‹ L'Agonie de Marie-AntoinetteChapitre 5 sur 15 · MA ME ANTOINETTE ET LE « PERE DUCHESSE · texte numérisé non relu

MA ME ANTOINETTE ET LE « PERE DUCHESSE

Sommaire. — Hébert dénonce les « projets terribles » des aristocrates « contre notre reine » et contre le dauphin, « enfant chéri de toute la nation. » — L'ami du bon roi. — Les ■ reportages » aux Tuileries. — A l'Opéra. — Propos d'ivrogne.

— En 1792. — La Jacqueline. — « Bonbons » de nouvel an.

— Le « miel de Narbonne ». — Les « conspirations ». — « Caresses de chat. » -*- Marie-Antoinette chez le Père Duchesne, les « cent gifles de la mégère ». — La « fête de la Liberté » : Hébert « à califourchon sur son toit ». — « Comme les pintes sautaient ! » — Complicités ministérielles : Mme Roland et son mari. — Appel aux « lurons ». — La « patrie en danger » : exterminons la « canaille royaliste ». — La prise du « château de Coblentz ». — Hébert « gardien du Temple pour surveiller la ménagère royale ». — Un bain de sang. — Le « jour de fête » approche. — « Œuvre infiniment gauloise » et « plume bien française ».

Voyons comment Hébert, ayant escaladé les « premières loges » de la démagogie, cribla de ses coups l'auguste prisonnière et distilla pour elle, feuille par feuille, le philtre mortel de ses calomnies.

Malgré l'impossibilité de citer tout ce qu'il faudrait, — car le Père Duchesne est trop immonde, — essayons de faire sonder la bassesse de l'un des plus « hauts » personnages de la Terreur.

Si le Père Duchesne, à ses débuts, était « constitu-

tionnel », c'était d'un « constitutionnalisme » dont on va de suite apprécier les délicatesses.

Prévoyant, dès 1791, tout le parti qu'il en tirerait pendant deux années, il poussa, l'un des premiers, le cri d'alarme à la nouvelle des projets de fuite de Marie-Antoinette et du dauphin. La reine ne voulait pas fuir, en tous cas, sans Louis XVI ; mais l'exactitude d'information était le dernier souci de Hébert.

Son numéro 36 est intitulé : « Les bons avis du Père Duchesne à la femme du roi, et sa grande colère contre les j...-f... qui lui conseillent de partir et d'enlever le dauphin. »

Il dévoile « les projets terribles » des « aristocrates » qui « conspirent contre notre reine », — car c'est lui qui défend les intérêts de Marie- Antoinette ! — et il invente une histoire ridicule, mais à retenir, puisqu'elle semble la base première des légendes qui font encore aujourd'hui couler de tumultueux flots d'enere. « On élève, raconte Hébert, un b... de petit enfant bien joli, bien joufflu et très ressemblant au dauphin, pour le substituer à sa place. » Et plus loin : « Vous voulez, à ce qu'on nous dit, enlever le petit dauphin, enfant chéri de toute la nation, et nous laisser un enfant à sa place ; » mais nous serons « en droit de dire que c'est un petit bâtard que vous avez emmené avec vous », et « soyez sûre que nous vengerons les larmes que vous ferez verser à votre mari en vous éloignant de lui avec tant d'inhumanité ».

Le futur complice de Chaumctte voulant sauver le dauphin de 1' « inhumanité » de sa mère, l'imposture est d'autant plus forte qu'on lit sur le même placard : La femme du roi « se retirerait dans les Pays-Bas, et on la déclarerait régente du royaume et notre bon roi incapable de régner » ; « de Condé serait lieutenant -général...; mais, d'un coup du

tuyau de poêle, je lui ferai voler sa tête dans le bassin des Tuileries... Il n'y a pas un de mes amis du faubourg Saint-Antoine qui ne soit f... pour se jeter à la nage, la rapporter avec ses dents, et nous la présenter au bout d'une pique patriote. »

Les massacreurs de septembre n'inventeront pas mieux.

Ennemi de la reine, Hébert se posait donc pour l'ami du « bon roi », c'est-à-dire qu'il en prétendait faire le mannequin de ses sinistres fantaisies. On comprend dès lors pourquoi il voulait le soustraire à l'énergique influence de la reine et submerger celle-ci sous le flot de l'impopularité : « Si je pouvais, f... M entrer au château des Tuileries, écrivaitil, et pénétrer jusque dans le cabinet autrichien, comme je m'en donnerais! comme j'habillerais les b... d'aristocrates qui font tourner la tête à notre bon roi et qui ..., sont d'intelligence avec sa femme! comme je lui parlerais à elle-même ! Ah ! ..., elle se souviendrait longtemps des conseils que je lui donnerais, et, si elle ne les suivait pas, ce serait f... d'elle, car elle ne peut se plaindre de nous. » Le bon apôtre ne désire en effet que son bien et celui de la France : « Vous cherchez, ..., ajoutait-il, à nous plonger dans un abîme de malheurs dont vous ne sortirez jamais. Si vous connaissiez la vérité, ..., vous chercheriez à regagner l'estime et le respect d'un peuple qui est naturellement bon et qui a toujours été affligé de trouver des défauts dans ses maîtres... Vous n'ignorez pas que nous le chérissons (votre mari) et que, quand bien même vous le déclareriez incapable de régner, il n'en serait pas moins notre roi... N'est-ce pas aux peuples à juger les rois? » Ici, des menaces autorisées par les menées presque officielles qui

1 Nous supprimerons désormais, autant que possible, les f... dont Hébert saupoudre son récit, et qui rendraient la lecture par trop insupportable.

firent bondir d'indignation le comte de Mirabeau : « Qui vous dit que l'Assemblée nationale ne décrétera pas le divorce et que nous ne donnerons pas à notre brave homme de roi une brave compagne qui pensera comme lui, qui se réjouira d'être la reine d'un peuple libre? Mille bombes, comme je me divertirai à une pareille noce ! Ce serait une jolie fête nationale. »

Si le débonnaire Louis XVI avait conservé des illusions sur ce que Hébert appelait, — avec raison d'ailleurs, étant donné le sens du mot à cette époque, — « le plus pur patriotisme », il eût été fixé ! Mais Hébert fit encore mine de vouloir le circonvenir, et, lorsqu'il tomba malade, le Père Duchesne exhala sa « grande douleur » et « sa grande colère contre les aristocrates qui empoisonnaient ses jours ». « Mon roi, s'écriait-il, mon bon roi est malade. Français, pleurez avec moi. » Pourtant ces larmes de crocodile furent la dernière marque du « loyalisme » d'Hébert, et peu après il intitulait son torchon : « Le Père Duchesne, régent du royaume pendant l'imbécillité de Gilles Capet, ci-devant roi de France. » « Qu'allons-nous faire de ce gros c..., écrivait-il, se demandent tous nos badauds en parlant de Gilles Capet? »

Les « badauds » allaient, trois fois la semaine, avoir la réponse du bateleur qui gouvernait déjà le sans-culottisme.

Il imagina le métier que nous appelons aujourd'hui « reportage », et trouva fort spirituel de raconter les entrevues qu'il aurait eues aux Tuileries même avec les souverains. Cela lui permit de leur attribuer ses propres et très sales pensées, et de leur administrer, à chaque « affaire » nouvelle, ses excellents conseils.

Le numéro 71 s'intitule : « Entretien b... intéres-

sant du Père Duchesne avec la femme du roi au sujet de la constitution. La grand colère contre les j...-f... qui l'engagent à f... la France sans dessus dessous. » Il s'agissait de cette Constitution civile du clergé qui fut la charte principale de la guerre civile, et que Louis XVI refusait de signer, ainsi que le lui prescrivait sa conscience, et ainsi que la loi elle-même lui en laissait le droit. Hébert trouva la reine à la sortie du bain, « étendue tout de son long sur un sopha, » et elle est censée demander à ce satyre « ce qu'on pense d'elle ». « Quelle nation, répond-il, a jamais témoigné plus d'amitié à ses rois? C'est malgré nous, ..., que nous en sommes venus aux extrémités. » Puis il exprime l'idée, qu'un historien a repris de nos jours sous une forme non moins paradoxale, en affirmant que Louis XVI était devenu plus roi que jamais 1 : la Révolution « est encore plus favorable au roi qu'au peuple, puisqu'elle le délivre de tous les faquins et de tous les perfides qui empoisonnent sa vie. On vous a laissé le pouvoir de faire tout le bien que vous voudrez, et on a voulu vous empêcher de faire le mal... Songez que vous avez un fils ; si vous voulez son bonheur, faites donc celui du peuple ».

A cette époque, — septembre 1791, — Marie- Antoinette « songeait » bien qu'elle avait un fils et que le « peuple » avait l'œil sur lui ! Le 7 août, elle avait écrit à l'ambassadeur Mercy : « On désire que nous allions soit à Rambouillet, soit à Fontainebleau ; mais, d'un côté, par qui et comment seronsnous gardés? Et, de l'autre, jamais ce peuple ne laissera sortir mon fils. On l'a accoutumé à le regarder comme son bien, et nous ne pouvons pas le

1 Louis XVI « ne comprit pas qu'avec le système nouveau et le droit populaire il pouvait être un roi tout aussi puissant, tout aussi glorieux, tout aussi roi qu'avec le système ancien... L'ancien régime l'annihilait ». (A. Aulard.)

laisser seul ! Nous n'avons ni force ni moyens... Il faut du temps et un peu de sagesse, et je crois qu'on pourra préparer à nos enfants un avenir plus heureux. » C'est pour sauver au moins cet avenir qu'elle crut inévitable l'acceptation du monument de folie qu'était la Constitution votée par la Législative. Mais que d'angoisses dans cet expédient inespéré ! Marie-Antoinette se sentait captive d'une bande de « scélérats » aux aguets, et elle signait de ses larmes cette lettre à Mercy du 12 septembre : « ... Il faut plus de courage à supporter cet état que si on se trouvait au milieu d'un combat... Mon Dieu ! est-il possible que, née avec du caractère et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois destinée à passer mes jours dans un tel siècle et avec de tels hommes ! Mais ne croyez pas pour cela que mon courage m'abandonne. Non pour moi, mais pour mon enfant, je me soutiendrai et je remplirai jusqu'au bout ma longue et pénible carrière. Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu ! »

Le 14 septembre, Louis XVI jura fidélité à la nouvelle Constitution : tandis qu'il parlait, l'Assemblée resta assise. Cet outrage officiel fut compensé par les vivats populaires ; mais, au milieu même des réjouissances publiques, tandis que le carrosse royal parcourait les rues illuminées, un individu se suspendit aux portières et, opposant le cri de Vive la nation ! à ceux de Vive le roi ! fit retentir à gorge déployée le glas de la monarchie '.

Hébert l'avait-il inspiré? Sous ce titre perfide : « Tête-à-tête du Père Duchesne avec la reine dans lequel elle lui a dévoilé ses plus secrètes pensées et sa satisfaction de toutes les marques de respect et d'attachement que tous les Français donnent maintenant au roi et à sa famille, » il raconta qu'il

1 Mme Canipan.

avait assisté, le 20 septembre, à cette soirée d'Opéra où les monarques déchus avaient été couverts d'acclamations ; il aurait voulu que « tous les cris de Vive le roi » fussent « précédés de celui de Vive la nation ! » « J'étais niché dans un coin de parterre, rapporte cet oiseau de mauvais augure, en face de la loge où le roi était placé... (Louis XVI) était d'une joie de b... Sa femme était sérieuse et elle ne riait que d'une joue. Cela me donna envie de la voir de plus près et de tâcher de découvrir ce qu'elle avait dans l'âme, si l'on peut lire dans celle d'une femme et surtout d'une femme renarée * comme celle-là... Avant la fin du spectacle, je m'en vais me planter comme un piquet au coin de sa loge pour l'en voir sortir. Elle me vit d'assez près pour me faire signe et pour me dire en riant de venir le soir même lui parler. »

Voilà donc Hébert de nouveau aux Tuileries, où Marie-Antoinette l'introduit dans « un petit cabinet » et lui demande « ce que tout citoyen pense sur son compte ». « On se souvient, répond le drôle, que vous avez accumulé autour de Paris les bombes, les mortiers, les grils, contre ce pauvre Tiers. » — Allusion aux calomnies abracadabrantes qui attribuèrent à la reine les émeutes dirigées contre elle. — « On n'a pas oublié, continue Hébert, l'orgie des gardes du corps, » — et Fouquier-Thinville s'en souviendra encore ! — « Malgré cela,..., vous pouvez compter sur nous. Il n'est pas un seul Français qui ne soit prêt à verser tout son sang plutôt que de souffrir qu'il vous soit fait une égratignure. » Est-ce assez chevaleresque? Mais attendons la suite : « Nous vous comblerons de bienfaits; mais, ..., vous ne nous saurez pas mauvais gré d'être sur nos gardes. » Et comme Marie-Antoinette promet

1 Rusée comme un renard.

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de « se conformer » aux « dispositions du peuple » afin de « mériter l'estime et l'amour de cette nation généreuse qui ne cherche qu'à aimer et à pardonner », « souvenez-vous, conclut le Père Duchesne, que le peuple français est extrême en tout, dans l'amitié comme dans la haine. Necker a été votre idole, il est devenu l'horreur de la nation, et s'il n'eût pas f... le camp, la lanterne... Vivez en honnête femme. »

La reine était fixée sur ce que devait penser d'elle « tout citoyen », et sur 1' « amour » que lui réservait la « nation » ! La gravure de l'époque qui donnait son portrait au milieu d'une lanterne était le parfait symbole de sa situation. Et toute cette grimaçante sarabande était menée par une brute de cabaret borgne qui, dans un placard suivant, où il donnait (( sa démission de la place de ministre des Affaires étrangères » et se disputait avec « la femme du roi », qu'il avait voulu « empêcher de se mêler des affaires de l'État », imprimait des drôleries de ce goût : « D'abord, je dis au roi : Avant toutes choses, envoyez-nous chercher la goutte, puis nous travaillerons. Aussitôt dit, aussitôt fait ; on nous apporte du bordeaux, du Champagne, du muscat. Ah ! ah ! m'écriai- je, voilà tout ce qui me plaît du métier ! »

Nous arrivons en 1792, l'année où éclatera, devant la France terrorisée et devant la raison enténébrée, toute la malfaisance des « grands principes » ; l'année où le pur sang français, répandu à flots, fera « déborder de joie » la boîte à ordures qui servait de cœur au père Duchesne, et où les sombres murailles du Temple remplaceront, pour Marie- Antoinette, la prison dorée des Tuileries.

Hébert venait de convoler en justes noces avec l'une de ces nonnes qu'il avait si souvent recommandé de fouetter publiquement : il est vrai que

Françoise Goupil, seule des vingt-quatre religieuses de son couvent qui eût défroqué, était une habituée de la Société frai cru cl le des deux sexes, et que ce fut par civisme, sinon par amour, qu'elle devint la mère Duchcsne. Elle était si laide, que Prudhomme la traitait de a grande araignée»; mais elle apportait à son mari treize cents livres de rentes, dont six cents servies par le vicomte Le Veneur, de Carrouges, et sept cents par l'État, sur la caisse des biens nationaux, Françoise étant « sécularisée ».

Grand déporteur de prêtres et pendeur de ministres, revendiquant fièrement, les titres de « commandant général des piques » et d' « ami de l'Humanité », honoré de la confiance de la Législative, qui lui a réservé une place dans ses tribunes, fort de l'appui du club des Jacobins qui, le 5 mars, déléguera trois membres ! pour l'assister en police correctionnelle, Hébert, ce pilier de cabaret, est maintenant l'un des principaux piliers de la Révolution.

Le 1er janvier, cette « puissance » va rendre visite « à l'Assemblée nationale, au roi; à la reine ». A celleci, il donne ses étrennes : « Venez, madame la mijorce, pour faire la paix ensemble, voilà des bonbons de ma façon... » Il étale les qualités qu'il voudrait lui communiquer : « Elles sont composées d'une grande dose d'humanité, de beaucoup de vertu, de sagesse, de modestie, de probité, de droiture, de raison, de sensibilité, d'amour du peuple. »

Quelques jours après, il a soin de montrer à quel point ces « bonbons » ont manqué leur effet : « Oui, badauds imbéciles, fait-il dire au peuple par la reine, badauds que je hais comme la gale, badauds qui m'avez forcé de vivre en honnête femme au milieu de vous... et dont je voudrais voir tomber la dernière tête ! » Narbonne, le ministre de la Guerre,

1 Collot-d'Herbois, Polveret père et Real. G

fera cerner l'armée française par « mes Autrichiens », et nous resterons « maîtres du champ de bataille après avoir perdu cinquante à soixante mille hommes ». Calembour destiné à ancrer ces horribles desseins dans les cervelles, Hébert appelait cela attraper le peuple « avec le miel de Narbonne ». Louis XVI lui-même voulait « rétablir la noblesse » et « faire passer le goût du pain à tous les patriotes ». Ainsi sont amorcés et justifiés à l'avance les prochains massacres ; c'est pour ne pas être tués par eux que les « patriotes », tous menacés, tueront ces chiens d' « aristocrates » !

Dans le numéro suivant, Hébert use d'un autre procédé d'affolement, celui qui a si bien réussi lors des émeutes d'octobre 1789 ; il consiste à attribuer au couple royal la disette de vivres inhérente à une révolution qui bouleverse la société tout entière. Le Père Duchesne dénonce donc « les coups de chien que M. et Mme Veto préparent à la nation », « la conspiration des ministres, des marchands de sucre et des accapareurs contre l'Assemblée nationale. » Les biens des émigrés pourraient sans doute remédier à la famine; mais le roi refuse de sanctionner le décret de confiscation, et Mme Veto « veut envoyer ce décret à l'épicier d'André pour envelopper son poivre ».

Heureusement que le père Duchesne est là pour veiller au grain ! Mais, comble de perfidie, voilà qu'il apprend que Marie-Antoinette « lui a offert une pension sur la liste civile pour endormir le peuple et le tromper »! Il a revu en effet, dans son boudoir, celle qu'il appellera maintenant la « daronne » (c'est-à-dire la maltresse de maison, la patronne). Elle l'a envoyé chercher par un laquai- : en route, il a « étouffé quelques enfants de chœur », c'est-à-dire qu'il est entré avec le laquais dans un cabaret pour y vider « une demi-douzaine de bou-

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teilles à quinze ». Ainsi garni, Hébert arrive au chfiteau. Le petit Veto (le dauphin) court au-devant de lui : « Je recommande à mon fils, observe la veine, d'être populaire. — Caresses de chat, riposte k père Duchesne : preuve de cela, votre iille. Voyez somme elle regarde tout le monde du haut de sa grandeur. » Décidément, toute la famille était bonne pouf la lanterne, et si, plus tard, Madame Royale finit par échapper aux bourreaux de son père, de sa mère, de son petit frère et de sa tante, ce ne fut pas de la l'an le d'Hébert ! Marie-Antoinette lui propose d'acheter son concours : « Apprenez, répondil en employant le langage de la crapule, apprenez que toutes les p... couronnées » ne me feront jamais manquer à mon devoir.

Cependant « Mme Veto » consentit à « mettre les pouces », et, « pour faire sa paix » avec le père Duchesne, elle se rendit en personne chez lui : « J'avais quitté mes fourneaux, racontc-t-il, et j'étais bien tranquille au coin de mon feu en pompant ma goutte avec ma femme et fumant ma pipe. » On frappe.

Ma Jacqueline, » — sans doute surnommée ainsi par piété envers Jean- Jacques, — dit à Mme Veto : « Vous ne craignez pas que je vous f... cent gifles « pour vous apprendre à vivre? »

« — S'il ne nous reste que des yeux pour pleurer, grogne le père Duchesne, c'est vous qui en êtes cause.

« — Père Duchesne, répond la reine, mon repentir est sincère. Il n'est pas un homme en France dont je désire davantage obtenir l'estime et l'amitié. »

Hébert pose alors les conditions de cette si haute estime et de cette si précieuse amitié :

« Il faudra, s'il se peut, vivre en honnête femme, comme ma Jacqueline, par exemple, au lieu de tromper votre mari. Élevez vos enfants dans le respect qu'ils doivent au peuple ; dites-leur que,

sans les bienfaits de la nation, ils ne seraient que des sans-culottes. Faites-leur courber les genoux devant la Constitution sans laquelle ils ne seraient que de misérables avortons ; formés dans ces bons principes, on pourra peut-être leur pardonner un jour d'être nés de vous. F... -moi le camp, j'ai envie de dormir. »

Ces ordures, remarquons-le, étaient produites six ou huit mois avant le triomphe de la commune insurrectionnelle, à une époque où Louis XVI avait encore le titre de « roi des Français », et le dauphin de « prince royal » ; sous des ministres modérés, comme de Lessart, Bertrand de Molleviïle, l'historien si clairvoyant de la reine ; Duport, naguère son conseiller avec Barnave ; sous les yeux du maire Bailly, membre de l'Académie française. En mars 1792, Hébert fut bien poursuivi devant le juge de paix Buob ; mais, grâce à ses protecteurs officiels, il fut acquitté et proclama triomphalement « le grand jugement par lequel il était reconnu », malgré les ordres de Mme Veto, « comme un brave b... villipendé par le juge Brid'oison. » Dès lors, quelle différence établir entre l'époque de la Législative et celle de la Convention? L'une laissa se préparer publiquement ce que l'autre laissa exécuter : les « cent gifles » que donne la mégère Jacqueline à Marie-Antoinette, les « bons principes » que le pitre démagogue entend inculquer au dauphin, c'est le programme que suivront, en 1793, les geôliers municipaux et les sadiques souilleurs contre lesquels la reine en appellera à toutes les mères.

Président du club des Cordelicrs, avant-garde de la République, soutenu par les jacobins et souteneur de Marat, Hébert eut, en avril 1792, une excellente occasion de se placer aux « premières loges » : la fête des Suisses de Châteauvieux.

A la suite des révoltes militaires de Nancy (avril 1790), quarante soldats assassins avaient été condamnés aux galères pour trahison. Les gracier, c'était porter le dernier coup à la discipline de l'armée. Mais tel était précisément le but des meneurs, qui, après une campagne dans les sociétés populaires, forcèrent la Législative à libérer les forçats. Les clubs les firent alors venir à Paris et organisèrent en l'honneur de ces « martyrs » la fête de la Liberté. Elle eut lieu le 15 avril sous la direction du cabotin Collot-d'Herbois. Les « Élèves de la Patrie », les citoyens du faubourg Saint- Antoine entourant « un modèle de la Bastille », les autorités constituées escortant un gigantesque Livre de la Constitution, effigie d'une galère, bustes de Franklin, de Diderot, de Jean-Jacques et de Voltaire, char de la Liberté où la Liberté, la Raison et la Philosophie terrassaient les hideuses figures du Despotisme, de l'Aristocratie, de la Féodalité et du Fanatisme : ce fut un véritable carnaval démagogique dont André Chénier, dans ses ïambes, osa flageller les héros « voleurs et assassins ».

Le père Duchesne, raconte le Courrier des quatre-vingt-trois départements, « à califourchon sur son toit, la bouteille d'une main et le verre de l'autre, buvait à la santé des différents groupes ; mais il a cassé bouteille et verre quand il a vu les deux sarcophages ( portant les noms des victimes de Bouille) et les crêpes lugubres qui les couvraient. »

Le peuple, à ce geste, reconnut son ami, son chef, et désormais Hébert ajouta sa griffe à ses pamphlets.

Grâce à lui, le peuple fut aussi averti que son triomphe était pour Marie-Antoinette une sombre défaite : « Je crois l'apercevoir à travers de sa jalousie, avait-il raconté, comme le jour de la fête de Voltaire ; c'est alors qu'elle rugira, comme un tygre enchaîné, de ne pouvoir s'abreuver de notre

sang. En vain mon fidcl Blondinet (La Fayette), d'accord avec son cousin Bouille, aura manigancé le massacre de Nancy ; en vain m'anra-t-il promis de faire expier snr la roue tons ces Suisses rebelles à mes volontés et qui refusèrent de massacrer le peuple de Paris, le peuple que j'abhorre. O bienheureuse Médicis ! que ne suis-jc né dans ton siècle!... Pour la faire c... de dépit, s'il est possible, ajoutait Hébert, il faut nous surpasser dans cette journée (du 15 avril). Bonnets de laine de toutes couleurs qui composez l'armée des piques, réunissez -vous pour célébrer dignement ce beau jour. Dans l'ancien régime, quand il naissait un petit louveteau, c'était un remue-ménage de h... dans Paris ; ce n'étaient que fontaines de vinaigre, que cervelas de cheval ; la famille Veto, qui faisait alors son jouet du peuple, quoiqu'il fût son maître, son souverain, l'humiliait autant qu'elle pouvait. C'est à nous maintenant à faire danser les rois. îl faut que la nation entière donne à ces martyrs de la Révolution les marques de son estime et de sa reconnaissance ; car, si ces braves soldats, ainsi que les gardes - françaises, n'avaient refusé de faire feu sur le peuple, Paris aurait été saccagé, et Mme Veto marcherait sur sa cendre et se croirait au comble du bonheur en s"éc riant : Ici fut Paris ; là était le faubourg Saint- Antoine, n

Il est superflu d'observer que jamais les Suisses de Château vieux n'avaient reeu Tordre de tirer sur le petiple parisien ; mais tout ne devenait-il pas vérité en passant par les fourneaux de ce fumiste populaire, oui se répandait, d'autre pari, en enthousiastes éloges sur les vérins de l'Incorruptible Bohespierre?

La fêté de lu Libcrlé lui Inspira, au surplus, bien

d'auhvs fantaisies: Puisque* Mmc Veto avait voulu

b&igneï dans Je sang des sans-culottes, ceux-ci

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n'avaient plus à se gêner, et il leur donnait à tous la « grande consigne » d' « éguiscr leurs piques » pour « f... le tour » aux « animaux féroces de la Ménaie qu'on nomme Cour ». « Pour moi, disait-il aux soldats de Châtcauvieux, jusqu'au moment du triomphe, je ne quitte pas plus le cabaret que ma pique. Il faut (pie Mme Veto c... de dépit pour compléter notre joie. » Puis il exposa « sa grande ribotte avec tous les braves sans-culottes ; son déguisement eU Médecin pour aller rendre visite à Mme Veto, qui se mourait d'Une indigestion pour avoir trop mangé de fromage ». « Jamais le peuple n'a été plus grand, plus respectable. Comme les pintes sautaient ! » C'était déjà le règne du mastroquet, et ce nouveau souverain tenait, avec le père Duchesne, ses « respectables » assises à 1' « assommoir ».

Insistons sur ce point capital : si Hébert manifestait tant d'impudence, c'est qu'il se savait au gouvernement même des alliés sans scrupules. ])-, mars à juin 1792, Louis XVI avait dû accepter un ministère girondin où Roland, Clavière et Servran complotaient ouvertement contre lui. Mme Roland, maîtresse du portefeuille de son mari, fait même, dans certaines de ses lettres, figure de mère Duchesne. Elle avait écrit, dès le 2G juillet 1789 : l'Assemblée nationale ne fait pas le procès de deux têtes illustres ou que de généreux Décius ne abattent, vous êtes tous f... » Elle avait aussi, le 1er juillet 1791, signé ces ignobles lignes : « Le roi est tombé au dernier degré de l'avilissement, personne n'a plus d'autre dénomination que cille de Louis le Faux ou de gros c... » Et c'est cette femme-là, c'est cette Egérie girondine et sansculotte qui est surtout connue pour son cri sur lYehafaud : « O liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »

Le 10 juin 1792, Roland, au nom de ses collègues, somma le roi de signer les décrets condamnant à la déportation les prêtres insermentés, et le condamnant lui-même à subir la permanente menace d'un « camp sous Paris » de vingt mille jacobins. Roland déclarait que si Louis XVI s'y refusait, il susciterait contre lui « l'implacable défiance d'un peuple con triste, qui ne verrait plus dans son roi que l'ami et le complice des conspirateurs ».

On sait comment Roland, redevenu ministre, ministre des massacres, servira, en septembre, cette « implacable méfiance ».

En attendant, Hébert utilisait de son mieux de si hautes complicités.

Dénoncé d, le 4 juin, à la Législative comme membre de la « faction d'Orléans » et naturellement innocenté, il en profita pour redoubler de violence contre « Mme Veto », qu'il fallait « envoyer à Orléans avec tous les traîtres ». « Si une fois, opinait-il, nous pouvons abattre la tête de cette bête fauve, alors la Constitution marchera toute seule. » « Que la peste l'étouffé ! » Au reste, « tous les lurons des départements vont arriver pour la fédération, » et, unis « à nos braves lurons des faubourgs, ils vont faire une belle « capilotade » des amis de Mme Veto ».

En effet, le branle-bas définitif était proche. En privant le roi de sa garde constitutionnelle, l'Assemblée a « fait renchérir le fromage à force d'en faire manger à Mme Veto », et le père Duchesne éprouve une « grande joie en essuyant les pleurs que la particulière a versés ». A l'annonce de cette « bonne aubaine », il s'es! aussitôt « f... une pile en réjouissance »; puis, avec 1' « ami Gonchon », l'orale nr du faubourg Saint- Antoine, il est allé aux Tuileries. « Pour la dernière l'ois, dit-il à Marie-

1 Par Ril

Antoinette, au nom de la nation qui vous hait autant que vous lui avez fait de mal, je viens vous annoncer que votre dernière heure va sonner, que la guillotine va vous faire raison de tous vos crimes, si vous ne cessez de conspirer contre les braves sans-culottes. »

Le 19 juin, Louis XVI écrivait à son confesseur : « J'ai fini avec les hommes ; c'est vers le ciel que se portent mes regards... » Le lendemain, son palais était force par la bande d'énergu mènes dont le maire Pétion loua la « dignité », la « majesté » et les « intentions respectables ».

Marie-Antoinette avait dû poser elle-même sur la tête du dauphin un bonnet rouge ; mais elle avait échappé aux piques, pour son malheur, car le triomphe des bandes hébertistes était inévitable, à 1" époque où la monstrueuse équivoque' de « la patrie en danger » permit à l'armée sans -culotte de se concentrer et d'organiser le suprême assaut. « Puisque la patrie est en danger, s'écria Hébert, puisque le moment de frapper est arrivé, tremblez, vile canaille de la cour!... frémissez, calotins ! nos bras sont levés sur vous, nous n'attendons que le signal... »

Et « Mme Veto » conspirait encore ! Mais Hébert, qui jamais ne se battit avec une arme autre que sa plume empoisonnée et qui ne connut pas d'autre guerre que la guerre civile, pas d'autre champ de bataille que les clubs parisiens, Hébert annonçait « son départ à la tête des braves fédérés et des sans-culottes pour empêcher les manigances de Mme Veto et f... le tour aux Autrichiens, aux Prussiens et au général Courbette ». Hâtons-nous d'ajouter qu'il indiqua bientôt où se trouvait le véritable ennemi : « La patrie est en danger, que faut-il pour la sauver? Tous les houlans ne sont pas aux frontières : les plus cruels habitent au milieu de nous. Oui, les houlans royalistes, les houlans

feuillants font mille fois plus de mal que les houlans autrichiens. Ils cgaisent les poignards d'une nouvelle Saint-Barthélémy, c'est eux seuls qui perdront la France si nous ne savons pas la sauver. Il fallait nous donner le signal, et nous aurions fait main basse sur tous les traîtres ; la France serait purgée de tous les ennemis de l'intérieur. La canaille royaliste, les cartouches feuillants seraient exterminés. » Patience ! l'extermination va s'accomplir. C'est bien l'heure d'une nouvelle « Saint-Barthélémy « que sonne le tocsin de la Révolution, mais d'une Saint-Barthélémy de Français trop fidèles, ou simplement inoffensifs.

Les hommes qui, selon le mot de Barbaroux, voulaient « du sang, de l'or, des places », ont réussi, le 10 août, le coup manqué le 20 juin. Au cours des tueries amoncelant les cadavres, — près de neuf cents cadavres, — au château et à l'Hôtel de ville, les grands chefs n'ont pas paru : Robespierre sera accusé de s'être « terré trois jours et trois nuits dans sa cave » ; Danton, Brissot, Barbaroux, — le recruteur des Marseillais, — s'abstinrent prudemment ; Hébert lui-même resta auprès de « sa Jacqueline » et de sa bouteille. Mais, une fois l'opération accomplie, ils savent en profiter, et lorsque le Père Duchesnc nous décrit « le peuple se promenant fièrement, contemplant ses victimes et satisfait de sa victoire », on sait quels sont les aigrefins qui en sont le plus « satisfaits ».

Dès le 11 août, Hébert parle, avec lYx-maîtrc d'école Léonard Bourdon, au nom de la Commune, à la tribune de la Législative asservie. Danton, Robespierre, Clavière, prêtent, comme ministres de l'insurrection, k> serment de « maintenir la libellé et l'égalité », et cette « liberté » va tout de suite produire l'emprisonnement des a assassins »,

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des infortunés échappés au massacre et promis aux prochains assassinats ; cette « égalité » va amener la confiscation des « presses contre-révolutionnaires », c'est-à-dire supprimer, pour les imprimeurs ( patriotes », une concurrence évidemment

tante.

Marat. écrit Tainc, devint « le directeur de connec de la Commune nouvelle ». Son compère bert mérite lui aussi ce titre.

Après « la prise du château de Coblentz par les braves ^ans-culottes », il reprend tout de suite, — et dans des conditions désormais de tout repos, — son emploi préféré : il se nomme lui-même a gardien du Temple pour surveiller la ménagerie royale ». Il enrage encore à la seule pensée que « la femme C'a pet » a voulu « se faire enlever avec le gros Louis par La Fayette et les chevaliers du poignard ». Il jubile << de ce que la municipalité a fait rafle de toutes les coquines qui entouraient Mme Veto, qui ne peut conspirer maintenant qu'avec les chauvesris ». Et il couvre de crachats ces prisonniers* qui ne sont même plus des conspirateurs : Louis XVI consenti à livrer la France à l'étranger à condition que l'étranger lui aiderait à se baigner dans le sang du peuple. Plus de pardon pour le plus scélérat des hommes ! Qu'il vive en pourceau sur son fumier ».

Quant à la reine, le plus sûr serait de s'en débarrasser au plus tôt : « Il faut bien, écrit-il, qu'Antoinette compte sur quelque coup de chien, car elle est plus insolente que jamais. 11 y a deux jours, j'étais de faction au Temple, Mme Veto et sesp... avaient l'air illcr. » On mettra ordre à tant d'au- Xous allons faire une bonne Convention nationale qui va réduire le gros c... à zéro, et qui vous enverraj vous, à Orléans (où l'on tue), tout au moins à la Salpê trière. Je n'avais pas achevé

ces mots, ajoute-t-il, qu'un ordre de la municipalité arrive pour faire rafle de la Lamballe, de la Tourzel et des autres gueuses qui entouraient Mme Capet ».

Cette « rafle », c'était l'une de celles qui alimentaient les torrents de sang dont l'impureté consolait Danton. Hébert s'en saoulait délicieusement. Bien entendu, il ne mania point la massue du peuple; mais il applaudit à ses coups. Il habitait rue Saint- Antoine, en face du passage conduisant à la prison de la Force; il put donc assister de son toit au meurtre de la princesse de Lamballe, la « gueuse » qu'il avait eu la joie de voir arracher du Temple.

Sa Jacqueline elle-même éprouva, raconta-t-elle à sa belle-sœur, « une si grande horreur » du carnage tout proche, qu'elle « faillit en perdre la vie » ; mais le juère Duchesne, plus solide, admira « le bras du peuple qui avait purgé la France de tous les scélérats », et, tout au long d'un compte rendu spécial intitulé : Grand détail de V exécution de tous les conspirateurs et brigands détenus, il se vautra férocement dans cette immense mare de sang.

La Commune de Paris, maîtresse du gouvernement, imita cette criminelle complaisance ; elle fit même davantage, puisque, par une circulaire de son Comité de salut public datée du 5 septembre !, elle osa écrire cette justification et cette invite : b La Commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables. Et sans doute la nation entière s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire au salut public. »

1 Signée des dix administrateurs de ce comité, dont Duplain

et Mural.

Danton, ministre de la Justice, favorisa la diffusion de cette circulaire.

Cependant le père Duchcsne était lanciné d'un i patriotique » regret : le roi et la reine vivaient encore !

Il était d'autant plus inquiet, que « la femme Capet se vantait d'avoir, sous peu de temps, la clef des champs, de faire livrer toutes les villes frontières, comme celle de Longwy, et d'empêcher la Convention nationale de s'assembler ». Le père Duchcsne le savait bien, puisqu'en qualité de délégué de la Commune, il fréquentait « la cage » où « le tigre rugissait » et où « sa femelle » complotait. « L'autre soir, rapporte-t-il sans s'inquiéter de la variété de bêtes sauvages qui se présentent tour à tour sous sa plume; l'autre soir, en gardant cette nichée de serpents, je prêtais l'oreille et je regardais par le trou de la serrure. J'aperçois le gros Louis dans les vignes du Seigneur. » « Gare la guillotine î s'écrie Marie-Antoinette : soit dit en passant, nous l"avons bien méritée. » Sûrement, l'Autrichienne sévadera au prix de « trois ou quatre provinces ». Par « grand jugement », le père Duchesne condamne donc « le scélérat » Capet « à être raccourci avec l'infâme Antoinette et toutes les bêtes féroces de la ménagerie, pour avoir voulu mettre la France à feu et à sang et fait égorger les citoyens ».

Appelée par Hébert, la guillotine approchait pour nichée de hiboux du Temple ». Il rêvait même d'un ingénieux spectacle : « Quel beau point de vue, disait-il en se pourléchant, que trois guillotines placées en rang d'oignon, où l'on verrait la tête c... du gros Capet, celles de Frédéric et de François prises dans le traenart et tomber d'un seul coup de tems ! » Mais la république « une et indivisible » était loin d'être la république européenne,

la république idéale, et il fallait bien se contente des têtes françaisees ; sous peu de jours, qu'on excuse cette dernière citation, la Convention chargerait enfin le citoyen Samson « de travailler la marchandise de l'ivrogne Capet et de la g... d'Autriche ».

Il n'est pas inutile de noter ici l'anecdote rapportée dans les Mémoires du général de Rochechouart. A l'époque de la défection de Dumouriez, la comtesse de Rochechouart aurait versé un million à Hébert pour l'amener à favoriser l'évasion des prisonniers du Temple ; Hébert en exigea deux, puis, après avoir touché le premier million, il fut pris de peur et se fit dénonciateur de ses complices.

Tel était l'homme qui, selon l'expression de Lacordaire, devait tant contribuer à faire incarner la raison dans « le marbre vivant d'une chaire publique ».

Tel était ce père Duchesnc, qui trouva, comme les autres, son apologiste. « Je vous aime et vous glori fie, ô grands damnés de L'histoire ! » écrivait, en 18G4, G. Tridon, dans les Ilébertistes, ouvrage qui portait en sous-titre : Plainte contre une calomnie de l'histoire ; « l'avènement des hébertistes fut l'avènement de la science et de la raison sous la forme la plus énergique, la plus populaire, mais aussi sous la forme qui pouvait seule en assurer le triomphe définitif. Écoutez cette gueule d'airain où hurlent, avec l'accent des chiens de Scyllu, les souffrances des existences broyées, L'ivresse du faubourg à La nouvelle d'une victoire. Vous avez une œuvre infiniment gauloise. » C'est cette dernière expression qu'a rajeunie l'auteur de l'article Hébert dans la Grande Encyclopédie : « Si grossier qu'il soit, il ne manque ni d'esprit, ni même de goût, et sa

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plume est bien française. Au point de vue historique et littéraire, son journal a une grande importance '. »

A la honte du régime qu'il représenta au point de devenir la feuille quasi officielle des armées de la République, nous ne saurions nier cette valeur « bisque », encore que Camille Desmoulins eut raison de s'écrier à l'adresse de Hébert : « Comme si un égout de Paris était dans la Seine ! » Mais au point de vue « littéraire », au point de vue de son « goût » et de son « esprit », existe-t-il un seul écrivain français qui ne se sentirait outragé si l'on comparait sa plume à l'instrument boueux, muni d'un stylet ' empoisonné, dont Hébert se servait pour fouiller le cœur de ses victimes, et particulièrement le cœur d'une reine, d'une femme, d'une prisonnière, coupable de se défendre, elle et ses enfants, par la seule élévation de son âme, contre ses sanguinaires infamies?

SOURCES

Hébert, le Père Duchesne, numéros indiqués et -12 (5 mars . 59, 80, 93, 95, 98, 104, 10G, 107, 110, 113, 115, 120, 122, 125, 134, 135, 136, 139, 143, 144, 146, 150, 151, 156, 157, 159, 10]. 162, 165, 1G6, 168, 170, 180, 192. — Marie- Antoine lie, Joseph II und Lropold II. — Mme Campan, Mémoires. — G. Lenôtrc, Vieilles Maisons, Vieux Papiers, 2e série (la Mère Duchesne). — Aulard, Société des Jacobins, t. V; — Histoire politique de la Révolution (p. 115). — Courrier des départements, n" 16, 17 avril 1793 (article de Gorsas). — Dauban, Etude sur M111"- Roland et son temps (Paris, Pion, . Lettres de M™* Roland à Rose (du 26 juillet 1789), et à Rancal des Issarls Mu 1er juillet 1791). — G. Gautherot, la Démocratie révolutionnaire. — Moniteur, numéro du 6 juin 1792 (dénonciation de Ribes contre Hébert), du 13 août (discours d'Hébert). — Malouet, Mémoires, t. II (lettre de

1 M. Aulard reconnaît, d'ailleurs, qu « au fond il n'a ni opinion ai caractère ».

Louis XVI ù son confesseur). — Barbaroux , Mémoires. — G. Bord, Revue de la Révolution française, t. VIII (Notes d'Alexandre : conduite de Robespierre au 10 août 1792). — Mater, Archives liistoriques du Cher, 1888 (lettre de la femme d'Hébert). — Bibliothèque de la ville de Paris, 19740 : Grand détail de l'exécution de tous les conspirateurs. — Pouget de Saint- André, le Général Dumouriez (Paris, Perrin, 1913). — A. Aulard, art. Hébert clans la Grande Encyclopédie.

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