LES CAMPAGNES DE PRESSE ET DE CLUBS
Sommaire. — L'indignation do Mirabeau : « horribles desseins. » — On traque la « louve autrichienne ». — Les invectives de Vprgniaud. — Carra et Brissot. — La tactique du club des Jacobins. — Marat et le « comité autrichien ». — Marie -Antoinette est chargée de tous les crimes. — L' « utilisation » du 10 août par les « frères et amis ». — Le Compte rendu nu peuple souverain. — Dans les égouls démagogiques: Têtes à prix. — La calomnie organisée. — Le secrétaire de la reine. — Jugez-la! — Les « fédérés » restent à Paris. — Manuel et Brutus. — Les angoisses de Marie- Antoinette. — Les sections sont mises en mouvement. — Un discours de Bourbotte : « Ce grand acte de justice est réclamé de tous les points de la République. » — Les ihsulteurs de la Commune. — A la Convention, « on cache les statues des dieux. » — Après le supplice du roi. — Robespierre veut « donner une nouvelle force à l'esprit public ». — On retient les assassins.
En 1700, quand les pires agitateurs de la tourbe révolutionnaire, en particulier Hébert et Marat, avaient voulu ressusciter l'affaire du Collier : lorsque les « patriotes » de leur comité de surveillance avaient réimprimé ci mis en vente l'obscène pamphlet intitulé Vie de Jeanne de Sainl-Rèmy de Valois, un gentilhomme qui s'était rendu l'esclave du présent, qui déjà ne pouvait plus commander à l'avenir, mais dont les passions n'avaient étouffé
ni le génie ni même le cœur, Mirabeau, frémit d'indignation et rédigea pour la cour la note secrète où l'infernale conspiration est nettement dévoilée :
« Ce ne serait plus, obscrva-t-il, pour amuser simplement la malignité publique que la revision du procès de Mme de La Motte serait provoquée. Dans ce projet, la reine, dont ils connaissent le caractère, la justesse d'esprit et la fermeté, serait k premier objet de leur attaque comme la première et la plus forte barrière du trône, et comme la sentinelle qui veille le plus près à la sûreté du monarque. Mais le grand art des ambitieux serait de cacher leur but. Us voudraient paraître être entraînés par les événements et non les diriger. Après avoir fait du procès de la dame de La Motte un poison destructeur pour la reine, après avoir changé les calomnies les plus absurdes en preuves légales capables de tromper le roi, ils feraient naître tour à tour les questions du divorce, de la régence, du mariage des rois, de l'éducation de l'héritier du trône. Au milieu de toutes ces discussions, de tous ces combats, il leur serait facile d'environner le roi de terreurs, de lui rendre le poids de la couronne toujours plus insupportable, enfin de le réduire à une si vaine autorité, qu'il abdiquât lui-même. Les horribles desseins que je ne peins ici qu'à regret n'excèdent certainement pas les bornes de la perversité humaine. »
Mirabeau, si bien placé pour connaître ces trames, ne se trompait que sur un point : il ne reculait pas assez pour 1rs ennemis do Marie-Antoinette « les bornes de la perversité humaine » ; et lorsqu'il s'écriait : « J'arracherai cette reine infortunée à ses bourreaux ou j'y périrai, » il ne citait sans doute pas que le « poison destructeur » était un moyen d'abaisser sa tête jusqu'au-dessous du couperet récemment inventé par le docteur Guillotin.
« La palme de la scélératesse appartient de droit aux jacobins, a écrit Joseph de Maistre ; mais la postérité, d'une commune voix, décernera aux Constituants celle de la folie. » Cette folie n'allait pourtant pas sans scélératesse. Alors que les voix d'en bas réclamaient, à défaut de l'assassinat manqué le 6 octobre 1780, une mise en accusation dont nul ne pouvait ignorer les suites, il se trouva un garde des sceaux, Duport-Dutertre, pour l'approuver :
« Quoi ! demanda Montmorin, vous, ministre du roi, vous consentiriez à une pareille infamie !
— Mais s'il n'y a pas d'autre moyen ! » répondit froidement ce ministre de la « Justice ».
Et la femme qu'on traquait ainsi dans les conseils du gouvernement, comme dans les conciliabules de l'émeute, était celle qui avait répondu aux enquêteurs judiciaires des journées d'octobre : a Je ne serai jamais le dénonciateur de mes sujets. J'ai tout vu, tout su, tout oublié. <>
Ses ennemis, eux, n'oubliaient rien de ce qui pouvait grossir autour d'elle le flot grondant de l'impopularité : « Une partie du public, écrivait alors à Mirabeau le comte de La Marck, avait fini par s'en laisser imposer à cet égard et croyait bêtement aux calomnies atroces répandues contre cette infortunée princesse. » Elle le savait, mais elle tenait tête à l'ouragan; et de même que plus tard elle se refusera aux dévouements héroïques qui s'efforceront de l'arracher, seule, à la tour du Temple, de même, en 1790, clic éconduit la duchesse de Luynes, chargée, de la part de certains « constitutionnels », de lui proposer l'exil. Elle répondit « que jamais elle n'abandonnerait le roi et ses enfants; que si elle se croyait seule en butte à la haine publique, elle ferait à l'instant même le sacrifice de sa vie ; mais qu'on en voulait au trône.
et qu'en abandonnant le roi, elle ferait seulement un acte de lâcheté, puisqu'elle n'y voyait que le seul avantage de sauver ses propres jours J ».
On abattra donc sur place V « Autrichienne » ; et Prudhoinnic, dans les Révolutions de Paris-, en vint à tracer ces lignes qui donneront le ton d'une presse à laquelle le régime de la Terreur n'a cependant pas encore inoculé toute sa rage :
« Antoinette, nous ne te demandons pas des vertus civiques ; tu n'es pas née pour en avoir ! Mais seulement abstiens-toi de nuire, et enveloppetoi dans ton manteau de pourpre. Tant que l'hyène des montagnes reste dans son repaire, on ne va point à elle ; mais du moment qu'elle descend dans la plaine pour l'ensanglanter, la couronne civique attend le héros de l'humanité qui, au péril de ses jours, aura délivré son pays de cette bête féroce. »
La chasse est ouverte ! Et que les « héros » patriotes ne se gênent pas pour foncer sur les lambeaux de pourpre; car, selon les expressions de l'impétueux Vergniaud, — qui pourtant flétrira bientôt pour son propre compte « la lâcheté et la perfidie, tactique ordinaire des calomniateurs », — au fond des Tuileries, « l'on combine les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage. L'épouvante et la terreur, poursuit son éloquence de forcené, sont souvent sortis, dans les temps antiques, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui avec la loi ; qu'elles y pénètrent dans tous les cœurs ; que tous ceux qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi, qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction tous les coupables, et qu'?7 n'y aura pas une seule tête convaincue d'être criminelle qui puisse échapper au glaive ! »
M>'- Gampan.
4G l'agonie de marie-antoixette
On ne pouvait désigner plus clairement au fer
des assassins, ministres de la « loi » révolutionnaire, la reine qui alors pleurait la mort de son frère l'empereur Léopold. Mais ses larmes mêmes prouvaient sa complicité avec l'étranger, et le vénal Carra, dans ses Annales patriotiques, annonçait que le Comité autrichien préparait une Saint -Barthélémy de patriotes et la reddition de nos places fortes ! Le 20 mai 1792, Louis XVI se plaignit au président de la Législative de ces meurtrières calomnies et pria le garde des sceaux de poursuivre les coupables devant les tribunaux pour que « toute cette affaire fût parfaitement éclaircie ». Royale naïveté, et qui permit à Brissot, l'une des vipères les plus venimeuses de la Gironde, de rééditer en pleine Assemblée les dénonciations de son compère Carra ! Bientôt fut dissoute la garde constitutionnelle du roi, dernier rempart de la monarchie aux abois, et, le 20 juin, la « bête féroce » fut forcée dans sa « tanière ». Si elle échappa encore, comme au G octobre, à la meute lancée sur son « manteau de pourpre », ce ne fut pas la faute des belluaires !
Les jacobins l'avaient à l'œil et épiaient ses moindres démarches. Dans le Paris de 1792, Marie- Antoinette comptait certes encore de nombreux amis. Lorsque, le 20 février, elle était allée, avec ses enfants, au Théâtre -Italien, où Ton jouait les Événements imprévus de Grétry, la grande et royaliste actrice Dugazon s'inclina vers elle en chantant le vers du duo du valet et de la femme de chambre :
Ali! comme j'aime ma maîtresse!
Aussitôt les jacobins du parterre de hurler : Pas de maître ! pas de maîtresse ! Vive la liberté ! Les loges ripostèrent : Vive le roi ! Vive la reine ! et
l'agonie de marie-antoixette 47
tandis que Marie- Antoinette conservait son calme majestueux, ses fidèles administrèrent aux jacobins une correction méritée et leur apprirent ce que c'était que la « liberté » en faisant voler dans la salle touffes de cheveux noirs. La Dugazon dut répéter quatre fois le duo d'amour, et le vers :
Il faut la rendre heureuse!
fut accueilli par d'enthousiastes bravos.
Mais le club sut exploiter l'incident : « Je demande i.i parole, » dit un de ses membres à la séance du 20 février, séance présidée par Basire, celui-là même qui obtint la dissolution de la garde constitutionnelle, « la femme du roi a été aujourd'hui aux Italiens : on l'a beaucoup applaudie. Plusieurs citoyens marquèrent leur mécontentement de ces applaudissements hors de saison. Alors on s'est écrié : II y a ici des jacobins, il faut les pendre; et l'on a beaucoup applaudi. »
Les Événements imprévus furent la dernière pièce de théâtre à laquelle assista la « femme du roi ».
Au même club, le 3 juin, Delacroix avait indiqué i la cause de nos maux et les moyens d'y remédier » : il fallait ôter « le commandement des armées à tous les généraux suspects », et d'abord « isoler l'Autrichienne ». Le même jour, Y Ami du Peuple, la feuille incendiaire que Marat intitulait « journal politique et impartial », lançait un article où il expliquait comment « la patrie » était « prête à périr ». Le comité autrichien, disait-il, « est le sujet de toutes les conversations de la capitale ; mais il faut être bien bouché pour ne pas sentir que c'est le conciliabule même des Tuileries où assistent tous les chefs des suppôts du despotisme, tous les meneurs des contre-révolutionnaires, tous les ministres, et que préside l'Autrichienne, réputée l'âme de tous
les complots. C'est d'elle qu'il tire son nom, plus encore que de ses relations avec le cabinet de Vienne. »
Qu'y aurait-il eu à faire en face de pareilles manœuvres? lie Gouvernement aurait pu répondre : Oui, nous voulons défendre la monarchie, l'ordre public ; c'est à nous de sauver ainsi la patrie, et pour cela la première mesure à prendre est d'interner dans une forteresse Marat et ses pareils. Mais il n'y avait plus de gouvernement : depuis le 14 juillet, les « Amis du peuple » exerçaient une souveraine dictature, et l'opinion régnante était informée par ce fou furieux, qui osait donner pour maxime à ses pamphlets : Vitam impendere vero, consacrer sa vie à la vérité ! C'est ainsi que devenaient irrépressibles d'épouvantables émeutes comme celle du 20 juin 1792.
Lorsque celle du 10 août eut « isolé » la reine dans le donjon du Temple, fut sonné un véritable hallali.
Procédé fantastique, dont le succès prouve à lui seul tout ce qu'il y avait de sottise dans la cervelle jacobine ! on chargea Marie-Antoinette des crimes qu'avaient perpétrés les assaillants des Tuileries ; elle seule fut censée s'être « baignée » dans le sang répandu par les assassins de ses défenseurs, des défenseurs de la légalité constitutionnelle, sous les yeux de l'Assemblée et à l'Hôtel de ville ; et comme il fallait que ce fût le peuple français tout entier qui parût la condamner, on suscita des « adresses » comme celle des citoyens de Sézanne, envoyée le 15 août 1792 à la Législative : « Marie- Antoinette et Louis XVI, n'en doutez pas, affirmaient ces gens-là, sont les auteurs immédiats » des « horreurs commises au 10 août » ; « c'est sur leurs têtes coupables que le glaive de la loi doit tomber. Nous demandons que vous interrom-
picz promptement toute communication entre Louis XV I et sa femme : c'est le seul moyen de rompre la chaîne des conspirations. Ne laissez que des patriotes connus pour les garder. Ces quarantehuit sections des citoyens si zélés pour la chose publique, à qui rien ne coûte pour défendre la liberté, s'empresseront de vous les offrir. » Les geôliers du Temple suivront à la lettre ces prescriptions. A Fontainebleau, les sans-culottes n'étaient pas moins clairvoyants. Le 22 août, Méchin rendit compte au club des Jacobins de la manière dont le décret de suspension du roi avait été accueilli dans cette ville : « Jusqu'à cette époque, avoua-t-il, et l'aveu est significatif, les royalistes dont cette ville abonde avaient étouffé tout esprit de patriotisme ; les armoiries y subsistaient encore ; mais, à la nouvelle du décret, les patriotes se sont présentés à la municipalité pour la prévenir qu'ils allaient effacer le signe d'idolâtrie élevé dans leur commune à Marie- Antoinette. Ils ont ôté toutes les devises adulatrices qui couvraient cette pyramide (commémorant le mariage des souverains), et, à la place de l'effigie du traître Louis XVI, ils ont mis le tableau de la Déclaration des droits. Les sections sont assemblées maintenant pour casser la municipalité aristocrate. » On touche ici du doigt l'utilité et l'utilisation par les affidés du coup de force du 10 août : les hommes d'ordre qui remplissent une ville ne sont plus rien, puisqu'une poignée de factieux les a décrétés d' « aristocratie » et d' « idolâtrie » ; et la dictature de ces forcenés, qui à Fontainebleau ira jusqu'à couvrir de ruines Je château que dix rois ont rempli de chefs-d'œuvre, cette dictature est la base même du nouveau « gouvernement ». Le 24 novembre 1792, le ministre de l'Intérieur lui-même écrivit à ses « frères et amis » de la Société des Amis de la liberté et de V égalité de Fon-
tainebleau qu'il mettait à leur disposition une salle de la « maison nationale, dite l'hôtel de la Chancellerie ». L'un de mes vœux les plus chers, affirmaitil, est « de seconder autant qu'il est en moi les services importants que les sociétés populaires sont dans le cas de rendre à la patrie. Il sera beau, comme vous l'observez, de voir une société d'hommes libres assemblés dans un lieu où des esclaves amoncelés venaient bassement mendier un sourire, un regard de l'orgueil et de la vanité. » Après une semblable investiture, que n'étaient pas autorisés à faire les « hommes libres » contre la reine des « esclaves »?
Le 17 août, au nom de la Commune insurrectionnelle, l'officier municipal Vincent Ollivault vint réclamer de la Législative l'organisation du « tribunal d'exception » : « Ce soir, à minuit, s'écria-t-il, le tocsin sonnera, la générale battra, le peuple tout entier se lèvera encore une fois. » Pour éviter ce nouveau soulèvement, que fallait-il faire? « Je demande, s'écria l'orateur, que le château des Tuileries soit le temple d'où la justice prononce ses décrets dus à la vengeance du peuple souverain. Je demande que Louis XVI et Marie-Antoinette, si avides de sang, puissent s'en rassasier à leur aise en voyant couler celui de leurs infâmes complices. » C'étaient les prochains massacres imposés à l'Assemblée ! Pour les rendre plus inévitables, fut alors placardée sur les murs de Paris une affiche périodique, intitulée Compte rendu au peuple souverain, dont le numéro du 28 août renfermait ces lignes : « Il faut que le peuple sache combien l'infâme cour des Tuileries voulait sa servitude et sa ruine, sa dévastation et son sang. 11 faut que le peuple juge lui-même le grand procès des conspirateurs du 10 août... Nous serons son rapporteur... Les papiers trouvés au château des Tuileries, chez les écrivains
de Louis et d'Antoinette, tel sera le développement que nous offrirons successivement à nos concitoyens. »
A ces attaques u politiques » s'accouplaient, dans les égouts démagogiques, les immondes accusations depuis longtemps élaborées en plus haut lieu. Un pamphlet, par exemple, courait les rues qui s'intitulait : Têtes à prix, suivies de la liste de toutes les personnes avec lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche. Avec la tête de Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, mauvaise fille, mauvaise épouse, mauvaise mère, mauvaise reine, on réclamait celles de trente-deux personnes, dont seize femmes, c'est-à-dire de «toutes les tr... de Paris, parmi lesquelles les plus remarquables sont Souck et Raucoux, fouettées, marquées et bannies de Hambourg pour vols et escroqueries ». Au nombre des « compagnes de débauches » de l'Autrichienne, on citait aussi Guibert, fille d'un comédien, et, dénouement imprévu de l'affaire du Collier, Mme de La Motte- Valois ! « Par ordre exprès de Y « assemblée des Feuillants », le folliculaire rendait ce « décret o : i Voulant à tel prix que ce soit consommer la destruction totale de ces animaux carnassiers et venimeux, nous avons cru qu'il était nécessaire d'intéresser le courage et l'adresse par une récompense généreuse proportionnée à la bête morte qui sera présentée ou amenée aux principaux officiers de nos municipalités, dans un état où nous n'en aurons plus rien à craindre... »
Quelques mois après, paraîtra « au Palais de la Révolution », la Vie privée, libertine et scandaleuse de Marie- Antoinette d'Autriche, ci-devant reine des Français, depuis son arrivée en France jusqu'à sa détention au Temple. Écoutons comment les trois volumes de cette ordure étaient annoncés par Dubroca dans sa Feuille de correspondance du libraire :
« Nous avertissons par avance les pères de famille de ne pas laisser cet ouvrage dans les mains de leurs enfants. Les gravures libres dont il est accompagné, le style non moins libre dont il est écrit, pourrait produire en eux des ravages dont ils se repentiraient, et nous sommes au moment où des mœurs sévères doivent présider à l'éducation de notre jeunesse. Il ne faut donc mettre cet ouvrage que dans les mains des hommes faits ; encore doiton les prévenir que ce n'est pas la vérité tout entière qu'ils liront, mais bien de fortes présomptions sur la plupart des faits racontés. Au surplus, le mal que la calomnie pourrait répandre sur une famille aussi perverse est si peu de chose en comparaison de celui qu'elle a voulu faire, que quand il arriverait que les traits les plus faux de cette histoire seraient crus à la lettre, ce ne serait encore qu'une juste peine que subiraient des êtres malveillants auxquels une nation généreuse voulait assurer le plus beau sort de l'univers, et qui, pour prix d'un semblable bienfait, tramèrent le complot le plus affreux dont l'histoire nous ait transmis le détail. »
Parfois, l'impudicité hypocrite des folliculaires prenait moins de précautions encore, et certaine Vie de Marie- Antoinette, femme du dernier tyran des Français, annonçait tout simplement qu'elle reproduisait des « lettres trouvées dans un petit porte feuille vert, renfermé dans un compartiment secret du bureau de la reine » !
Les « décrets » de la société des Jacobins étaient moins expéditifs que ceux de 1* « assemblée des Feuillants »; mais étaient-ils moins féroces? Le tout-puissant club ne publiait point les lettres « trouvées » dans le secrétaire de la reine; mais ce qu'il en extrayait servait-il moins ses desseins?
Après la prise des Tuileries, comme la prisonnière
était encore redoutable aux « vainqueurs du 10 août », il fallait accroître leur force, et sait-on comment? En utilisant ses dépouilles, en puisant dans les trésors qu'elle avait laissés aux Tuileries. Le 24 août 1792, Manuel présenta donc cet « iritéant » projet : « Désarmer tout ec qu'il y a de gens suspects, de mauvais citoyens dans Paris, et donner leurs armes aux fédérés ; il faudrait inviter les sections à faire cette opération, et, si elle ne suffit pas pour donner des armes à tous, il faut employer en achat d'armes les vingt-quatre mille livres trouvées dans le secrétaire de Marie-Antoinette. » Un autre orateur, Dupcrret, donnait ce renseignement : « Nous avons fait cet hiver une collecte pour acheter des armes à ceux des volontaires qui étaient aux frontières et qui n'avaient pas d'armes ; l'emploi de ces fonds n'ayant pas été fait, je demande qu'ils soient appliqués à l'achat de fusils que nous distribuerons à nos frères d'armes les fédérés. » Cette proposition fut « arrêtée à l'unanimité », car c'était à Paris, et non aux frontières, qu'étaient les pires ennemis de la « patrie » jacobine...
Se servir des dernières économies de la reine pour mieux frapper ses amis déjà voués aux prochains massacres, ce n'était pas suffisant. Il convenait encore de la frapper elle-même, et c'est ici que nous lui voyons faire, sous la ruée des haines, le premier pas vers la guillotine. Le 27 août 1792. à la tribune du célèbre club, en effet, « un fédéré du Tarn » — admirons cet anonymat ! — « invite toutes les ions à se présenter à l'Assemblée nationale, non comme pétitionnaires, car le souverain ne fait pas de pétition, mais pour lui déclarer que leur ntc est que le décret d'accusation soit porté contre Louis XVI et sa femme, et qu'ils soient jugés suivant la rigueur des lois avant que la Convention nationale soit réunie ; car la Convention
o4 1/ AGONIE DE MARIE-ANTOINETTE
nationale doit faire le procès de la royauté seule, et les tribunaux doivent juger les coupables. » Les « décrets » des pamphlétaires faisaient vite leur chemin ! Et l'on sait quelles sentences rendaient dès lors contre les « coupables » les tribunaux de la justice du peuple.
L'invitation du « fédéré » fut d'ailleurs fort bien accueillie : « J'appuie avec force cette motion, dit Terrasson... Il est du devoir de tout bon citoyen de demander à grands cris le jugement de Louis XVI et de Marie-Antoinette, l'espérance des conspirateurs. Réunissons-nous donc ; que toutes les sections de Paris, que toutes les sections de l'empire, que tous les patriotes réunis en société sur toute la surface de la France s'écrient tous ensemble et disent aux législateurs : Jugez Louis XVI! jugez Marie- Antoinette! c'est la volonté du peuple souverain! »
A ce moment, on apporta dans la salle un buste de Brutus qui fut accueilli par d'universels applaudissements, et Manuel fit un discours sur ce buste : « C'est ici, s'écria-t-il, que s'est proposée la chute des rois, la chute de Louis le Dernier. Jurons de purger la terre de la royauté ».
Après Manuel, un autre membre « demande que l'on instruise le procès de la reine jusqu'à ce que la Convention nationale soit en mesure de faire celui du roi » ; puis le « fédéré du Tarn » prononce des paroles qu'il importe de reproduire, car elles ('('peignent à merveille le « patriotisme » jacobin : « Ce matin, dans l'Assemblée générale des fédérés, i n est venu nous débiter avec beaucoup d'emphase que Longwy étail pris; qu'il fallait, en conséquence, nous organiser et partir après-demain. Cependant, Messieurs, c'est à Paris que nous avons deux dépôts extrêmement importants à garder : l'Assemblée nationale et le prisonnier du Temple... Je demande que les fédères, fidèles au saluent qu'ils ont fait de
défendre à Paris la cause de la liberté, n'écoutent pas un mouvement de faux patriotisme pour quitter ce poste et voler aux frontières, car c'est ici, et non aux frontières, qu'est la racine du mal. Le roi, la reine et sa famille sont en état d'arrestation. On a dit qu'aussitôt que l'ennemi mettrait le pied sur le territoire français, leurs têtes répondraient de l'invasion.'Que cette promesse s'accomplisse!... »
A la -uite de celte séance, on écrivit à toutes les sociétés affiliées : l'énorme machine jacobine était ainsi mise en branle pour broyer un roi et une reine.
L'écrasement immédiat eût été certes moins cruel que l'année de supplices qui s'écoula encore, de douleurs en douleurs, avant la chute du couperet ; et si Marie-Antoinette n'eût pensé à son mari, qu'elle voulait assister jusqu'à l'heure suprême, à ses enfants qui, plus que jamais, réclamaient sa vigilance, sans doute eût-elle envié le sort de son amie, la princesse de Lamballe. La vision qu'eut la reine, le 3 septembre, de son corps mutilé, de sa tête plantée au bout d'une pique et balancée sous la fenêtre de la tour, ne resta-t-clle pas présente à ses yeux comme une perpétuelle menace, comme la réalité peut-être prochaine !
Heureusement qu'elle ne dut point connaître tous les cris de mort lancés contre elle avec une inlassable ténacité.
o Que toutes les sections de Paris, avait recommandé Terrasson, que toutes les sections de l'empire, que tous les patriotes réunis en société sur toute la surface de la France s'écrient tous ensemble et disent aux législateurs : Jugez Louis XVI ! jugez M ai ic- Antoinette ! » Le concert s'accentuait de plus en plus.
Le 7 octobre, la section des Gravilliers demanda
à la Convention, « au nom du salut public et de la République, au nom de la liberté et de tout le peuple, le jugement prompt et sévère de Louis le traître et d'Antoinette sa complice. » « Les députés de la Convention nationale, répondit le président, n'ont rien à craindre et ne craignent rien du peuple de Paris... La Convention nationale entendra toujours avec plaisir le langage de la liberté... Elle prendra votre pétition en considération et vous permet d'assister à la séance. » On applaudit, et l'Assemblée ordonna l'impression de cette réponse, qui fut publiée avec le discours des sectionnaires.
Le 16 octobre, un an jour pour jour avant l'exécution, Bourbotte, — qui ne voulait point qu'on se laissât effrayer « par un fantôme d'inviolabilité », traita « d'empoisonneurs de l'esprit public » les libellistes opposés à ses vues et requit leur arrestation, — l'impudent Bourbotte se fit à la Convention l'interprète du publiciste jacobin : « Vous ave/ entendu, prononça- t-il, le vœu des citoyens d'Auxerrc, qui vous ordonne le jugement de Louis XVI et sa famille... Il faut frapper la tête d'un homme dès longtemps proscrit par l'opinion publique. Ce grand acte de justice est réclamé de tous les points de la République. S'il y a parmi les membres de la Convention quelques-uns qui pensent que les prisonniers du Temple ne doivent pas être punis de la mort, qu'ils montent à cette tribune ! Quant à moi, je demande contre eux la sentence de mort. »
Naturellement, l'opinion publique invoquée n'existait pas, sinon chez les a frères et amis ». Mais telle était « Ja volonté du peuple souverain » dont avait parlé Terrasson, et la Convention n'avait qu'à s'y soumettre. De fait, aucun législateur ne protesta contre les paroles de Bourbotte, et l'on répondit, au nom de la commission des Vingt-
Quatre, qu'on s'occuperait bientôt de L'affaire; le « modéré » Barbaroux lui-même se déclara pressé d'en voir ouvrir la discussion.
D'ailleurs, la commune avait l'œil ouvert. Le 26 octobre. le bonnetier Charbonnier 1 osait, devant le conseil général, articuler au sujet de la reine et de Madame Elisabeth des accusations dont il faut, à cause de leur ignominie môme, reproduire le texte : « Elles lui apprennent (au dauphin) les traies plus sanguinaires. Elles sont si voluptueuses, qu'il n'y a pas de filles dans la rue Saint- Jean-Saint-Denis qui puissent leur être comparées. » Le Courrier français rapporte que des « murmures » improuvèrent de telles expressions ; mais, si l'on veut savoir ce que valait cette improbation, il suffit de lire la scène du lendemain. Le médecin Leclcrc vint renseigner le conseil sur la santé de la princesse royale : « La fille de Louis XVI, dit-il, a une dartre sur la joue. Elle a une jolie figure, et il serait dommage que cette dartre lui restât, car c'est un chefd'œuvre de la nature. » Le président interrompit ilôt le médecin : « La peau du serpent est aussi un chef-d'œuvre de la nature ; le conseil vous invite ntinucr sans digression, » sans digression attendante ! Le même jour, 27 octobre, Merlin (de Thionville) reparla de l'affaire à la Convention, et cette fois il s'agit nommément de Marie-Antoinette. Ruhl, — ce pasteur protestant qui devait briser à Reims la Sainte Ampoule, — venait d'affirmer que, dans le adis perdu de Milton, ses collègues «trouveraient de for! sons » pour condamner Louis XVI.
lin (de Thionville) monta à la tribune : « Je demande que le ministre de la Justice soit tenu
1 Simon -Toussaint Charbonnier, officier municipal de !a section des Tuileries.
de déclarer si, conformément aux lois, il a dénoncé au jury d'accusation du tribunal criminel de Paris la ci-devant reine. » Plusieurs membres, honteux sans doute de tant de lâcheté, réclamèrent l'ordre du jour. « Si vous passez à l'ordre du jour, reprit Merlin, vous encouragerez tous les criminels qui n'ont d'autre différence avec la ci-devant reine que d'être moins coupables qu'elle. » La Convention ajourna la question jusqu'après le rapport du comité de législation.
Le 7 novembre 1792, ce rapport fut présenté à la Convention, et Mailhe prononça, au nom du comité, des paroles dont la turpitude s'étalait sans le moindre voile : « Nous n'avons rien à dire de Marie- Antoinette ; elle n'est point dans le décret qui commande le rapport ; elle ne devait ni ne pouvait y être ; d'où lui serait venu le droit de faire confondre sa cause avec celle de Louis XVI? La tête des femmes qui portaient le nom de reine de France a-t-ellc jamais été inviolable ou plus sacrée que celle de la foule des rebelles ou des conspirateurs? Quand vous vous occuperez d'elle, vous examinerez s'il y a lieu de la décréter d'accusation, et ce n'est que devant les tribunaux ordinaires que votre décret pourra être renvoyé. » Devant les tribunaux « ordinaires »? Ce sera devant l'abattoir révolutionnaire ! Mailhe invitait la Convention à invoquer pour cela l'histoire de la France ; il osait renouveler le geste de Ponce Pilate, et il osait proclamer que la tête de la reine de France n'avait jamais été plus inviolable ni plus sacrée!
Il allait plus loin encore, aussi loin qu'ira Hébert, puisqu'il insinuait à l'avance la nécessité de frapper un enfant de huit ans, coupable seulement d'être un (ils de France : z Nous n'avons pas non plus parlé de Louis -Charles, ajoutait-il ; cet enfanl n'est pas encore coupable ; il n'a pas eu le temps de partager
iniquités des Bourbons ; vous aurez cependant à balancer ses destinées avec V intérêt de la République ; vous aurez à prononcer sur cette grande opinion échappée du cœur de Montesquieu (du cœur de Montesquieu, dont Mailhe, écho du Père Duchesnc, dénaturait d'ailleurs Y Esprit) : Il y a, dans les Etats où Ton fait le plus de cas de la liberté, des lois qui la violent contre un seul,... et j'avoue que l'usage des peuples les plus libres qui aient jamais existé sur la terre me fait croire qu'il y a des cas où il faut mettre un voile sur la liberté, comme Ton cache les statues des dieux. » — « L'intérêt de la République » « balança », en effet, les destinées de Louis XVII et voila « la statue des dieux ». Le défroqué Chabot trouvait, dit-on, que l'affaire du dauphin devait s'arranger avec l'apothicaire : elle s'arrangea avec le sadique Chaumette, et le plus
ce des tourments de Marie -Antoinette fut à coup sûr d'entrevoir, à travers les fentes des cloisons de la plate-forme où elle guettait des heures entières, son fils coiffé du bonnet rouge, vêtu de la carmagnole, hurlant la Marseillaise et laissant déjà deviner à sa mère, glacée d'horreur, les signes d'une dégradation pire que la mort.
Tout cela, ne l'oublions pas, fut à. l'avance
accepté, au moins tacitement, par la Convention,
. novembre 1792. Mais comment s'en étonner,
lorsqu'un Grégoire, — le plus « courageux » pourtant
évêques constitutionnels, — ne craignait pas de lancer cette apostrophe devant l'Europe et devant l'Histoire : « Les rois sont dans l'ordre moral ce que
monstres sont dans l'ordre physique. Les cours
t l'atelier des crimes et la tanière des tyrans, ire des rois est le martyrologe des nations! » L plus sage, dès lors, n'était-il pas d'étouffer ces « monstres » au berceau?
Comme pour justifier tant de barbarie, Basire,
— l'un des « pourris » de la Terreur, aussi pourri que Chabot, — Basire attribua à la reine et à ses amis les massacres de Septembre : « Je suis certain, déclara t-il,... que les aristocrates, frappés d'aveuglement en 'ce désordre extrême, se détruisirent réciproquement au milieu des misérables forcenés que leurs criminels projets avaient attirés à Paris ; et c'est ici le lieu d'observer que le massacre des prisonniers d'Orléans fut fait en grande partie par des hommes attachés au service de la reine... Cela donne à tout homme judicieux le secret de brigandages et d'événements malheureux faussement attribues aux Parisiens, qui les supportaient avec courage... »
Cela donne aussi la mesure de l'impudence sansculotte : elle ne connut aucune limite.
SOURCES
Fr. Funck-Brentano, la Mort de la reine (Paris, Hachette*
J902) — Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck. — Gustave Gautherot, l'Assemblée Constituante, 'Paris, Beauchesne, 1011), ch. v: Marie- Antoinette} son rôle politique sons la Constituante. - Id., le 1 andalismë jacobin. — M** Campan. — Prud'homme, Révolutions de Paris n° 131. — Moniteur, 3, 7 et 16 octobre, 8 novembre, 6 décembre 1792, 3 et 19 janvier, 14 juillet, 21 septembre !793, __ a. Aulard, la Société des Jacobins (Paris, Jouaust, 1892, t. III , IV). — Marat, l'Ami du Peuple, n° 663. — Maurice' Tourneux, Procès -verbaux de la commune de Parts (Société de l'Histoire de la Révolution française, 1894). — Archives nationales, F, XIII, 002 (Lettre de Roland . pâ j je cité. - Tètes à prix... 2« édition*
pariSi I792. — Le Patriote français, n° 1137. - Le Courrier français, n«« des 28 et 31 octobre. - Archives parlement taires, l. CIII. — Montesquieu, Esprit des Lois, 1. XXII. ch. xi*. — G. Bord, Autour du Temple, t. 11. -- Adresse di r. citoyen » Créquy-Montmorency, Archives nationales, C 251 no 517. - Comité de surveillance du département de ; rait du registre des délibérations, Archives nationales
R1P 81*, fol. 1<