MARIE- ANTOINETTE ET LA COMMUEE DE PARIS TA PRISON DU TEMPLE
Sommaire. — La Commune du 10 août. — La salle de L'Hôtel de ville. — Les commissaires municipaux au Temple. — La magnanimité de la reine. — Les vengeances d'Hébert. — La « ménagerie royale. » — Les « amusements » des « petits sapajous ». — La Carmagnole. — « Il faut qu'on s'en défasse à tel prix que ce soit. » — Les insultes du municipal Charbonnier. — La garde autour du « charnier ». — Hébert veut « jouer à la boule » avec les têtes des rois. — Le procès et le supplice de Louis XVI. — Marie- Antoinette « tremble de froid et de douleur ». — « Oraison funèbre » prononcée par le Père Duchesne. — « Il faut enfin que l'histoire soit faite pour les peuples... »
Marie -Antoinette fut la prisonnière de la Commune de Paris. Par son décret du 12 août, la Législative avait en effet laissé à ses vainqueurs le soin de « fixer la demeure du roi » ; elle lui en avait « confié la garde ». Une députation municipale avait réclamé l'internement de la famille royale au Temple, « où elle serait conduite avec tout le respect dû au malheur ; » dernière hypocrisie sur laquelle les événements précédents ne pouvaient plus laisser aucune illusion.
Nous avons analysé autre part le ramassis d'individus à tout faire, ou à tout laisser faire, qu'était la
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Commune du 10 août. Ce n'étaient- pas des «prolétaires » : sur les deux eent quatre-vingt-dix comme il n'y eut que deux ouvriers, à côté de dix employés d'administration, de « douze hommes de lettres », de trente et un légistes, de cinquante membres de professions libérales et de bourgeois, et ils étaient menés par une vingtaine de personnages au sujet desquels un historien, pourtant sympathique à leur cause, n'a pu récemment s'empêcher d'écrire : « Pour quelques honnêtes gens, que de us, que d'individus sans principes, prêts à toutes les besognes, et qui servirent tous les régimes * ! i Ce sont ces gens-là qui, depuis le sac des Tuileries et les tueries en masse qui l'avaient déjà accompagné, procédaient aux « visites domiciliaires » pour remplir les prisons, pratiquaient les « saisies » dissimulant leurs pillages, commettaient toutes les usurpations de pouvoir au nom de la « liberté » et de la « patrie ». Ils s'occupaient de former « un tribunal martial » pour punir « les crimes du 10 août » ! « Prenez garde! disaient, le 17 août, leurs délégués à la Législative, « le peuple est las de n'être pas vengé; craignez qu'il se lasse justice ! » Le 29 août, l'Assemblée prononça la dissolution d'une Commune qui, « née de l'anarchie, devait cesser avec l'anarchie ; » mais elle proclamait en même temps qu'elle avait « bien mérité de la patrie », ci clic laissa s'eXercer une scélérate « énergie », susceptible, reconnaissait Choudieu. d' « être encore utile »* ^ La grande salle de l'Hôtel de ville, où siégeait la Commune, offrait l'aspect d'un ardent foyer démagogique. En 1793, ce club officiel s'ouvrait d'ordinaire vers 6 heures du soir et se fermait fort avant dans la nuit : « Les deux amphithéâtres des extrémités de la salle. — raconte l'abbé Morcllet, qui man-
1 F. Bracsch
qua d'y laisser sa tête, — étaient garnis de femmes du peuple tricotant, raccommodant des vestes et des culottes, la plupart avec des yeux ardents, un maintien soldatesque,... payées pour applaudir au spectacle et applaudir aux bons endroits. » A côté de ces harpies, s'agitaient les professionnels de l'émeute, « pressés et fiévreux, apportant avec la chaude haleine des cabarets les acres senteurs des bouges populaires, hurlant des acclamations ou des cris de mort, portefaix,... débardeurs, épaves de la voie publique et souffleurs des faubourgs. » Hébert, substitut du procureur Chaumctte, fut, avec les « expressions magiques » dont il avait le secret, l'un des plus redoutables dictateurs de cette garde prétorienne de la Révolution: « Suspendue à ses lèvres, » elle buvait « comme du lait les ordres du Père Duchesne, ignoblement servile, mais prête à se ruer de toute la voracité de ses appétits sur la proie que lai désignait le maître; car Hébert était bien le maître de ces fauves, qu'il flattait tout en les déchaînant ». Les autres municipaux, selon le témoignage de leur collègue Jacques- François Lepitre, étaient pour la plupart « des hommes sans talents, sans instruction, ne sachant pas ou sachant à peine signer leur nom » ; avec cela d'une impudente avidité et d'une invraisemblable suffisance : « Us venaient en veste, avec leur tablier de travail, ceindre l'écharpe municipale, occuper la place du président et décider des intérêts d'un peuple entier... »
Sortis d'un pareil antre, que pouvaient être les « municipaux » envoyés au Temple, les gardiens de la reine?
Parmi les huit commissaires du « conseil général » qui se relayaient chaque soir, quatre par quatre, et constituaient le « conseil » de surveillance de la
prison royale, il y eut des cœurs sensibles à tant d'infortune : tel le municipal Goret, qui se refusa à appeler le roi ■ Capet » ou à garder, selon la consigne, en entrant chez lui, son chapeau sur la tête, et qui souffrit de repousser, par prudence, les délicates invitations de Marie-Antoinette ; tel Jacques- François Lepitre, qui complota la délivrance des prisonnières, sans trop se compromettre, il est vrai ; mais, à côté, que de franches canailles ou de simples brutes !
Lepitre assista auprès de Marie-Antoinette à des spectacles de ce genre : « Je vis le nommé Mercereau \ tailleur de pierre, dans l'accoutrement le plus sale, s'étendre sur le canapé de lampas où s'asseyait ordinairement la reine et justifier cette licence par le principe de l'égalité. On pouvait peutêtre pardonner à cet individu assez sot et assez ignorant;... mais que certains hommes qui vantaient leurs lumières et leur excellente éducation vinssent insolemment se placer dans un fauteuil devant la cheminée, les pieds sur les chenets de manière à ne point laisser aux princesses la possibilité de se chauffer, comment ne point appeler atroce une pareille conduite, quand on voyait surtout qu'elle était le résultat d'une combinaison perfide et de l'intention bien prononcée d'outrager le malheur? «
Un autre, le tailleur Léchcnard 2, avala d'un trait, avant de monter le soir chez la reine, la demibouteille de liqueur offerte par la Commune aux
1 A la date du 2 janvier 1793, Mercercau présidait une assemblée composée du conseil provisoire de la Commune , des membres du conseil général du 10 août, et des « commissaires des sections pour l'audition des comptes ».
Président de la section Mauconseil, section qui, par un arrêté fameux, exigea, avant le 10 août, la déchéance de Louis XVI. Léchenard, membre de la Commune terroriste, sera guillotiné avec Robespierre.
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convives municipaux : « 11 fallut que son collègue le couchât, et le lendemain son lit et le carreau de la chambre déposaient de son intempérance. Lorsqu'à 8 heures du soir la reine sortit de son appartement, il était étendu sur son grabat, se connaissant à peine, et Sa Majesté n'eut que le temps de rentrer chez elle en criant à Madame Elisabeth : a Ma sœur, ne sortez point de votre chambre! » J'appris d'ellemême ces détails. »
Le défroqué Bernard * outrageait à ce point les princesses, qu'elles furent un soir, à peine assises, obligées de quitter la table. Son collègue Jacques Roux, lui aussi défroqué, « chantait toute la nuit, » raconte Lepitre, malgré les remontrances du concierge Tison.
Citons encore le fameux sapeur Rocher, qui forçait les princesses à h s'humaniser » en leur faisant ployer la tête sous les guichets, en leur soufflant au visage les bouffées de sa pipe, en s'étendant dans son lit pour y simuler le sommeil à l'heure des repas.
Ce Rocher, dont le civisme était tel qu'il allait exprès à l'Hôtel de ville dénoncer une pendule por^ tant l'horrible inscription: horloger du roi, chantait au Temple la Marseillaise et dansait la Carmagnole avec le père Duchesne, qui ne manquait pas de le louanger dans son journal : « C'est un drôle de b... que ce Rocher, déclarait-il; on le trouve partout, c'est un véritable cerbère. Ses sourcils et ses crocs font trembler la volaille ; et c'est le loup gris pour Mnic Veto. »
Comme Hébert lui-même restait le plus féroce de ces « loups », e'est encore lui, lui toujours, (pie
1 Bernard, président <-•! secrétaire de la Commune du
10 août, fut l'un des premiers prêtres mariés. 11 sera l'un des
deux oommisialpei municipaux chargés de conduire Louis XVI à l'échafaud, et il périra, lui aussi, avee Robespierre.
nous allons voir mener la misérable Carmagnole autour de la proie à dévorer.
Marie- Antoinette le provoquait par l'inaccessible majesté de ses douleurs.
i La reine, relate Turgy, ne parlait jamais de ceux dont elle avait si cruellement à se plaindre; en recommandant à ses augustes enfants de se souvenir des bonnes actions, elle leur donnait l'exemple d'oublier les injures. » Lcpitre s'étonnait de la «douceur » et de 1' « honnêteté » avec lesquelles les princesses demandaient à leurs geôliers « la moindre chose ». Le municipal Moelle écrit, de son côté : « Il faut avoir vu la reine dans ses abandons de bonté et de confiance pour se faire une idée cle ses sentilents et de la beauté de son âme. » Le a bon » peuple ne s'y trompait pas, et lorsque, plus tard, le geôlier de la Conciergerie allait faire son marché, « trois ou quatre marchandes, qui le reconnaissaient bien, lui remettaient en pleurant les volailles les plus délicates ou les plus beaux fruits : Pour notre reine, disaient-elles, » D'autres femmes de la Halle apportèrent d'elles-mêmes au concierge Bault leurs meilleurs produits, au risque de payer de leurs têtes cette marque de tendresse très humble, mais alors héroïque...
Tant de magnanimité, un aussi dangereux, un aussi « perfide » ascendant, ne défiaient-ils point la rage de Hébert et de ses compères de la Commune? Ils le lui firent bien voir.
Reprenons le récit de la captivité à la date à laquelle nous l'avons laissé, au 22 septembre 1702, et notons simplement quelques traits caractéristiques.
La République vient d'être proclamée. Sous les fenêtres grillées du Temple, l'officier municipal Lubin, escorté de gendarmes à cheval, lit le décret
bien haut, afin d'être entendu des prisonniers : « La royauté est abolie en France. Le sceau national représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant à la main une pique surmontée du bonnet de la liberté. »
Posté dans la chambre voisine de celle de Louis XVI, Hébert, par la porte ouverte, regarde en ricanant le roi, qui « tient à la main un livre et continue à lire ».
Le 29 septembre, Hébert savourait une première vengeance de ce calme royal en présidant à l'exécution de l'arrêté municipal ordonnant que Louis XVI, transféré dans la grosse tour, serait séparé des siens.
Puis il se rattrapait à cœur joie, dans le Pcre Duchesne, qu'il faut bien se résigner à lire encore, puisque les vipères de ce cloaque allaient, une à une, injecter de leur fécond venin l'épouvantable mégère qui s'appelle la Terreur.
Le Père Duchesne manifestait donc sa « grande joie d'avoir vu Mme Veto en pâmoison lorsqu'on lui avait annoncé l'antienne de la suppression de la royauté ». 11 est allé à la « Ménagerie », pour « examiner tout à son aise l'ogre royal dans sa cage ». « Quant à l'Autrichienne, ce n'est plus cette tigresse nageant dans les flots de sang qu'elle avait fait verser à la journée de Saint-Laurent, » le 10 août ! « Elle a pris la figure traîtresse d'une chatte ; elle a l'air de miauler avec douceur; elle fait patte de velours pour mieux trouver son temps et donner encore quelques coups d'ongles. Les petits sapajous engendrés par cette g... font des petits sauts et des gambades pour amuser ceux qui les entourent. »
Au sujet des « amusements » de l'enfant, rappelons ici les détails tragiques donnés par Mlle de Tourzel: «Les distractions n'étaient pas nombreuses;
j'en imaginai une pour M. le Dauphin. J'avais par hasard un toton ; j'appris au jeune prince à le faire tourner, et cet innocent plaisir prit une sorte d'importance par le parti qu'en sut tirer le génie inventif des princesses. On établit comme pour amuser M. le Dauphin des espèces de joutes, en convenant que celui qui aurait fait tourner le toton plus longtemps que les autres aurait gagné la partie. Cela donnait l'occasion aux joueurs de s'approcher de la table et de se pencher pour jeter le toton près des personnes assises, de manière à pouvoir échanger ave 2 elles quelques paroles à voix basse, ce qui n'eût pas été possible sans ce prétexte; car, lorsqu'on parlait bas, le municipal vous rappelait que vous ne deviez parler que tout haut. L'histoire de ce toton n'est pas finie ; je le laissai lorsque (le 2 septembre) nous fûmes ( ma mère et moi ) enlevées du Temple, et il fut de plus en plus employé à mesure que les rigueurs augmentèrent contre la famille royale ; elle lui dut la possibilité de se faire de tristes confidences. »
Que n'eût pas dit Hébert de ce toton contrerévolutionnaire, s'il en eût soupçonné la noire perfidie !
Nous connaissons l'attitude de Marie-Antoinette en face des misérables de son espèce : pour lui, il trouve qu'elle s'est efforcée de « lui faire les yeux doux » ; mais, en bon patriote, il s'est contenté « de chanter la Carmagnole et la chanson des Marseillais ». Et tout de suite il indique les mesures que prendra bientôt la Commune : « Il faut réduire ces mangeurs d'hommes aux haricots et aux pommes de terre; sinon,... l'égalité n'est qu'une chimère. Il faut élever à la Pitié le petit louveteau, afin qu'il perde le souvenir de sa royauté ; il faut faire une couturière ou une ravaudeuse de la petite pimbêche ci-devant royale. »
Quelques jours après, il lance l'idée criminelle qu'il reprendra à plusieurs reprises et qui rebondira bientôt, par la bouche de Mailhe, jusqu'à la tribune de la Convention : « Celui qui a fait égorger plus d'un million d'hommes doit être livré à Samson, ainsi que son infâme moitié. Quant à sa sœur Babet, je ne lui ferais pas plus de grâce. On sait, f..., combien elle a recruté de calot ins et de chenapans. » En ce qui concerne les « deux petits louveteaux », a pauvre nation !... ce petit marniotin te sera bien funeste tôt ou tard : plus il est drôle, et plus il est redoutable. Que ce petit serpent et sa sœur soient jetés dans une île déserte : il faut qu'on s'en défasse à tel prix que ce soit. Au surplus, qu'est-ce qu'un enfant quand il s'agit du salut de la République? Celui qui aurait étouffé dans leur berceau son ivrogne de père et sa g... de mère n'aurait-il jDas fait la meilleure action qu'on puisse imaginer? »
Cependant, si Hébert destinait la famille royale au dernier suppliée, il n'entendait pas qu'on gâchât sa besogne par une trop rapide exécution : avant d'être livrés à Samson, Louis XVI et Marie-Antoinette devaient subir ces longs apprêts dont les tortionnaires chinois accablent leurs victimes.
Le venin de ces calomnies opérait trop vite.
A la fin d'octobre, une bande de gardes nationaux assaillit la Tour pour s'y rendre compte de la présence réelle de leurs prisonniers. Tout beau ! Rentrez vos crocs I Leurs têtes vous sont promises, mais ce n'est pas encore le moment de vous les jeter dégouttantes de sang. Hébert, aidé du commandant général Santerre, arrêta donc la meute au seuil du charnier où la «viande » royale, comme il disait, leur devait être conservée encore vivante.
Au reste, le Père Buchesnc engageait la Convention nationale à presser l'abattage en commençant par le roi. Son journal n'y suffisant pas, il faisait
tapisser les murs de Paris de placards où il sommait eu ees termes les « représentants du peuple » d'accomplir leurs sacrés devoirs : « Cette Convention si vantée marche comme les éerevisses ; une poignée de fripons y jette le désordre au lieu de faire le bonheur de la nation. Elle va lui donner le coup de grâce, si la nation ne se redresse encore une fois pour exterminer tous les traîtres. Le plus difiieile à écorcher maintenant, c'est la queue. Maintenant qu'il n'y a plus à reculer et qu'il faut faire sauter le pas à l'ivrogne Capct, tous les capons saignent du nez. Quoi ! disent-ils, nous jugerions un roi ! Que diraient de nous les autres nations, si Louis le traître était courci? »
Les conventionnels étaient bien avertis : tuer pour ne pas être tués ! Et Danton, simple écho de Hébert, allait les engager lui-même à « jeter en défi à l'Europe une tête de roi... ».
A la Commune, le Père Duchesne veillait à ce que cette tête fût convenablement traitée. Louis XVI étant tombé malade et le conseil général ayant chargé les commissaires de service de publier chaque jour un bulletin de santé : « Je réclame l'égalité, ria-L-il ; vous n'êtes pas des républicains, des hommes du 10 août; je demande par amende» ment qu'on lise le bulletin de tous les prisonniers malades. » N'était -il pas, en effet, « indigne d'un républicain de s'occuper un seul instant d'un individu qui n'a de supériorité sur les autres que Ci lie de ses crimes? » Par crainte de ses responsabilités, la majorité vota pourtant la lecture des abominables bulletins.
Hébert se dédommagea. Comme « il n'y aurait
jamais de liberté et d'égalité sur terre » tant que
patriotes ne pourraient a jouer à la boule avec
les têtes c... des brigands couronnés », il fallait que
Samson pût procéder proprement à son opération, et que par conséquent les « brigands » ne pussent traîtreusement priver la nation de cette réjouissance : « S'il restait la moindre énergie au ci-devant roi, faisait-on observer à la Commune, rien ne lui serait plus facile que de se couper le cou et d'éviter par là le supplice public qui l'attend. » A la séance du 6 décembre 1792, Hébert fut encore plus clairvoyant : « Je suis très fort d'avis qu'on ôte aux prisonniers tout instrument tranchant, toute arme offensive et défensive ; car cet homme-là (le roi) pourrait bien, par vengeance, s'égorger dans l'intention d'exciter la commisération du peuple, d'exciter quelque sédition et peut-être de faire reporter son fils sur le trône. Je ne dis cela que parce que toutes ces chimères peuvent fort bien entrer dans une tête royale. » En vain Toulan pria-t-il habilement le conseil général « de se rappeler que celui qui avait été criminel une fois était presque toujours lâche le reste de sa vie. — Néron, qui ressemblait tant à Louis XVI, riposta Hébert, s'est donné la mort ». Et ses prudents conseils furent suivis.
Le 7 décembre, le municipal Moelle vint lire aux prisonniers l'arrêté ordonnant de leur enlever « couteaux, rasoirs, ciseaux, canifs et tous autres instruments tranchants dont on prive les prisonniers réputés criminels, et d'en faire les plus exactes recherches, tant sur les prisonniers que dans leurs appartements ». Le roi retourna ses poches et dut livrer jusqu'à un cure-dents ; les princesses donnèrent Jeurs nécessaires de travail : « Faut-il donner aussi les aiguilles? car elles piquent bien fort, » demanda la reine. Madame Elisabeth dut rompre désormais avec ses dents le fil qui lui servait à ravauder les vêtements du roi.
A table, on voulait bien leur laisser leurs cou-
teaux et leurs fourehettes; mais on eut soin de les emporter après chaque repas.
Faibles vexations en comparaison des angoisses auxquelles la Convention venait de les condamner !
Le 11 décembre, en vertu du décret du 3, Louis XVI fut conduit au Manège. Pour la première fois, Marie-Antoinette questionna les municipaux ; mais ils restèrent ce jour-là muets, et, au retour du roi, elle n'obtint point la permission de le rejoindre.
Mon frère passa la nuit chez elle, raconte Madame Royale; il n'avait pas de lit, elle lui donna ien et resta toute la nuit dans une douleur si morne, que nous ne voulions pas la quitter; mais elle nous força à nous coucher, ma tante et moi... » C'était déjà la veillée de la guillotine.
Elle se déroula, funèbre, durant six semaines. La Convention ayant décrété que « Louis Capet pourrait voir ses enfants », mais que ceux-ci, « jusqu'à son jugement définitif, » ne communiqueraient ni avec leur mère, ni avec leur tante, le roi préféra s'en séparer. Ce raffinement de barbarie indique jusqu'où était descendue l'Assemblée; dans son hallucination, elle ne voyait plus qu'une chose : les trois cents potences dont Hébert demandait la plantation autour de la salle, pour y accrocher les récalcitrants. Lorsque le conventionnel Treilhard demanda au défenseur Malesherbes : « Qui vous rend si hardi de prononcer ici des noms que la Convention a proscrits ? — Mépris de vous-même et mépris de la vie, » répondit l'avocat, qui, l'année suivante, monta lui-même sur l'échafaud, avec sa fille et sa petite- fille...
Le 20 janvier, Garât, ministre de la « justice » révolutionnaire, vint, le chapeau sur la tête, signifier à Louis XVI le décret de mort. Hébert, substitut de la Commune, signa le procès-verbal.
Le soir, Marie-Antoinette put enfin se jeter dans
les bras de son mari. En bénissant ses enfants, Louis XVI leur exprima sa volonté suprême : pardonner aux bourreaux. Il prit le Dauphin sur ses genoux : « Mon fils, prononça -t- il, vous avez entendu ce que je viens de vous dire ; mais, comme le serment est quelque chose de plus sacré que les paroles, jurez, en levant la main, que vous accomplirez les dernières volontés de votre père. »
La reine se retira, pour laisser Louis XVI se préparer au supplice. Elle coucha l'enfant en lui faisant répéter le solennel serment, et elle se jeta tout habillée sur son lit, « où nous l'entendîmes toute la nuit, raconte Madame Royale, trembler de froid et de douleur. »
Avant le jour, elle vit entrer Un municipal : elle crut qu'on venait la chercher pour l'éternel adieu. Mais on ne voulait qu'un livre de prières pour la messe du roi. Elle attendit en vain, jusqu'au moment où de lointaines vociférations lui apprirent que le crime antinational était consommé.
Si ses yeux asséchés avaient encore pu verser des larmes, elle- n'aurait plus demandé qu'une chose : qu'on la laissât au moins pleurer en paix.
Hébert n'avait point assisté à l'exécution du roi. Cuvait-il le vin qu'il avait bu au dîner du matin, en compagnie de Santerre, de Chaumette et des membres de la Commune ?
Il n'en prononça pas moins 1' « Oraison funèbre de Louis Capet ». « Comme Desrucs, » écrivait-il, i -A-dire comme le scélérat roué en 1777 pour vol et assassinat, « il a été ferme et dévot jusqu'à la dernière minute. » Ce fut là le seul effort d' « impartialité » du Père Uuchcsne. Il effaça bientôt en effet Cette « fermeté » de sa. mémoire, et il se plut à raconter au médecin Desoencttes que « Capet montra la plus grande lâcheté tt qu' « il se mit à crier comme un veau et qu'il fallut le traîner sous le cou-
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teau ». Bien plus, il prétendit l'effacer de la mémoire de la France, et, Lorsqu'à la séance du 24 janvier le municipal Grenaux proposa la rédaction d' « un rapport circonstancié » de tout ce qui s'était passé du 1 0 au 2\ janvier 1793, Hébert fit en ces termes écarter la proposition :
« Elle serait impolitique, elle serait dangereuse, la relation qui mettrait sous les yeux l'espèce de fermeté que Louis a portée sur Féchafaud. Voulezvous donc apitoyé* le peuple sur la mort du tyran? ête est tombée; nous ne devons plus nous en occuper que pour rappeler ses forfaits. On nous parle des monuments de l'histoire, mais l'histoire a jusqu'ici menti à la postérité ; il faut enfin que l'histoire soit faite pour les peuples, il faut que cette histoire nous peigne Louis en traits ineffaçables, faisant égorger les citoyens le 10 août, se coalisant avec tous les monarques de l'Europe pour anéantir l'édifice sacré de la liberté. Mais la vie privée de ce despote doit être ensevelie dans le plus profond oubli. Eh ! craignez, citoyens, que le peuple se dépouille des sentiments de haine qu'il doit éternellement conserver pour les rois, sentiments que vous devez chercher à réchauffer et à entretenir. »
Ces lignes, a-t-on dit, renferment tout entière « la synthèse du jacobinisme » ; elles renferment aussi celle des principes qui servirent à détruire nos plus précieux monuments ; elles expriment sans artifices les principes qui ont inspiré les « politiques » altérations de la vérité, dont l'histoire de la Révolution est encore officiellement encombrée et dénaturée.
Eût-on pu d'ailleurs « ensevelir sous le plus profond oubli » la vérité sur le passé de la Erance et sur les victimes de la Révolution, resteraient les actes des « grands hommes » du jacobinisme, et ces actes publies suffiraient à notre édification.
SOURCES
Noies et Mémoires de Choudieu, édit. Barrucand. — Abbé Morellet, Mémoires (Paris, 1821), t. II. — Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XVI. — Cléry, Journal (Paris, 1861). — Courrier français, numéro du 26 octobre 1792. — Chronique de Paris, numéros des 29 octobre, 9 et 12 novembre 1792. — De Beaucourt, Captivité et derniers moments de Louis XVI (Paris, 1892), t. II. — Hébert, le Père Duchesne, numéros 173, 180, 208, 212. — Ouvrages cités de Gautherot (la Démocratie), Braesch, d'Estrée, Lenôtre, de Tourzel.