LA REINE ET L'ÉTRANGER AVANT LE IO AOUT
Sommaire. — La Révolution et l'étranger. — Les Réflexions de Burke. — La correspondance des ambassadeurs : agents provocateurs — Prussiens et jacobins. — Le juif Ephraïm. — Les projets de substitutions. — La situation de la reine. — La politique de Y « Autrichienne ». — « La France avant tout. »
Comme Hébert ne cessa de le proclamer et comme on l'a si souvent répété, Marie- Antoinette n'a-t-elle cherché à sauver la monarchie qu'en livrant la France à l'étranger?
Il y aurait tout un livre à écrire sur la Révolution et V étranger. Il prouverait d'abord qu'entre le patriotisme tout court et le « patriotisme révolutionnaire » il y a l'abîme qui sépare les contraires, puisqu'en son essence le dernier n'est pas autre chose que la doctrine de l'internationalisme intégral ou humanitaire. Puis il établirait qu'en fait la Révolution a commencé par briser l'instrument de toute défense nationale . l'armée ; uue les bandes sans discipline qu'elle lui substitua ne finirent par acquérir un peu de cohésion que grâce aux débris de nos vieilles troupes et à la valeur héréditaire du sang français, malgré tout prédominant en face du danger ; qu'enfin le prétendu régime de *« salut public » servit surtout d'inavouables convoitises ou
d'implacables haines. « Tl est faux, affirmait déjà Louis Blanc, que la Terreur ait sauvé la France. » Pourquoi Louis Blanc lui-même a-t-il soutenu le contraire? Pourquoi tant d'historiens se sont -ils sur ce point obstines à accumuler les plus criantes contradictions?
Nous bornant ici aux relations entre Marie- Antoi nette et l'étranger, nous ne voulons pas embrasser cette grave question dans son ensemble, mais seulement préciser ce qu'il faut penser de la persistante accusation de haute trahison lancée contre la reine.
En 1701, le célèbre orateur anglais Burke ht remettre à Louis XVI des Ttc flexions destinées à la reine de France, rendant ainsi à l'intelligence politique de la princesse un éclatant quoique secret hommage. Après des considérations où l'emphase le disputait d'ailleurs à la diffusion, Burke conseillait à Marie-Antoinette de se refuser à toute collusion avec les révolutionnaires : « Ils n'ont de crédit que pour vous nuire, déclarait-il ; aucun pour vous servir. Quand vous aurez contribué à établir leur considération, jugez par le passé de l'usage qu'ils en feront à l'avenir. » Et il lui faisait espérer l'appui des souverains, « ses alliés, dont la cause était enveloppée dans la sienne. »
Trouvée dans Y Armoire de fer des Tuileries, cette pièce servit à accabler Marie- Antoinette. Or, si, . d'une part, l'illustre Anglais avait raison de juger aussi sévèrement les révolutionnaires, nous savons que la reine ne repoussa point les services des « constitutionnels », que même ce fut là, pour les émigrés, une source d'amères ciitiqucs; si, de l'autre, Burke tablait sur les « alliances » des souverains, Marie-Antoinette s'en défia plus que tout autre, et nous pouvons constater aujourd'hui à quel point
cette défiance, aussi instinctive sans doute qu'éclairée, était justifiée.
Consultons les meilleurs documents en la matière : les Correspondances des agents diplomatiques étrangers en France au début de la Révolution.
De suite, nous y lisons que les ambassadeurs de la Savoie, dont la maison touchait de si près la maison de France, et de la Prusse, que nos philosophes avaient tant adulée, se faisaient l'écho de toutes les accusations lancées contre la reine et représentaient en même temps la Révolution comme un heureux événement pour leur pays.
Le 20 juillet 1789, six jours après la prise de la tille, — qui fit pleurer de joie toute la ville de Londres, — le Berlinois Von der Goltz se félicitait de cette « grande Révolution » qui était à la fois pour la reine « une défaite décisive » et pour la Prusse « une victoire sur l'Autriche », sur l'Autriche dont l'alliance avec la France, maintenant nécessaire, avait été le don de joyeux avènement de Marie-Antoinette.
Le 28 décembre, avec un prudent cynisme qu'autorisait le caractère confidentiel de sa dépêche, i der Goltz écrivait à son souverain : « Par voies indirectes, et que je crois par cela même plus convenables, j'entretiens le public dans la plus grande défiance contre la cour de Vienne. Plusieurs feuilles, déjà envoyées à Votre Majesté, en font preuve. » Ne sommes-nous pas édifiés du coup sur I essement « patriotique » des pamphlé-
taires qui se mirent à harceler 1' « Autrichienne »? s sans doute ne furent pas soudoyés par la Prnss'. mais nous savons maintenant d'où venait l'impulsion si haineusement suivie.
Le 8 janvier \ï ^^t^tÇfijQfkqm: fournit à Fré-
r-Guillaume u^vpreuve crarffl^ corruption de
notre presse, le M f"> rttjh iFftfiiffi \ il représente
encore carrément la Prusse comme la protectrice de la Révolution. Pendant toute l'année il ne cessa d'exciter l'opinion contre l'Autriche et contre Marie- Antoinette, ce qui paraissait la même chose. Le 15 octobre, il parle d'« une feuille démocrate dont l'auteur lui est dévoué ». Or, c'est l'époque où la reine, échappée aux assassins d'octobre, mais devenue leur prisonnière, est outragée dans son honneur de femme au point qu'au sein même du Conseil des ministres, Duport du Tertre (garde des sceaux) consent à lui faire son procès, un procès qui réviserait, pour briser définitivement son alliance royale, l'affaire du Collier ! C'est l'époque où la comtesse de La Motte-Valois rapportait de Londres ses immondes pamphlets et où Mirabeau, indigné de ces ténébreux « tripotages », jurait d' « arracher la reine à ses bourreaux ou d'y périr ». « Il est impossible, ajoutait-il, de s'exagérer le sentiment du dévouement audacieux que produit en moi la découverte de tant d'iniquités et de perfidie. »
Mais l'audace ne manquait point aux adversaires, ni les appuis, et ils étaient désormais les plus forts. Onze jours après que Mirabeau eut tracé les lignes que nous venons de citer, Von der Goltz, tapi dans l'ombre de son ambassade, annonçait triomphalement ses succès, qui éclataient au grand jour de la Législative. Écoutons : « J'ai l'honneur de mander à Votre Majesté que les permiers membres de l'Assemblée nationale, Lameth, Barnave (même ceux qui devinrent les conseillers de la reine!), Pétion (le futur compagnon du retour de Varennes), et d'André (le futur directeur de la police impériale et aussi le futur intendant des domaines de la couronne de Louis XVIII), qui manient toute l'Assemblée nationale et surtout le comité politique, sont si chaudement portés pour l'unité prus-
tienne qu'on pourrait demander dans ce moment tout ce qu'on voudrait, on serait sûr que cela serait accepté ; même le marquis de La Fayette ne peut se retenir de faire transpirer ses idées d'avoir l'amitié de la Prusse. Il est vrai que le parti de la reine est faible. »
Les vitupérations contre le Comité autrichien ne devaient pas avoir de limites : pourquoi n'en fut-il pas ainsi du « Comité politique » prussophile, dont Von der Goltz se vantait de tirer les ficelles?
Quant aux idées serviles de La Fayette, ce héros
deux mondes si niais en tant de circonstances,
elles « transpirèrent » jusque chez la reine, qu'il eut
l'impudeur d'aller trouver pour lui dire qu'en vue
de son divorce on la rechercherait en adultère.
Il n'est pas inutile de rappeler, en passant, que ce qui était vrai de l'influence prussienne l'était si de l'influence anglaise. Rouzières écrivait, par exemple, de Londres le 5 juin : « Les scélérats constituants et monarchiens sont presque tous à Londres. C'est eux que l'on écoute. C'est avec eux que l'on traite. Il y a lieu de craindre qu'ils fassent cause commune avec les jacobins et ne soient maîtres de la France. »
Ephraîm était le principal agent du parti prussien. Ce juif avait établi à Maestricht , aux frais du gouvernement de Berlin, de vastes magasins d'approvisionnements dont les libelles devaient soutenir contre l'Autriche la révolte des Pays-Bas. Il opérait aussi à Paris, et Von der Goltz était content : « Les affaires de France, écrivait l'ambassadeur, le 22 avril 1791, ne doivent pas être tout à fait indifférentes à la Prusse, principalement dans les circonstances présentes. Le comte de Montmorin incline un peu à la maison d'Autriche. Le club des obins est tout à fait adonné à la Prusse; » si « adonné n que, dès le 28 décembre 1790, on y avait iaré la guerre à Léopold, le pire ennemi de Fré-
déric- Guillaume ! Quant à Montmorin. eu effet porté, — combien timidement! — à défendre la reine, il devint, quelques mois après, la bête noire des « sections » révolutionnaires et paya de son sang, après le 10 août 1792, ses gênantes dispositions.
Le comte Von der Goltz prit-il conscience de ce qu'avait de révoltant les campagnes qu'il suscitait, dans l'ombre de son ambassade, contre la reine désarmée? Jugea-t-il que son juif était tout de même allé un peu loin, et qu'il était prudent de se réserver un alibi? Le fait est que, le 11 mars 1791, il parut lâcher Ephraïm et ses dangereux reptiles : « L'une des feuilles du jour qui sont pour la cour de Vienne, » écrit-il à Berlin, prétendent « que la Prusse et l'Angleterre se donnent bien du mouvement, jusqu'à répandre de l'argent pour accroître la fermentation et l'anarchie en France, et que le conseiller privé Ephraïm en est un des instruments par ses machinations avec le parti démagogique, jusqu'à projeter la mort de la reine ». Comme ils se trompaient ! et combien Von der Goltz était innocent de tout cela ! Mais il fallait renier le juif qui avait eu la maladresse de se laisser brûler. L'ambassadeur ajoutait donc avec une superbe assurance : « J'emploie d'autres feuilles pour combattre des machinations aussi absurdes qu'atroces. »
Ces « machinations » aboutirent, nous savons maintenant sous quelle pression, au Père Diichesne, à la dictature de la Commune, geôlière des prisonniers du Temple, au réquisitoire de Fouquier-Tinville. Elles aboutirent aussi aux projets de substitutions dynastiques que Robespierre lui-même devait dénoncer le 17 novembre 1793, un mois après la mort de la reine : « Il est connu aujourd'hui, dira le vainqueur de la Gironde, que la politique du cabinet de Londres contribua beaucoup à donner
le premier branle à notre révolution. Ses projets étaient vastes : il voulait, au milieu des orages politiques, conduire la France, épuisée et démembrée, aux changements de principes et placer le duc d'York sur le trône de Louis XVI. » D'après un mémoire que Soulavie adressera * d'Angleterre à Napoléon, un autre candidat de l'étranger était un prince suédois : « Né protestant, » faisait observer, en 1793, le baron de Staël, envoyé à Paris par le régent de Suède, ce prince « ne donnerait pas lieu de craindre une indulgence dangereuse pour les prêtres réfractaires ». En 1795, il fut de nouveau question du duc d'York, et le 9 juin, à la veille du désastre de Quiberon, Brothier, chef de l'agence royaliste, en avertissait en ces termes le comte d'Artois :«De tous côtés il nous revient que ce n'est pas pour le roi, votre neveu (Louis XVII), que travaillent les Anglais, mais pour le duc d'York. Le fait est avéré. Il y a même à Paris de vieux débris de la Convention qui, à défaut du jeune d'Orléans, s'empareraient de ce prince comme d'un en-cas à opposer à la famille de nos rois. »
Enfin, en 1799, au déclin du Directoire, ces intrigues étaient encore si actives, qu'Albert Vandal a pu écrire :
« Sieyès et ses amis travaillaient ainsi à faire un lendemain ; ils s'occupaient même du surlendemain. Pour beaucoup d'entre eux, dans l'avenir tel qu'ils le disposaient, Joubert n'était qu'une transition, Bonaparte un en-cas ; la solution était ailleurs, dans une royauté de fabrication révolutionnaire, qui achèverait de consolider les positions prises et les intérêts acquis.
Un roi étranger, allemand, protestant, n'était pas pour déplaire cà l'homme qui posait en principe
1 En 1807.
la nécessité de rompre avec toutes nos traditions ; Sieyès avait dit : « Les prétendues vérités histo- « riques n'ont pas plus de réalité que les prétendues « vérités religieuses. » Il n'était pas seul de cet avis, et le prestige exercé sur toute une partie des hauts révolutionnaires par le protestantisme et par la Prusse, par le souvenir du roi philosophe, les jetait parfois à d'étranges aberrations. Ils s'imaginaient volontiers qu'en se donnant à un élève du grand Frédéric, à un prince philosophe, quoique officiellement luthérien, la Révolution ferait la plus avantageuse des lins, qu'il en résulterait satisfaction pour tout le monde : pour le personnel gouvernant, impunité, sécurité, jouissance ; pour le peuple, qu'on n'était point parvenu à détacher de toute idée religieuse, un minimum de christianisme. Cet illusoire moyen de résoudre les problèmes religieux égarait jusqu'à des esprits très nobles ; Mme de Staël, dans un ouvrage qu'elle rédigeait et qui n'a point été publié, proposait d'établir le protestantisme comme religion d'État. Plus pratiquement, l'un des familiers de Talleyrand, Sainte- Foix, disait à l'envoyé prussien : « Les suffrages des « autorités et de la saine partie de la nation ne se « décideraient pas pour un Bourbon... Les suffrages « se déclareraient plutôt pour un prince allemand « et protestant, » et il prononçait le nom du prince Louis-Ferdinand de Prusse. Quelques-uns, reprenant une vieille idée, songeaient à un protecteur et insinuaient tout bas le nom du duc de Brunswick, pensaient à faire régner un prince que l'on affublerait d'abord d'un titre républicain. Tous ces destructeurs étaient aujourd'hui tourmentés d'un besoin de recréer, de reconstruire ; seulement, comme ils étaient pour la plupart renégats ou régicides, comme ils ne pouvaient admettre le retour aux traditions fondamentales, comme ils ne voulaient ni du roi
ni du catholicisme, ils s'épuisaient à la recherche d'une religion à côté et d'une pseudo-monarchie. » Il était indispensable de rappeler ces entreprises, a nti nationales au premier chef, pour permettre de jtlger les accusations lancées contre Marie- Antoinette par ceux-là mêmes qui furent ses complices.
Que firent maintenant, pour sauver la reine, victime de leur trop habile politique, les souverains dont Burke avait vanté l'alliance? D'artificieuses démonstrations, d'impitoyables calculs.
Dans sa récente et très solide étude sur Mercyrenteau, ambassadeur d'Autriche, M. le comte de Pimodan a écrit ces lignes : « Si Marie-Antoinette appela désespérément au secours son frère Léopold, puis son neveu l'empereur François, elle ne voulut jamais, malgré l'imminence du danger, malgré l'instance des conseils, accepter aucun compromis dont son honneur de reine, d'épouse et de mère eût rougi. »
Tout confirme ce loyal jugement.
Et pourtant combien « désespérée » était bien sa position !
Prenons-la au moment où la mort subite de Léopold (1er mars 1792 ^laisse l'empire à un jeune homme de vingt-quatre ans, maladif et faible. Kaunitz, son chancelier, trouvait « qu'on ne pouvait dire que des choses vagues » sur le concert des puissances, alors que la reine observait qu' « il n'y avait pas de temps à perdre, puisqu'on n'en perdait pas contre nous ». Le 16 mars, le roi de Suède, Gustave IV, le seul des souverains qui lui fût cordialement dévoué, est tué d'un coup de pistolet qui fit pousser un cri de triomphe aux jacobins :
1 Léopold II mourut en deux jours d'une violente maladie d'entrailles. On le soupçonna d'avoir été empoisonné.
Ankarstroëm y fut comparé à Brutus et à Scevola pour avoir usé de l'assassinat, raison suprême du peuple. Louis XVI, atterré, se laissait aller à la dérive, et Marie- Antoinette, se jetant à ses pieds, devait lui crier que « s'il fallait périr, ce devait être du moins avec honneur et sans attendre qu'on vînt les étouffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement ». On fabriquait d'ailleurs des piques crochues pour lui arracher les entrailles ; on parlait de suspendre le roi, d'interner la reine ou de la traduire en haute Cour, de confier l'éducation du dauphin à Condorcet, à Pétion, à Sieyès ou à Robespierre !
Le 10 mars, Vergniaud lançait vers les Tuileries ses trop célèbres foudres : « De cette tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers pervers égarent et trompent le roi,... forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner et préparent les manœuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. » Et cela était le fait de Marie-Antoinette, dont la tête, que la Constitution ne rendait point « inviolable », ne pouvait « échapper au glaive » de la loi...
Des « conseillers pervers » ! Le jour même, le ministre des Affaires étrangères, de Lessart, était expédié à la haute Cour d'Orléans, d'où il sera ramené rjour tomber sous les coups des massacreurs de septembre ; il fut remplacé par Dumouriez. Le parti girondin, dont était Vergniaud, fournit, le 24 mars, d'autres ministres qu'il suffit de nommer : Roland, Clavière, Servan.
Dumouriez, a-t-on dit, pouvait sauver la monarchie, et son plus récent biographe écrit sans hésiter : « Je considère le vainqueur de Valmy comme un grand homme victime des événements, » victime aussi d'injustices historiques qui nécessitent une. « réhabilitation ».
uiOXIE DE MARIE- ANTOINETTE 107
Parmi les personnages de la Révolution, le général Dumouriez ne fut certes point le plus méprisable. Il ne s'enrichit point au pouvoir et ne négocia avec l'étranger qu'à la condition de rétablir seul l'ordre en France. Plein d'inspiration et de sang-froid,
homme de guerre prouva à Jemmapes sa haute
ur. S'il fut battu à Ncrwinde, c'est que, comme le disait Cambon, « rien n'est dangereux pour une république comme un général victorieux, » et que le mot d'ordre donné par Dubois-Crancé à Robespierre : a Faisons-le battre, » fut exécuté à la lettre. Mais Marie-Antoinette, dont il baisa la main avec transport, n'avait-elle vraiment qu'à se vouer à son intelligence politique et à son épée? N'avait-elle point mille raisons de se méfier de cet aventurier, qui alors « se figurait, en cédant, apaiser le flot montant de la Révolution », et qui venait d'offrir son concours à Robespierre et à Collot-d'Herbois? Pellenc avait déjà écrit à Mercy-Argenteau, le 1er avril 1790 : Dumouriez est « fou à midi, sage à deux heures, modeste à trois, enivré d'orgueil à quatre, mais surtout continuellement de mauvaise foi ». En politique, ce faux Monck n'était en effet qu'une girouette qui tournait aux vents de tous les partis. Aux Tuileries, ce « révolutionnaire à talons rouges » s'entendait avec Louis XVI, mais en l'appelant « mon jacobin ». Le roi, d'ailleurs,
ait de ses tours de saltimbanque ». Par contre, raconte Pellenc, « il s'écarte de Marie- Antoinette; car, se jugeant homme sensible, se croyant homme de cœur, il redoute probablement de subir le charme dominateur de la souveraine. »
Au fond, cet impuissant égoïste ne voulait qu'une chose : dominer lui-même. A ce sujet, lisons ce qu'écrivait plus tard au régent le maréchal de
tries :
On a parlé à Dumouriez des frères de Louis XVI.
« — Deux mauvais sujets, a-t-il dit; il est imposble d'en tirer aucun parti.
« — Et la reine?
« — Je la méprise souverainement.
« — Et Madame Elisabeth?
« — C'est moins que rien. Louis XVII, a-t-il ajouté, voilà l'objet de ma sollicitude et de tous mes vœux. Il faut que le bonheur de la France devienne son ouvrage. Surtout, point de princes autour de lui, mais seulement un homme d'État, bien imbu de la Constitution, afin qu'il nous donne un bon roi constitutionnel, car la France n'en comporte pas d'autres. »
Ce jacobin, qui voulait isoler l'enfant royal pour gouverner en son nom, n'était donc rien moins qu'un « homme d'État ». Le 15 juin 1792, cette ambition était d'ailleurs à jamais brisée, et, le 20, les protégés ou plutôt les maîtres de Dumouriez envahissaient les Tuileries. Au-dessus de la foule hideuse, s'élevait un paquet de verges avec cette inscription : Pour Marie- Antoinette ! et une petite potence suspendant une poupée avec ces mots : Marie-Antoinette à la lanterne ! « J'existe encore, écrit-elle à Fersen, mais c'est par miracle. »
Un autre miracle fut son énergie magnanime, qu'aucun danger ne put abattre ni détourner.
Autour d'elle, même avant l'arrivée des girondins au pouvoir, on ne paraissait suivre « aucun plan », et en février déjà Montmorin reconnaissait que « les plus grands périls étaient imminents ». Or, le 17 de ce mois, le chargé d'affaires prussien à Paris, de Blumendorf, adressait à Mercy-Argenteau cette dépêche chiffrée : « On — (c'est-à-dire la reine) — a marqué de l'humeur contre l'empereur, parce que l'on soupçonne que dans les mesures sérieuses que ce monarque prépare, il fait entrer des vues particulières qui l'induisent à son agrandissement
aux dépens de la France; si cela était, on s'y opposerait soi-même (disait-on) de toute manière possible. » Ainsi donc, taudis que le gouvernement prussien avait été avisé qu'il pourrait obtenir des ennemis de la reine « tout ce que l'on voudrait », le gouvernement autrichien apprenait qu'elle-même entendait s'opposer à ses prétentions « de toute manière possible ». Si Vergniaud avait connu cette née sublime en un pareil moment, aurait-il lâché quand même ses diatribes scélérates?
Trois jours avant qu'elles ne retentissent aux oreilles des piquiers guettant sous les fenêtres du Palais. Mercy-Argenteau avait écrit au chancelier, prince de Kaunitz, depuis si longtemps l'arbitre de la politique autrichienne : « Il est facile et bien malheureux de s'apercevoir que le dénuement entier où l'on est aux Tuileries de tout conseil et de tout système fixe y rend de plus en plus difficile l'accès à ce qu'on cherche à y faire parvenir d'utile. » Voilà comment la reine voulait nous « livrer à la maison d'Autriche » et aux « désordres de l'anarchie »!
Les flots de l'anarchie la submergeaient. Le 11 mars, Pellenc avertissait Mercy-Argenteau que Louis XVI se conduisait comme un homme qui n'a plus qu'une chose à faire : se préparer à la mort ; que la reine devait être impliquée dans les procès d'Alexandre de Lameth ou de Lessart et envoyée à la haute Cour d'Orléans, à moins qu'on la fît passer pour folle. Elle prenait son parti de tant d'horreurs a avec une entière résignation et tranquillité », cachait dans son sein les dernières notes chiffrées qu'elle avait reçues pour les détruire en cas d'alerte; . refoulant les larmes prêtes à brûler le papier, elle écrivait des notes comme celle qu'elle remit au chevalier de Goguelat, partant pour Bruxelles et Vienne :
« Croyez en tout point, je vous prie, mon cher
neveu, disait-elle à François II, la personne que je charge de ce billet. » Or voici, d'après le vicechancelier de l'empire, comte Ph. Cobenzl, ce que déclara l'envoyé secret : « Une contre-révolution opérée par les princes serait, de l'avis du sieur Daumartin (Goguelat), plus fatale au roi que sa situation actuelle et le rendrait plus esclave ; et il croit que, s'il fallait opter, Leurs Majestés pourraient se livrer avec plus de confiance au parti des jacobins qu'à celui des conseillers et courtisans qui entourent les princes... L'armée que les princes pourront composer avec les émigrés devrait tout au plus se former, d'après l'opinion du roi, derrière celle des puissances alliées, et n'être employée qu'à garder les postes que les Allemands abandonneraient en avançant vers le territoire de la France. » Voilà comment le « Comité autrichien » favorisait les entreprises, si dangereuses, de l'émigration.
Mais comment la reine entendait-elle le rôle des « puissances alliées » s'avançant vers la France? Elle l'avait délimité dans des lettres admirables, dont il suffira de rappeler deux passages : « Le roi, écrivait-elle le 8 juillet 1791 au comte de Fersen, le plus fidèle confident de ses plus secrètes pensées, le roi pense que c'est par la voie des négociations seules que leur secours (le secours des puissances étrangères) pourrait être utile à lui et à son royaume. Il pense que la force ouverte, même après une première déclaration, serait d'un danger incalculable, non seulement pour lui et sa famille, mais pour tous les Français qui, dans l'intérieur du royaume, ne pensent pas dans le sens de la Révolution. Il n'y a plus de doute qu'une force étrangère ne parvienne à entrer en France ; mais le peuple, armé comme il l'est, en fuyant les frontières et les troupes du dehors, se servirait dans l'instant de leurs armes contre ceux de ses concitoyens que, depuis deux ans,
on no cesse de lui faire regarder comme des ennemis. On doit regarder tout ce qui s'est fait depuis deux comme nul quant à la volonté du roi, mais Impossible à changer tant que la grande majorité de la nation sera pour les nouveautés. C'est à faire changer cet esprit qu'il faut faire tourner toute notre application. » La reine, dans son étonnante lucidité, ait les massacres de Septembre ; elle voulait avant tout épargner le sang français et s'obstinait à espérer que le peuple reviendrait de son égarement.
Le 12 septembre 1701, au lendemain de la déclaration de Pilnitz. « comédie auguste » qui précisément avait pour effet de précipiter les malheurs qu'elle redoutait, elle écrivait à Mercy lui-même : « On dit ici que, dans l'accord signé à Pilnitz, les deux puissances (Autriche et Prusse) s'engagent à ne jamais souffrir que la nouvelle Constitution s'établisse. Il y a sûrement des points auxquels les puissances ont le droit de s'opposer ; mais, pour ce qui regarde les lois intérieures d'un pays, chacun est ■maître d'adopter dans le sien ce gui lui convient. Ils auraient donc tort de l'exiger, et tout le monde y reconnaîtrait l'intrigue des émigrants, ce qui ferait perdre tous les droits de leur bonne cause. » Pcuvait-on. en face de sa patrie d'origine, défendre avec plus d'abnégation la cause de l'indépendance nationale?
Plus tard, et dans des circonstances plus tragiques encore, son âme de reine de France ne plia pas davantage : « Tout m'annonce que je dois être séparée du roi, dit-elle à François Hue dans la prison du iple... Rappelez au roi, quand vous pourrez lui parler seul, que l'impatience de briser nos fers ne doit jamais arracher de lui aucun sacrifice indigne de su gloire* Surtout , point de démembrement de la France. Que sur ce point aucune considération
ne l'égaré ; qu'il ne s'effraye pas pour ma sœur ni pour moi. Représentez-lui que toutes deux nous préférons voir plutôt notre captivité indéfiniment prolongée que d'en devoir la fin à l'abandon de la moindre place... L'intérêt de la France avant tout ! »
Il est permis de voir l'expression anticipée de ces viriles résolutions dans le message suprême et vraiment royal que Louis XVI, sept jours avant la prise des Tuileries, avait adressé à la Législative : « Jamais on ne me verra composer sur la gloire ou les intérêts de la nation, recevoir la loi des étrangers ou celle d'un parti... Je maintiendrai jusqu'à mon dernier souffle l'indépendance nationale ! »
Bien entendu, « France d'abord » ne fut ni ne pouvait être la maxime de l'Europe ; nous allons donc le constater : la nécessité d'arracher Marie-Antoinette au déshonneur et à la mort fut le dernier souci d'une coalition qui désirait « avant tout » profiter de la Révolution.
SOURCES
Gustave Gautherot, l'Assemblée Constituante, chap. xvn : le Pacifisme et l'Internationalisme révolutionnaires , leurs origines et leurs doctrines; et chap. v : Marie- Antoinette , son rôle politique sous la Constituante; — V Épopée vendéenne (Tours, Marne, 1913), chap. xxvu et xxvm : la Vendée et l'étranger.— Jules Flammermont, les Correspondances des agents diplomatiques étrangers en France, dans les Nouvelles Archives des Missions scientifiques, t. VIII. — Mirabeau, 41e Note pour la Cour (11 nov. 1790); — Correspondances du comte de Mirabeau et du comte de La Marck. — Albert Vandal, L'Avènement de Bonaparte (Pion, 1902). — Comte de Pimodan, le Comte de Mercy-Argenleau (Pion, 1911). — De la Roche te rie , Histoire de Marie - Antoinette. — Pouget de Saint- André, le Général Dumouriez. — Ernest Daudet, Histoire de l'Émigration (Hachette). — De Klinckowstrom , le Comte de Fersen et la Cour de France. — Mallet du Pan, Mémoires et correspondance, I. — Fr. II ue, premier valet de chambre de Louis XVI, Dernières années Su règne et de la vie de Louis XVI.