LA PRISONNIÈRE ET L ' É T R A N C £ U APRÈS LE 10 AOUT
Sommaire. — La « pairie en danger ». — La retraite de Brunswick et les agents secrets. — L'ambition anglaise. — Les révélations du comte d'Espinchal. — Désespoir des émigrés. — Marie-Antoinette est abandonnée par l'Europe. — Vaines déclarations. — Les efforts de Fersen. — Les « moyens » du prince de Gobourg. — La mission du financier Ribbes. — « Tronc» avilis. » — Le deuil de la cour de Vienne. — Pur sacrifice.
L'érudit historien du Père Dachesne, M. Paul d'Estrée, dépeint ainsi la situation après le 10 août : « La Révolution exigeait l'irréparable. Et l'irréparable, c'était de creuser un abîme de sang entre la France, désormais délivrée de ses maîtres, et l'Europe, décidée à les lui rendre. »
A priori contraire aux principes les plus élémentaires de la diplomatie, cette opinion courante semble corroborée par de retentissants manifestes et par des invasions qui ne cessèrent, au delà de l'Empire, que par le rétablissement des Bourbons.
Mais, si l'on se borne à la période allant de la déchéance du roi à la mort de la reine, en quoi consista an juste le danger extérieur qui enfanta, dit-on, la Terreur, et que firent donc les coalisés, sinon pour rendre à la France ses maîtres légitimes, du moins
pour sauvegarder, par humanité et devoir de famille, le sang de Marie-Thérèse?
Poursuivons par anticipation l'étude de ces questions jusqu'à l'époque de la mort de la reine, car elles dominent toute l'histoire de sa captivité et tout son procès. Si la Commune et le tribunal révolutionnaire, si Hébert et Fouquier-Tin ville pouvaient bénéficier de circonstances atténuantes, ne serait-ce pas en effet dans leur prétention d'immoler Y « Autrichienne » au « salut de la patrie »?
La campagne qui parut et paraît encore, aux yeux des annalistes jacobins, avoir fait courir à la patrie les plus grands dangers, fut cette campagne de septembre 1792, où les « soldats de la nation » firent reculer les « soldats de Rosbach ». Et certes nous ne voulons pas discuter la valeur des volontaires en sabots qui, sur le tertre de Valmy, mêlèrent au fracas du canon leurs joyeux hourras ; c'est bien là, et non dans les clubs de jacobins, que palpitait le cœur d'une race immortelle. Mais encore faut-il ne point s'abuser sur la tactique et les idées « de derrière la tête » des singuliers ennemis qui, après avoir renoncé, au lendemain de la prise de Verdun, à forcer les « Thermopyles de la France », après avoir ajourné la bataille, ne l'acceptèrent même point le 20 septembre et, sur l'avis de Brunswick, détalèrent honteusement sous la mitraille.
Or cette fameuse « retraite de Brunswick » a été racontée par un témoin oculaire, le comte d'Espinchal ; et voici quelques détails significatifs de son récit :
A la date du 29 septembre, « nous commençons à nous désoler de l'inaction des armées. Déjà il se répand le bruit qu'il se fait de fréquents messages du camp des patriotes à celui des Prussiens. Un
aide de camp de Dumoiiriez a été vu au quartier éral du due de Brunswick... Dumouriez, à ce qu'on assure, en est aux petites attentions et a envoyé au roi de Prusse et au duc de Brunswick du vin de Champagne et des fruits. Il semble que les jacobins aient partout des agents secrets et que les cabinets des souverains leur so)it tous plus ou moins vendus. » Il y avait en effet corruption, mais n'étaitce pas en sens inverse? Rappelons -nous les dépêches de Von der Goltz. Nous savons, d'autre part, à quoi nous en tenir sur les « tractations » acceptées par 1' « ami des lumières », spécialement de la « lumière » maçonnique, qu'était le duc de Brunswick, et puisque nous n'avons fait encore qu'une insuffisante allusion au rôle de cette Angleterre, qui avait, avec tant de persévérance dupé les héros de la Vendée, rappelons ici l'opinion de Mercy-Argenteau : L'Angleterre arrête tout et continuera tant qu'elle pourra. Elle veut la France anéantie; l'opinion aussi, relative à la retraite en question, du marquis de La Tour du Pin-Montauban : « II faut que j'explique pourquoi M. le duc de Brunswick fit arrêter son armée. Les Anglais n'avaient pas encore déclaré la guerre à la France. Ils voyaient la facilité qu'aurait l'armée combinée de pénétrer en France, qu'elle serait à Paris dans moins d'un mois, que la contre-révolution serait faite, et qu'ils ne pourraient pas profiter de nos divisions. Le ministre de l'Angleterre, M. Pitt, crut qui; l'année suivante on n'éprouverait pas plus d "obstacles. Comme il se trompait ! D'après cela, Milord Sainte-Hélène, qui était à Bruxelles, traita avec M. le due de Brunswick pour l'engager à faire retirer son armée... Le duc de Brunswick se laissa séduire... Il est certain que, comme tout Anglais, M. Pitt a voulu la Révolution et Va secondée. » La Tour du Pin ajoute cette réflexion confirmât! ve :
fi
« La politique prussienne a été d'expulser la maison de Bourbon du trône de France. Le duc de Brunswick ordonna la retraite, ce dont nos princes et les braves royalistes enrageaient ; mais il fallait obéir. »
Du 24 au 30 septembre 1792, le loyal d'Espinchal continuait à « enrager » ainsi : « Les messages des patriotes avec le duc de Brunswick continuent d'avoir lieu. Les aides de camp français se promènent dans le camp prussien. Les princes de Prusse, le duc de Saxe-Weimar sont toute la journée à causer avec les patriotes quand ils peuvent en approcher aux avant-postes. Tous ces rapports nous plongent dans la plus grande tristesse. » Une si bonne camaraderie ne permettait plus de douter des négociations occultes qui ne laissèrent au siège de ïhionville qu'une « simple apparence ». On perdait du temps b à plaisir et avec intention ». Brunswick donnait à Dumouriez le temps de joindre Relier* mann, — le futur duc de Valmv, — « de réunir ses forces et de se placer aux Islettes. » Pour être moins « auguste » que celle de Pilnitz, la « comédie » étaitelle moins réussie?
Elle se poursuivit.
Ce n'était que pour mieux les battre qu'on avait laissé les deux généraux républicains opérer leur jonction. Le 27; il se tient au camp prussien un conseil de guerre ; naturellement, « tout le monde y a été de l'avis de la bataille, à l'exception du duc de Brunswick, » qui, lui, était mieux informé. Et d'Espinchal ne tarda point à apprendre le secret dont nous a parlé La Tour du Pin. Le 28 au soir, un courrier anglais lui demande sans façon, à lui et à ses amis, le chemin du quartier général prussien : « Il se dit porteur des dépêches les plus intéressantes pour le duc de Brunswick, pour le roi de Prusse et même pour nos princes. » Le bruit court que « Dumouriez a répondu sur sa tête de la vie
h AGONIE DE MARIE-ANTOINETTE 117
du roi », mais à quel prix ce geste héroïque? Quelle autre garantie que la tète folle de Dumouriez, qui représente du reste un gouvernement de massacreurs? o Les politiques prétendent que l'Angleterre ne se soucie pas encore d'une contre-révolution en France, et jusqu'à ee moment arrête les opérations par son influence prépondérante dans le cabinet de Berlin, et surtout sur le duc de Brunswick. Nous ne pouvons douter que les troubles de notre triste patrie n'aient été entretenus par V Angleterre, qui nous devait bien une petite vengeance de notre conduite relativement aux insurgés d'Amérique. »
Est-ce en raison de ces collusions que Kellermann négligea alors de s'emparer de Trêves et dcMaycnce? Dénoncé pour cela par Custine, il écrivit, le 6 novembre, à la Convention que « cette dénonciation ne pouvait être que l'effet de la folie ou du vin ». Plus tard, lorsqu'il fut devenu maréchal et pair de France, jugeait-il de la même façon le malheureux Custine, qui, lui, mourut un an après sur l'échafaud?
Mais, dans tout cela, que devinrent les vingt-deux mille gentilshommes français, dont huit à neuf mille cavaliers, que les princes étaient parvenus à rassembler « sans moyens, avec le seul sentiment de l'honneur >;? Ils furent perfidement annihilés par ennemis héréditaires dont. Brunswick était igent » et qui « ne voulaient plus avoir à craindre leurs redoutables rivaux d. Double bénéfice : on favorisait les entreprises jacobines, et, comme plus tard à Quibcron, on se débarrassait de nos meilleurs officiers !
A Paris, ces derniers passaient pour d'abominables traîtres, prêts à aider l'étranger à couvrir la patrie de sang et de ruines. Or, voici quel était leur sort. Plusieurs émigrés, raconte d'Espinchal; ayant commis l'imprudence de s'arrêter dans
des villages pour y acheter des denrées, ils furent « saisis par les patriotes et livrés. On ne doute pas que les infortunés ne soient les victimes de nos féroces ennemis avec lesquels le duc de Brunswick a eu la coupable et cruelle négligence de ne rien stipuler à notre égard dans son cartel pour les prisonniers. Il est à remarquer que les Autrichiens n'y avaient pas été plus compris que nous, ce qui a été rectifié... Mais les plus justes récriminations de nos princes et de nos chefs à cet égard ont été infructueuses ». Négligence aussi avantageuse que celle qui, lors de la capitulation de Mayenee, permit aux troupes de Kiéber d'aller écraser la Vendée, alors qu'elles n'avaient plus le droit de faire la guerre aux alliés.
Tandis que des Français étaient ainsi livrés à d'implacables ennemis par d'apparents alliés, la retraite continuait. Du 12 au 18 octobre, « le duc de Brunswick, ayant Vair d'agir de concert avec les ennemis (jacobins) et de suivre un traité fait avec eu.v, évacue la ville de Verdun sans être nullement inquiété dans sa retraite. On assure même que son artillerie a reçu des secours des patriotes pour sortir des boues dont elle ne pouvait se tirer. 11 y a eu à Verdun des conférences avec les généraux de l'armée de Dumouriez ; le duc de Brunswick ne s'est pas contenté de lui témoigner les plus grands égards ; on sait, à n'en pouvoir douter, qu'il a peu ménagé dans ses propos les généraux émigrés, les qualifiant de rebelles. Les Prussiens ont donc rendu Verdun, et sortaient tranquillement par une porte tandis que les patriotes entraient par l'autre. Le duc de Brunswick, commandant en chef des troupes alliées, a ordonné également aux Autrichiens l'évacuation de Longwy. »
Cette invraisemblable situation se dénoua en novembre : le 23, à Liège, les princes fiançais eux-
mêmes durent signer une proclamation annonçant que les puissances « exigeaient pour le moment présent la séparation et le licenciement » de l'armée des émigrés. 11 y eut mieux encore : le 1er décembre, le roi de Prusse et l'électeur de Cologne, évêque de Munster, interdirent aux Français de séjourner en Westphalie. On raconte alors que « deux frères, servant l'un dans l'armée des princes, l'autre dans celle de Bourbon, se retrouvant sur le pont de Liège et ne se voyant aucun moyen de subsister, se sont embrassés et se sont précipités dans la Meuse ». Épisode d'un « désespoir » alors « général ».
Est-il utile d'en dire plus long sur une tactique qui se continua d'ailleurs jusqu'au cours de l'été de 1703? Sans les lenteurs sxjstématiques des Autrichiens^ reconnaît le général Thiébault, nous étions perdus cent fois pour une. Eux seuls nous ont sauvés en nous donnant le temps de faire des soldats, des officiers et des généraux.
Que ces « lenteurs systématiques » nous aient finalement profité, c'est certain. Mais il est non moins certain qu'en ce qui concerne la période qui nous occupe, la coalition ne fut qu'une trompeuse façade ; que, derrière cette façade, loin de vouloir arrêter le cours de la Révolution, elle travailla à le précipiter; qu'elle fut, contre les Français fidèles à Dieu et au roi, l'alliée plus ou moins honteuse des révolutionnaires ; qu'en conséquence l'histoire ne saurait plus admettre la nécessité de terroriser la France et de supplicier Marie-Antoinette pour sauver « la patrie ».
La coalition, du moins, chercha-t-elle à épargner le sang de la fille de Marie-Thérèse? En vertu d'une des clauses formelles du contrat de mariage de Marie- Antoinette, l'Autriche se mit -elle en devoir de réclamer énergiquement son archiduchesse? Pas
même cela. La maison de France avait fait du roj^aume la première puissance du monde ; pour que cette œuvre, ce chef-d'œuvre séculaire se désagrégeât définitivement, il importait, pensait l'Europe, que la maison fût écrasée, y compris la reine.
Suivons les effets de cette lamentable condamnation, prononcée par une diplomatie sans entrailles.
Certes, le cabinet de Vienne fit, sous le manteau, de belles déclarations. Après le 10 août, tandis que, par la force des choses, Marie- Antoinette cessait de correspondre avec lui. Merey-Argenteau songeait toujours « à la réclamer d'une manière imposante », Le 22 septembre, il écrivait à Cobenzl : « Depuis mon retour à Bruxelles, je ne cesse de m'occuper bien douloureusement de tout ce qui pourrait conduire à quelques moyens de soustraire la reine de France à la rage de ses bourreaux. » On parlait de gagner Dumouriez, et par lui Pétion et Santerre, pour obtenir le transfert de la famille royale dans un lieu de sûreté. Lorsque les ennemis de la reine menacèrent de la livrer de suite au tribunal révolutionnaire : « Un doute si cruel m'épouvante et m'accable, » gémit l'ambassadeur. Mais quels actes produisirent ces trop justes appréhensions et ces projets trop habiles? Aucun. Le silence se faisait autour du Temple, comme autour d'un tombeau.
Le 23 janvier 171)3, Mercy- Argent eau, qui ne pouvait oublier la souveraine si longtemps servie, écrit lui-même à Cobenzl : « Le silence extraordinaire qui est gardé sur la reine est propre à redoubler les inquiétudes sur le sort de cette auguste prinie, et, dans la série des atrocités auxquelles elle se trouve exposée, on peut prévoir celles d'une séparation absolut- du roi (décapité depuis deux jours), de ses (niants, avec des formes de détention humiliantes dans quelque maison religieuse dont il ne reste plus que celles qui sont destinées à
la police correctionnelle de l'ineonduite ou des crimes, » Vaine, insuffisante sollicitude !
Pourtant, le lendemain, Mcrcy craint « un assassinat, caché ou public », et alors il tient le langage convenable : « Marie-Antoinette, dépouillée de sa qualité de reine, reprend celle d'archiduchesse d'Autriche ; » on peut « la redemander avec toute la véhémence que le premier monarque de l'Europe est en droit d'employer avec de vils brigands qui lient attenter à son sang ». Ne lui a-t-on pas réservé le droit, en cas de veuvage, de rester en France ou de retourner librement dans son pays ? L'impérial neveu n'usa ni de ce langage, ni de ce droit, envers les « vils brigands » !
Trois mois après, — trois siècles de douleur pour la reine, — le comte de Provence tâche de réveiller l'attention de la maison d'Autriche : « Une de mes peines les plus cruelles, écrit-il à Mercy-Argenteau, le G avril 1793, a été d'être privé de toutes nouvelles de la reine, ma belle-sœur, pour laquelle vous connaissez et vous partagez mon tendre attachement. » Mais, à Vienne, cette tendresse restait cachée au fond des cœurs et la rupture des relations avec le Temple é\ itait d'inutiles soucis. Mis par Breteuil au pied du mur, Mcrcy en personne dut déclarer que si on proposait de les livrer hors du royaume (les captifs), il faudrait pour leur sûreté le refuser. Pour leur sûreté !
Oh ! ce n'est point que Marie-Antoinette voulût à tout prix se laisser « livrer ».
En mars 1793, le chevalier de Jarjayes et le « fidèle » Toulan ' furent sur le point de l'arracher à ses geôliers. Ce « complot », le plus sérieux de tous ceux que tramèrent alors les amis de la prisonnière, échoua à cause de la couardise du municipal Lepitre, qui ne put se résoudre à fournir à temps
1 Officier municipal de garde au Temple.
fi
les passeports dont il était pourtant l'officiel dispensateur. Jarjayes conservait l'espoir de faire évader la reine, et Madame Elisabeth la suppliait, de partir seule. Seule ! sans ses enfants ! Se penchant sur le berceau de l'enfant-roi, elle éleva son cœur à la hauteur du plus sublime des sacrifices, puis écrivit à Jarjayes, dans l'obscurité de sa prison, ces lignes immortelles :
« Nous avons fait un beau rêve, voilà tout ; mais nous y avons beaucoup gagné en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes ; vous trouverez toujours en moi du caractère et du courage ; mais l'intérêt de mon fils est le seul qui me guide, et quelque bonheur que f eusse éprouvé à être hors d'ici, je ne yeux consentir à me séparer de lui. Au reste, je reconnais bien votre attachement dans tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos raisons pour mon propre intérêt, et que cette occasion peut ne plus se rencontrer; mais je ne pourrais jouir de rien en laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de regret. »
Un étranger pourtant essaya de déchirer le suaire dans lequel l'Europe permettait à la Révolution d'ensevelir Marie- Antoinette : Fersen, son ami de toujours.
Il ne se dissimulait point les dangers d'une intervention. « L'intérêt que l'empereur a manifesté pour sa tante, écrivait-il à François II, ne serait-il pas une raison pour les factieux et un moyen dont ils se serviront pour la perdre en réveillant la haine contre les Autrichiens et montrant la reine comme une étrangère et complice des crimes qu'ils ont imputés au roi? o La situation delà prisonnière était, en effet, celle d'une malheureuse tombée entre les griffes de fauves prêts à l'étrangler au premier mou-
vcment fait pour la leur ravir. Mais n'importait-il pas de tenter, tout de mémo, l'impossible? Fersen le pensait, et, tandis qu'il mettait Marie-Antoinette en garde contre les étrangers qui voulaient « le démembrement partiel du royaume », il suppliait tfercy de la délivrer- Drouet, l'homme de Varennes, n'avait-il pas déclaré à Mctternich « qu'on aurait donné la reine et sa famille pour les quatre commissaires livrés par Dumouriez », que même a cela était déeidé '? Mais l'ambassadeur répondit qu'il croyait la /a ni illc royale perdue sans retour, sans qu'on puisse rien faire pour elle.
Au commencement d'août, on apprit que la Convention avait décrété son envoi au tribunal révolutionnaire. Cette fois, c'était bien la mort, imminente, effroyable. Le 13, du quartier général d'IIénin, le prince de Cobourg écrivit à Mercy-Argenteau : « Le nouveau danger que court la reine de France est connu ici depuis quelques jours. Je n'ai pu apprendre cette terrible nouvelle sans horreur. » Et alors le prince se livre, in extremis, à des réflexions désordonnées : « Plus on a réfléchi, plus on a calculé, moins la combinaison des localités, des événements et des circonstances a permis de trouver quelque expédient décidément pratique et avantageux pour atteindre le but salutaire. Doit-on marcher sur Paris? Que Votre Excellence me permette de lui demander si cela est un moyen sûr, tandis que Paris contient dans son sein une si grande quantité de scélérats, tous armés d'un poignard, et dont chacun, dans un pays sans lois, sans vertus, sans moyens de réprimer le crime, peut disposer des jours de la reine et compter sur une couronne civique après l'avoir immolée? » Mais Cobourg a une idée qu'il exprime dans ce jargon : « Ce serait, si cela n'effrayait ou du moins ne retiendrait pas coupables auteurs de tant d'atrocités, si en leur
faisant savoir qu'au cas qu'ils se permissent une telle atrocité, on ferait rouer vifs les quatre commissaires détenus chez nous... On leur dirait que puisqu'ils ont la férocité des monstres, on se voit obligé de les exterminer comme des monstres, ... et de venger le sang par le sang. » Il y avait un post-scriptum, plus modéré : a J'abandonne aussi à Votre Excellence l'approfondissement de cette question, si ce ne serait peut-être pas le moment de proposer, par le canal des généraux ennemis, l'échange de la reine contre les quatre commissaires. » Ce pastiche, très mitigé, de la déclaration de Pilnitz, voilà tout ce- que fit, pour sauver la reine, ce vainqueur de Dumouriez, ce guerrier dont le nom et les terribles projets avaient été si souvent mêlés au nom de Marie-Antoinette.
Mercy lui répondit calmement, le 18 août : « Menacer des hommes féroces quand la menace ne peut pas directement les atteindre, c'est les aider plutôt que de les effrayer ; ... leur parler de représailles éclatantes, on voit qu'ils parlent eux-mêmes d'égorger le tiers de la France ! » Que faire? Ils sont capables d'accélérer l'assassinat, puis de déclarer « que les restes de la famille royale seront de même immolés si leurs collègues prisonniers ne sont pas épargnés... La question est desavoir s'il vaut mieux prendre ces mesures avant de faire ces menaces (singulière solution!) ou faire les menaces avant d'être en position de les soutenir. Dans tous les cas, j'aurais besoin, pour répondre plus positivement à Votre Altesse, de savoir quels seraient ses projets et ses moyens ». Quant à la proposition de l'échange de la reine, c'est « une mesure délicate qui ne pourrait être tentée qu'avec les plus grands ménagements, de l'aveu préalable de notre cour ».
Une mesure délicate ! Ainsi, la seule chance qu'on avait entre les mains de délivrer la reine était ajour-
l'agonie de m aiue- Antoinette 125
aux calendes diplomatiques, et remise au bon plaisir de l'empereur.
Toutefois, vers le 1er septembre, Mercy envoya à Vienne l'ancien chargé d'affaires à Paris, de Blumendorf ; il devait exposer la situtaion à Thugut et demander une mission pour le financier Ribbes.
Ce Ribbes était le type de 1' « opportuniste », et de l'opportuniste intéressé ; il désirait avant tout soigner ses propres affaires. Louvoyant entre tous artis, il espérait sauver la reine par l'entremise de Danton : le « Mirabeau de la populace » aurait ainsi joué le rôle dans lequel avait si tragiquement échoué le vrai Mirabeau. On lui adjoignit le maître de ballet Novère.
De quelle « mission » pouvait-on bien charger de pareils comparses? Ils devaient promettre à Danton « grâces, sûreté et pardon » ! Au reste, et cela permettait à la cour de Vienne de ne point s'engager elle- même dans une aussi grossière aventure, Ribbes ne parlerait qu' « au nom des spéculateurs intéressés dans les affaires politiques de l'Europe ». *
C'était une dérision, et Mercy put ajouter en toute franchise : « Il faut que je le dise à regret, mais la reine serait sur Pécha faud que cette dernière atrocité ne pourrait plus arrêter les puissances ni changer leur marche. »
Les jacobins, eux aussi, poursuivaient leur « marche », et Marie- Antoinette, abandonnée par l'Europe, s'avançait sous leurs coups vers la guillotine.
Elle était depuis six semaines à la Conciergerie, dans le glacial caveau des condamnés à mort, lorsque Mercy- Argenteau s'avisa que les circonstances « s'étaient aggravées au point de donner lieu à des inquiétudes les plus graves et les plus foni », et cela sous les yeux de l'Europe : « Est-il
de la dignité ou même de l'intérêt de S. M. l'Empereur, mandait-il à ïhugut (le 17 septembre), de voir le sort dont son auguste tante est menacée à ce point, sans rien hasarder pour l'arracher ou la soustraire à ses bourreaux? »
Il y allait en effet de 1' « intérêt» de François II; mais ce n'était qu'un intérêt moral, qu'une question de cœur et d'honneur, et l'impérial neveu ne « hasarda » rien.
Mercy, qui n'avait rien reçu de Ribbes, ne reçut rien non plus de Thugut.
Le 11 octobre, la veille du jour où Marie- Antoinette pénétrait dans la Salle range du tribunal révolutionnaire et répondait aux soufflets d'Hermann par ce sanglot d'innocence : « Oui, le peuple a été trompé ; il l'a été cruellement ; mais ce n'est ni par mon mari, ni par moi, » Mercy revient à la charge.
Le 17, il transmet à Thugut le Journal de Paris du 12 qui raconte le procès, et il y marque d'une accolade les infamies sans nom arrachées au dauphin contre sa mère. Mais la veille, la tête de la reine, comme celle de Louis XVI, avait été jetée au peuple en pâture, et à l'Europe en défi...
L'ambassadeur d'Autriche l'apprit le 20, à Bruxelles, par les papiers publics. Le 21, il écrivait à Sterhemberg : « Je vois les trônes avilis, si un pareil crime reste sans être vengé... J'en ai le désespoir dans l'âme. » Stérile vengeance ! Quant au désespoir, il n'eut rien de bien tragique à la cour de Vienne : le 1er novembre, on y prit pour quarantesix jours un simple deuil protocolaire ; les dames portèrent des robes de « gros de Tours » noir uni, des bonnets en gaze noire d'Italie, ornée de gaze blanche, des bijoux noirs, des éventails et des souliers noirs et blancs. N'y était-on pas forcé pour une archiduchesse? Le S novembre, furent chantés les
vigiles des morts dans la chapelle de la Hofburg, et, le 4, fut célébré un service funèbre : l'âme de Marie-Antoinette pouvait reposer en paix.
Un instant les chancelleries parurent s'émouvoir. Dès le 23 octobre, le Bernois Frisching écrivait à Barthélémy, notre ambassadeur en Suisse : « Une nouvelle atterrante se confirme, c'est la mort de la reine... Les cheveux se dressent lorsqu'on pense à cette affreuse calamité. Je n'en dirai rien de plus, parce que je suis sûr que Votre Excellence a le cœur froissé de cet événement, surtout dans la situation où elle se trouve. » Singulières condoléances, adressées au futur directeur de la République ! D'autant plus singulières que le même jour L.-M. Rivalz mandait au ministre des Affaires étangères Deforgues : « Le supplice de la ci-devant reine n'a fait aucune sensation chez les Suisses. »
Il est vrai que Barthélémy lui-même écrivit, le 17 novembre suivant, à Deforgues : « C'est une vérité constante que le meurtre commis sur la reine de France a fait, en Angleterre, comme à Vienne et en Hongrie, des sensations terribles. » Les souverains redoutaient sans doute pour eux-mêmes de prochains De pro/undis. Mais ne se consolaient-ils point en songeant à l'écrasement enfin assuré de la maison de France? L'empereur, son allié par le sang et aussi par les traités, ne répondit au comte de Provence que par d'évasifs propos, lorsque le prince -régent lui demanda la reconnaissance de Louis XVII. Le fils, comme la mère, n'avait plus qu'à subir son sort épouvantable ; quant à la fille de Marie- Antoinette, à la petite- fille de l'impératrice, on sait quels tourments attendaient à Vienne et dans de perpétuels exils son cœur à jamais brisé.
On devait graver sur le tombeau de Madame Royale ces paroles de l'Écriture : 0 vos omnes
qui transitis yer viam, attendue et viclete si est dolor sicut dolor meus ! « O vous tous qui passez ce chemin, faites attention et voyez s'il est une douleur égale à ma douleur! »
Quelles paroles l'ange de la douleur eût-il pu prononcer en montrant le corps décapité qui gisait maintenant sur le sol sanglant du cimetière de la Madeleine, où, durant quinze jours, on ne creusa pas même une fosse pour le dérober aux oiseaux de proie?
La reine avait accompli son devoir en défendant, jusqu'à la mort, sa maison contre les démolisseurs révolutionnaires ; elle l'avait rempli en la défendant aussi contre les égoïstes calculs des puissances rivales. Elle s'était ainsi volontairement exposée à l'hostilité, puis, lorsqu'elle ne fut plus qu'une prisonnière, à l'indifférence de l'Europe. Et cela, après tout, était dans l'ordre souverain. Mais que dire de ces jacobins qui l'écrasèrent sous une accusation de trahison dont eux-mêmes devaient connaître, mieux que tous autres, la hurlante injustice, puisque c'était avec eux que composait l'étranger?
Est-ce pour lui fermer à jamais la bouche, à elle qui pouvait un jour venger la vérité par d'irrécusables témoignages, qu'ils lui coupèrent la tête? Les souverains eux-mêmes furent ainsi débarrassés d'une voix redoutable ; mais, outre tombe, elle dénonce encore la faute contre l'honneur que leurs convoitises ne sauraient absoudre.
« Est-ce qu'ils auraient pu sauver Marie-Antoinette? s'est demandé M. le comte de Pimodan. J'en doute, car la prisonnière risquait d'être massacrée à l'approche de ses libérateurs ; mais leur tentative eût épargné aux vieilles monarchies européennes un opprobre, à la jeune république, l'infamie d'un forfait légal dont le souvenir pèse sur le peuple français tout entier. Il se rencontre cer-
tains cas où, parmi les fautes à commettre, la plus grave est l'inaction. »
Faut-il, pour Marie- Antoinette elle-même, regretter cette inaction? Nous ne savons, puisque c'eût été fournir des excuses à ses bourreaux que de verser, pour la sauver, le sang du peuple français.
Oui, il vaut mieux que la calomnie, toute seule, ait tué cette reine, qui, consacrée Française par son mariage et sa maternité, fut encore devant l'étranger, comme devant la nation terrorisée, une grande Française.
SOURCES
E. d'Hauterive, Journal d'émigration du comte d'Espinchai. — A. Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. II. — Marquis de La Tour du Pin-Montauban, fragments inédits de mémoires publiés dans le Correspondant, 1907. — Kaulek, Papiers de Barthélémy, t. III. — Ouvrages cités de d'Estrée, Gautherot, de Pimodan.