LA PRISE DES TUILERIES MA RIE -ANTOINETTE A LA LEGISLATIVE
Sommaire. — La « Révolution du 10 août » et l'avènement de la Terreur. — Quelques scènes de la prise des Tuileries. — L'abdication royale. — L'énergie de Marie -Antoinette. — Au sein de la Législative. — Le « peuple » insurgé. — La séance du 10 août 1792 : défdé des massacreurs. — La loge du Logographe. — Les amis fidèles. — Dans la rue.
Le régime politique instauré en 1789 fut le gouvernement « direct » de l'État, non par l'ensemble de la nation, ce qui est irréalisable, mais par les factions organisées et décorées du nom de « peuple français ». Les factions, — comités, clubs, sections, etc., — s'arrogèrent tous les pouvoirs, confisquèrent la souveraineté, dictèrent la loi au roi et à l'Assemblée nationale, et installèrent, bien avant l'époque de la Convention, une véritable « Terreur ».
La prise des Tuileries dissipa les dernières illusions. Elle n'eut point, au fond, l'importance capi-
taie qu'on lui attribue volontiers ; elle ne fonda point F « ère nouvelle », puisque celle-ci était ouverte depuis plus de trois années ; même en ce qui concerne la famille royale, elle ne fit que consommer une déchéance prononcée le G octobre 1789 par l'insurrection triomphante : les Tuileries étaient une prison moins sombre, moins étroite que le Temple, mais une véritable prison, où Louis XVI était, à la lettre, gardé à vue.
Toutefois, le 10 août inaugure une phase de l'histoire du jacobinisme : celle où s'efface la devise trompeuse : La nation, la loi, le roi ; celle où la France, décidément, se divise en deux camps : d'un côté, une majorité immense de citoyens qui, réduite en poussière par la rupture de tous les cadres sociaux traditionnels, doit se laisser écraser sous le niveau égalitaire ; de l'autre, une audacieuse minorité, qui établit sa dictature par le massacre et la guillotine.
U assassinat politique resta bien l'instrument de règne de la Terreur. On le dissimula sous de grands mois, on le couvrit du manteau de la loi ; mais ni cette phraséologie, ni cette légalité ne sauraient justifier des crimes que réprouve à jamais là conscience humaine.
On sait comment se perpétrèrent ceux de la journée du 10 août. Tandis que les dix ou quinze mille assaillant ne perdirent que soixante-dix-huit tués ou mortellement ! . les défenseurs du palais, dix fois moins nombreux, lurent massacrés au nombre d'environ huit cents — c'est-à-dire dans la proportion d'au moins I rois sur quatre. Et ces victimes d'une héroïque fidélité périrent non seulement dans
1 u du combi armes à la main, n
encore sous les coups de tâches sicaires qui préludaient aux exploits des lueurs de septembre. A L'Hôtel de Ville, sous les yeUX de );1 Commune.
soixante d'entre eux furent immoles un à un, et leurs cadavres, dépouillés, mutilés, insultés, remplirent plusieurs tombereaux de chair humaine...
Devant une pareille « victoire », la Législative abdiqua ; par peur, plus encore que par folie, elle se livra tout entière aux insurgés ; elle leur abandonna aussi la famille royale, armant à l'avance, par ce geste de Ponce Pilate, le bras du bourreau.
En face de fauves, aux griffes plus ou moins menaçantes, quelle fut l'attitude de Marie-Antoinette? Comment reçut-elle le choc de la meute jacobine maintenant déchaînée contre elle?
C'est au sein des catastrophes et sous l'écrasement de la douleur que se révèlent les grandes âmes.
Un témoin oculaire, le comte François de La Rochefoucauld, a décrit le spectacle que présentaient les Tuileries dans la nuit du 9 au 10 août. Voici quelques passages frappants de ses Mémoires -inédits :
« A tous moments, il arrivait (dans les salons) quelques personnes de quelques faubourgs de Paris... Tantôt elles nous faisaient croire que Forage se dissipait, tantôt que le peuple menaçait le roi et les Tuileries.
« Cependant le nombre des personnes qui étaient dans l'appartement du roi augmentait beaucoup ; j'y remarquais avec effroi des gens de tous les partis, et beaucoup qui venaient nous observer. Tous les fonctionnaires publics... étaient dans la chambre du lit, officiers municipaux avec leurs écharpes, un ou deux membres du département, des officiers suisses et de la garde nationale, et les gens les plus connus parmi les gentilshommes. Les autres se tenaient dans la pièce précédente (celle de VŒU- de-Bœuf) : ces deux pièces étaient pleines de monde... Petit à petit chacun s'était armé comme il avait pu : les uns avec des épées, les
autres avec des couteaux de chasse, presque tout le monde avait des pistolets. J'avais mis mon épée au côté, quoique en frac... Notre armement avait une figure assez grotesque.
« Vers minuit je vois entrer, dans la Chambre du lit, Pétion, avec la tête haute et le regard faux ; il traversa la foule qui y était ; personne ne se rangeait sur son passage, et j'observai qu'il affectait de ne heurter personne. Il était suivi de trois à quatre gens en écharpe.
« (Vers 2 heures), M. Rœderer, qui était debout près de la cheminée (de la Chambre du lit), s'avança et dit : « Messieurs, ne craignez rien, j'ai la réqui- « sition de M. Pétion de repousser la force par la « force ; mais quand je ne l'aurais pas, je requié- « rerais moi-même, comme membre du départe- « ment, les troupes de défendre leur poste. »
« Je l'ai entendu de mes oreilles prononcer ces paroles, de sorte que je le croyais revenu de bonne foi dans le bon parti.
« Vers 3 heures, nous entendîmes le tocsin. Le nombre des personnes qui étaient chez le roi était encore augmenté ; on avait fini par s'asseoir sur tous les fauteuils, par terre, sur les tables, sur les consoles, partout où l'on pouvait même s'appuyer.
« Vers 6 heures, Louis XVI alla dans les cours passer la revue des troupes. Beaucoup de gardes nationaux crièrent : Vive la nation ! A bas le Veto !
« Le roi ne s'y arrêta pas. A mesure qu'il s'avançait vers le poste du Pont-Tournant, une affreuse horde de brigands qui étaient sur la terrasse des Feuillants, qu'ils appelaient la Terre de la Liberté, ['liaient à l'extrémité en criant très haut toutes les horreurs possibles contre le roi ; ils étaient très nombreux et armés de piques...
o Cette retraite au château paraissait si peu sûi« .
qu'un grenadier dit au roi : « Sire, vous devriez « regagner le château promptement. » Le roi, se retournant froidement, répondit : « Il est singulier « que j'aie moins peur qu'un brave grenadier... »
« Je trouvai les Suisses rangés en ordre sur le grand escalier, leurs officiers à leur tête, les gardes nationaux en assez bon ordre dans les antichambres ; enfin les gentilshommes rangés sur trois de hauteur, dans la pièce de YŒil-de-Bœuf ; la plupart avaient tiré leurs armes ; ils se croyaient là pour mourir avant le roi et à ses pieds. Qu'il m'était consolant, dans une position aussi désespérée, de me joindre à une telle troupe !... Nous passâmes entre le roi et la reine, qui étaient debout à la porte de la salle du Conseil.
« On nous plaça dans la galerie, le dos contre le mur, par conséquent regardant les fenêtres. Bientôt un détachement de gardes nationaux arriva ; il se rangea le long des fenêtres... Nous nous embrassâmes comme des camarades.
« J'entends, dans le moment, le roi et la reine parler haut dans la salle du Conseil... On cria : Vive le roi ! et nous le répétâmes en mettant tous les armes à la main. On nous donna l'ordre de ne tomber sur les bandits que s'ils pénétraient jusqu'à cette pièce.
« On divisa notre troupe de gentilshommes en pelotons de quinze hommes, cinq de front et trois de hauteur ; chaque peloton était commandé par un officier général...
« A peine fûmes-nous cinq minutes dans cette position, que je m'aperçais que les gardes nationaux qui étaient avec nous se retournaient, regardaient à la fenêtre et voyaient par-dessus le mur de clôture des cours le haut des piques des sans-culottes. Cette vue paraissait leur faire de la peine ; ils observaient que la colonne était bien hérissée... »
1G L'AGONIE de marie-axtoixette
Malgré ces appréhensions de gens habitués, depuis trois ans, aux triomphes de l'insurrection, il est donc clair que les défenseurs suprême* de la monarchie pouvaient remporter sur les bandes menées à l'assaut une victoire susceptible de produire, en faveur de l'ordre, quelque mouvement libérateur. Au reste, si tout était perdu, il importait de sauver du moins l'honneur en mourant les armes à la main.
Plus que tout autre, la reine y poussait les âmes. Elle avait revêtu une sorte de cuirasse de taffetas impénétrable, et elle avait ordonné à Mme de Tourzel, en lui présentant un poignard : « Frappez-moi pour en faire l'essai. » La duchesse, frémissant d'horreur, s'y refusa, passa elle-même la cuirasse, et la reine en éprouva ainsi la résistance. L'énergie du cœur qui battait sous ce vêtement était plus invincible encore : « Messieurs, avait-elle dit aux grenadiers postés devant la chambre du roi, tout ce que vous avez de plus cher, vos femmes et vos enfants, dépendent de notre existence ; notre intérêt est commun. » Et, leur montrant ses gentilshommes : « Vous ne devez pas avoir de défiance de ces braves gens qui partagent vos dangers et vous défendront jusqu'à leur dernier soupir* » « Touchés jusqu'aux larmes, » les gardes nationaux renouvelèrent le serment qui, jadis, avait sauvé l'impératrice Marie- Thérèse : Moricunur \>ro rege nosiro!...
Ils étaient, en effet, prêts à mourir; mais les « fonctionnaires » du peuple étaient là pour annihiler leurs serments et précipiter la débâcle. Déjà les émeutiers ont envahi la place du Carrousel, heurtent
aux portes du palais et crient qu'on leur livre la famille royale. Le momciil est venu de les balayer sans pitié. Pour le municipal Leroux, pour le procureur- général -syndic Rœderer, oublieux des paroles prononcées tout à l'heure, — le moment est
venu d'abdiquer entre leurs mains. Comme l'a écrit Taine, les magistrats ne se souvenaient point « que le maintien de la société et de la civilisation est un bien infiniment supérieur à la vie d'une poignée de malfaiteurs et de fous, que l'objet primordial du gouvernement, comme de la gendarmerie, est la préservation de l'ordre par la force, qu'un gendarme n'est pas un philanthrope, que s'il est assailli à la porte, il doit faire usage de son sabre, et qu'il manque à sa consigne lorsqu'il rengaine par peur de faire mal aux agresseurs ».
Le roi lui-même, hélas ! avait déclaré, dès 1789 : « Je suis décidé à tous les sacrifices. A Dieu ne plaise qu'un seul homme périsse jamais pour ma querelle ! »
Us lui proposent donc de se rendre à l'Assemblée, « la seule chose que, dans ce moment, le peuple respecte '. »
« Que dites-vous, monsieur? s'écria la reine, indignée de tant de lâcheté. Vous nous proposez de chercher un refuge chez nos plus cruels persécuteurs ! Jamais, jamais ! Qu'on me cloue sur ces murailles avant que je consente à les quitter ! Mais dites, monsieur, dites, sommes-nous donc totalement abandonnés?
— Madame, je le répète, la résistance est impossible. Voulez-vous faire massacrer le roi, vos enfants et vos serviteurs?
— A Dieu ne plaise ! Puisse- je être la seule victime !
— Encore une minute, poursuit Rœderer, une seconde peut-être, et il est impossible de répondre des jours du roi, des vôtres, de ceux de vos enfants.
— De mes enfants ! Non, je ne les livrerai pas au couteau. »
Et elle se laisse entraîner par Rœderer, par
1 Procès -verbal de J.-J. Leroux.
Dejoly, ministre de la Justice, pour sauver ses petits enfants ; mais elle éprouve en ce moment, raconte la duchesse de Tourzel, « une telle révolution, que sa poitrine et son visage devinrent en un instant tout vergetés. »
Reprenons ici le récit du comte François de La Rochefoucauld :
« Le roi sortit vers 8 heures et demie de ses appartements ; beaucoup de personnes le pressaient pour passer aux portes en même temps que lui... Entrelaçant mes bras avec ceux de M. Goi et d'un
autre grenadier de la garde nationale qui étaient de mes amis, je me trouvai porté presque par l'espèce de groupe qui suivait le roi... Nous descendîmes le grand escalier delà Chapelle au travers du régiment des Suisses et sortîmes dans le jardin par la grille du milieu... Là, nous cessâmes d'être serrés et pouvions nous reconnaître. La reine suivait le roi en tenant le dauphin par la main. Madame Elisabeth donnait son bras à Madame, fille du roi... Elles étaient entou- - de tout côté par les ministres, les membres du département et de la municipalité, par quelques personnes attachées au roi.
« Le roi marchait droit : sa contenance était assurée ; le malheur cependant était peint sur son visage. La reine était tout en pleurs ; de temps en temps elle les essuyait et s'efforçait de prendre un air radieux, qu'elle conservait quelques minutes. Cependant, s'étant appuyée un moment contre mon bras, je la sentis toute tremblante.
« Le peuple, les bandits, les sans-culottes qui étaient sur la terrasse des Feuillants, voyant le roi sortir des Tuileries, s'étaient portés je long de la l"( sealier du passage1 des Feuillants ; ils étaient là en si grande foule, qu'il n'y axait pas moyen de traverser. Le roi s'arrête au bas de Pe»
j/AGONIE DE MARIE- ANTOINETTE 19
lier : les plus furieux parmi eux l'accablent d'injures ; ils le menacent de dessus leur terrasse avec leurs piques. Je craignais à tous moments de le voir massacrer sous mes yeux.
« Nous restâmes en panne pendant près de dix minutes ; à la fin, llœderer et un autre parlèrent et persuadèrent. Us obtinrent que le roi et sa famille entreraient à l'Assemblée...
« Comme je donnais le bras à Mme de Lamballe, je suivis la reine et aidai de l'autre bras Madame Elisabeth à monter l'escalier. Il était fort difficile de fendre la presse qui était sur la terrasse ; à peine nous laissait-on la place de passer, et on nous accablait d'injures. »
C'est dans cette foule féroce que Théroigne de Méricourt égorge l'écrivain royaliste Suleau ; d'autres royalistes, emprisonnés au corps de garde des Feuillants, sont massacrés, et leurs têtes sont portées au bout des piques autour de la salle du Manège, où siège la Législative.
Comment la reine aurait-elle pu refouler toutes ses larmes? Elle n'a pas peur, du moins pour ellemême.
« Que Votre Majesté ne craigne rien, lui a dit le grenadier de Brie ; elle est entourée de bons citoyens.
— Je ne crains rien, répondit-elle en serrant son cœur1. Mais que vont devenir mes enfants? »
Et de quels yeux regarder la multitude qui, à sa vue, redouble de fureur? « Point de femme ! point de femme ! . . . C'est elle qui a fait le malheur des Français ! »
Après une dernière bousculade, elle franchit enfin le passage ensanglanté, et, tandis que le dauphin, porté par un grenadier, est déposé sur
1 Morlimer-Tirnaux.
le bureau des secrétaires de l'Assemblée, Louis XVI paraît aux côtés du président :
« Je suis venu ici, dit-il, pour éviter un grand crime ; je pense que je ne saurais mieux être en sûreté qu'au milieu de vous.
— Vous pouvez, sire, compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale, répond Vergniaud ; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. »
Les droits du « peuple », voici comment la Législative les soutint contre les « autorités constituées », en cette fameuse séance.
Elle s'est réunie à 2 heures du matin pour donner audience au maire de Paris, qui fait l'apologie de sa conduite ; aux délégués des sections, annonçant que « le peuple s'irrite lui-même de sa longue patience à supporter les trahisons du pouvoir exécutif » ; pour entendre un rapport sur l'abolition de la traite des nègres... Trois officiers municipaux racontent l'insurrection de l'Hôtel de ville et l'arrestation du commandant général de la garde nationale; mais « ces détails sont renvoyés à la commission extraordinaire ».
A l'arrivée du roi, on le place, lui et sa famille, « sous la sauvegarde de la loi » ; et comme la Constitution, dont tous les articles vont être violés, « interdit au corps législatif toute délibération en sa présence », on relègue Louis XVI dans la tribune du Logographe.
L'Assemblée rend hommage au « peuple de Paris », seul souverain ; elle décrète que « les propriétés et les personnes sont sous sa sauvegarde », — moyen pratique de fuir de périlleuses responsabilités. Le fracas du canon ébranle le Manège et jette la consternation dans la cohue parlementaire ; mais les députés sont « à leur poste », et le roi avertit le
président qu'il a ordonné aux Suisses de ne point tirer. Des individus en armes se présentent à la porte. Vergniaud se couvre, et on cric : Vive la nation !
Cependant, place au souverain ! Guadet, qui occupe maintenant le fauteuil, donne la parole aux orateurs de la section des Thermes de Julien : « Tous les citoyens de la capitale, disent-ils, ont juré de maintenir la liberté, l'égalité. Tous sont fatigués des crimes de la cour. (On applaudit.) Osez jurer que vous sauverez l'empire, et l'empire est sauvé ! » Tous les députés, simultanément, lèvent la main en s'écriant : Nous le jurons / et « l'Assemblée ordonne l'impression de cette pétition » ; elle charge même les pétitionnaires de « recommander l'exécution » du décret qu'elle vient de rendre !
Le défilé continue : députation de la commune insurrectionnelle, qui brandit trois bannières portant ces mots : Patrie, Égalité, Liberté, réclame la déchéance du roi et l'envoi aux quarante-quatre mille municipalités du procès-verbal de « cette journée à jamais mémorable » ; citoyens qui apportent une « boîte de bijoux trouvée dans l'appartement de la reine », et des paquets de lettres, lues à la demande des tribunes ; autres citoyens dénonçant « le grand attentat commis contre des citoyens français » par le « pouvoir exécutif », traînant une « malle brisée », brandissant « une montre et un portefeuille trouvés sur un Suisse mort », déclarant qu' « ils n'ont employé leurs armes qu'après avoir été fusillés de la manière la plus indigne par les mêmes fenêtres d'où un roi fanatique fusillait lui-même son peuple ». Le député Montaut observe aussitôt qu'il est ainsi prouvé que « ce sont les gardes suisses qui ont provoqué la vengeance du peuple », que « le peuple de Paris n'a fait que repousser la force par la force », et qu'il
faut décréter l'impression de l'adresse, — ce qu'ordonne l'Assemblée.
On peut maintenant achever la Révolution : Vergniaud demande le recours à la « souveraineté du peuple », la suspension du roi, la réunion d'une Convention nationale, la nomination d'un gouverneur pour le prince royal. Isnard fait rentrer au ministère Roland, Clavière et Servan. Danton leur est adjoint par 282 voix sur 284 votants, c'est-à-dire que le tiers seulement des députés participe à ce bouleversement. Thuriot fait décréter d'accusation le ministre de la Guerre, d'Abancourt, coupable de n'avoir point éloigné les Suisses, et fait ordonner des « visites domiciliaires » chez les « suspects ». Les fédérés qui ont incendié le château, — dont « neuf cents toises », annonce une députation de pompiers, brûlent en ce moment, — sont soldés par la nation « à compter du jour de leur arrivée à Paris ». Enfin, la séance « permanente » est suspendue à 3 heures et demie du matin.
Tel fut le spectacle d'anarchie que la famille royale, dix -sept heures durant, dut dévorer des yeux.
La loge où elle était parquée, avec quelques amis jusqu'au bout fidèles l, avait douze pieds de large et six de haut. On ne pouvait s'y tenir debout. La chaleur y était excessive. Le dauphin pleurait; mais la reine, sans se départir de sa majestueuse fierté, expliqua ainsi sa peine aux députés venus pour la consoler : « Mon fils aime tendrement la fille de sa gouvernante, qui est restée aux Tuileries; il partage l'inquiétude de sa mère, et celle que nous éprouvons du sort de ceux que nous y avons laissés ?. » Elle ne s'abaissa à la prière (pie pour supplier
1 Le prince de Poix,, le duc de Choiseul, le comte d'IIausson ville, MM. de lîriges, de Goguclut, Aubier.
2 Duchés^- de Tourzcl.
i/.VGONIE de mahie-antoinette 23
qu'on retirât le décret attribuant à son fils un gouverneur du goût de l'Assemblée.
Pendant ce temps, d'autres amis rodaient dans la salle, cherchant le moyen de prévenir les derniers malheurs. Écoutons encore François de La Rochefoucauld :
« Je me trouvais dans l'Assemblée avec M. de Flcurieux et M. de Rochedragon, qui avaient suivi la famille royale. Nous nous assîmes sur le banc d'en bas, près de la porte, au pied de la fameuse Montagne. J'avais encore mon épée dans la main, mais elle était dans le fourreau. A peine fûmesnous assis une seconde, que les cris de suppôts de la liste civile, de vils mercenaires, etc., etc., nous accablèrent de toute part. Le gros Lacroix, un député, se distingue en cette occasion. Craignant d'exciter plus de fermentation contre le roi, nous nous retirâmes bien vite dans le passage qui est autour et au-dessous de l'Assemblée.
« Je vis entrer une femme toute couverte de sang : on venait, nous dit-elle, d'assassiner son mari qui tenait un cabaret, parce qu'il avait reçu des aristocrates. Elle nous dit qu'on portait huit têtes sur la place Vendôme.
« Je tâchai de parvenir à la tribune du Logographe; mais de tous côtés la tribune était entourée de gardes et de gens à piques qui en interdisaient l'entrée. Je redescendis dans le corridor qui règne autour de l'Assemblée.
« Dans ce moment (vers 10 heures), il arriva une troupe considérable de bandits en chemise ; ils étaient couverts de sueur et de sang ; ils venaient apporter à l'Assemblée l'offrande de leur pillage. Us avaient dans leurs mains homicides des habits tout trempés du sang des gardes suisses ; ils ne parlaient que de meurtre et de massacre. Quelques-uns,
me prenant pour un bon patriote, me contaient leurs prouesses ; ils disaient que toutes les personnes appartenant au roi avaient été assassinées. Je ne puis rendre le dégoût, la colère et le désir de vengeance que je sentais, et pourtant qu'il était nécessaire pour ma propre sûreté de leur dissimuler.
« Je désirais de me faire tuer, et, voulant rendre au moins ma mort utile, je m'avançai vers la porte du passage des Feuillants qui donne dans le jardin des Tuileries ; j'y trouvai une sentinelle destinée, j'imagine, à empêcher la foule de boucher la porte de l'Assemblée.
« Je vis à travers la porte un homme renversé sur l'escalier du jardin ; c'était un vieillard vêtu de noir, dont le sang cachait la figure. Un assassin le frappait de coups de pique de dessus la terrasse. La foule était immense ; le vieillard se releva et s'évanouit; je m'élançai, le pris dans mes bras et l'emportai dans le passage. Je blessai l'assassin d'un coup d'épée et jetai l'arme pour n'être pas reconnu. Ce vieillard était le vicomte de Maillé.
« Je l'entraînai dans le corridor de l'Assemblée, et là un garde national m'alla chercher de l'eau. Trouvant un député dont la figure exprimait qu'il ne partageait pas les crimes de la journée, je lui demandai s'il avait d'assez d'humanité pour vouloir reconduire un blessé à sa famille ; il me dit que oui, en me serrant la main.
« J'allai me placer sur un banc placé dans un coin de l'Assemblée. On amenait près de moi tous ceux à qui l'on accordait les honneurs de la séance, et ces gens sans bas, sans souliers et sans habits, insultaient impudemment tous ceux qui n'étaient pas vêtus comme eux. J'allai m'asscoir près de la tribune du Moniteur.
« C'est de cette place que j'entendis prononcer
la déchéance du roi et faire une quantité de mensonges. Plusieurs étaient des choses les plus grossières; mais les auditeurs les écoutaient avec joie et les applaudissaient avec emportement.
« A environ 7 heures du soir, je m'approchai de la tribune du roi. Elle n'était gardée que par quelques misérables qui étaient ivres et ne faisaient aucune attention à moi ; de sorte que je pus ouvrir la porte. J'eus le triste spectacle de voir le roi avec un visage abattu et fatigué ; il se trouvait assis sur le devant de la tribune, observant froidement avec sa lunette les scélérats qui parlaient tantôt les uns après les autres, tantôt tous ensemble. Près de lui était la reine, dont les larmes et la sueur avaient entièrement mouillé le fichu et le mouchoir ; elle avait sur ses genoux M. le Dauphin, qui dormait et qui reposait sa tête sur les genoux de Mme de Tourzel. Madame Elisabeth, de Lamballe, et Madame, fille du roi, étaient dans le fond de la tribune. J'offris mes services au roi pour adoucir ses maux ; le roi me dit qu'il serait trop dangereux de revenir. La reine me demanda un mouchoir ; je n'en avais pas, le mien ayant servi à panser M. le vicomte de Maillé. Je sortis pour chercher un mouchoir; j'en empruntai un au maître du café de la buvette, et, comme je le portais à la reine, les sentinelles s'étaient relevées, et je me trouvai dans l'impossibilité d'approcher de la tribune. On voulait m'arrêter et me mener à la Commune : c'était sûrement me mener à la mort.
« Je me retirai à la buvette, où un garçon alla me chercher un déguisement. Les rues étaient toutes illuminées, remplies de morts, de mourants et de gens ivres dormant près des autres. Dans la cour royale, un feu considérable consumait les meubles du château et les corps. Quelques amateurs de sang humain couraient encore sous les grands arbres
des Tuileries avec des fusils pour chercher de:,; Suisses ou des aristocrates. »
Le lendemain, « place Vendôme, quelles horreurs ! Elle était presque remplie de plusieurs colonnes de bandits armés qui, presque tous, portaient, au bout de leurs piques, des morceaux de la chair des Suisses et de leurs habits. Ils poussaient des cris de sauvages et demandaient la tête du roi et les entrailles de la reine. »
Ces « sauvages » étaient un peu trop pressés. En attendant de la leur livrer, l'Assemblée voulait garder à sa portée la proie royale ; et, dans la nuit du 10 août, à la lueur de l'incendie, Marie-Antoinette, défaillante d'émotion et de faim (car on ne lui avait apporté d'autre nourriture qu'un peu de jus de groseille), fut conduite en sa cellule du couvent des Feuillants, dernière étape vers la prison du Temple.
SOURCES
Gustave Gautherot , la Démocratie révolutionnaire, de la Constituante à la Convention (Paris, Beauchesnc, 1912). — Mémoires (inédits) du comte François de La Rochefoucauld. — Mémoires de la duchesse de Tourzel (Paris, Pion, 186G). — De Beauchesnc, Louis XVII (Paris, Pion, 1866). — Mortimer- Ternaux, histoire de la Terreur | Paris, Lévy, 1862, t. II).— Procès-verbal de l'Assemblée législative, Moniteur.
1 Pour faciliter les recherches, nous avons suivi, dans l'indication des sources, Tordre du récit.
DES CELLULES DES FEU1LLAMS A LA TOLi\ DU TEMPLE
Sommaihe. — Le couvent des Feuillants. — La séance du 11 août. — Place Louis-XV. — La séance du 12. — « Patriotisme » prussien. — La famille royale livrée à la Commune.
— Des Feuillants au Temple. — « Madame monte à sa tour. »
— L' « élargissement » de la princesse de Lamballe.
A l'étage supérieur de l'ancien couvent des Feuillants, au-dessus des locaux où étaient établis les bureaux et les comités de l'Assemblée, se trouvaient quatre cellules contiguës, pavées de briques et donnant, par de petites portes semblables, sur le même corridor. Dufour et Suleau, sans doute le frère du journaliste assassiné le matin, les avaient meublées en hâte et à grand 'peine.
La reine et sa fille en occupèrent une. « Elles avaient soif à mourir, rapporte Dufour; mais je n'avais que de l'eau à leur offrir, et elles se trouvaient très gênées dans ce petit réduit. »
La famille royale était dénuée de tout. On avait même volé à Marie- Antoinette sa bourse et sa montre dans la traversée de la terrasse des Feuillants. Les gentilshommes et les dames qui ne l'avaient point abandonnée lui fournirent le nécessaire. Parmi les dames, se trouvait Adélaïde Aughié, femme de chambre que la reine appelait « ma
lionne », et qui, au moment de son départ pour le Temple, parvint à lui glisser dans la main douze cents francs en or qu'elle portait sur elle pour les cas extrêmes. Devenue folle de désespoir, elle devait, l'avant -veille du 9 thermidor, se précipiter par sa fenêtre. L'une de ses filles, Aglaé, fut la maréchale Ney.
Les gentilshommes déposèrent sur une table, pour le roi, les valeurs qu'ils avaient sur eux : « Gardez, messieurs, vos portefeuilles, dit Louis XVI; vous en aurez plus besoin que nous, ayant, je l'espère, plus longtemps à vivre. »
A 11 heures du soir, des commissaires vinrent se rendre compte que chacun était couché dans la cellule qui lui était destinée.
La nuit fut horrible. On entendait distinctement le sabbat de l'Assemblée, les battements des tribunes. Les émeutiers venaient rôder à l'entour, l'insulte à la bouche ; dans la nuit, on en apercevait qui tâchaient d'enfoncer la grille fermant le corridor. « Je croyais être à la ménagerie, dit Dufour, et voir la fureur des bêtes féroces lorsqu'on se présente devant leurs barreaux. » Il n'y avait plus, du moins, de contact direct entre les bandits et leurs victimes, et la famille royale pouvait, sans témoins, s'abandonner à la douleur.
Ce n'était pas suffisant : par un invraisemblable raffinement de cruauté, on l'obligea, le lendemain malin, dès 7 heures, à retourner à la loge du Logographe pour boire jusqu'à la lie le calice de nouveau rempli : nourrie par l'angoisse, elle avait à peine touché au repas que lui avait apporté un traiteur. « La reine était extrêmement malade ; il était même étonnant, remarque Dufour, qu'elle eût le courage de rester à des séances aussi longues. »
La séance du samedi 11 août ressembla à celle clc la veille : on décréta le renversement des statues,
« monuments élevés à l'orgueil et au despotisme. » Le peuple était d'ailleurs en train de les abattre. Il fallait « déraciner tous les préjugés royaux ». Le défroqué Chabot exposa « les perfidies de la cour », et fit admettre la nécessité de « raser, dans la terre de la liberté, toutes les têtes coupables, même celles qui sont assises sur le trône ». Sur la motion de Lacroix, on décréta une cour martiale pour juger sans désemparer tous les Suisses et « calmer les inquiétudes du peuple ». Danton fut applaudi lorsqu'il observa que la nation française, « trop généreuse, avait transigé avec les tyrans. » A un officier municipal annonçant que « demain les Suisses en garnison à Versailles amèneraient leurs officiers à Paris pour les livrer au glaive de la justice », le président répondit : « Honorés de la confiance du peuple, ijustifiez-la en rappelant ce peuple, essentiellement bon, au règne des lois. » Un autre officier municipal désigna le Temple pour y interner Louis XVI : « Il y serait plus en sûreté que partout ailleurs. » Et cela dura encore jusqu'à 3 heures du matin.
Vers 2 heures de l'après - midi , aidé par Thierry de Ville-d'Avra}', premier valet de chambre du roi, qui tombera bientôt victime de son zèle, Dufour avait apporté dans un bureau, pour la famille royale, un dîner que la populace en délire avait été sur le point de dévorer. On se rendait à ce bureau par un long corridor rempli de terroristes i formant les projets les plus perfides ». Sous les fenêtres, gesticulait un individu qui parlait de massacrer la famille royale.
François de La Rochefoucauld, déguisé en sansculotte, cherchait à la rejoindre. Place Louis-XV, voici ce qu'il vit :
j a La statue était environnée de monde. Quelquesuns de ces brigands avaient l'air de commander
aux autres ; ils arrêtaient toutes les charrettes et en prenaient les chevaux pour les atteler au bout de cinq ou six cordes qui attachaient la statue. Quelques personnes dégradaient les crampons scellés dans le marbre pour favoriser la chute de la statue. Loin de ce groupe, étaient répandus dans la place des gens armés de bâtons, qui couraient après les passants, surtout après ceux qui étaient un peu habillés, sous prétexte qu'ils étaient des aristocrates, les autres parce qu'ils les disaient des voleurs et que, d'après un décret de la Commune prononcé la veille, on punissait de mort tous les voleurs ; et il en résultait que cette place était un champ d'assassinats. Cinquante, cent de ces misérables se jetèrent sur un malheureux et l'expédiaient à coups de bâton, sans aucun reproche, sans lui parler et sans avoir pitié de ses cris. Ils en ont massacré, à cet endroit-là, si près de moi, que mes bras étaient couverts de sang et de cervelle. »
Évidemment, ce peuple était « essentiellement bon », et la Législative avait fait une grande chose en plaçant tous les citoyens « sous la sauvegarde de la loi ».
Ajoutons qu'au soir du 11 août, Charles de Rohan-Chabot, cousin de François de La Rochefoucauld, fut « présenté » à la barre de l'Assemblée par « un citoyen » qui l'accusait de « rôder sous les fenêtres du roi ». S'érigeant en tribunal, l'Assemblée procéda à son interrogatoire et l'envoya sous bonne garde au comité de la section. Il fut massacré à l'Abbaye, le 2 septembre. La Législative employait déjà les procédés de Fouquicr-Tinville '.
Le dimanche 12, la famille royale fut, pour une troisième journée, ramenée dans la salle du Manège.
1 Remarque de M. Lenôlrc.
On décida de « s'assurer des personnes » qui la gardaient, d'en écarter Jcs « suspects ». Des délégués de la Commune affirmèrent que « tout Paris était tranquille et que, si quelques malveillants veillaient, le peuple et la commune de Paris étaient là qui surveillaient » ; au reste, la capitale « ne serait plus empoisonnée par les journaux incendiaires », maintenant supprimés.
Entre temps, un artiste, nommé Renard, fait hommage à l'Assemblée d'un foudre de guerre de son invention avec lequel un seul homme peut, en une seconde, tirer quatre-vingt-dix coups. Cette découverte « est renvoyée à la commission des armées et au comité militaire ». Puis des fédérés apportent les drapeaux des Suisses et défilent dans la salle au milieu des applaudissements, aux cris de : Vive la liberté ! Vive l 'égalité ! Vive la nation ! Un pétitionnaire termine ainsi sa harangue : « Louis XVI a creusé le tombeau de la royauté : c'est le seul bien qu'il ait pu faire à la France, » et « on applaudit à plusieurs reprises ». Le baron prussien Anacharsis Clootz, « orateur du genre humain, » paraît à son tour : « Les trônes des monarques, s'écrie-t-il, sont de misérables tréteaux aux yeux de l'homme qui a lu les dix-sept articles de la Déclaration des droits. Un porte-couronne, un pouvoir exécutif couronné fut toujours un pouvoir désorganisateur. Législateurs, nous vous offrons une légion prussienne. La haine que nous portons héréditairement à la maison d'Autriche, l'amour que nous avons héréditairement pour les Français, l'horreur naturelle du despotisme, inspirent la plus juste des vengeances. Berlin et Paris s'accordent parfaitement dans l'aversion des tyrans lorrains. Le roi de Prusse, plus galant que son prédécesseur, persistera-t-il à se ruiner pour deux femmes, pour Antoinette de Lorraine et Catherine de
32 l'agonie de marie-axtoinette
Russie? Il n'y a pas une seule famille en Prusse qui n'ait à se venger de la politique barbare de Vienne, de Versailles et de Pétersbourg. »
Il était impossible de jeter à la face de la reine, à la face du roi de France, de plus impudents mensonges et de plus monumentales sottises ; mais l'Assemblée ne se contenta point de les interrompre par de fréquents et vifs applaudissements, elle ordonna encore de les imprimer et de les envoyer aux quatre-vingt-trois départements et aux armées.
Dans la même séance fut désigné le lieu de détention des captifs : on décréta d'abord que ce serait le Luxembourg, puis l'hôtel du ministre de la Justice; mais le procureur vint signifier la volonté de la Commune : « Le Temple peut servir de demeure au roi et à sa famille. Il sera gardé par vingt hommes que fourniront chacune des quarante-huit sections. Si vous confiez à la nation le roi, sa femme et leur sœur, ils y seront conduits demain avec tout le respect dû au malheur. On leur interceptera toute correspondance, car ils n'ont que des traîtres pour amis. Les rues qu'ils traverseront seront bordées de tous ces soldats de la révolution, qui les feront rougir d'avoir cru qu'il y avait parmi eux des esclaves prêts à soutenir le despotisme; et leur plus grand supplice sera d'entendre crier : Vive la nation ! Vive la liberté ! Le Temple est isolé et environné de hautes murailles ; ce local est le seul dans lequel la municipalité puisse répondre de la personne du roi. » La Législative, aussitôt, se soumet, « rapporte le décret qu'elle vient de rendre, laisse à la Commune de Paris le soin de fixer la demeure du roi et lui en confie la garde. » Peu après, clic décrète aussi que « tous les officiers seront nommés par les soldats », et que les opérations politiques de la Commune ne seront plus surveillées
par le département, « car plus la machine est simple, observe Thuriot, plus les effets en sont heureux. » Enfin, des pétitionnaires demandent « que le prince royal soit séparé de sa famille » : il fallait en faire « un Français ».
Lorsque la reine entendit parler du Temple, elle frémit, « porta la main sur ses yeux, » et dit tout bas à Mme de Tourzel : « Vous verrez qu'ils nous mettront dans la tour, dont ils feront pour nous une véritable prison. J'ai toujours eu une telle horreur pour cette tour, que j'ai prié mille fois M. le comte d'Artois de la faire abattre, et c'était sûrement un pressentiment de ce que nous aurons à y souffrir. Vous verrez si je me trompe î »
Elle se prépara, le 13 août, à cette souffrance, car on ne l'obligea plus à regagner la loge infernale. On lui interdit d'amener avec elle Mme Aughié comme seconde femme de chambre. Elle obtint, par contre, du maire Pétion que Pauline de Tourzel ne quitterait point sa mère ; quant au fils de la duchesse, Louis XVI dut lui dire : « Allez- vous-cn, je vous en prie ; plus nous approchons de l'heure de notre départ, plus la fureur du peuple augmentera, et vous courez le risque d'être une victime. » Comme M. de Tourzel s'y refusait : « Je vous l'ordonne, et c'est peut-être le dernier ordre que vous recevrez de moi. » Le jeune homme alla se déguiser, se mêla aux bandits qui entouraient la voiture royale, et vit les portes du Temple se refermer sur Leurs Majestés.
Madame Elisabeth entraîna Pauline dans un étroit réduit et lui confia la nécessité de faire disparaître, avant de partir, une lettre importante : « Il n'y avait ni feu ni lumière. Nous déchirâmes cette lettre de huit pages, raconte la jeune fille; nous essayâmes d'en broyer quelques morceaux dans nos doigts et
sous nos pieds; mais ce travail était long; elle craignait que son absence ne donnât des soupçons. J'en mis des morceaux dans ma bouche et je les avalai. Cette bonne Madame Elisabeth voulut en l'aire autant, mais son cœur se souleva. Je m'emparai de ce qui en restait, je l'avalai encore, et bientôt il n'en resta plus vestige. »
La translation eut lieu à 6 heures du soir. Dans une grande voiture de cour, prirent place la famille royale, la princesse de Lambalie, Madame et Pauline de Tourzel, le municipal Colonges, le procureur Manuel et le maire Pétion.
Au sortir des Feuillants, les fédérés et la populace hurlaient selon la consigne . Vitre la Nation ! Vive la Liberté ! En outre, « les injures les plus sales et les plus grossières ne cessèrent pas un instant pendant toute la route. Pour plaire à cette multitude effrénée, Manuel commença par faire arrêter la voiture du roi à la place Vendôme et de manière qu'elle se trouvât comme foulée par les pieds du cheval de la statue de Louis XIV, qui avait été renversée depuis deux jours. Puis, apostrophant Sa Majesté avec la dernière insolence : « Voilà, dit-il, sire, comment le peuple traite ses rois !
— Plaise à Dieu, lui répondit ce prince avec calme et dignité, que sa fureur ne s'exerce que sur des objets inanimés1! »
Rappelons ici que dès le 10 août, dans la grande salle de l'Hôtel de ville, on avait abattu les bustes de Bailly, de La Fayette, de Ncckcr, de Louis XVI, de « tous ces charlatans de patriotisme, note le procès-verbal, dont la présence blcss< ta des
bons citoyens ». Les membres de la section Henri-IV vinrent déclarer que « les vertus de Henri IV7 les avaient arrêtés quelque temps ; mais on s'est sou-
1 Duchesse de Tourzjl.
l/AGOXIE DE MARIE- ANTOINETTE 35
venu qu'il n'était pas roi constitutionnel. On n'a vu que le despote, et soudain la statue est tombée ».
On commença à promener le marteau sur tous les monuments publics et on pilla les églises : comme < on peut trouver de grandes ressources pour la défense de la patrie dans la foule de tous les simulacres qui ne doivent leur existence qu'à la fourberie des prêtres et à la bonhomie du peuple, tous les crucifix, lutrins, anges, diables, séraphins, chérubins de bronze, seront employés à faire des canons ; les grilles des églises serviront à faire des piques ». Nous avons raconté autre part l'histoire de ces fantastiques et très officielles folies.
Le cheminement du carrosse dura deux heures et demie. Sur les boulevards, on le faisait arrêter de temps en temps, et des « yeux étineelants de fureur » obligeaient Manuel et Pétion à passer la tête à la portière pour prévenir de suprêmes attentats.
Lorsqu'on arriva au Temple, « tout était illuminé, jusqu'aux créneaux des murailles et des jardins * : » c'était grande fête pour le peuple ! Dans le grand salon du palais (celui que nous représente au Louvre l'élégant tableau d'Olivier : la Princesse de Conli au Temple), attendaient les dictateurs de la Commune qui, « le chapeau sur la tête et avec le costume le plus sale et le plus dégoûtant, traitèrent le roi avec une insolence et une familiarité révoltantes. Un d'entre eux, couché sur un sofa, lui tint les propos les plus étranges sur le bonheur de l'égalité :
« Quelle est votre profession ? lui dit le roi.
— Savetier, » répondit-il.
Était-ce le futur geôlier du dauphin 2?
1 Duchesse de Tourzcl.
2 Simon était devenu membre de la Commune dans la nuit du 9 au 10.
36 L'AGONrE DE MARIE-ANTOINETTE
On servit un grand souper, auquel les captifs touchèrent à peine, « pour la forme. » Le dauphin s'endormit en mangeant sa soupe : Mme de Tourzel le mit sur ses genoux, puis, vers 11 heures, courut après un municipal, qui, par une longue galerie voûtée, à la lueur des torches, emportait rapidement l'enfant vers la petite tour.
La reine, angoissée, ne put aller l'y rejoindre qu'à 1 heure du matin. Des sentinelles veillaient à chaque étage : c'étaient, raconte Turgis, des Marseillais, qui ne cessèrent de chanter, en voyant passer Marie-Antoinette et durant toute la nuit :
Madame monte à sa tour, Ne sait quand descendra...
« Ne vous l'avais- je pas bien dit? » soupira, en entrant, la reine à Mme de Tourzel.
Madame Elisabeth dut passer la nuit, avec Pauline de Tourzel et Mme Navarre, dans une cuisine d'une affreuse saleté et donnant sur un corps de garde.
Les commissaires de la Commune allèrent cependant avertir l'Assemblée « qu'ils avaient procure à Louis XVI et à sa famille tous les égards dûs au malheur et surtout à un roi, et qu'ils avaient, de concert avec lui, donné tous les ordres nécessaires pour qu'il soit convenablement et commodément logé ».
L'hypocrisie de ce verbalisme était la dernière marque de condescendance que les geôliers de la famille royale devaient lui fournir.
Louis XVI resta jusqu'au 80 septembre, Marie- Antoinette, ses enfants et Mmc Elisabeth jusqu'au 26 octobre, dans la petite tour. Il fallait laisser au « patriote Palloy », le démolisseur de la Bastille, le
temps d'aménager la grosse tour, Bastille populaire à l'usage du roi, et de l'isoler de toute habitation par un vaste clos.
A proximité du palais où le prince de Conti avait invité à ses « petits soupers » les personnages les plus représentatifs du siècle de la « philosophie », de Rousseau à Mme de Staël ; où le comte d'Artois lui-même avait mené joyeuse vie, agonisaient maintenant les princes promis à l'échafaud.
Au loin retentissait la Carmagnole, chant de victoire des sans-culottes :
Madame Veto avait promis De faire égorger tout Paris...
Mais son coup a manqué Grâce à nos canonniers.
Dansons la Carmagnole , Vive le son! vive le son! Dansons la Carmagnole , Vive le son du canon!
Va, Louis gros paour, Du temple dans la tour...
Les Suisses avaient tous promis Qu'ils feraient feu sur nos amis.
Mais comme ils ont sauté!
Comme ils ont tous dansé!
Dansons la Carmagnole...
La reine jouissait du moins, avec les dames de compagnie qu'on lui avait laissées, des consolations de l'amitié. Or, au soir du 19 août, la duchesse de Tourzel s'endormait, lorsque Mme de Saint-Brice pénètre dans sa chambre et lui annonce qu'on se saisit de la princesse de Lamballe : « L'instant d'après, raconte la duchesse de Tourzel, nous vîmes arriver dans ma chambre un municipal qui nous dit de nous habiller promptement, qu'il avait reçu l'ordre de nous conduire à la Commune pour
y subir un interrogatoire, après lequel nous serions ramenées au Temple. Le même ordre fut intimé à Pauline, dans la chambre de Madame Elisabeth. Nous nous rendîmes chez la reine, entre les mains de laquelle je remis ce cher petit prince (le dauphin), dont on porta le lit dans sa chambre sans qu'il se fût réveillé. Elle me dit tout bas : « Si nous ne « sommes pas assez heureuses pour nous revoir, « soignez bien Mme de Lamballe ; dans toutes les « occasions, prenez la parole, et évitez-lui autant « que possible d'avoir à répondre à des questions « captieuses et embarrassantes. » Nous traversâmes les souterrains à la lueur des flambeaux. Un municipal était dans chaque voiture, qui était escortée par des gendarmes et entourée de flambeaux. Rien ne ressemblait plus à une pompe funèbre. » A l'Hôtel de ville, vers 3 heures du matin, on fit appeler la princesse de Lamballe. Je fus injuriée en passant par des femmes, espèces de furies, qui ne quittaient pas ce triste lieu. J'étais très fatiguée ; je crus pouvoir m'asseoir sur un banc cjui était derrière moi. Un grand nombre de voix s'écrièrent : « Elle doit rester debout devant son souverain ! » Lorsque Manuel vînt parler de nous envoyer à la Force, plusieurs voix s'écrièrent qu'il n'y avait plus de place ; mais Manuel, qui l'avait décidé, répliqua d'un ton goguenard qu'il y en avait toujours pour les dames chez un peuple aussi galant que les Français. »
Elles furent en effet enfermées à la Force, où d'ordin interriait les femmes de mauvaise vie.
Il y avait alors (hue; cette prison deux >uze
prisonnières. Mmc de Sàint-Brioe en sortit le 2 septembre : elle était près d'accoucher. Le lendemain, le corps et la têtede la princesse de Lamballe étaient traînés vers le Temple. Les porte-tète approchaient, et Ton réclamait Marie-Antoinette. « Deux
commissaires, — rapporte Daujon, le Vandale jacobin qui représentait alors au Temple la Commune de Paris, — sont à l'instant envoyés devant pour reconnaître leurs dispositions et fraterniser avec eux, si les circonstances le commandaient. La foule était déjà prodigieuse : nous faisons ouvrir les deux battants de la grande porte, afin que les personnes qui étaient en dehors prissent des sentiments de douée ur en voyant nos intentions pacifiques. Une partie de la garde nationale, rangée en haie, sans armes l, les confirma dans cette opinion. Deux individus traînaient par les jambes un corps nu, sans tête, le dos contre terre et le ventre ouvert jusqu'à la poitrine. Au bout d'une pique était une tête qui souvent touchait mon visage par les mouvements du porteur en gesticulant. A ma gauche, un autre, plus horrible, tenait d'une main les entrailles de la victime appliquées sur son sein, et de l'autre un grand couteau. Par derrière eux, un grand charbonnier tenait suspendu à une pique, au-dessus de mon front, un lambeau de chanvre trempé de sang et de fange. » Daujon dit qu « 'il était digne d'un grand peuple de frapper sur l'échafaud un roi coupable de trahison », et que six délégués seulement seraient « admis à faire le tour du jardin, les commissaires à leur tête ». Des ouvriers se joignirent à eux, et, 0 quelques voix ayant demandé que Marie-Antoinette se mît à la croisée, d'autres dirent qu'il fallait monter si elle ne se montrait pas et lui faire baiser la tête. Les termes les plus obscènes et les plus dégoûtants furent vomis avec des hurlements affreux. Je pris le parti de les haranguer encore. Je loue leur courage, lents exploits, feu fais des héros. Je leur dis que les dépouilles qu'ils portaient étaient la propriété de tous. De quel droit,
1 Comme les invalides de la Bastille, le li juillet 1780.
ajoutai-je, prétendez-vous seuls jouir de votre conquête? N' appartient-elle pas à tout Paris? La nuit bientôt s'avance. Hâtez-vous donc de quitter cette enceinte, trop resserrée pour votre gloire. C'est au Palais-Royal, c'est au jardin des Tuileries, où tant de fois a été foulée aux pieds la souveraineté du peuple, que vous devez planter ce trophée, comme un monument éternel de la victoire que vous venez de remporter. Ils sortent et nous remplissent de sang et de vin par les plus horribles embrassades. Cependant l'Assemblée législative envoie les six commissaires que nous lui avons demandés. Ils nous témoignent, au nom du corps législatif, leur satisfaction de la conduite que nous avons tenue. »
Les cinq commissaires ! alors de service au Temple avaient écrit à l'Assemblée que « la résistance serait impolitique, dangereuse, injuste peut-être ». L'un d'eux prit soin de dire à la reine : a On veut vous cacher la tête de la Lamballe qu'on vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se venge des tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le peuple monte ici. » Elle tomba évanouie : « C'est le seul moment, observe Madame Royale, où sa fermeté l'ait abandonnée. »
Quel crime avait commis la princesse de Lamballe? Sommée de jurer dévouement à la liberté, à V égalité, haine au roi, à la reine, à la royauté :
« Je prêterai le premier serment, répondit-elle; je ne puis prêter le second, il n'est pas dans mon cœur.
— Si vous ne jurez pas, vous êtes morte, » lui souffle-t-on.
Elle se dirige, en silence, vers le guichet, où un coup de sabre lui ensanglante la tête ; elle fait encore quelques pas, et les piques l'achèvent. Cette femme
1 Daujon , Lemaire, Chevalier, Ilutan, Henissarl.
l'agonie de marie-antoïnettt; 41
timide était morte « simplement, non comme une héroïne qui fait parade de son intrépidité, mais comme un agneau qui se laisse égorger sans se plaindre ' ».
Telles étaient les victimes; tels les bourreaux auxquels l'Assemblée législative avait livré la reine de France.
SOURCES
G. Lenôtre, la Captivité et la mort de Marie - Antoinette (Paris. Perrin, 1912). — Relations de Dufour et de Daujon. — Moniteur, Procès-verbaux de la Législative. — G. Bracsch, la Commune du 10 août 1792 (Paris, Hachette, 1911). — Comtesse d'Arjuzon, Récits de trois jeunes Prisonnières (Paris, Emile Paul , 1910). — Pli. Sagnac, la Chute de la Royauté (Paris, Hachette, 1909). — Gustave Gautherot, le Vandalisme jacobin (Paris, Beauchesne, 1914). — Vicomte de Rciset, Journal de J/me Étoffe. — Ouvrage cité de la duchesse deTourzel.
1 Vicomte de Reiset.