle du vent faisait un murmure exquis dans les grands arbres. Le jeune homme se sentait plus près de lavie,moins séparé d'elle par des murs, des brouillards, des livres, des habitudes claustrales.

La maison des Hermany, blanche et simple, deux étage* coiffés de tuiles, s'élevait au centre même

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de la propriété. Des platanes ombrageaient la terrasse et ses plates- bandes. Un vaste bosquet entourait la villa, un verger se prolongeait à droite, et ensuite, commençaient les terres, les immenses champs de vigne, les prairies, séparées les unes des autres par un espace dé marais, sacrifié à la chasse et bordant un mince cours d'eau.

Luc, descendu par le verger, gagna le bord de la roubine, rivière molle et bleue, qui traversait le Mas. Des saules au tronc crevassé, aux feuilles de cendre et d'argent, y versaient une ombre légère, où transparaissait Téblouissement du soleil. Le jeune homme, après avoir marché un quart d'heure, s'assit par terre, au milieu des grandes herbes tremblantes qui poussaient là et contempla l'idéale fête que lui donnait cette matinée printanière. L'eau courait à ses pieds, grise ou azurée, reflétant des pans de feuillage et des coins de ciel, sillonnée de rides et de moires qui suivaient le courant en s'élargissant et en se rétrécissant sans cesse. Un ballet de libellules dansait au-dessus des plantes fragiles. Les unes, légères et vêtues de crêpe, flottaient dans la brise avec le vol propre aux papillons qui se laissent emporter indolemment par elle. Les autres, vertes et ailées de gaze, traçaientdes parallélogrammes et des losanges, du pinceau fictif

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de leur essor, sur le tableau miroitant du paysage. Luc voyait, non loin de lui, un pont rustique enjamber la souple rivière. II était fait de plusieurs planches unies; son image se doublait dans Feau, exacte et un peu tremblante. Partout, la vie animale triomphait, de rapides araignées couraient dans les forêts de graminées, des grillons criaient. Le chant des oiseaux montait des arbres, aérien et liquide, empruntant sa voix, eût-on dit, à la mélodie des flots. Les abeilles laborieuses, vives et bourdonnantes, se mêlaient au monde rêveur des papillons, poètes d'une saison, aux ailes d'or, de neige ou de ténèbres. Et Luc se sentait envahir d'une jouissance immense et bestiale, il s'était allongé à plat-ventre, prenant un bain d'herbes, heureux de vivre, de respirer, dans la palpitation de la nature indifférente. Déjà, les souffles purs des champs accomplissaient leur œuvre rédemptrice. Il se reprenait. Il était très loin de Paris, de ses complications et de ses mélancolies, de l'être artificiel et désabusé de là-bas. L'homme reparaissait sous le littérateur, comme la Dryade sous Técorce de l'arbre qui l'emprisonne. Ses psychologies s'évadaient dans la sensation immédiate et brutale. Il se contentait d'être, largement, animalement. Il se laissait impressionner par les choses

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comme une plaque photographique. Il redevenait simple.

— Ah! les livres, murmura-t-il distraitement, comme ça manque d'intérêt !

Et par moment, le chant des oiseaux se taisait pour faire place alors à un murmure léger, qui était à peine un peu plus que du silence, — voix de la brise éolienne passant comme un soupir ému et discret dans la nuée des saules au feuillage de clair de lune !

Puis un bruit confus de paroles humaines s'éleva soudain. Un éclat de rire cristallin, perlé comme la chanson d'un jet d'eau, monta dans l'air où il s'évanouit.

Luc avança la tête et regarda ; comme il se dissimulait derrière un gros saule et qu'un flot de graminées le cachait, il ne risquait pas d'être aperçu. Deux jeunes femmes s'avançaient sur le pont.EUes étaient adorables. « Il faudrait pour elles créer le mot exquis, s'il n'existait pas déjà, pensait Luc en les examinant. » Un rêve de jeunesse et de beauté les enveloppait de sa lumineuse auréole. Elles allaient, Tune précédant l'autre, comme l'amour qui ne marche pas sans l'espoir. La première était encore une jeune fille; ses cheveux châtain clair noués à la nuque par un ruban de feu se répan-

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daient ensuite en un flot harmonieux. Elle se penchait un peu en avant comme une tige d'iris sur qui pèse la brise. Luc, rapidement, entrevit une joue de rose, le ciel intérieur d'un regard, l'éclair d'un sourire. La jeune femme qui la suivait apparaissait plus brune, avec d'épaisses torsades groupées autour de la tête, la peau d'une pâleur chaude, des formes corrégiennes sous l'étoffe. Toutes deux portaient des toilettes claires. La robe de Tune était un firmament d'avril bleu que parsèment de fins nuages blancs, celle de l'autre, un champ de scabieuses. Les dentelles de leurs ombrelles se gonflaient au vent vagabond.

Les deux femmes franchirent le pont et s'engagèrent dans un étroit sentier. Leurs robes ondulèrent. Elles tournèrent derrière un saule et disparurent avec un dernier frisson mauve et bleu.

— Les étonnantes, les merveilleuses passantes ! murmurait Luc. — Il sentait en lui ce petit émoi chaleureux et ce frémissement de plaisir, mêlé d'admiration, de volupté et de tendresse que donne la vue d'une jolie femme.

Il se leva et revint rêveur vers le Mas. Le soleil brûlait. Il devait être près de midi. Des bouffées de chaleur presque charnelle passaient sur le grand miroir ras des marécages. Des flaques d'or scintil-

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laient au milieu de la surface dormante, verte ailleurs ou mirant le ciel. Un monde étrange naissait de cette eau qui stagnait. L'immobilité des reflets demeurait si intense et si mystérieusement profonde que Ton se demandait instinctivement si le véritable aspect des choses n'y était pas contenu. A table, Luc parla de la rencontre qui avait marqué d'un caillou blanc sa matinée et demanda à sa mère si elle ne savait pas, par hasard, le nom de ces délicieuses femmes.

— Comment ne les as-tu pas reconnues ? s'écria Mme d'Hermany . Une jeune fille très rose, avec des cheveux dans le dos, et une belle brune, n'est-ce pas ? Une robe bleue et une robe mauve ? Elles les portaient, dimanche, à la messe. Ce sont les Guiramand, tu te souviens bien...

Les Guiramand ! Luc se rappela tout de suite ces amies d'enfance avec qui il avait si souvent joué autrefois. Elles habitaient alors six ou sept mois de l'année une grande propriété séparée du Mas des Mourgues par la roubine. Les parents se voyaient fréquemment ; et vers sa huitième année,Luc avait promis à l'aînée des fillettes de l'épouser.

— Tu sais qu'il y a dix ans quand M. Guiramand est mort, raconta M^e d'Hermany, sa femme est partie pour Brest où elle a sa famille. Elle n'est

plus revenue en Provence, elle a tout laissé aux mains d'un gérant qui Ta affreusement volée. Puis elle a perdu sa mère, elle a repris alors un appartement à Paris, et depuis deux ans, elle passe Tété ici.

— Je ne les ai pas vues, fit Luc, en août dernier.

— Ce n'est pas étonnant, tu es à peine resté quinze jours au Mas. Nous avions d'autres parents. Il est naturel que tu ne les aies pas rencontrées et que j'aie oublié de t'en parler. Maintenant,je suis de nouveau en visites, avec elles, elles sont charmantes et me traitent tout à fait comme une vieille amie.

— Et l'aînée est mariée?

— Oui, elle a épousé M . Hardy, un lieutenant de vaisseau, qui, en ce moment, voyage dans les mers de Chine. C'est pour cela que Marcelle est chez sa mère.

— Marcelle, je me souviens bien à présent de ce nom. Et que de choses il me rappelle ! Que de passé contenu dans trois simples syllabes ! — Et comment s'appelle la seconde ?

— Geneviève, fit M"® d'Hermany, amusée de la curiosité de Luc, si indifiFérent d'habitude.

Elle se leva de table et s'inclina devant le jeune homme avec une révérence prétentieuse en ajoutant:

— Monsieur mon fils me fera-t-il l'honneur de m'accompagner chez ces dames, le jour où j'irai les visiter?

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Par une vieille habitude de dissimulation, Luc cacha qu'il reverrait avec plaisir les Guiramand et répondit d'une voix blasée, en allumant une cigarette :

— Oh! si tu veux, j'irai avec toi... Moi, tu sais, je ne suis pas fou de visites...

Ils sortirent pour prendre le café sur la terrasse.

Malgré tout l'agrément qu'il trouvait à être en pleine campagne et à savoir qu'il redevenait simple, Luc ne put s'empêcher de trouver un peu longue l'après-midi. Ses habitudes changées, une certaine nostalgie précoce de l'air de Paris, son oisiveté ralentirent la fuite des belles heures chaudes qui suivirent le déjeuner. Il se balança longtemps dans le hamac, sous les ormeaux, se promena au bord de la roubine et rôda autour du pont avec l'espoir inavoué de revoir les promeneuses du matin. Il fit des ronds dans l'eau en y jetant des cailloux et compara les remous qui naissent autourde la pierre tombante à ceux que propage dans la cervelle la vue d'une femme. Il pensa même à pêcher à la ligne.

Mais les rayons du soleil descendirent. Ils devinrent plus intimes et plus doux^ plus proches de la terre, semblait-il. A l'horizon de la plaine immense, le soir grave et liturgique apparut. L'astre du jour, éclatant et rond comme un disque qu'eût

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lancé quelque colossal lutteur, roula dans de molles nuées éclaboussées de sang. Sa gloire s'effaça graduellement, — et pour l'autre hémisphère, Taurore grandit, aussi rouge que Tétait le crépuscule sur celle-ci. Le mystère de la nuit commença.

Luc marcha dans l'ombre envahissante, au milieu des champs de vignes qui semblaient une vaste mer de ténèbres où naufrageaîent des formes confuses. Une paix sublime descendait du ciel. Les vains bruits de la journée s'étaient tus pour faire place à un auguste recueillement. Des étoiles religieuses naissaient, une à une, d'abord rares, perçant les ténèbres bleues de leur scintillement, puis toujours accrues de feux nouveaux ; et c'était maintenant, là-haut, une myriade d'étoiles qui brillait, toute une prodigieuse et fourmillante cataracte d'astres qui ruisselait dans l'éther et comblait presque de sa splendeur le fleuve pâle et vague de la Voie Lactée.

Et Luc, ému et troublé, errait dans l'ombre. Un amer regret, une obscure espérance tressaillaient en lui. Le désir de l'amour se réveillait âprement dans le vide qui l'entourait. Quel bras serait passé au sien, dans des nuits futures et pareilles, quelle femme à son cou se pendrait? Il ne voulait plus de cette soKtude de cœur promenée dans la solitude

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de la campagne et de la vie. Il interrogeait fiévreusement sa Destinée et martelait entre ses lèvres des paroles hâtives, brusques, bruissantes. Toute la puissance de tendresse qui dormait au fond de lui comme Tor sous le sable de certaines rivières s'agitait douloureusement. Une étoile filante glissa soudain du chœur des constellations, elle tomba dans l'espace, laissant un sillage d'argent qui s'évanouit derrière elle. Et cette coïncidence fit gronder au cœur de Luc un orage d'espoir et de joie. Une étoile tombait pour lui de la voûte éternelle !

Un rossignol enchantait quelque part sous des arbres sa mystérieuse souffrance. Les hommes dormaient dans leurs maisons, misérables cavernes créées pour leur cacher le monde. Les bêtes se reposaient comme eux. Mais un grand frisson de mélancolie et de volupté traversait la sérénité des ténèbres, la vie ne cessait point, elle sculptait la douce ou tragique figure du Lendemain au fond de sa forge inlassable, et Luc, écoutant le chant de l'oiseau nocturne répondre comme un écho aux tourments de son propre cœur, cherchait dans les pampres et sur l'herbe des talus, enivré jusqu'à la folie, Tétoile resplendissante et pure qui pour lui venait de tomber du fleuve infini des lumières !

Je descendis tout rêveur de la voiture : j'étais même si égaré dans Tespèce de monde fantastique que mon imagination formait autour de moi que je fis à peine attention à la musique qui se faisait entendre de la salle illuminée et dont rharmonie venait au-devant de nous.

GOETH£.

Pendant la première semaine de son séjour au Mas des Mourgues, Luc d'Hermany sentit Técheveau de ses heures se dénouer sans plaisir. Chaque journée, ressemblait à la précédente, les aubes se levaient avec la même grandeur rose, et les crépuscules avaient un visage identique. La vie était plus monotone qu'à Paris. Pas d^aspects de ville à regarder, de bavardages d'amis à écouter. Luc regrettait déjà son existence de là-bas où pourtant il s^était tant ennuyé. Il pensait à prendre au plus tôt le chemin de fer pour retrouver ce qu'il venait de

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quitter avec dégoût. En attendant, il passait des heures dans le hamac. Un doux balancement le berçait. Il voyait l'envers des feuilles, et, plushaut, un torrent de soleil et d'azur qui ruisselait immensément. Alors il fermait les yeux; l'air plus frais qu'il déplaçait au passage le caressait comme le vent jailli d'une agitation de palmes. Une inconscience heureuse l'envahissait. Il avait l'impression de flotter, de devenir une chose envolée, errante, fondue dans l'atmosphère voluptueuse et parfumée.

Puis Luc sifflait un chien et s'en allait au bord de la roubine^ il marchait longuement sous les saules et s'asseyait au bord de quelque pont, à l'intersection de deux routes. Il mêlait à ses pensées la fluidité de l'eau et se passionnait à suivre la loi de l'universel écoulement. Il revenait, au soir, à travers les champs où travaillaient les paysans; ils ne lui paraissaient pas autre chose que quelques lignes de plus au décor, non des êtres vivants et pensants, mais des objets placés là pour l'animation du paysage, un trait d'union entre le sol et les ceps tordus des vignes. Celles-ci étaient partout, avecdes prairies, et de loin en loin, les monotones, les funéraires cyprès. Une immense clarté épandue, égale et vaguement rosée, survivait au coucher du soleil; et les premières chauves-souris, à tâtons, dans un

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ciel encore lumineux, essayaient leurs ailes douloureuses et frénétiques.

D'autres fois, Luc attelait la jardinière et partait au trot sur les routes blanches. Il visitait les villages environnants, cherchant ses impressions d'enfance, — pauvres choses mortes, lambeaux de passé qu'il ne retrouva pas dans les maisons livides ou brunes, au front rouge sous les tuiles et qui se rangeaient auprès des arbres fraternels, dans les églises solitaires, fraîches grottes de chaux, édifiées comme un abri contre la fournaise du dehors, et sur les petites places grillées de soleil où des enfants, dans la torpeur lourde de l'après-midi jouent à la marelle et aux billes, où une fontaine s'égoutte à petit bruit, égale et douce, au fond d'un vieux bassin moussu que tarissent les chevaux.

En déjeunant, le samedi, M™« d'Hermany fit tout à coup :

— Je vais voir les dames Guiramand, aujourd'hui, as-tu l'intention de venir?

— Mais oui, pourquoi pas?

— Tu avais l'air si peu enthousiaste, l'autre jour, quand je te l'ai proposé, que je croyais..* Nous irons vers quatre heures, n'est-ce pas?

Luc regagna son hamac. Tout en se balançant, il pensait :

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— Quelle absurde idée d'aller faire encore des visites et de nouvelles connaissances! S'habiller, mettre des gants, prendre une canne, pour aller débiter quelques niaiseries à des jeunes femmes coquettes et poseuses ! Je vais retrouver sans doute un nouveau spécimen de Violette Peartree. Cette édition de jeune fille a été tirée à je ne sais combien d'exemplaires. Merci, je sors d'en prendre.

Il ajouta :

— Pourtant, le jour de mon arrivée, j'aurais accepté avecplaisir d'aller chez ces dames... Oui, mais j'étais alors sous la charmante impression qu'elles m'avaient laissée, tandis qu'aujourd'hui, fffft...

Il esquissa de la main le geste d'une ascension de fumée qui s'enfuit et se moqua de ce qu'il appelait prétentieusement sa sentimentalité. Mais par une Contradiction habituelle à cette nature incertaine, changeante et nerveuse, en monologuant sur la sotrtise des visites et l'insignifiance des jeunes filles, Luc trouvait le temps long et brûlait du désir de partir. La lenteur que sa mère mettait à s'habiller l'impatienta, il alla l'appeler sous ses fenêtres.

Il s'aperçut confusément de son illogisme et pensa :

— Plus nous irons de bonne heure, plus tôt ce sera fini...

Mais cette phrase ne répondit pas du tout à son impression. 11 s'avoua la vérité : il était enchanté de revoir ces dames. Alors pourquoi ces lamentations ?

— Que de complications et d'incertitudes il y a en nous, pensa-t-il, même chez ceux qui croient le mieux se connaître! Je commence à ne plus rien comprendre à mes fantaisies.

Mais comme Teau d'un bassin remué se purifie en s'apaisant, Luc s'éclairait en laissant tomber son agitation. Il vit alors en lui deux personnages distincts, celui qu'il était et celui qu'il jouait. Le premier se complaisait naïvement à la pensée d'aller passer une heure ou deux avec de jolies femmes, le second, personnage austère et grave, méprisait la vanité et voulait se renfermer dans une attitude hautaine d'homme que les mondanités et les coquetteries ne satisfont plus. Luc s'efforçait d'être dans ce rôle, que ses graves soucis de pensée,*ses lectures lui imposaient; mais l'autre, plus simple, n'en demandait pas tant et donnait tumultueusement son avis; cela faisait dans la cervelle du poète un colloque fort animé. Le Luc acteur finit par rester tranquille devant le Luc sincère, et ce fut d'un cœur léger que le jeune homme, chargé de l'ombrelle de sa mère, prit le chemin qui conduisait au Mas des Olives.

l46 I.* AGONIE DB l'amour

En quittant le pont où Luc avait vu M"*® Hardy et sa sœur, on entrait dans un chemin creux, bordé d'oliviers. On arrivait très vite à l'habitation. Elle était moins simple et plus élégante que le Mas des Mourgues. Un toit d'ardoises la coiffait joliment. Une tourelle, à gauche, la flanquait. Une treille où pendaient et s'accrochaient des plantes grimpantes entourait le rez-de-chaussée. Elle était couverte de glycines, en ce moment de Tannée, et cela faisait autour de la maison un berceau de fleurs mauves et d'abeilles, qui mêlaient des ailes à des corolles, des scintillements à des soieries, et répandait dans l'air un doux parfum de miel.

Sur la terrasse vaste, où s'ouvraient aux effluves du printemps de beaux marronniers, M™« Guiramand était assise dans un fauteuil, près d'une table de fer. C'était une dame âgée, petite et grosse, coiff'ée de cheveux blancs et dont toute la figure respirait une grande bonté. Elle cousait, des lunettes sur ses yeux. Auprès d'elle, Geneviève lisait un livre jaune et M°*® Hardy brodait.

— Ai-je besoin de vous présenter mon fils? demanda M*"® d'Hermany en s'avançant avec sa majesté habituelle vers les trois femmes qui se levaient.

— Monsieur Luc, oh! vraiment, comme c'est

aimable à vous, fil la vieille dame, je ne vous aurais pas reconnu, bien sûr. El toi, Marcelle?

— Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, ce n'est pas étonnant, dit Marcelle en serrant la main de son ancien fiancé d'enfance.

Elle semblait cordiale et franche, avec une voix claire et forte, des gestes brefs, toute l'allure d'une personne à l'aise dans la vie, qui ne s'acharne pas à poursuivre des rêves et se plaît à ce qui l'entoure .

Tout le monde s'assit autour de la table. Luc examinait les physionomies, silencieux d'abord et laissant dire d'aimables banalités, des considérations faciles sur la température et l'avenir des moissons.

— Oui, fit Luc, avec une politesse exagérée et une terrible impertinence, les cognassiers donnent de grandes promesses, cette année.

— C'est vrai, s'écria M™^ Guiramand, les vôtres aussi, alors?

Elle ne pouvait comprendre Tironie méchante de cette phrase que Luc n'avait pu retenir. Seules, Mme d'Hermany et Geneviève en remarquèrent la pointe. L'une jeta à son fils un regard furieux, l'autre sourit malicieusement.

— Tiens, elle n'est point sotte, cette petite, peilsa Luc avec cette facilité que nous avons à trouver

i48 l'agonie de l'amour

très intelligents ceux qui rient de nos plaisanteries ou s^aperçoivent de nos allusions. Il eut tout de suite de la sympathie pour elle et la regarda avec douceur. Elle lui parut plus belle encore qu'il ne Tavait vue dans le rapide passage du pont. Il s'en étonna un peu pour rester fidèle à ses principes. C'était un de ses paradoxes que de prétendre que le mystère est le premier élément de la beauté et qu'il est plus sûr d'entrevoir que de connaître. Il fut obligé de reconnaître que ses opinions toutes faites ne valaient rien et il modifia celle-ci.

Geneviève, accoudée à son fauteuil, le front appuyé contre la main, dans une pose un peu mélancolique, écoutait la conversation sans y prendre part. Sa beauté était affinée etdélicieuse, — beauté d'extrême civilisation qui ne peut-être accessible qu'à des hommes également nerveux et délicats. Elle avait un front très blanc, lisse et pur, qu'entouraient des cheveux d'un brun clair, groupés en grappes sur les tempes diaphanes et flottant dans le dos. Ses sourcils souples, ses cils recourbés et longs, ses paupières bombées donnaient plus d'intensité à un regard d'azur profond, grave et mystérieux, — regard où une habituelle tristesse se mêlait à de la tendresse et qui devait cacher ses émotions comme de précieux secrets derrière leur pâle saphir. Sa

l'agonie de l'amour i49

bouche, petite et un peu rentrée, montrait deux adorables lèvres rouges, qui semblaient gonflées de sang comme une pêche l'est de suc. Son menton indiquait une volonté opiniâtre par un développement qui ne manquait point de grâce et qui donnait du caractère à sa physionomie. Elle avait le teint fort pâle, comme éclairé intérieurement; son éclat faisait penser à une lampe d^albâtre, mais ses joues roses étaient comme des pivoines naissantes. Ses mains longues et blanches se courbaient délicieusement dans la lumière, avec Taristocratie de leurs doigs fuselés et leurs ongles qui se paraient du léger incarnat propre à l'intérieur de certains coquillages. Son corps, svelte et mince, habillé d'une souple robe rose, ne donnait pas des impressions charnelles, mais presque un sentiment mystique. L'idée de la femme ne s'en dégageait pas encore. Tout son être offrait une expression mélancolique; on sentait cette Geneviève faible et périssable, sensitive et délicate, enfant précoce et jeune fillerèveuse, nourrie d'irréalisables songeries. Elle appartenait à cette classe de femmes si fragiles que l'on voudrait toujours les sauver d'un danger, pour qui l'on aimerait à se dévouer aveuglément.

Marcelle avait quelques-uns des traits extérieurs de sa sœur, mais avec une nature évidemment plus

i5o l'agonie de l*amour

robuste. Sa grâce était moins maladive, plus acclimatée à la vie. On sentait un sang riche et vigoureux courir sous sa peau mate, ses grands yeux noirs brûlaient d'ardeur, sa bouche large et forte riait avec gaieté sur des dents aiguës et brillantes. Ses seins gonflaient son corsage, ses épaules devaient être admirables, et la manche ouverte de sa robe gris-perle découvrait jusqu'au coude* un bras voluptueux et rond, veiné de bleu, de forme parfaite et légèrement duveté de brun.

Près de la maison, une fontaine faisait un murmure gai et mélodieux, en tombant d'une face d'angelot bouffi dans une vasque encombrée de capillaires. Avec des pauses, des sursauts, des reprises, un ricanement continuel et moqueur, elle accompagnait la conversation, comme le rire des bouffons, dans les comédies shakespeariennes, entoure les propos amoureux.

Un paon blanc, dédaigneux et fier, vint rôder sur la terrasse. Il marchait lentement, avec un air hautain de dignité outragée. Sa longue queue de neige traînait derrière lui dans le sable.

— Le bel oiseau! s'écria Luc^ regardez comme il donne bien l'impression d'avoir été jadis choisi et aimé par une déesse I

■— N'est-ce pas qu'il est superbe? fit Geneviève

l'agonie de l'amour l5l

en tournant vers le jeune homme son beau regard profond. Ici, on ne l'admire pas, on le trouve orgueilleux et méchant^ parce qu'il a conscience de sa noblesse. D'ailleurs, c'est moi qui le garde, il est mon ami.

— Oh ! Geneviève est un peu folle, dit M™® Guiramand, elle a des idées comme personne, il ne faudra pas vous en étonner, monsieur Luc...

Geneviève fronça un peu les sourcils. Elle accentua ses jolies lèvres dans une moue boudeuse. Elle fut vexée des paroles de sa mère. Ignorant Luc, elle craignait de lui avoir donné d'elle une mauvaise impression et le droit de se moquer. Déjà, elle tenait à son opinion. Au lieu du sarcasipe auquel elle était habituée et qui suivait généralement^chez les interlocuteurs de sa mère^ l'énoncé de ces paroles bien connues, elle s'étonna de voir un peu de sympathie éclairer la figure jusqu'ici dure et fermée du jeune homme.

— Ce n'est pas Luc qui s'en étonnera^ dit jyjme d'Hermany, avant que Geneviève ait des idées aussi extravagantes que les siennes...

Les jeunes gens se regardèrent et se sourirent^ comme des compatriotes qui se retrouvent en pays étranger. Tout de suite, ils se sentaient pleins d'amitié l'un pour l'autre. On les enfermait dans le

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même ostracisme. Ils faisaient bande à part. Ils étaient de ceux que leurs parents trouvent atteints à' imagination poétique^ — comme on Test de surdité ou d'absence de jugement.

On servit des boissons glacées. Geneviève se leva et prépara les breuvages.

— De 1 absinthe^ Monsieur?

Elle s'avançait vers Luc, lente et grave, penchant un peu le buste en avant, si légère qu'elle semblait à peine frapper le sol de ses pieds. Il se dressa avec émotion. Il prit gauchement le verre qu'elle lui tendait d'un beau geste harmonieux et qu'elle remplissait de la liqueur verte et parfumée. Chaque goutte opalisait d'un brouillard tournoyant et bleuâtre la transparence de l'eau.

Quand il eut fini de boire^ Marcelle, à son tour, se leva en disant ;

— Voulez- vous visiter le parc, monsieur Luc?

Il la suivit avec Geneviève, tandis qu'elle s'avançait vers le fond de la terrasse. Le jardin commençait derrière la maison. On y avait planté toutes sortes d'arbres. Les uns poussaient superbement^ les autres restaient maigres et rabougris. Des peupliers, des bouleaux au tronc de pluie ensoleillée, des saules se dressaient admirablement vers la lumière. Des fleurs brillaient partout^ un délicieux

L* AGONIE DE L* AMOUR l53

univers de roses, d' œillets et d'iris. Les abeilles y volaient, les oiseaux y chantaient. Un paradis de fraîcheur et d'ombre existait là, parmi les futaies^ les coins de lierre, les groupes de corolles, cent buissons épineux ou laqués, mille arbustes délicats.

La joie de vivre emplissait la poitrine de Luc. Il allait entre les deux femmes, respirant la splendeur charnelle et mûre de Taînée, la douceur et le charme languissant de la cadette. Elles lui parlaient avec simplicité et franchise^ comme à un vieil ami retrouvé. Luc était plus froid, plus gêné, moins facilement aimable qu'elles. Comme il ne cessait pas d'observer ses interlocuteurs, il craignait toujours de l'être. Cela Tempêchait de se livrer à l'impression du moment. Juscju'à l'intimité, il restait impénétrable et guindé, fermé dans une correction apprêtée et roide.

Marcelle causait avec animation. Luc discernait dans ses paroles une intelligence nette et précise, qui ne s'emballait point, qui jugeait froidement, mais toujours selon un point de vue immédiat et pratique. Elle ne craignait point de citer ses élégantes relations mondaines, avec assez peu d'àpropos; et Luc la jugea vaniteuse, aisément éblouie par le luxe et les particularités nobiliaires de chacun,

i54 l'agonie de l'amour

vêtue moralement selon les dernières indications du snobisme. Par ses phrases plus rares, fines et nuancées, Geneviève montrait un esprit rêveur et passionné, incapable de discerner la réalité, prompt à Tenthousiasme comme au désespoir, mêlant confusément ses rêves et sa vie. Cela la rendait légendaire, la reculait aux confins du son^e et du réel, dans ce pays mystérieux, riche, inouï, où flottent les âmes des grands poètes et des musiciens. Elle aimait d'ailleurs les uns et les autres, avec dévotion.

Au delà du jardin vaste et si labyrinthique qu'on pouvait y marcher longtemps sans en toucher la frontière, recommençait la grande plaine provençale, féconde en vignes, en prairies et en oliviers. Très loin, de fines collines sculptaient sur Thorizon leur ligne sinueuse, bleuâtre et déchiquetée qui semblait au fond du ciel pareille à une arabesque de nuages immobilisés.

Les promeneurs revinrent vers la terrasse. Déjà, Mme d'Hermany appelait Luc pour retourner au Mas. On les accompagna jusqu'au pont dont le reflet plongeait dans une eau rose et miroitante- Luc, au moment de quitter Geneviève, éprouva une mélancolie inattendue. Il serra avec une émotion subite et plus chaleureusement qu'il ne le fai-

l'agonie de l*amour i55

sait d'habitude sa main qui était douce et fraîche. En mettant le pied sur l'autre rive, il se retourna une dernière fois pour voir Geneviève et la saluer. Un double:

— Au revoir !

mourut sur Teau comme Tadieu d^une flûte. Les saules interceptèrent le champ de vision.

Mmd d'Hermany, enquittantles personnes qu'elle venait de voir, même ses meilleurs amis, éprouvait le besoin d'en dire beaucoup de mal. Elle commença donc à débiner les Guiramand; elle traita la mère avec une certaine indulgence, mais blâma vivement l'attitude de ses filles, celle de Geneviève surtout. Ses critiques étaient injustes et absurdes. Elles révoltèrent Luc. Il leur répondit avec une violence contenue et glacée et fit un grand éloge des deux femmes. Il savait pourtant que c'était là chez sa mère une habitude purement mondaine et qui ne détruisait en rien l'aflection qu'elle pouvait avoir pour les gens. Mais à ce moment précis, ce défaut, qui ne l'avait jamais choqué, lui devint odieux. Il ne put le supporter.

— Mon Dieu, Luc, comme tu es irascible, ce soir. Je ne pouvais supposer que ces dames, que tu ne voulais pas voir, fissent si vite tant de chemin dans ton cœur...

i56 l'agonie de L*AMOun

La pointe était adroite et barbelée. Pour faire cesser la discussion, Luc haussa les épaules et ne répondit pas. Ils marchèrent en silence.

Et Luc, à mesure que s'effaçaient en lui la mélancolie bizarre de quitter Geneviève et Ténervement produit par les paroles de sa mère, se laissait envahir par une étrange joie. C'était un sentiment de force, de plénitude, une exaltation toujours grandissante, un instinct mystérieux qui lui donnait le désir de courir, de chanter, de faire des folies. Il se sentait jeune, avec toute la vie devant soi, une vie superbe, pleine de joyeuses journées, d'émotions et de fêtes. Toutes ses possibilités latentes tressaillaient en lui, — comme le Zeus 'ou l'Aphrodite dans le bloc de marbre informe et fruste qui les révélera un jour. Il se voyait prêt à projeter sa personnalité dans les diverses formes d'existence qui s'offriraient à lui.

— Les Guiramand nous rendront la visite I

Un éclair lui montra les jeunes femmes arrivant au Mas. Ce fut l'épanouissement. Quelque chose d'absolument nouveau naissait en Luc. Sa soirée entière en fut baignée. Il ne se souvenait pas d'avoir connu, depuis tant de mois passés à analyser l'ennui, un tel enthousiasme, un tel renouvellement de ses forces. Tout lui parut infiniment

l'agonie de l'amour i57

tendre et charmant. II revit avec plaisir la maison, le bosquet, le jardin; il respira quelques roses: jamais elles n'avaient senti si bon. Malgré tout, il ne s'avouait point la véritable raison de cette métamorphose ; il se la dissimulait bizarrement, — ou bien, étant si près de Tévénement, se rendait-il mal compte de ce qu'il ressentait ? Il attribuait simplement la volupté de sa soirée au plaisir d'avoir revu, après huit jours de solitude, de jolies femmes avec qui il serait agréable de causer et de se promener. — Puis une telle douceur baignait le crépuscule ! Vénus commençait à briller dans un ciel rose et bleu, pareil à une mer immobile et lointaine où quelques nuages de pourpre voguaient comme des voiles. Les pétunias en fleurs exhalaient une odeur languissante qui donnait le désir de se pâmer d'amour. Les phalènes tournaient autour des corolles défaillantes.

Luc s'assit sur le banc, au seuil du perron, pour rêver à son aise. Il ne put le faire et rester immobile. Son cerveau bouillonnait. Il se remit à marcher inlassablement, sans apaiser l'étrange agitation de son être. La cloche l'appela pour le dîner. Il n'avait pas faim. La vue des aliments lui soulevait le cœur. Son estomac se contractait, il ne mangea point. Un besoin de tendresse et de bonté le

tourmentait; il regretta sa légère dispute avec sa mère, il lui dit des phrases aimables qui la firent sourire, simplement pour voir un visage heureux près de lui.

— Ne jamais causer de souffrance autour de soi, pensait-il, voilà la seule morale !

Il sortit sur le perron, confusément satisfait, presque extatique. La belle nuit régnait. L'univers des étoiles jusqu'aux confins du ciel répétait ses lumières. Le clair-obscur était plein d'inquiétudes amoureuses, de voluptés, de désirs assouvis dans la joie. Un mysticisme sensuel couvrait le monde. Luc ouvrit les bras et les referma brusquement comme pour étreindre une forme errante de femme contre lui, il s'étonna de ne rencontrer que le vide. Alors, accoudé à un arbre, ému jusqu'à l'envie de pleurer, il s'écria avec exaltation :

— Gomme la vie est déhcieuse! Gomme il fait bon d'exister !

Il faut que la beauté ne demeure pas une fête isolée dans la vie, mais devienne une fête quotidienne.

Maurice MiETERLiNCK.

Luc aimait Geneviève !

Il venait de sortir sur la terrasse, avant le lever du soleil. L'orient blanchissait. Les feuilles faisaient une rumeur mélodieuse. Tout était calme, et au milieu de cette paix encore nocturne, le jeune homme sentait plus fiévreusement son agitation et son ivresse. La nuit, il n'avait pu dormir; l'insomnie avait pris possession de sa couche, mais une insommie heureuse, avec le corps alangui, la pensée lucide et vagabonde. Le souvenir de Geneviève flottait devant ses yeux. Il jouissait profondément de l'existence de la jeune fille et plus profondément encore, de la sienne. Aucune impatience du jour, aucun désir, aucun regret, mais un apaisement délicieux, une impression de confort, de repos volup-

i6o l'agonie de l'amour

tueux, de lassitude sereine. Et tout à coup, au lever, une brusque révélation s'était faite en lui, il comprit, comme un éclair ruisselle ! la raison de ce renouveau et les motifs de son plaisir.

— J'aime Geneviève !

Il ne se demanda pas comment, ni pourquoi ; il n'analysa rien. Il n'eut point de doute. La certitude s'imposa. Il s'abandonna à cette passion qu'il ignorait, le moment d'avant, comme le fleuve à la mer. Tout disparut dans cette notion, le passé et l'avenir, il ne resta plus en lui que l'amour, un amour étrange, inouï, profond, indéfinissable, qui se traduisait par une immense ferveur. Son bonheur de la soirée précédente venait de là ; de là, sa fièvre, son manque d'appétit, son insomnie. Le monde changea d'aspect. Tout ce qui était, auparavant, terne, çiisérable, monotone, devint étîncelant, superbe, passionné. La vie de Luc fut pleine à déborder ; la pensée de Geneviève plana partout ; les jeunes bouleaux avaient l'élancement de son corps, les ramures des saules rappelaient sa chevelure, le ciel était du bleu de son regard. Et Luc chevauchait les fougueux coursiers de l'orgueil en pensant qu'il possédait Vhonneur de vivre si près d'elle, de poser dans l'herbe ses pieds là peut-être où elle avait appuyé les siens, de respirer le même

l'agonie de l'amour i6i

air qu'elle, de voir chaque jour les mêmes paysages. Il disait en se promenant :

— Ses yeux ont glissé sur la forme de ces saules que je regarde, elle a traversé ce pont, ces grandes tiges ont frôlé sa robe... terre adorable et joyeuse, si tu savais combien tu es chère à mon cœur ! Et moi-même, ne me suis-je pas infiniment vénérable! J'ai occupé une place dans sa pensée, une place dans sa vie, quelque petite qu'elle soit. Elle a été obligée de me regarder, de m'adresser la parole, elle a peut-être réfléchi sur moi !

Et comme il se penchait pour cueillir une fleur, Luc remarqua sa main, cet être léger de chair rose et d'onyx, mouvant et capricieux que Geneviève avait serré dans la sienne.

Puis à cette période extatique une ère douloureuse succéda. La tristesse de Luc fut aussi singulière et aussi violente que sa joie. Il se désola, un soir, de n'avoir pas vu Geneviève de tout le jour ; et tout se couvrit de cendre. Le jeune homme fut afifreusement las, désespéré de la longue nuit à passer avant le lendemain. Et ce tourment ne voulant plus cesser, il dura pendant de cruelles et longues heures. Puis il s'imagina que les Guiramandne viendraient pas au Mas. Peut-être Marcelle ou Geneviève avait-elle été froissée par lui, par

i62 l'agonie de l* amour

quelque maladroite parole dite involontairement? Ou bien, il se croyait profondément antipathique à Tune ou à l'autre, — ou sans doute à la mère. Il regretta alors furieusement sa phrase ironique sur les cognassiers.

— Elles doivent penser que je suis mal élevé, insolent et moqueur, se disait-il. Elles ne viendront jamais et je ne pourrai pas retourner chez elles.

Plus ces hypothèses étaient absurdes, plus il s'en tourmentait, — jusqu'à ce qu'enfin, épuisé, les tempes tenaillées par la migraine, il finît par s'endormir, accablé. Dans la lucidité du matin, ces craintes s'effaçaient d'elles-mêmes. Elles se dissolvaient comme ces cauchemars dont la vision nous épouvante et qui se montrent si ridiculement saugrenus, au réveil.

Luc, errant dans la matinale campagne pleine de rosée, ne comprenait plus ces tristesses. La délectation reparaissait. Geneviève viendrait ce jour même, chaque minute qui courait avec le tic-tac de la montre, chaque heure qui roulait dans le gouffre de l'oubli rapprochait Luc du moment béni où il reverrait Geneviève, où sa voix cristalline et pure frapperait son oreille. Dans l'espoir de hâter ce moment, il rôdait autour du pont, mais il n'osa

l'agonie de l'amour i63

point, malgré tout son amour, aller hardiment, pour quelque prétexte, sur la terrasse du Mas des Olives. La peur de se compromettre irrémédiablement le retenait. Ici encore, cet observateur raisonnait avec absurdité» Il lui semblait que paraître sans raison valable chez les Guiramand, même une seule fois, en passant, suffirait à le faire juger indiscret et importun. Il vécut une semaine de fièvre, avec des crises aiguës d'impatience, de désespoir, d'attente mélancolique, et des heures exquises, savoureuses, envolées dans un élan de lyrisme.

Puis, un après-midi oi^i il écrivait dans le salon, Luc entendit le bruit d\me visite sous les fenêtres. II s'arrêta, ému, le cœur battant. Il reconnut , ça voix. Alors il se fit en lui un apaisement subit; il savait bien qu'elle viendrait. Il ne pouvait pas en douter, et voici qu'elle était venue et que partout régnait» uti immortel printemps !

Ayant de sortir, il eut la curiosité de se regarder dans la glace. Il vit qu'il avait l'air calme et froid, que son visage n'était pâle ni rouge. Il s'en étonna naïvement. Comment croyait-il donc se trouver? Mais son cœur battait fiévreusement dans sa poitrine, et ses jambes étaient brisées par l'émotion. Tout se calma, comme par enchantement, quand, après les salutations, il se trouva assis sur une

l64 L ACfONIE DE l'aMOUR

chaise, en face de Geneviève, immobile et coiffée d'un chapeau de lilas.

Mais l'esprit de Luc, inquiet et prompt à s'alarmer, trouva aussitôt une nouvelle raison de se torturer. Le jeune homme, en voyant Geneviève, avait eu l'impression d'une légère déception. Il s'était déjà, dans l'espace d'une semaine, fait d'elle une idée dissemblable, une image déformée par son imagination et pour les besoins delà poésie. Quelque charmante qu'elle fût, Geneviève réalisait pourtant une autre apparence de rêve.

Luc se sentit réfléchi, lucide, préoccupé de psychologie, aucune émotion particulière n'accompagnait cette présence de la jeune fille, — présence qu'il avait tant désirée! Il redouta de s'être trompé, exalté à faux, non par amour réel, mais par désir d'amour. — Puis tout à coup, pour un joli regard qu'elle eut vers lui, pour un geste aisé de sa main diaphane, le charme vrai de Geneviève triompha, fut plus fort que l'idée imaginaire, née <Je la solitude. Un flot profond de tendresse inonda Luc, noyant toute dissertation impassible. Une immense douceur régna, un désir d'intimité, de caresses, de fusion spirituelle.

Toutes ces réflexions et ce reploiement sur soimême n'empêchaient pas Luc de parler.

l'agonie de l'amour i65

Il jetait dans la conversation mille mots au hasard, sans s'étourdir, conservant sous le flux des phrases indifférentes cette faculté bizarre de se voir penser, causer et agir.

jyjme d'Hermany vantait Texistence charmante de la campagne, opposée à l'ennui des villes. Elle soutenait que l'on ne pouvait être heureux qu'en plein air.

— Êtes-vous de cet avis, monsieur Luc, vous qui connaissez Paris et qui y demeurez? demanda Marcelle, qui trouvait le temps long au Mas des Olives.

— Toute vie, Madame, est agréable, à condition qu'elle ne se prolonge pas au delà de l'amusement qu'on y trouve. Les meilleures choses, tropconnues, deviennent insupportables. La campagne me fait goûter Paris.

jyjme Guiramand, à son tour, s'étendit avec complaisance sur les facilités de la vie rustique.Luc s'écria :

— Ici, ce qui me frappe par -dessus tout, c'est la douceur du crépuscule. On répèle trop que les soirs sont mélancoliques. Je ne trouve pas. On goûte, au contraire, dans la longue lumière des aprèssoleils d'été, une sérénité joyeuse, un sentiment de bien-être, une paix sans inquiétude et sans tristesse...

i66 l'agonie de l'amour

— Vraiment, Monsieur, c'est tout à fait mon avis. J'ai toujours eu la même impression que vous, mais je n'avais pas encore su m'en rendre aussi bien compte...

L'œil brillant, Geneviève se retournait vers le poète pour l'approuver. Elle était heureuse de trouver enfin quelqu'un qui sentît les choses comme elle. Sa voix fut sourde et vibrante.

Luc vit dans son regard de la tendresse et une admiration amicale. Et soudain, il eut l'intuition que Geneviève pourrait l'aimer, qu'elle l'aimait peut-être déjà. Pendant la semaine entière qu'il avait passée à s'occuper d'elle, il ne lui était jamais venu à l'esprit que cela fût possible. Cela provenait d'un excès bizarre d'humilité, de l'impression que lui, Luc, n'était rien en face de la triomphante beauté de Geneviève. A vrai dire, toutes ses pensées s'étaient jouées dans le vague ; aucune n'avait porté avec elle une vision pratique de la réalité et de ce qui adviendrait.

Ce fut pour Luc un nouvel accès d'enthousiasme^ La chose possible devint rapidement probable, puis à peu près sûre. L'impression dominante fut l'orgueil, le fait d'avoir été distingué par elle, magnificence inouïe ! Et comme le mouvement de reflux suit le flux, le doute vint et ravagea la superbe

I*AGONIE DE l'amour 167

croyance. Luc se railla de sa fatuité, il voulut se persuader que cet amour était impossible, mais, au fond de lui, persistait la foi à l'affection de la jeune fille. '

Le poète se leva et proposa une promenade à ses nouvelles amies. Il les emmena au bord de la roubine, sous les saules délicats et cendrés. Marcelle riait en marchant, de son grand rire clair et bruyant, qui était comme l'épanouissement de sa santé. Geneviève s'avançait silencieusement, lente et grave, et le buste un peu penché en avant.

— Aimez-vous les promenades sur l'eau? demanda Luc en désignant une barque accrochée à un tronc crevassé.

— Je les adore, s'écria impétueusement Geneviève.

Sa sœur fit la moue. Le moindre balancement lui donnait mal au cœur. Luc entrevit un avenir de rôderies crépusculaires avec son amie, seuls tous deux, sur la course infinie de la rivière. Il agit diplomatiquement pour les amener, insista sur leur grand charme et sur l'absence totale de danger.

— Au soir, si vous saviez, quel enchantement ! Et la nuit donc, au clair de lune... Cette fuite dans un rêve de blancheur, cet oubli dans une buée de lumière et d'humidité...

i68 l'agonie de l'amour

— Ah! taisez-vous, cria Geneviève, cela est trop délicieux, j'en ai mal à force de le désirer.

— Va, tu iras, petite passionnée, fit Marcelle, en souriant.

Des libellules voltigeaient d'une rive à Tautre du ruisseau, des fauvettes chantaient dans les roseaux. Et l'harmonie universelle enchantait le monde; tout participait à la même grandeur suave. Geneviève devenait la déesse de la Terre Promise où Luc abordait, le point central vers lequel convergent toutes les lignes d'une étoile. Luc, tremblant de tendresse, extasié, aurait voulu se jeter à ses genoux, baiser la trace de ses pas dans l'herbe, mourir aux plis de sa robe !

Peut-être son trouble n'échappa-t-il point à l'œil perspicace de Marcelle, car elle regardait Luc avec un peu d'ironie. Du moins, se l'imagina-t-il. Mais que lui faisait d'être deviné ou non? Il eût affirmé son amour à la face de l'humanité.

Une force incroyable naissait en lui. Que n'eût-il pas fait pour Geneviève? Une tempête d'amour et de bonheur souffla sur son cerveau. Il se sentait d'une légèreté aérienne. Il lui semblait, par moment, tant son exaltation était violente, qu'il allait s'élever de terre, flotter dans la légèreté de l'air. La crise fut trop forte, l'acuité des sensations reçues si enva-

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hissante qu'il ne put soutenir la conversation; il fut gauche et maladroit. Il s'empêtra dans les pauvres phrases qu'il essaya de débiter comme un nageur adroit et prompt dans un flot de sargasses ; il balbutia, il bégaya et finalement rougit et se tut. Cela suffit à le dégriser; il se sentit ridicule, il fut désespéré, il imagina de malicieux regards d'intelligence entre Marcelle et Geneviève. Il se vit perdu sans ressources, il resta morose et silencieux. Sa figure se contracta et exprima une telle souffrance que ses compagnes ne purent s'empêcher de le remarquer. Elles se souvinrent de certaines phrases de M™« d'Hermany sur Luc, sur son inaptitude à vivre, sur ses mystérieuses tristesses. Elles y virent, non point le fatal et stupide ennui, mais romanesquement quelque passion malheureuse. Luc leur parut soudain plus intéressant de par cet intérêt supérieur qui entoure pour toute femme celui qui a souffert d'amour. Geneviève en éprouva de la • pitié, — cette pitié perfide que l'on accueille avec bonté comme une misérable mendiante glacée par l'hiver et qui, réchauffée^ vous mange le cœur. Ainsi, au moment même où Luc se croyait perdu sans retour, tué par le grotesque — seule mort à redouter ! — il devenait infiniment sympathique à Geneviève.

Cette complexe situation dura peu. Luc se ressaisit et s'efforça de réagir contre Timpression fâcheuse qu'il croyait avoir donnée. Il se remit à causer, il reprit lentement son aplomb et- sa lucidité. Il se montra aifable et spirituel. Geneviève, logiquement, lui en fut reconnaissante; elle le vit s'arrachant à de cruels et passionnants souvenirs pour être aimable avec elle; cela lui semblait déjà un peu plus qu'un devoir de société.

En marchant ainsi, ils arrivèrent près du pont. Luc, pris d'un désir soudain de confidences, s'écria :

— Savez-vous que c'est grâce à vous. Mesdames, que ma première impression, le jour où je suis retourné au Mas des Mourgues, a été charmante ? A peine descendu de voiture, je suis venu me promener ici. J'étais couché là, sous ce saule, au milieu de ces herbes. Et je vous ai vues passer. Gela m'a paru le plus heureux présage. Vous ne vous douterez jamais combien vous étiez irréelles et charmantes. Une apparition... Deux princesses perdues au pays des fées. . .

— Vraiment, dit Marcelle en riant, nous étions si bien que cela?

— Ah! Madame, vous étiez toutes les deux plus belles qu'aucune expression ne le saurait dire! Tout

L*AGONÏE DE l'aMOUR I7I

ce jour-là, j'en ai gardé une joie très vive, j'étais ravi d'habiter dans un pays où Ton rencontre de telles promeneuses...

— Et laquelle de nous deux vous a le plus frappé?

Luc sentit le piège, la préférence qu'on voulait lui faire avouer. Il redouta de se prononcer de peur de se faire une ennemie. Il répondit évasivement :

— Mais je ne pouvais, ce jour-là, vous voir distinctement. Ce ne fut qu'un beau rêve qui s'en alla trop vite...

Marcelle avait eu l'intuition de l'amour naissant de Luc pour sa sœur. Comme elle était peu consciente, elle ne l'avait pas raisonnée, ni cataloguée. Mais cette obscure science lui fit insister malicieusement, pour savoir comment il s'en tirerait.

— Mais maintenant, vous nous avez vues, je pense, distinctement... Qui préférez- vous ?

— Madame, aimez-vous mieux le printemps ou l'été ?

— Je ne sais pas, je les aime autant, je crois. D'ailleurs, questionner n'est pas répondre.

— Mais, Madame, fit Luc triomphant, comment puis-je savoir si je préfère M"« Geneviève, qui est pareille au printemps, ou vous, quiètes semblable à l'été ?

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Marcelle ne s'avoua pas vaincue, elle se piquait au jeu.

— On faisait dans les salons, au dix-huitième siècle, d'amusantes questions aux jeunes gens. Deux des dames que l'un d'entre deux courtisait avec le plus de constance se plaçaient devant lui et lui disaient : « Supposez un voyage en mer avec aous et qu'il y ait un naufrage, vous savez nager et nous l'ignorons. Nous voilà en grand danger de périr. Mais vous ne pouvez en sauver qu'une seule, laquelle choisissez-vous ? » Je vous pose la même question, monsieur Luc, dans un naufrage, qui tireriez-vous d'embarras, Geneviève ou moi ?

Luc hésita devant le danger, puis il répondit :

— C'est vous que je sauverais, Madame...

— Ah ! vous avez donc une préférence ?

Geneviève parut désappointée. Luc ajouta en

souriant:

— Mais je me jetterai à l'eau aussitôt après pour mourir avec M"® Geneviève.

— Vous l'aimez donc mieux ?

— Madame, votre vie me paraît bien précieuse, puisque c'est la vôtre que je tiendrais à mettre en sûreté.

— Vous me dédaignez donc I s'écria la jeune fille avec feu.

Elle mit tant d'emportement dans sa phrasequ'elle choqua par sa sincérité dans Télégance froide de la conversation. Geneviève rougit.

— Mademoiselle, fit Luc, gravement, il paraît que la vie me serait impossible sans vous, puisque c'est avec vous que j'aimerais mourir.

Aucune des deux réponses n'emportait l'affirmation. Le doute continuait à planer.

— Allons, dit Marcelle, en riant, vous êtes très habile, monsieur Luc, on ne peut pas vous saisir.

L'éloge le satisfit; il pensa avoir corrigé ce que sa précédente attitude pouvait avoir eu de gauche et d'enchevêtré. Puis, à distance, il fut frappé tout à coup de la phrase fougueuse de Geneviève. Avait-elle souffert d'une préférence possible de Luc pour sa sœur? On pouvait y distinguer le signe d'une vanité blessée, d'une simple morsure d'amour-propre. Il préféra y reconnaître que Geneviève commençait à l'aimer. L'orgueil de nouveau empiéta sur la joie. La certitude fut écrasante. Un avenir d'idylle y palpitait, l'éden des passions adolescentes, perdu en dehors du monde, dans la féerie d'une tendresse inépuisable comme l'eau des glaciers. La ride qui suivait la course bleue de la rivière devint une route glorieuse et suave, le chemin même du bonheur. Les saules avaient des bénédictions dans les

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bras. Luc s'y voyait déjà, errant avec Geneviève, la tête sur son épaule, respirant cette chevelure qui était en ce moment, si près et si loin de lui! et dont il aimerait tant dénouer le souple flot harmonieux pour y tremper ses mains, pour y ^baigner sa face anxieuse et sanglotante, pour y laver délicieusement son âme!

— Maman doit commencer à s'impatienter, dit Marcelle.

Ils revinrent sur leurs pas. C'était l'heure où les moustiques commencent, dans l'air, à s'agiter en nuées dansantes et sifflent insupportablement aux oreilles. Les oiseaux, avant de se coucher, criaient éperdument dans la saulaie.

Il y eut entre les trois promeneurs un silence assez long. La sympathie les unissait mystérieusement. Elle tissait de l'un à l'autre les mailles d'un filet flexible et solide où l'amitié alternait avec l'amour. Les Grâces, compagnes invisibles de la femme, y présidaient auguralement.

Cela se sentait dans le soir, moment translucide de la journée où les âmes s'entrevoient comme les veines. Et toute la vie, éparse et charmante, semblait se condenser et s'achever dans un sourire unanime, — sourire grave et pur de Geneviève, — sourire spirituel et frivole de Marcelle, — sou-

rire de robes aux plis harmonieux d'étoffes, — sourire des vieux arbres au feuillage bruissant, des herbes ridées comme des mains, de la rivière, flaque d'azur et d'or, du ciel exténué, fondu du lilas tendre au rose de Chine, du bleu mourant au jaune vieilli !

Les deux dames s'avançaient, échangeant des recettes de confitures. On se sépara, auprès du cellier, vaste bâtisse blanche et rouge, qui se trouvait à rentrée du verger. Luc s'inclina devant Geneviève en murmurant: « Bonsoir, Mademoiselle... » ]\jme Guiramand s'écria :

— Oh 1 vous pouvez bien l'appeler Geneviève, vous vous connaissez depuis assez longtemps tous les deux...

— Tout le vertige de la gloire, se disait, le même soir, Luc, accoudé à sa fenêtre, devant l'aurore des étoiles et la douce mélodie des feuillages nocturnes, me donnera-t-il jamais, si je l'atteins, ce torrent de joie qui m'a grisé, quand j'ai pu appeler Geneviève par son nom I J'ai eu l'impression d'un triomphe, la foule idéale de mes pensées ont acclamé avec des lauriers et des palmes le moi victorieux et superbe qui défilait devant elle. Des murailles se sont écroulées entre Geneviève et moi. Nous étions

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nouveaux l'un pour l'autre, plus rapprochés et plus riants. — Des roses ! des roses t des roses I jetez des roses à flots sur Geneviève et sur Luc, car voici que l'Ange de l'Amour est sur leurs têtes! Oh ! que de choses dans un simple nom, que de délices dans une petite minute rapide et combien la passion sublimise tout ! Dire à une jeune fille aimée « Geneviève ! » au lieu du cérémonieux « Mademoiselle ! » et voici ma soirée emportée par le lyrisme comme Bellérophon par Pégase, et voici une nuit brûlante, inassouvie, débordante de parfums, d'astres, de baisers aux lèvres muettes de l'ombre! défaillance adorable où je me pâme, silence auguste, vertige où je tends mes deux bras pour étreindre et où je roule mon front en fièvre sur des épaules de marbre glacéj — et làbas, dans les reposantes ténèbres, dans cette direction que m'indique un frisson d'argent, te voici, maison divine, temple solennel où dort, veillée par les neuf Muses, Geneviève, ma bien-aimée !

Vivre, c'est se brûler sans cesse et renaître plus pur de ses cendres.

Emmanuel Signohbt.

L'Amour s'était levé comme une aurore sur la vie de Luc d'Hermany. Le soleil du matin jeta devant lui sur sa route un torrent de lumière et de roses, où il marchait en conquérant. Il fut un homme nouveau, — il se crut devenu un homme nouveau. Plus de jours gris et pluvieux, d'heures lassées, incertaines, hésitantes, mais un débordement de ferveur, une existence irréelle, légendaire ainsi que les Mille Nuits et Une nuit^ un enchantement perpétuel. Il oublia sa vie de Paris^ son ennui pesant, son écœurement, ses dégoûts; ce fut une chose morte, uiie pourriture de passé qui s'évanouit à la hâte de sa mémoire. Que reste-t-il dans la joyeuse lucidité du matin des cauchemars du sommeil ? Il sentait de nouveau les choses avec fièvre et avec passion ; il cessa d'éprouver ce trop connu

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d'une impression qui le désolait depuis Tautomne. Ce qu'il appelait le poison des livres s'était évaporé à Tair pur. Un être vierge naissait en lui, qui avait des naïvetés, des crises de tendresse, qui se laissait aller avec confiance à ceux qui Tentouraient.L' excès de sa fierté, son égoïsme lui-même paraissaient s'atténuer. Il s'intéressait à de pauvres existences chétives de paysans, se penchait sur de simples douleurs, aidait des infortunes. Il s'apitoyait. Il voulait du bonheur autour de lui, des visages que ne contracte pas l'angoisse du lendemain, des bouches qui aient réappris le sourire, des yeux que les larmes ne rougissent plus. Et parfois, se souvenant des paroles d'Apremont, des conseils de ce sage ami, il disait :

— Comment n'ai-je pas compris plus tôt qu'il avait raison? Me voici dans la vérité.

Luc allait et venait. Il lisait, il écrivait des vers, il se promenait, il rêvait sous les saules. Tout était également chérissable. La pensée' de Geneviève flottait sur lui comme la lune sur la mer. Il s^endormait en revoyant son image, et ses songes lui apportaient la douce présence; ils perpétuaient l'illusion du jour. Une volupté infinie noyait le réveil matinal. Le soleil entrait à flots dans sa chambre, joyeux, rieur, pareil à un enfant essoufflé d'avoir

couru et qui viendrait vous prendre par la main pour vous mener vers les délices des prairies et des bosquets! — Luc se penchait à sa fenêtre. La lumière vivait partout, la brise promenait des bouffées de chaleur qui semblaient s'exhaler de la poitrine des roses brûlantes, pâmées, aux pétales délacés et rougissants. Et les regards du jeune homme couraient, au bocage d'arbres verts où s'élevait la demeure de Geneviève Guiramand.

Deux ou trois fois par semaine, Luc voyait son amie. Les heures étaient douces auprès d'elle, tandis que les feuilles, au-dessus de leurs têtes, tremblaient à la brise. Il s'efforçait de la connaître et pénétrait lentement son esprit. Elle se faisait d'ailleurs plus ouverte, moins repliée dans sa sauvagerie de jeune fille peu comprise de ses proches. Elle montrait d'une manière aiguë sa tendance à se passionner, à tout exagérer, à prendre la vie au tragique. Elle n'avait aucune mesure dans ses affections comme dans ses inimitiés : elle adorait ou elle détestait. Elle était superstitieuse comme tous ceux qui attendent à toute minute le bonheur et craignent que le Destin ne s'interpose entre eux et lui. La poésie, dans les livres et dans la vie, enchantait cet esprit rare et précieux. Avec cela, un orgueil qui ne s'avouait iamais, la tendresse de

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cœur d'ua être qui ne se donnera qu'une fois et . ne se reprendra pas, le mépris des banalités quotidiennes, beaucoup de paresse rêveuse, une grande foi à roplimisme. Dans tous ces signes, Luc reconnaissait une riche nature qui pourrait s'accorder à la sienne. Il retrouvait en elle un peu de lui-même transposé et déformé par une cérébralité féminine. Il y a d'ailleurs plus de rapports qu'on ne le croit généralement entre les poètes et les jeunes filles. Ils ont en commun la même croyance à l'avenir, un dédain identique de la médiocrité et le même besoin de faire des rêves et d'inventer des romans, — comme je fais en ce moment-ci.

Chaque soir, en se promenant dans la campagne, Luc se félicitait de son extraordinaire bonne chance. Il se livrait sans restrictions à la joie. C'était au souvenir de tel geste, de telle parole de Geneviève un bouleversement intérieur; un brusque élan de plaisir montait de son cœur à sa tête, si aigu qu'il en ressentait une extraordinaire angoisse; il aurait voulu s'écraser devant elle, s'humilier devant sa beauté, se rouler dans l'herbe, n'être plus à ses pieds qu'une chose sanglotante et désespérée... Et cette impression, rapide comme un éclair, et qui raisonnablement n'évoquait qu'une idée triste, s'accompagnait pourtant d'un sentiment

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de profonde extase où tout le reste disparaissait. Il n'y a point d'explication logique à ces jeux de la sensibilité aux prises avec la passion, — et il y a . d'ailleurs, au delà de la tristesse et de la joie, un point où ces sentiments se joignent et se confondent dans une délirante splendeur, comme on en a fréquemment rintuition en écoutant la grandiose ascension sonore de certaines symphonies. Ces classifications nettes de nos manières de sentir, que nous nous imposons pour nous démêler sous Técheveau de la vie, sont plus vraisemblables que vraies ; et nous échappons à tout moment à leur étreinte pour vibrer d'un frisson où tout se mêle, la souflFrance et le bonheur, le désir et l'apaist;ment, la tristesse et le plaisir, l'ivresse et la raison. Mais après de tels excès d'exaltation, nous retombons de plus haut, — Icares dont les ailes laissent fondre la cire de leur soudure et se détachent au feu d'un soleil trop proche, — et nous retrouvons sur la terre, au lieu des sentiments paroxysés et des sentiments superbes, leur parodie et leur simulacre.

Luc ne connaissait pas encore ces chutes dans la banaUté. La grande paix où il se trouvait, la solitude, le silence, l'enchantement du pays qu'il habitait lui permettaient de ne point passer trop brusque-

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ment d'un monde à un autre. Pourtant, à mesure que Tannée dérivait vers Tété, des doutes et des inquiétudes rongèrent l'amoureux. Sa situation auprès de Geneviève restait équivoque, la jeune fille ignorant son amour; il était son ami et rien de plus; elle ne révélait nul autre sentiment; elle montrait beaucoup de sympathie à Luc, — mais il y avait peut-être loin de cela à ce qu'espérait le poète. Et il craignait toujours que paraisse VautrSy un ami, une ancienne connaissance, un nouveau venu, n'importe qui enfin, — celui qui, profitant de la trouble atmosphère sentimentale répandue par Luc autour de Geneviève, — saurait agir en maître et lui ravirait l'amour de la jeune fille. De son éducation féminine, de son tempérament, de sa culture intellectuelle, (qui avait porté sur une littérature admirable, mais fuyante et ne s'imposant pas, par horreur de la vulgarité), Luc craignait par-dessus tout de s'affirmer. Il lui semblait commettre une action indélicate et blessante, léser la sensibilité de son prochain, quand, par hasard, il osait se mettre trop nettement en avant. Il préférait insinuer, demeurer à l'état latent, laisser aux autres leur responsabilité et leur liberté. Il prenait complaisamment ces dispositions pour la preuve d'une grande pureté morale et de beaucoup de noblesse de carac-

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tère. C'était aussi, — et surtout, — une faiblesse. La nécessité de parler, d'avouer son amour à Geneviève, lui paraissait donc atroce.

Il aurait fallu qu'elle-même lui fît la cour et des avances. Sa défaillance de volonté se traduisait par une timidité instinctive (causant avec Geneviève, il ne pouvait s'imaginer comment il pourrait jamais lui parler d'amour), et par la crainte d'être repoussé et de rompre le charme en se murant dans une situation qui le condamnerait à cesser ses visites chez Geneviève. Cette dernière réflexion ne faisait certainement pas honneur au psychologue qu'il se vantait d'être ; mais il en comprenait toute la déraison sans toutefois avoir le courage moral de réagir entièrement contre son impression. Pendant tout le mois de juin, il atermoya. Tantôt il se décidait à parler, tantôt à faire durer le silence. Il imaginait parfois la scène de l'aveu, — et cela ne ressemblait pas du tout à la réalité possible, mais à tel ou tel roman dont il se souvenait ; il se disait alors : « Aujourd'hui sans faute, je parlerai. » Mais dès qu'il était chez les Guiramànd, Luc s'eff'orçait de ne point rester seul avec Geneviève, afin de ne rien pouvoir dire; en ce cas, il n'avait aussi rien à se reprocher. Si ces combinaisons ne réussissaient pas et si le hasard l'isolait auprès de la jeune fille,

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l'angoisse rétranglait, et il reculait indéfiniment rheure fatale; son cœur battait, ses jambes chancelaient, des gouttes de sueur lui perlaient aux tempes. Il se montrait alors plus roide et plus glacé que de coutume, il plaisantait avec une ironie âpre et méchante. Il voyait nettement que cette altitude le desservait près de Geneviève, qu'elle attendait autre chose de lui, — elle le regardait avec tristesse et un peu de reproche, — mais rien ne modifiait la sécheresse railleuse de Luc. C'étaient de pénibles moments. Le malentendu s'accentua. Bientôt Geneviève se montra, aussi, froide et réservée; Luc s'en aperçut et se désespéra; il voulut être plus gracieux, mais son amabilité mondaine détonna, tant on la sentait forcée. Une gêne d'abord légère succéda à leur familiarité; et au lieu des beaux sujets de conversation dont i)s dissertaient ensemble, ils se renfermèrent dans leur dignité jusqu'à ne se dire bientôt que de confuses paroles sur l'été, la chaleur et le temps. Rien n'est si obscur et si important que ces drames obscurs de la conscience. Luc et Geneviève en vinrent à ne plus s'adresser la parole, personnellement. Ils se mêlaient à la conversation générale pour ne pas avoir à se parler avec franchise. Plus le malentendu augmentait, moins ils trouvaient le courage d'en sortir.

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En rentrant chez lui, Luc se désolait longuement. Il se détestait avec furie, ne pouvant s'en prendre qu'à lui-même de sa maladresse. Puis cela lui paraissait ensuite inéluctable et fatal, — aussi fatal qu'une avalanche ou la chute de la foudre. Il passait sa nuit à imaginer d'hypothétiques événements où la situation se dénouerait, soit toute seule, soit par un extraordinaire courage de sa part. Le lendemain, rien de nouveau n'apparaissait. Cette période pénible se prolongea jusqu'au milieu de juillet.

Elle aimait les musiques invisibles, l*ombre de Tamour et le murmure des eaux.

Henri de Régnier.

Luc était entré dans la vie de Geneviève Guîramand à Theure précise où les rêves encore vagues d'une jeune fille tendent à se préciser et à se grouper autour d'une figure vivante, — heure trouble où tout homme jeune se pare de romanesque, ou le monde entier porte écrit le mot : amour, sur les yeux graves des passants et sur la plume chatoyante de la tourterelle, sur les lèvres émues et gonflées des femmes et sur les signes mystérieux des herbes.

Geneviève avait longtemps souffert de la solitude. Elle n'avait aucun point de contact spirituel avec sa mère et sa sœur. L'une, bourgeoise uniquement préoccupée de son ménage, de ses domestiques, de ses confitures, n'avait aucune vision de la vie, audelà de son existence simple, fermée et monotone.

L'autre gardait des goûts mondains, un snobisme emphatique, une vanité puérile et pleine de respect pour ce qui est titré, brillant, riche, célèbre. Ces deux caractères convenaient au sien aussi peu que possible. Jeune encore, habituée à parler librement, elle avouait sans honte ses goûts, ses inimitiés, tout ce qui dans son enfance Témouvait et la frappait, ce qu'elle admirait et ce qu'elle détestait. Sa mère et ses autres parents trouvèrent absurde sa vision de Tunivers ; on se moqua d'elle. Les personnes dites d'expérience (celles qui le répètent assez souvent pour qu'on le croie), ne savent point qu'il y a mille formes diverses de la vie, et que toutes celles où l'on s'incarne sont belles. Elles n'admettent pas que des enfants sentent autrement qu'elles. Geneviève se comprit ridicule d'avoir une sensibilité plus riche que sa mère et que sa sœur. Elle souffrit des perpétuelles moqueries, de l'ironie, des allusions mordantes. Elle se replia sur ellemême. Ces attaques donnèrent à sa susceptibilité déjà en éveil quelque chose 'de maladif. Les plus légères piqûres la blessaient cruellement. Son caractère s'en ressentit; elle devint amère et taciturne.

Chaque jour ainsi, et partout, des êtres qui ne sont pas méchants se froissent et se rendent la vie

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insupportable. Notre malheur vient souvent moins des événements pathétiques et rares que de ces vexations quotidiennes, de ces incompréhensions, de ces railleries. Nous rions, nous causons, et il y a au milieu de nous un jeune être mystérieux qui naît au monde, qui est plus pur et plus vibrant que nous, et nous nous moquons de lui, en souriant, sans malice, croyons-nous, et c'est fini, l'irréparable vient dépasser, toute sa vie, cet enfant se ressentira d'avoir été bafoué et d'avoir vu qu'il était seul.

Geneviève prit l'habitude de ne jamais parler selon soi-même. Elle resta muette et sauvage. Sa famille, qui riait d'elle quand elle discourait, lui en voulut de son silence. On la harcela pour l'en faire sortir, mais en vain. Elle fut un être à part, négligeable et ingrat. Je ne voudrais pas insister sur cette situation de peur qu'on ne l'exagérât trop. . Geneviève ne fut pas malheureuse, elle ne se désola pas, elle ne se compara pas aux héroïnes incomprises des romans. Mais elle prit la coutume de ne jamais compter sur sa famille et elle s'habitua à sa solitude. D'ailleurs, sa mère et sa sœur l'aimaient beaucoup, ce ne fut pas une persécution que l'on exerçait autour d'elle, c'était pour son bien qu'on cherchait à la corriger. En dehors de cela, on lui

passait tout, et sa mère la gâtait infiniment. Il y a plus de nuances dans la vie que dans les livres. Vous trouverez la situation exacte de Geneviève fréquemment autour de vous, si vous voulez l'y chercher; rien n'est plus ordinaire. Et je ne voudrais pas que l'on s'apitoyât sur cette jeune fille comme sur une sacrifiée ou une martyre.

La vie des êtres jeunes gagne en profondeur ce qu'elle perd en confiance. Toujours isolée, pe trouvant pas d'atoie de son âge qui lui ressemblât, livrée à elle-même, Geneviève réfléchit. Elle passa à penser le temps que les autres occupent à parler. Ceux et celles qu'elle connut lui déplurent. Elle ne se sentit pas de la même race qu'eux. Ce qu'elle trouvait primordial leur paraissait ridicule. Elle considéra comme grotesque ce qu'ils considéraient uniquement. Sa pensée devint étrange. Elle gardait sur diverses choses de généreuses illusions et montrait sur d'autres le sens le plus amer de la réalité pessimiste. Elle jugea la médiocrité de sa mère, l'absurdité de ses idées, imposées par la majorité, acceptées comme vraies à force d'être répétées. Elle vit la vanité de sa sœur, le peu de valeur de ce cerveau qui semblait à première vue bien construit, cette passion de paraître, d'être connue et remarquée, cette vie que l'on ne vit pas

pour soi-même, mais pour donner aux autres une idée flatteuse de soi.

La lecture devint la plus grande joie de la vie intérieure de Geneviève. Elle y retrouva les éléments épars de ses rêveries, réunis en faisceau et vivants. Elle ajouta à celles-ci ce que les romans lui apprirent de nouveau sur l'univers. Elle préféra ceux qui apportent à leurs lecteurs une vision romanesque, passionnée et idéale des choses. Plus ils étaient exaltés, plus elle les aimait avec exaltation. Sa mère contrôlait le choix de ses lectures et lui défendait ceux qu'elle considérait comme dangereux, ignorant qu'aucun n'est dangereux en soi, que le plus anodin peut troubler irréparablement une âme qui n'attendait que cela et que le plus pervers peut aussi ne laisser aucun sillon derrière lui. Mais Geneviève avait trop peu de confiance dans l'intelligence de sa mère pour suivre docilement ses avis. Elle lut en cachette les romans réalistes qu'on lui interdisait. Son jugement sur eux fut bizarre. Elle les considéra comme des récits menteurs pour ne chercher la vérité que dans ceux qui passent au contraire pour être irréels et mensongers. Et peut-on savoir qui a tort ou qui a raison dans cette région de la vie et des livres ?

La pensée de Geneviève se tourna tout entière

vers Famour. Ce sentiment restait obscur pour elle, les détails matériels qu'elle en connaissait ne lui en apprenaient, lui semblait-il, que le jeu fictif. Elle le voyait grandiosement ; il ne pouvait, croyait-elle, exister sans être accompagné du sentiment de l'éternité, du dévouement de toute la vie, du sacrifice constant à l'objet aimé. Elle traversa la période où Ton ne se plaît, dans les livres, qu'aux scènes de tendresse, au théâtre, qu'aux déclarations, où tout fiancé semble un homme plein d'intérêt, où le mariage paraît un rite prodigieux, Tavènement d'une religion attrayante et sublime. Elle rêva, les yeux en larmes, par les nuits de lune, elle attendit impatiemment le Lohengrin idéal qu'elles croient toutes devoir mériter, elle berça ses tendresses latentes avec les plus poignantes musiques, elle persista à avoir foi dans le bonheur.

Malgré tout, Geneviève n'avait point encore trouvé dans le petit cercle mondain où elle fréquentait celui qui devait lui apporter les roses vivaces de sa passion. Elle partit alors pour le Mas et y vit Mme d'Hermany qui lui parla de son fils, de la manière la plus propre à éveiller les rêves de la jeune fille qu'était Geneviève. Elle l'attendit avec fièvre et ne fut pas déçue de le voir. Sa figure était attirante, avec ses traits fins, sa pâleur, la tristesse de ses

yeux gris, ses moustaches blondes, ses cheveux bouclés. La sveltesse un peu trop frêle de sa taille portait élégamment la toilette. Il venait à elle dans l'auréole de sa poésie et de son renom de littérateur. Cela n'était rien encore. Pour la première fois, causant avec lui, elle n'eut pas l'impression de sa solitude. Il comprenait tout ce qu'elle lui disait, et dans ses paroles, ' elle se retrouvait. Ou sourit des âmes-sœurs en littérature où la mode importe beaucoup. Les jeunes filles y croient encore. Geneviève vit dans Luc son idéal descendu tout exprès pour elle des nuages; elle l'aima. Elle lui donna toutes les qualités ardentes et chevaleresques des héros avec qui elle vivait. Etrange influence des livres qui se mêlent si bien à nous que c'est souvent sur leur exemple que nous modelons notre Destinée !

Geneviève souffrit, ne croyant pas que Luc en vînt jamais à l'aimer. Puis elle eutde l'espoir en le voyant empressé autour d'elle. Elle fut confiante, 'il fut charmant. Elle attendit l'aveu. C'est à ce moment qu'il modifia sa manière d'être. Son ironie blessa Geneviève. Elle le crut sans cœur. Cette déception lui fut affreusement pénible. Elle se replia un peu. L'attitude de Luc restait glacée. Geneviève pensa qu'il ne l'aimerait jamais et se désespéra. Elle en

avait d'abord voulu à son destin et à la fatalité; ce fut plus tard contre lui qu'elle eut de la colère. Son amour devint plus aigu de ce que Luc la faisait souffrir, elle s'attachait à lui plus passionnément. Elle vit que la vie sans lui lui serait impossible; mais elle n'osait s'avancer et accomplir le premier pas. Ce rôle n'était-il pas réservé au jeune homme? Elle ne l'eût d'ailleurs jamais osé, par timidité et par l'ignorance où elle était des sentiments de Luc. Le curieux est qu'ils agissaient ainsi tous deux pour les mêmes raisons. Conflit de natures féminines. Geneviève pleura plusieurs nuits, ne mangea plus et maigrit. Ses parents s'en aperçurent, sans en soupçonner la raison. Luc n'y vit rien, tant ses propres incertitudes le tourmentaient. Cela se passait au plus fort de la canicule.

Viens-tu dévoiler Tavenir, Au cœur fatigué qui t*implore.

Rayon divin, es- tu l'aurore D'un jour qui ne doit pas finir ?

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