‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 10 sur 40 · L^AGRIGOLTOHK ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L^AGRIGOLTOHK ET LA POPULATION

Ces {wécautions sont tout ce qui reste d'imancîea système qui se présente naturellement à Fesprit^ mais qui n^'ea est pas moins faux dans toutes ses parties. De tout temps^» on a cru quil y avait danger à confier au hasard de Tindustrie privée la subsistance des populations. De là une foule de règlements et de lois respectables dans lent principe, mais qui avaient le défaut capital de produire exactement le contraire de ce qu'on en attendait. L'esprit humain n^arrive jamais du premier coup aux idées simples^ il commence par des complications excessives, et ne distingue la vérité qu'après avoir pris beaucoup de peine à poursuivre des chimères. Un des plus grands exemples de cette infirmité de notre nature se présente dans les légishitions sur les grains. 11 a fallu des siècles pour comprendre €|ue le meilleur moyen d'assurer Tapprovisionnement général était de se confier à l'activité intéressée des cultivateurs ^t des marchands. Même aujourd'hui^ ce n'est une conviction que pour un petit nombre d'esprits ; le public l'accepte sans réllécliir tant que les intempéries des saisons n'amènent pas des insuffisances de récolte : dès que les

prix s'élèvent, on voit reparaître toutes les anciennes erreursj que des expériences innombrables devraient avoir détruites^ mais qui n*eft survivent pasmoins^ parce qu'ellea ont pour elles l'apparence et le premier mouvement.

Je ne ferai pas ici la triste histoire de l'ancienne législa* tion française. Son principe était l'interdiotion du com-^ merce des grains, tant à l'intérieur qu'à l*extérieurj on sait ce qui en résultait, d^ variations effroyables dans les prix etdesfemines périodiques qui emportaient des millions d'hommes. Qette désastreuse législation fut le principal objet des attaques des premierséconomistes» il y a environ

LA LIBBETÈ COMlIBRGfALB. Si9

un siècle ; il leur fàUut vingt-cinq ans de prédications obstinées pour ébranler dans les meilleurs esprits des préjugés ^ fortement enracinés^ mais la masse de la nation résistait^ et quand Turgot devenu ministre proclama la liberté du commerce des grains, il ne tarda pas à être renversé. La révolution venue, avec ses déclamations contre les accapareurs, la disette fut en permanence ; elle ne cessa que lorsque les enseignements de 1 expérience eurent appris à respecter le plus néc/Cssaire des commerces*

Aujourdliuî le principe de la libre circulation des grains à rintérieur parait défmitivement acquis^ mais il n'en est pas encore de même du commerce extérieur. On a em^ ployé, pour régler Timportation et Texportation, un système fort ingénieux, emprunté aux Anglais et connu sous le nom d'échelle mobile. La France est partagée en quatre zones, depuis celle où le blé est ordinairement le plus cher jusqu'à celle où il est ordinairement le plus bas; des marchés régulateurs sont choisis dans chacune ; les prix de ces marchés, publiés tous les mois, servent à faire connaître le prix moyen de la zone pendant le mois précédent^ et, suivant que ce prix a monté ou baissé, les droits à Hmportation et à l'exportation varient, de manière à faciliter rimportation quand le blé monte et à Tentraver quand il baisse, et à produire l'effet contraire pour Texportation. Le tout est calculé pour maintenir autant que possible le prix moyen à ^francs par hectolitre. Rien de plus séduisant à coup sûr, rien qui paraisse mieux concilier les intérêts du producteur et du consommateur, mais en réalité rien de plus trompeur.

Constatons d'abord les résultats obtenus. L'échelle mobile a été organisée en 18âl . Depuis cette époque, les prix

sso l'agriculture et la population.

des blés ont subi des variations que toutes ces savantes combinaisons n'ont pas|pu empêcher. Le prix moyen était I en 4821 de 48 fr. ; il tomba à 45 en 48^, se releva dans les années suivantes pour retomber encore, et finalement nousl'avons vu en 1847 à 35 fr.^en 4849 à 45^ en 4855 à 32, difiérences énormes qui démontrent tout au moins Tinefticacité complète du systènie. Allons plus loin, voyons s'il n'est pas nuisible et si son action n'a pas été favorable à ces variations qu'il avait pour but de prévenir; elles ont ' ailleurs leur cause, mais il les aggrave.

Comme pour la viande^ il existe pour le blé un prix moyen qui concilie toute! quH est désirable de maintenir; j'accepte comme tel 20 â*. l'hectolitre. De plus,j'admets volontiers que, si le nord-ouest de la France peut produire avec bénéfice un peu au-dessous de ce prix, le sol et le climat du sud-est exigent un peu plus. Il y a eu jusqu'ici entre les marchés de Nantes et de Marseille une diffé* rence considérable, qui va quelquefois jusqu a 50 pour 400. J'admets qu'il y a dans cette différence, quoiqu'elle soit en train de s'atténuer par les chemins de fer, qui mettront tous les jours de plus en plus en communication les marchés intermédiaires, quelque chose de fondamental. J'accepte donc, outre le prix moyen, le principe des zones, c'est-à-dire tout ce qui constitue Téchelle mobile* Je sais enfin que la région où l'importation peut prendre les plus grandes proportions est précisément celle où le prix est le plus élevé, la côte de la Méditerranée. Je n'en suis pas moins convaincu que, si l'échelle mobile était supprimée, non temporairement comme aujourd'hui, mais à tout jamais, si le blé étranger entrait en France en franchise de droits et à plus forte raison avec un droit fixe, si du même

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coup Texportatioii do venait libre en tout tenips^ les résultats qu'oD a voulu obtenir avec Téchelle mobile seraient beaucoup plus sûrement acquis, et les variations des prix ramenées à leurs limites inévitables par le seul effet du mouvement naturel du commerce.

Le plus grand défaut de ce mécanisme prétentieux, comme de beaucoup d'autres^ c'est d'avoir voulu fiûre ar^ tificiellement ce qui se fait tout seul. Par la nature même des choses^ Timportation diminue et l'exportation s'aecroit quand le prix du blé baisse à rintérieur; le contraire arrive quand il monte. Il est inutile de prendre des mesures pour amener ce résultat^ il suffît de ne pas Tentraver. Les prix sont comme les liquides, ils tendent vers leur niveau. Croit-on qu'en 1849;, quand le blé était tombé si bas, il fût entré plus de grains si Timportation eût été libre^ et que dans les années suivantes, où les prix ont monté si haut, il en fût sorti davantage quand même l'exportation n'eût pas été int^ite ? L'échelle mobile a fermé les portes dans les deux cas à une importation et à une exportation égale* ment chimériques. Elle a pour unique eifet de nuire au commerce qui manque de base solide pour établir ses calculs. Rien n'est plus incertain que le jeu de ce mécanisme tout arbitraire ; les «ones peuvent être inexactement limitées, les marchés régulateurs mal choisis, les mercuriales » fausses et incomplètes; dans tous les cas, les résultats ne sont connus qu^un mois après qu'ils se sont produits, et, dans llntervalle de temps nécessaire pour préparer des ventes et des achats, tout peut être bouleversé.

Le commerce a besoin de conditions plus simples et plus sûres. 11 faut, pour quil remplisse son office, qu'il puisse vendre dès que le prix s'élève et acheter dès qu'il baisse,

ssi l'agmgcltubb et la population.

sans utteiidre rautorisatioii du M mi leur ; ilfautqu'il puisse prévoir l'avenir d'après Tétai du marché sans avoir à se préoccuper de combinaisons étrangères. Si l'importation et l'exportation sont permises aujourd'hui y qui lui dit qu'elles le seront demain ? 11 n'y a rien de fixe^ de stable^ de perma* nent, quand à la mobilité naturelle dos prix vient s'ajouter la mobilité même du régime légal. Qu'en résulte-tril? Que rien n'est organisé pour une action constante et régulière. L'importation et l'exportation agissent par bouffées, elles arrivent quand le mal qu'elles auraient pu prévenir a atteint déjà des proportions ftmestes, soit pour le produetenr, soit pour le consommateur, au lieu de s'élever ou de s'abaisser insenâblement suivant les fluctuations les plus légères des niarchés.

L'Angleterre et la Belgique ont toutes deux essayé de ce mécanisme^ toutes deux y ont renoncé. En France même, il est déjà arrivé plusieurs fois qu'on a été obligé de le suspendre, parce qu'on en touchait du doigt les inconvénients, prélude évident de sa suppression prochaine.

On s'est beaucoup demandé ce que pouvaient fournir de blé au marché général les pays considérés comme exportateurs. An premier rang figurent les ports de la Baltique et de la mer Noire. Dans l'état actuel des choses, combien peuvent-ils vendre de blé au reste de l'Europe ? Quatre ou cinq millions d'hectolitres en temps ordinaire, et le double environ en temps de prix excessifs. Voilà ce que répond l'expérience de ces dix dernières années. La Sicile, l 'Égypte , le reste de la Méditerranée^ peuvent en donner à peu près autant ; les États-Unis d'Amérique un peu moms, de sorte que l'ensemble des excédants disponibles du monde entier s'élève àl2 ou i5 millions d'hectolitres année commune.

portés à 90 OU 35 quand ie piix s'acoi^ott. Ce ne sont

pas là des hypothèses, mais des faits. Or l'Angleterre, qui a un déficit annuel et régulier de ^ millions d'hectolitres, peut à elle seule absorber la totalité de cet excédant ; elle n'en trouve même pas assez pour subvenir à ses besoins^ et elle est forcée de recourir, pour la moitié emdron de son approvisionnement, aux grains inférieurs, comme le maïs. ' " '

Sansdoute, si le commerce était libre, il y aurait toujours à Marseille une petite importation des pays les plus voisins ; mais ces arrivages ne peuvent atteindre des proportions un peu fortes, un million d'hectolitres par exemple, qu'autant que le prix local dépasse 25 francs, et dans aucun cas ils ne peuvent franchir les limites qui leur sont imposées par les besoins de TAngleterre et par la rareté des grains disponibles; en 1855, ils n'ont pas pu dépasser 3 millions de quintaux métriques.

C'est l'effet de la guerre, dit-on; soit. Nous allons voir, jnaintenant que la paix est faite, s'il en viendra beaucoup plus. Nulle part le blé ne pousse tout seul. Dans les pays neufs, où la terre est pour rien et le système des longues jachères pratiea,ble,on peut en récolter à peu de frais de faibles quantités ; mais dès qu'il s'agit d'augmenter les produits, les frais se multiplient. M. Lecouteux, ancien directeur des cultures à l'Institut national agronomique, a très* bien démontré, dans un traité récent*, que les pays riches, pourvus de capitaux, ont plus de facilités que les autres pour accroître leur production céréale ; une terre qui rend 30 hectolitres à l'hectare et qui coûte 300 francs de frais n'exige que 10 francs par hectolitre, tandis qu'une terre qui ne

t Traité degmtrepriies de culture amélioranie, In^.

St4 L'AGMCDLTURS ET LA POPDLATIOlf.

coûte que iOOtraacs, mais qui ne rapporte que 8 hectolitres, en exige davantage.

11 y a trois périodes dans la production du blé ; la première, où Ton en produit peu^ mais presque pour rien; la seconde, où l'on en produit davantage, mais où il revient pius cher ; la troisième, où l'on en produit encore plus et où les frais proportionnels diminuent. 11 est plus facile dépasser de la seconde période à la troisième que delà première à la seconde. Voilà pourquoi les pays peuplés, anciennement cultivés^ ont toujours les devants. Ajoutez les frais de transport, les bénéfices du commerce, et vous comprendre* que nos blés n'ont rien à craindre de ceux de Russie, de Pologne et d'Amérique, et que nul ne peut vendre du blé à la France à meilleur marché que le producteur français ; j'en excepte toujours^ bien entendu, tel ou tel point où Ton peut satisfaire des besoins locaux, sans eflét sur le reste, et les circonstances extraordinaires des mautaises années.

S'il est un pays qui semble menacer nos producteurs d'une concurren(îe ruineuse, c'est l'Algérie, soit parce qu'elle est très-rapprochée de la partie du territoire national qui manque de grains, soit parce que ses blés entrent désormais en franchise comme produits français, sojt enfin parce que les terres incultes y sont en quelque sorte indéfinies, que le soi et le climat se prêtent, dit-on, parfaitement aux céréales, que la population est rare et sobre à réxcès, et que rien n'y jsst épargné pour développer la culture. Malgré toutes ces circonstances favorables, dont l'effet^e centuple encore par le haut prix des grains depuis trois ans, rAlgérie a beaucoup de peine à nous vendre un million d'hectolitres de froment par an. On dit qu'elle nous en vendra beaucoup plus un jour, attendons avant de Taf-

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firmer ; voyons ce qui arrivera quand le prix des grains sera • rentré en France dans ses. limites naturelles. L^expérience se fera nécessairement, puisque Téchelle mobile n'a rien àvoii* ici^ l'Algérie étant en dehors de la question douanière. Si par hasard il est démontré par le fait que les blés africains, soit qu'ils ne se récoltent pas avec autant d'abondance qu'on Tespère, soit qu'ils aient plus de profit à se diriger vers l'Angleterre, ne peuvent exercer aucune influence sur nos prix, je pense que l'épreuve paraîtra décisive aux plus craintifs, car de tous les dangers que Timagination des producteurs peut évoquer, celui-là est le plus grand.

Je n'ai parlé jusqu'ici que du froment, parce que c'est le

seul grain dont l'importation ait quelque valeur. On a beaucoup vanté le maïs américain ; outre que la consommation de ce grain ne fait pas de grands progrès en Europe, son prix est tel en Amérique, qu'il ne peut en venir, quoi qu'on en dise, des quantités un peu notables à bon compté. Les États-Unis ont une étendue égale à celle de l'Europe; le maïs peut s'obtenir à peu de frais dans la vallée du Mississipi, mais sur la côte, malgré les chemins de fer, les canaux, les lacs, les fleuves et la vapeur, il se vend aussi cher qu'en France en temps ordinaire. Dans les anciens États, la terre commence à s'épuiser, l'agriculture américaine est forcée d'avoir recours aux mêmes procédés qu'en £urope pour renouveler sa fécondité, et les Etats-Unis sont, après l'Angleterre, les plus grands acheteurs du guano du Pérou.

Enfin, n'oublions pas l'autre côté de la question, qui n'est pas le moins sérieux. Si nos producteurs ont peu à craindre la liberté d'importation, n'ont-ils pas quelque chose à ga-

116 L'AfiUlCtXTIIlB BT LA FOPUtATlOir.

giieràson corollaire nécessaire, la liberté d'exportation? Nous n'aurons pas toujours d'aussi mauvaises années ; s'il ' s'établit vers Marseille un petit courant régulier de blé étranger, venu d'Algérie ou d'ailleurs, ne peut-il pas, ne doit-il pas s'établir en même temps un courant plus rapide de nos propres blés vers nos frontières du nord et de Touest? Dans ces â5 millions d'hectolitres qui manquent annuellement à l'Angleterre, dans le déficit, non moins constaté, de la Belgique et de la Hollande, dont la population est beaucoup plus pressée que la nôtre, n'ayons-nous pas une place à prendre par notre extrême proximité?

Nous avons déjà comiuencé : dans les quatre années qui ont suivi 1847, notre exportation annuelle a dépassé 3 millions d'hectolitres. Même sous le régime de l'échelle mobile, nous n'avons jamais cessé d'exporter un peu de ce côté-là. La Providence, en plaçant les contrées qui peuvent nous vendre des blés près de la région où nous en manquons, a placé en même temps la région qui les produit chez nous au meilleur marché près de ceux de nos voisins qui en ont besoin. N'est-ce pas là une indication évidente de notre commerce naturel?

En même temps quil ouvrait à rentrée toutes les barrières, le gouvernement a interdit l'exportation des grains. Cette conduite ne paraît pas logique. Interdire la sortie des grains 'dans ce moment-ci, c'est pr(;ndre une précaution inutile, puisque nos propres prix la défendent beaucoup plus que la loi, et c'est toucher au principe de la liberté au moment où l'on a besoin d'y recourir. Couunent demander aux nations étrangères, comme Naples, TÉgypte, te Russie, de lever la défense d'exportation quand on la maintient soi-même ? Il y a contradiction évidente. Ne voit-

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un pas d ailleui's que l'exportation et Timportation se prêtent un mutuel secours ? Le commerce porte d'autant plus volontiers des grains ou toute autre marchandise sur un point, qu'il se sait plus libre de rechaiger pour une autre destination^ s'il y trouve plus de profit. L'Angleterre nous en offire un grand exempie : cette Uedevient le centre du commerce des grains pour le monde entier.- Tout y va, parce qu'on sait qu'on n'est pas forcé d'y rester si l'on obtient ailleurs un meilleur prix.

Le gouvernement belge a, lui aussi, prohibé reportatlon, mais après une discussion très-animée dans les chambres, où il a été reconnu par tout le monde, même par les ministres qui Tavaiept proposée, que c'était une mauvaise mesure. On n'a donné d'autre raison que la nécessité de ménager Tiniagination publique. Je comprends cet argument, mais il ne Cantpas en abuser (i). On a justement fait remarquer à ce sujet qu'en Piémont on n'avait pas eu les mêmes égards pour les préjugés populaires, et qu'on s'en était bien trouvé. Depuis plusieurs années, la liberté du commerce des grains, tant à l'importation qu'à l'exportation, est entière en Piémont, et le prix, du blé n'y est pas tombé aussi bas qu'en France en 1850, il ne s'y est pas élevé aussi haut en i 855. Cette démonstration a d'autant plus d'éloquence qu'elle se passe à nos portes.

Pas plus pour le blé que pour la viande, l'exportation et importation ne sont inconciliables. Non-seulemeat ou

(0 Le gouTernemeDt belge a reconnu l'année suivante qu'il avait manqué son bal et a proposé la liberté d'etportation ; la Chambre des représentants Ta votée avec empressement, le sénat seul a fait diflicuilë. Toute cette discussion est bonne. à lire pour quicoïKjue veut s'écl$ùrer.

Si8 L'AGHlOtLTt&fi £T LA POFULAllOM.

peut importer des grains sur un point et en exporter sur un auire^ mais on peut, sur les mêmes points, importer dans une saison de Tannée et exfiorter dans une autre avec un double avantage. Les contrées méridionales de l'Europe récoltent et battent plus tôt que nous ; elles peuvent trèsbien nous envoyer des blés quand 1^ nôtres sont encore sur pied, à la charge d'en recevoir de nous après nos battages. A leur tour, les contrées septentrionales, qui récoltent plus tard^ peuvciit coniniencer par nous en acheter pour nous ei^ vendre ensuite. On peut introduire certaines espèces de grains, comme desblés desemence,et en exporter d'autres ; on peut échanger du maïs ou du seigle contre du froment, de la &rine contre du grain ; les combinaisons du commerce sont infinies ; quand on y met obstacle, on ne peut savoir ce qu'on fait.

A Constantinople, le pain a été un moment Tannée dernière plus cher qu'à Paris, non qu'on manquât précisément de blé, mais parce qu'on manquait de moulins pour subvenir au surcroit de consommation qu'avait amené la présence des armées alliées ; l'interdiction d'exportation empêchait la sortie des grains pour aller ailleurs se convertir en farines. Voilà un exemple saillant ; il peut s'en pré« senter beaucoup d'autres.

La considération fiscale a ici peu d'importance; je crois cependant que le droit actuel de 25 centimes pourrait être remplacé, sans imire à l'importation, par un droit fixe d'un franc par hectolitre ; en supposant une introduction moyenne d'un millron d'hectolitres, plus que compensée par une exportation supérieure, ce serait toujours \xm nouvelle recette d'un million.

LA LIBEHTÉ COMMEHCIALË. iâ9

lY

, Pour les laiaes, la question prend un autre, aspect, mais sans riem changer à la conclusion. Si le blé et le bétail étrangers ne fournissent qu'un appoint insignifiant relativement à la masse de la production nationale^ il n'en est pas de même des laines. Les laines se transportent plus facilement que le blé et la viande^ et à moins de frais proportionnels ; il en arrive des régions les plus lointaines. £n fait^ l'importation est bien près d'égaler chez nous la production ; il est entré en 1855 trente-ciaq millions de kilos de laines étrangères la plupart lavées. I^otre production nationale ne doit pas être bien supérieure. Au lieu de plaider contre la liberté commerciale^ cette énornie introduction donne un argument nouveau en sa faveur ; elle a en effet coïncidé, non avec une baisse, mais avec une hausse de nos propres laines, et malgré un régime de douanes qu'on avait cru rendre prohibitif^ tant il est vrai que toutes ces coijibinaisons qui veulent dominer les faits et les besoins - n'aboutissent qu'à des résultats illusoires !

Le droit de 30 pour 100 à l'entrée des laines étrangères avait été établi dans le même temps que le droit excessif sur le bétail et sur le blé, et dans la même pensée, pour enchérir artificiellement les produits du sol au profit de la propriété territoriale, en empêchant l'importation. Depuis qu'il eidste, les prix des laines ont subi des variations, soit en baisse soit en hausse, tout à fait indépendantes du régime douanier. Par un hasard singulier, elles ont baissé après l'établissement du droit protecteur, elles ont remônté

^30 L'AGRICULTUBB ST la POPULATIOff.

quand il a été ramené à 20 pour 100 en 1805 ; aujourd'hui

encore, au moment où il vient d*être radicalement réduit, elles sont en hausse. L'importation a toujours été croissant ; rien n'a pu Tarrèter.

C'est qu'on avait compté sans le fait qui domine tout et qui a bouleversé les calculs^ l'augmentation de la consommation. Depuis trente-cinq ans, la consommation de la laine a doublé en France, elle est en train de doubler encore. L'avenir de l'industrie lainière^ depuis surtout qu'elle a varié ses produits en créant une foule d'étotîes légères, parait indéHni. La laine devient pour le coton une rivale de plus en plus redoutable, et on ne peut que s'en réjouir. Outre que le coton nous vient de régions lointaines qui peuvent à tout moment suspendre leurs envois, tandis que la laine jaillit de notre propre sol, la culture de Tun jpeut compter parmi les plus épujsantes, tandis que Tautre s'associe à un second et précieux produit, la viande, et contribue à l'amélioration de la terre par l'engrais. Le coton a une tache originelle, c'est le fruit du travail esclave; la laine au contraire suppose d'autres mœurs, les peuples pasteurs ont toujours été des peuples libres. La plante américaine exige un climat spécial peu fiivorable à ^espèce humaine, les troupeaux prospèrent dans les régions tempérées où l'homme fait son principal séjour. La laine enfin a des propriétés que le coton n'a pas, les vêtements qui erl sont formés défendent plus sûrement des brusques alternatives de température, et leui^ influence sur la santé n^est pas contestée.

L'humanité ne peut donc que gagner sôiis tous les rappoxist à l'immense extension que prend dans le monde la fidwicatioil des lainages : Dieu veuille qu'elle puisse s'é-

LA UBBRTi GOMIIIiniGIALE. 8S1

tendre encore, car il y a peu d'instruments de civilisation aussi actifs!

Sans doute il serait désirable que le territoire national pioduisit, en sus de ce quif porte aujourd'hui, les 35 mil* lions de kilos demandés à l'importation et beaucoup d'autres encore qui lui seront demandés à l'avenir. Mal« heureusement la lenteuîr inévitable des améliorations agricoles ne Ta pas permis. La production de la laine n'est pas stationnaire en France, bien loin de là : elle marche assez rapidement, mais elle n'a pas pu aller ausdi vite que là consommation. Faut-il alors enlever à l'industrie lainière les ressources qu'elle peut trouveî^ ailleurs? On vient de voir qu'on ne le peut pas, à moins d'une prohibition absolue, puisqu'un droit de 20 pour 100, aggravé encore par un double décime de guerre, a été inefficace. Et quand on le pourrait, le devrait-on ? L'agriculture n'y trouverait aucun profit, car il viendrait nécessairement un point où la hausse sur lés laines s'arrêterait d'elle-même, faute d'acheteurs. Une diminution de moitié dans la quantité des matières premières amènerait la ruine des fabriques, et l'agriculture ne pourrait qu'y perdre.

Même au point de vue de la production indigène, il est heureux que les chambres de la restauration n'aient pas pu fermer la porte aux laines étrangères. La consommation, limitée par la production, n'aurait pas pu prendre l'essor qu'elle a pris. A son tour, la prciduction n'aurait pas reçu l'encouragement d'une conso'mmation supérieure, elle n'aurait pas marché comme elle a marché ; la demande excède toujours l'offre; ce qui ést la meilleure des conditions pour les producteurs. Si les laines étrangères arrivaient en telle abondance que le prix des laines indi-

tst l'agrigvlturb et la population.

gènes baissai^ ce serait ditférent ; mais pour la laine comme pour tout il y a un prix de revient^ à l'étranger comme en France, qui ne permet pas de la donner à tout prix et de la produire à volonté.

Bien avant nous, l'Angleterre a ouvert ses portes aux laines étrangères ; l'importation y est beaucoup plus considérable que chez nous, puisqu'elle arrive à îiO millions de kîlos^ et la production indigène n'y fait que s'accrottre. Je pourrais dii'c, à propos de cet exemple, que, quand même la laine française baisserait de quelques centimes, nous en serions quittes pour faire un peu plus de viande et un peu moins de laine : je n'ai pas besoin de cet argument, puisque je ne crois pas à une baisse ; je. ne le dédaignerai pourtant pas tout à fait. Les Anglais font beaucoup plus de viande que nous, mais comme ils ont beaucoup plus d'animaux de forte taille, ils ne font pas moins de ^ laine. Seulement ils se préoccupent moins de la finesse, et ils ont raison. Quand la finesse peut être obtenue sans nuire à la santé, à la rusticité des animaux, à la quantité et à la qualité de leur chair, rien de mieux ; mais le contraire arrive le plus souvent. C'est à l'éleveur de faire son compte et de voir ce qui lui profite le plus.

Il y a un avantage réel à ce que le prix de la laine, et surtout de la laine fin^e, ne soit pas trop haut. L'éleveurse tourne alors plus naturellement vers la viande, qui est en définitive un besoin supérieur, puisqu'elle peut moins se transporter. La recherche de la viande a d'ailleurs ce mérite, qu'elle ramène à la laine par une voie détournée, et qu'elle en accroît, sinon la qualité, du moins la quantité, tandis que la laine très-fine s'obtient en général aux dépens de la taille, de la vigueur, de la précocité, de la

LA UBBRTÈ COMMERCIALE. 2S8

bonne conformation pour la boucherie. Nous pouvons donc avoir plus de profit à acheter de la laine très-fine qu'à en faire , tout en augmentant considérablement notre production en laines communes ou intermédiaires, plus conciliableScavec la multiplication de la bonne viande.

Le droit qui vient d'être réduit avait toute sorte d'inconvénients. Il était perça ad valùremy ce qui donnait

lieu à beaucoup de contestations et de fraudes. De plus, il agissait en sens contraire de l'échelle mobile sm* les céréales, aggravant le droit à mesure que le prix des laines montait à l'intérieur, c/est-à-dire qu'on avait plus besoin , des laines étrangères, et le réduisant à mesure que le prix baissait avec le besoin. Cette anomalie a été autrefois mise en lumière par un ancien député fort compétent en ces

matières, M. Muret de Boid. Le droit fixe n'a plus les

mêmes défauts.

Cette réduction prête plus que toute autre à la critique, sous le rapport fiscal. Le droit sur les laines a rapporté en 1855 près de 15 millions ; cette recette sera probablement réduite de moitié cette année, c'est une perte sensible pour le trésor. Il n'y a d'autre moyen de l'éviter que de supprimer ce qu'on appelle le drawback. On entend par drawback une somme payée par l'État pour les tissus de laine exportés, et considérée comme le remboursement des droits d'entrée perçus sur la matière première. Eu réalité, ce prétendu remboursement n'est qu'une prime à l'exportation, car on paie pour toute espèce dç tissus, qu'ils soient ou non de laine étrangère. Le montant annuel de cette dépense égale précisément la perte probable sur la recette ; en la supprimant, il n'y aurait rien de changé. Le

194 L'AGBIGULTVM BT LA FOPCLATION.

nouveau décret moditie et réduit le drawback ; c'est quel* que diose, ce n'est pas assez.

La production annuelle des tissus de laine représente une valeur totale de plus de ÔOO millions ; quelques millions de plus ou de moins, sur un mouvement d'affaires aussi considérable, n'ont pas beaucoup d'importance. Le prétexte du drawback, le droit d'entrée sur les laines étran* gères, étant supprimé ou atténué, il est naturel que l'effet disparaisse avec la cause, surtout quand on songe que la prime avait pour effet de fovoriser les consommateurs étrangers aux dépens des Français, anomalie nouvelle qui vient montrer une fois de plus à quels résultats bizarres on peut arriver à force de calcul.

Les autres produits agricoles ne soulivent pas les mêmes

doutes. Il y a eu un temps où Ton a voulu protéger par des droits excessifs les huiles indigènes. La demande d'hutte a fait de tels progrès, qu'elle a triomphé de tous les obstacles ; Timportation des huiles et graines oléagineuses atteint aujourd'hui une valeur de 50 millions^ et on ne voit pas que la production nationale en ait souffert. Le prix de Thuile est encore tel que la culture du colza s'étend tous les jours, de manière à exdter pour l'avenir des craintifs légitimes, car cette culture épuise le sol quand elle n'est pastrès-bien entendue, et peut nuire par conséquent • à la production des céréales.

Il y a eu aussi un temps où le sucre indigène de betterave avait besoin d'une forte protection ; ce temps est passé.

On pouvait se demander dlors si les cultivateur flamands et picards^ au lieu de s'obstiner à faire du sucre^ n'auraient pas eu plus de profit à cultiver^ comme les Ânglaië^ des racines exclusivement consacrées à la nourriture du bétail* Ces questions seraient aujourd'hui oiseuses; d'énormes capitaux ont été perdus dans la création de cette , industrie, mais d'énormes capitaux ont été gagnés; le souvenir des pertes est effacé, les bénéfices seuls frappent les yeux, et grâce aux pèrfectionnements que chaque jour amène dans l'extraction de ce sucre, on doit espérer qu'il n'aura plus besoin de secours. Les rôles sont changés ; c'est aujourd'hui le sucre des colonies qui s'alarme, et qui réclame à son tour une protection.

La grande industrie française des soieries a pris une si magnifique extension, elle réalise de si puissants bénéUciîs, qu'on n'est pas tenté de lui marchander les matières premières. Les soies étrangères entrent sans difficulté, [personne ne s en plaint. La valeur annuelle de l'importation dépasse pourtant iOO milUons; mais la production nationale arrive à peu près au même chiffre, et rien ne limite ses progrès. Toute soie est vendue d'avance ; on en obtiendrait deux fois plus qu'on en vendraitdeux fois plus sans baissede prix. Ce qui en limite la quantité, ce n'est pas le débouché, c'est la difficulté de la production. La soie exige des conditions particulières qui ne se retrouvent pas partout ; huit départements en ont presque le monopole, et dans ces huit il en est quatre, le Gard, la Drôme, TArdèche et l'Hérault, qui en obtiennent à eux seuls les trois quarts. On a essayé d'étendre ailleurs cette belle industrie, mais sans beaucoup de succès. Les nombreuses tentatives fiûtes en Algérie ont échoué, du moins jusqu'ici. Ce n'est pas une raison pour

936 L'aORICULTDRB RT LA POPULATION.

fîési'spéi'er de i avenir^ c'en est une pour chercher dans rimportation^ en attendant mieux^ le supplément nécessaire à nos fabriques. Tout le monde étant d'accord sur ce point, il est inutile d'insister.

Je n'ai pas besoin de faire la même démonstration pour le lin et le chanvre; je ne pourrais que me répéter.

Restent les vins. Ici personne ne conteste Timmense intérêt de la production nationale à l'accroissement du commerce extérieur. Depuis quelques années, la vigne souffre en France comme partout ; mais ce n'est là qu'un mal passager. En temps ordinaire, le vin constitue une de nos plus grandes richesses agricoles ; nous pouvons pour ainsi dire en fournir le monde entier sans nufre à notre propre consommation. Sur quelques points du nord et de Test, la vigne a pris peut-être trop d'extension, par suite de la dif* Acuité des communications qui ne permettait pas aux vins du Midi d'arriver ; mais la même cause qui réduira sans doute cette culture, dans les contrées qui lui conviennent le moins doit Taccrottre dans celles qui lui conviennent le plus. Nul doute que la production du vin ne puisse doubler, si elle, a des débouchés suffisants. 11 y a encore dans le tiers méridional de la France de grandes étendues de terres incultes ou à peu près, admirablement propres à la vigne. J'y vois, pour mon compte, une des plus belles promesses de notre avenir ; mais, pour qu'elle se développe, elle a besoin de l'exportation. Voilà un intérêt, qui doit balancer bien des craintes*

Quand même le blé devrait baisser un peu dans le Midi par l'admission des blés étrangers, ce que je ne crois mais ce que j'admets un moment> l'agriculture de cette partie de la France peut trouver dans le vin une ma-

LA LIBERTÉ COMMERCIALE. iS?

gniflque compensation^ sans parler des autres conséquences

probables de la libre exportation et des communications perfectionnées^ comme la. hausse de la viande y du maïs^ des légumes secs^ des fruits^ des volailles, et d'une foule de produits spéciaux qui n'ont eu longtemps que bien peu de valeur.

Un fait s'oppose à cette extension si désirable de notre exportation en vins, c'est le droit prohibitif qui les frappe encore à leur entrée en Angletenre. le ne puis croire que cette exception choquante au régime habile et libérai des douanes chez nos voisins puisse subsister longtemps. Le secrétaire du Bùord of Trader sir James Emerson Tennent, vient de publier une brochure pour la défendre; mais il s'est attiré, de la part d'un négociant anglais, une réponse péremptoire. H. Bosville James n'a , pas eu de peine à prouver que^ si le droit sur les vins était réduit à un schelling par gallon ou 38 centimes le litre, au lieu de I franc 60 centimes, qui estle taux actuel, il en résulterait une révolution salutaire dans les habitudes du peuple anglais, sans nuire en aucune feçon au revenu public. Les défenseurs du droit partent de ce principe, que le vin- sera toujours un objet de luxe en Angleterre ; mais si on pouvait le vendre au détail à un schelling la bou* teille, il en serait tout autrement.

Les consommateurs anglais ne connaissent pas nos bons vins ordinan^s, notamment ceux du Midi ; ils les rechercheraient s'ils les connaissaient davantage, et, comme le remarque très-bien M. Bosville James, la consommation de la bière, qui rapporte une somme considérable au trésor public, n'en souffrirait pas ; il n'y aurait de menacés que les spiritueux, dont on fait un usage inunodéré.

tS8 l'agriculture ëi la population.

contraire à la santé comme à la moralHé publique.

Au moment où l'alliance intime entre la France et TAngleterre^ si longtemps attaquée par des préventions séculaires, mais si conforme à l'intérêt bien entendu des deux peuples^ vient de se resserrer par une action commune sui' les champs de bataille, il serait plus à propos que jamais de la cimenter par des concession8.de douanes. Les Anglais ont déjà fait de grands pas^ c'est à eux de faire le dernier et le plus important, pour ne laisser prise à aucun soupçon. Tant qu'ils maintiendront rinterdiction jetée sur nos vins communs par la vieille politique de guerre, pour protéger ceux d'Espagne^ et de Portugal et leurs propres boissons nationales, on pourra dire, à tort sans doute, mais avec une apparence de raison, qu'ils proclament le principe de la libérté commerciale quand ils se croient en état d'en tirer parti, et qu'ils sont les premiers à se refuser aux applications qui les gênent. Même en supposant que ce soit pour eux un sacrifice d'y renoncer, ils le doivent à l'honneur du principe et à l'avenir de l'alliance.

Je viens de parcourir le cercle entier de nos produits agricoles, je n'en vois aucun qui ait à souffrir de la liberté, j'en vois beaucoup qui ont à y gagner. Telle est en efltet la nature des choses. Il n'est pas dans l'ensemble de sol mieux doué que le nôtre et qui puisse figurer nvec plus d'avantages sur le marché général : nos agriculteurs pèchent pai* excès de modestie, quand ils redoutent une concurrence quelconque; ils ne se rendent compte ni de la

LA ilBBftTi dOHMEROlALlS. ^t»

puissance de leurs moyens ni de l'immensité des besoins.

Cette conviction n^est pas nouvelle chez moi, elle ne date pas de la cherté actuelle. £n 1851 , dans mon cours

Économie rurale à Tinstitut agronomique , au milieu, d'une baisse générale et désastreuse, j'annonçais sans hésiter, non pa$ précisément la hausse excesâve dont nous sommes témoins et qui tient en partie à des circonstances fortuites, mais une hausse régulière et normale, et j'aftirmais que la liberté la plus absolue y contribuerait au lieu d^y nuire. Selon moi, les denrées agricoles n'étaient à leur véritable prix, avant 1847^ que dans un quart de la France; c'est pourquoi Tagriculture n'avait fait que là de sérieux progrès. Je ne eroyais et je ne crois encore à des développements sur d'autres points qu'autant que les prix courants du marché parisien Vétendraient à toute la France. J'attendais cette hausse du perfectioimement des communications, de l'accroiisement de la population nationale dt un peu ausû d'une extension du conunerce extè» rieur.

La liberté commerciale, c'est en d^autres termes te

commerce lui-même ; ses effets diff èrent suivant les be-^ soins. Qu'il entre en France peu de denrées étrangères, comme pour la viande et le blé, ou qu'il en entre beau-coup, comme pour la laine et la soie, c'est que dans le premier cas il n'y a que peu de besoins et que dans le se» Gond il y en a davantage. Si nous importons potff MO millions de laine et de soie brutes, nous exportons pour 500 milliolis de tissus de laine et de soie, que nous né pourrions pas produire àiitrementv Dfe même, s'il arrive un jour que Timportatioa du blé s accroisse, c'est que le pAii 60 sera élevé . outre mesure, et que la production na^

340 l'agrigulturb bt la pofdlation.

tionale, même doublée^ sera devenue insuffisante^ comme en Angleterre. L'erreur des producteurs est d'avoir cru

que le libre-échange des produits pouvait jamais tourner contre la production. Les libre-échangistes y ont aidé en parlant des consommateurs comme si les consommateurs n'étaient pas les producteui'& sous une autre iorme. La liberté ne combat que le monopole^ qui est Tennemi de la production.

Parlerai-je maintenant des choses dont Tagriculture a besoin ? Je ne crois pas que le prix du fer dût baisser

beaucoup en France par une révision sérieuse du tarif; la demande de fer est trop générale dans \^ monde^ pour qu'une pareille baisse soit possible. Il n'en est pas moins vrai qu'une plus grande introduction de fer étranger^ même sans agir sur le prix, donnerait des facilités nouvelles à toutes les industries qui s'en servent, préparerait pour un prochain avenir la production des fers indigènes à meilleur marché^ et'dans tous les cas préviendrait une hausse nouvelle. Il faut du 1er pour produire du fer; la plupart des causes qui en élèvent le prix en France tiennent à des frais de transport. Que les chemins de fer se fassent plus vite, que U houille, le bois, le nùaerai, le fer lui-même, circulent à moins de frais^ et ce métal si utile sortira avec moins de peine du sol qui le produit ; il se ré|>andra plus aisément sur toute la surface du territoire.

Ce qui importe à l'agriculture, c'est le prix du fer au détail chez le maréchal de campagne. Même quand ce prix baisserait, elle n'en consommerait pas d'abord beaucoup plus, parce qu'elle est pauvre et ignorante ; tnais peu à peu elle apprendrait à s'en servir, et si jamais un plus grand usage entrait dans ses habitudes^ elle finirait par en em-

LA LIBEKIE COMMËUCiALË. 241

ployer des quantités énormes^ car il n'y a pas d'agriculture perfectionnée sans une grande coiisuniiuation de fer; dans les fermes les mieux conduites^ il en faut jusqu'à 20 kilogrammes par hectare et par an^ ou dix fois plus qu'on n'en emploie en moyenne aujourd hui.

JN'est-il pas étrange et regrettable que le guano soit plus cher en France que partout? L'Angleterre, la Bel-

gique^ l'Amérique du Nord^ en emploient des quantités considérables; il pénètre jusqu'en Saxe, au centre de l'Allemagne, et chez nous on n'en acliète presque pas. Pourquoi ? Sans doute parce [que la plupart des cultivateurs n'ont de quoi le payer à aucun prix, mais aussi parce qu'il est renchéri artificiellement par notre système de douane. Cette fois il n'y a pas de guano indigène à protéger, mais on veut protéger la navigation nationale, et on surcharge de droits tout ce qui arrive sous pavillon étranger : autre chimère dont on devrait bien voir enfin le néant, car la plus protégée de nos industries, la navigation, est précisément celle qui fait le moins de progrès. Le guano, c'est de la fertilité immédiate, de la viande, du pain, tout ce qu'on demande à grands cris. Avec du guano, on gagne dix ans; on peut transformer en quelque sorte à vue d'œil une terre ingrate en terre fertile, et obtenir d'emblée une grande production céréale, tout en préparant l'avenir par des récoltes fourragères, ce qu'on ne peut faire sans ce secours qu avec beaucoup de temps et d'avances. Mais que voulezvous l le guano infecte les navires qui le transportent^ nos armateurs y regardent à deux fois avant de s'en charger. La navigation anglaise et américaine est moins difficile, parce qu'elle a plus de bâtiments. Pourquoi s'entêter alors

à ne vouloir de guano que sous pavillon français^ quand il

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s 41 L^AGlWULTUHg CT LA IHHPIILATIOII. •

est biea déiiKmtré qu'on a'ea peut avoir que fort peu et

hors de prix ?

U faut avoir essayé d'introduire en France des machines aratoires étrangères pour se âtire une idée des ennuis qu'on se prépare. Autrefois le droit d'entrée était exorbitant, il doublait la valeur de la machine. Ce droit a été réduit par un décret récent, rendu à roccasion de Texposition universelle, mais les formalités u'outpas été simplifiées ; elles dégoûtent les vendeurs eux-mêmes. Au mois de novenAie dernier, un agriculteur français ayant écrit à la fabrique belge de Haine-Saint-Pierre pour demander un concasseur de tourteaux, le directeur lui répondit que « la douane française n'ayant pas de règle fixe et exigeant des dessins, des devis, des certificats d'origine pour des niaiseries, il avait pris la détermination de ne plus vendre en France aucune machine agi'icole.» Je ne vois pourtant pas en quoi rintroductiond'un concasseur de tourteaux peut menacei* [^industrie nationale.

Plus on fera venir de l'étranger de machines aratoires^ plus riisage s'en rtpandra, et par conséquent plus nos propres fabricants seront excités à en faire. J'entends parler de beaux projets pour créer en France de grandes la* briques sur le modèle dès établissements anglais et belges : j'y applaudis fort à coup sûr ; niais en attendant, laissez acheter en Angleterre et en Belgique, si Ton y travaille mieux et à meilleur marché qu'en France : vous verres vous-mêmes^ par les essais qui seront faits, quels sont les insixunients qui réussissent le mieux chez nous, quels pei^ fectionnements ils réclament pour réussir davantage ; vous vous éviterez des écoles et des retards.

J'ai d^jà dit que je ne voulais pas traiter ici le côté in-

LA LlBBBtÉ GOMMERGIALB. S 45

dustriei de la question ; je me coutenterai de dire eu gros quil en est à mon sens de foutes nos industries comme de l'agriculture. Je ne crois pas plus à l ^ /^o?^f/a/^ow des houilles, des fers, des draps, des cotopnadesj des poteries, des produits étrangers de toute sorte^ qu'à ceUe des blés, des bestiaux et des laines ; il n'en entrerait, j'en suis convaincu, si les barrières étaient abaissées, que le sjupplément justement nécessaire pour satisfaire à des besoins partiels, sans nuire le moins du monde à la production nationale ou plutôt en la favorisant; Même en admettant que nos importations dussent s'accroître de plusieurs centaines de millions, beaucoup de ces nouvelles matières deviendraient entre nos mains des instruments de production, et nos exportations s'accroîtraient d'une somme égale. Le travail national y gagnerait au lieu d'y perdre. Aucune de nos industries n'y trouverait l'occasion d'une crise, si ce n'est celles qui, mal constituées de leur nature , ne peuvent prospérer sous aucun régime, pas plus sous celui de la protection que sous tout autre.

L'expérience se fait pour quelques-unes, nous verrons ce qui en sortira; il ne s'écoulera pas un grand nombre d'années sans que tout le monde soit éclairé sur la chimère de la protection. Les fantômes qu'on a soulevés de part et d'autre disparaîtront à la lumière des (bits; on verra que l'industrie, comme l'agriculture française, n a rien à craindre de personne.

Quand un pays fait déjà avec l'extérieur pour 3 milliards d'échanges, quand il se compose lui-même d'un territoire de plusde âOmillions d'hectares, comprenanttous lesdimats et toutes les formations géologiques, mêlé de montagnes et de plaines, sillonné de rivières navigables, de routes, de ca-

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