‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 11 sur 40 · L'AGRIGIILTURE ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L'AGRIGIILTURE ET LA POPULATION

naux^ de chemins de fer^ avec une population laborieuse de 30 millions d'hommes, qui a joué un assez grand rôle dans le monde par son génie dans tous les genres, ce n'est pas un peu plus ou un peu moins de facilités pour commercer avec ses voisins qui peut y changer de fond en comble les conditions du travail. Je n'en attends donc pas des effets bien immédiats et bien prodigieux; mais je suis loin de croire, comme les protectionnistes, que le système protecteur Bit contribué en quoi que ce soit an développement industriel de la France ; il lui a nui au contraire, tant qu'il a pu ; ce n'est pas sa faute s'il n'a pas pu lui nuire davantage . La suppression des douanes intérieures a eu dans d'autres temps des résultats considérables, quand elle a réuni pluâeurs petits marchés en un. Un nouvel agrandissement du marché serait un pas de plus.

Un jour viendra où il en sera du système protecteur comme des autres erreurs économiques que le temps a ruinées; nos neveux auront peine a comprendre qu'on ait jamais pu espérer de favoriser le travail en lui créant des entraves et en Tempéchant de vendre et d'acheter suivant ses convenances.

La considération fiscale prend ici une importance de pKimier ordre. Les produits industriels, ayant plus de valeur sous un moindre volume que les produits agricoles, peuvent être sans inconvénient frappés de droits plus élevés. En substituant aux proliibitions et aux droits protecteurs des droits exclusivement combinés dans un intérêt fiscal, on pourrait sans aucun doute augmenter le revenu des douanes de 50 ou 00 millions. Dans le pays du free trade par excellence, l'Angleterre, la douane rapporte plus de 500 millions à TEtat, elle j^uf bien en rapporter la

moitié en France. Ainsi se trouverait à peu près comblé

le déficit qu'on cherche aujourd'hui à reniphr par de nouveaux impôts.. 11 suftirait^ en supprimant toutes les probibitionS; d'établir des droits spécifiques calculésen moyenne sur le pied de lo pour 100 de la valeur, réduits à 10 ou même 5 pour les matières premières et portés à 30^ 25 et même 90 pour les objets manufacturés.

Je ne vois vraiment pas quelle objection plausible on pourrait faire à un pareil remaniement des tarifs. Quand les questions se posent ainsi dans leurs véritables termes, on peut dire sans exagération qu'elles disparaissent. Ce n'est que par une illusion inexplicable que le débat a pu jamais s'agiter entre la protection et le libre-échange absolu, car d'un côté les protectionnistes ne peuvent pas avoir la prétention d'empêcher toute espèce de commerce extérieur, et de l'autre les partisans du libre-échange n ont jamais pu se flatter de supprimer les douanes, qui figurent au nombre des meilleurs impôts.

Au moment où j'écris ces dernières lignes, le corps législatif vient de transformer en loi la plupart des décrets rendus par le gouvernement pour abaisser quelques-uns de nos tarifs. La discussion n'a pourtant pas été beaucoup plus favorable en apparence au principe de la liberté commerciale ; un seul orateur, M. de Kergorlay^ député d'une de nos plus riches provinces, laNormandie, a développé des idées libérales; tous les autres, notamment les organes de la commission et du gouvernement, ont cru devoir faire une éclatante profession de foi en faveur du système protecteur. Peu importe au fond, puisque les actes sont si peu conformes aux paroles. La même singularité s'était déjà produite en 1850 dans la session du conseil général de

ai.

Diyiiizecl by

i46 L AGBICULTURE ET LA POPULATION.

ragriciillureetduooimnerce. Quand la question de principe tut posée, l'assemblée presque tout entière vota^ avec une véritable passion^ pour le maintien de la protection; Dans toutes les questions d'application, comme les soies, les sucres, les bestiaux, et surtout la grande question de rintrodttction en franchise des produits algériens, elle vota dans le sens du libre-échange. Le corps législatif vient d'en &ire autant à Tunanimité. Tout ce qu'on peut désirer, c'est que les pouvoirs publics continuent à défendre ainsi le système protecteur ; il n'en restera bientôt plus rien.

N. B. — Depuis la publication de cette étude^ un projet de loi ayant pour but de supprimer les prohibitions a reçu du corps législatif un tout autre accueil ; les préjugés protectionnistes qu'on aurait pu croire affaiblis subsistent toujours, on ne peut espérer de les détruire que par le temps.

(IS juin 18S6J

A voir les espérances qu'éveille de toutes parts la conclu-

sion de la paix, on dirait que la France jouit pour la première fois^ depuis longues années, de ce bien précieux. La lutte n'a duré que deux ans, mais il paraît que ce court es* pace de temps a suffi pour en faire sentir le poids. Nous n'avons vu aucun de ces immenses désastres que la guerre la plus heureuse peut entraîner. Rien n'a souflért en apparence : le luxe et les plaisirs de Paris n'ont reçu aucune atteinte ; au plus fort du comtmt, les arts de la paix ont déployé sous nos yeux toutes leurs merveilles. Il faut pourtant que le mal ait été profond sans être visible, puisqu'on se réjouit ainsi de le voir arrivé à son terme. Espérons què cette épreuve, quoique moins doulouréuse que parle passé, suffira pour éloigner de nous, pendant quelque temps, le retour d'un semblable effort. La France avait, dit-on, besoin de se sentir puissante, et d'effacer par Tépée les trai-

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tés de 1815-. Ce résultat est maintenant atteint; notre passion militaire doit être satisfaite. Si la plupart des malheurs qui accompagnent d'ordinaire ces jeux sanglants de la fùree et du hasard nous ont été épargnés^ nous les avons redoutés un moment; la guerre a fmi à temps^ mais avant de s'évanouir, elle nous a montré sa face menaçante..Apprenons par là à ne plus courir sans nécessité ces terribles chances ; sachons bien qu il est peu de résultats conquis par la force qui ne puissent être à meilleur marché obtenus par la paix. Si cette conviction nous arrive, nous ne l'aurons pas payée trop cher.

« Tout annonce, a dit lord Palmerston dans le parlement, que le plus jeune membre de la chambre «des communes ne verra pas TAngleterre obligée de nouveau à courir aux armes.» Acceptons cet heureux augure. Maintenant que les deux pays sont unis par un lien si étroit, le même pronostic doits'iq>pliquer à la France.

L agi'i( ulture est parmi nous ce qui a le plus langui depuis deux ans. Privée à la fois par la guerre de bras et de capitaux, elle a eu encore à lutter contre les intempéries. Le prix des subsistances , s'élevant à l'excès, a donné la mesure du déficit. L'imagination publique s'en est émue. On a compris que l'intérêt de Talimentation nationale passait avant tout. On demande à grands cris que la paix soit féconde pour la culture : préoccupation naturelle et fort légitime assurément, et dont on ne saurait trop se féliciter, parce qu'elle répond au plus pressant de nos besoins, mais qu'il n'est pas facile de satisfaire à court délai. Llntérôt agricole, ce n'est rien moins que l'intérêt national ^ à sa plus haute puissance. L'agriculture est la plus immense des industries ; elle occupe à elle seule plus de bras et

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donne plus de produits qUe toutes les autres ensemble ; sa grandeur même met un obstacle à la rapidité de sesprogrès^ car le moindre de ses mouvements exige un énorme déploiement de forces^ et quand ces forces sont en jeu, comme elle a besoin de la lente révolution des saisons pour faire un pas, elle ne peut se passer de temps.

La tendance naturelle de l'esprit français, dans ces drconstances solennelles où une grande nécessité nous pousse, nous porte à beaucoup attendre du gouvernement. Sans doute le gouvernement doit donner Pexemple ; il ne faut pourtant pas lui trop demander. Ce n'est pas par le bien qu'il lui &it directement que TÉtat peut beaucoup agir sur l'agriculture : c'est par la facilité^ par la sécurité qu'il lui donne, et qui lui permet de grandir d'elle-même. Les mots d'encouragement et d'impulsion ne sont ici que bien rarement applicables. Quel encouragement spécial peut être assez puissant pour exercer une action sérieuse sur une pareille miisse dintéréts? Comment distinguer ces intérêts innombrables ? comment les séparer de l'intérêt générai, dont ils sont la principale expression, et qui se confond invinciblement avec euxt On comprend qu'il soit possible > d'encourager une minorité; la majorité ne peut être encou ragée que par elle-même.

Ce qui n'est pas impuissant en pareil cas peut être dangereux. Qui peut se flatter d'embrasser la variété infinie des besoins et de ne pas nuire aux uns en essayant de satisfaire les autres? Toute mesure administrative crée un privilège, sous prétexte de donner une impulsion. Le gouvernement n'est pas absolument désarmé en fait dV griculture^ mais son action a d'étroites limites. Ce qu'il doit chercher avant tout, c'est à ne pas* lui fiiire de mal ;

250 L AGRlCi LilUE ET LA POPULATION..

.CHr U est plus pukBant pour \e mal que pour le bien.

> Il doit mettre son premier soin à lui disputer le moins possible les bras doot elle a besoin. Je ne crois pas que les bras manquent habituellement dans les campagnes : notre population rurale me paraît, dans son ensemble^ plutôt au-dessus qu'au-dessous des besoins ; et je fais des vœux pour que les salaires agricoles montent au lieu de baisser ; mais ce progrès, pour être véritablement utile et juste, doit s'accomplir lentement. Une brusque réduction dans l'ûifre de main-d'œuvre, et par suite une hausse subite . des salaires, amènent des perturbations dans les conditions générales des industries. On s'en aperçoit aujourd'hui. De tous côtés, des plaintes s'élèvent sur la rareté des bras ; beaucoup de travaux utiles ne peuvent plus se faire à temps, faute d'ouvriers. Le remède t^st sans doute tout trouvé dans un plus grand emploi des machines ; mais ces machines sont encore chères, peu connues, peu à la portée de la plupart des cultivateurs ; il laut apprendre à les apprécier et à s'en servir. Cet apprentissage exige du temps, ejt en attendant, la terre souffre; èlle ne reçoit plus les soins accoutumés. Ce qui serait surtout déplorable, c'est que la masse des ouvriers, un moment raréfiée outre mesure, retombât plus tard sur le sol^ quand on aurait appris à s'en passer; il en résulterait une crise aifreuse. Ces sortes de transitions doivent être ménagées avec infiniment de précaution ; avant tout, il faut éviter d'avoir à revenir sur ses pas.

On a beaucoup insisté sur la différence qui a éclaté dans la guerre d'Orient entre l'armée anglaise et Tarmée française. La supériorité de nos troupes flatte notre orgueil nar tional, on ne songe pas à ce qu'elle nous coûte. Outre que l'armée française est quatre fois plus nombreuse que l'ar-

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mée anglaise, elle se compose de l'élite de la population, soumise à l'engagement forcé et choisie honmie par homme, tandis que Tautre ne se recrute que par l'engagement volontaire^ et ne reçoit par conséquent que le rebut des occupations produetives. Notre puissance militaire gagne au système que nous avons adopté, Tagriculture et les autres industries y perdent; en Angleterre au contraire^ la puissance militaire y perd, Tagriculture et l'industrie y gagnent. Cinq cent mille hommes, dans la force de Tâge et de la santé, ne peuvent que laisser dans les campagnes et les ateliers un vide considérable. Notre position continentale^ et plus encore notre goût national pour Téciat et le bruit des armes, nous obligent k tenir sur pied un grand état militaire, mais il est bien à désirer qu'on n'aille pas au delà du nécessaire et qu'on rende au travail rural le plus grand nombre possible de ces bras vigoureux qui manient la charrue aussi bien que le fusil. Uélas ! on ne les rendra pas tous : il en est beaucoup qui manqueront pour toujours; emportés avant Tàge par Torage meurtrier !

Un homme adulte représente le plus précieux capital d^lne nation. La France ne contient pas beaucouj) plus de six millions de travailleurs eti'ectifsqui portent tout le poids de la production ;lesdeu]t tiers environ habitent les chunps^ d'où il suit que chaque cultivateurdoit produire en moyenne la subsistance de dix personnes. Enlever ou rendre 400,000 ouvriers au sol, oW lui ôter ou lui donner les moyens de. nourrir un million d'êtres humains. Les Anglais le comprennent parfaitement ; fort peu ménagers de leur cajHtal en argent, ils épargnent leurs hommes le plus qu'ils peuvent. Que de bruit n'ont-ils pas fait pour les pertes qu!ib ont essuyées^ dans €»tle guerre^ et qui, de

t5S l'agrigultues et la population.

compte fait; s'élèvent en tout à 22^000 hommes 1 La nôtre doit être autrement forte^ et nous n'en parlons pas. S'il est vrai, comme on l'a dit, que les liusses aient perdu 300,000 hommes, voilà une nation accablée pour longtemps ; il faut trente ans pour combler de pareils vides.

Moins nos braves soldats marchandent leur vie, plus leurs chefe doivent se montrer avares de ce sang généreux toujours prêt à couler ; si la patrie a quelquefois besoin de leur sacrifice, elle a encore plus besoin de les conserver^ car eux seuls peuvent servir d'appui à cette population débile, femmes^ enfonts, iHteillards et infirmes, qui forme les cinq sixièmes de toute nation.

La guerre n'enlève pas seulement aux industries productives les liuiiimes qu'elle appelle sous les drapeaux, elle exige encore une foule de fournitures spéciales qui détournent de leurs occupations ordinaires un grand nombre de bras. Telle est la fabrication de la poudre et des armes, tel est encore Timmense appareil de transports nécessaire pour porter sur un point donné de pareilles masses de troupes et de munitions. L'envoi de â50,000 hommes à dOO lieues de nos côtes en suppose autant d'occupés à les transporter et à les approvisionner. Cette seconde armée s'est recrutée comme la première dans les réservoirs communs du travail et contribue de proche ensproche à la désertion des campagnes. Une partie doit être déjà licenciée, le reste ne tardera probablement pas à Tétre, quand toutes les iroùpes seront de retour. La culture y retrouvera des ressources, pourvu qu'on ne les détourne pas de nouveau.

Ces bras reflueront d'abord vers le commerce, les usines industrielles, les entreprises de chemins de fer, qui ne souttraieut pas moins que le spl de la pénurie univer-

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selle ; ils en rendront d'autres disponibles pour le travail

rural. Tout se tient dans Torganisation économique d un pays ; de même que nnflanmiation sur un point se répand peu à peu sur tous les autres^ de même le rétablissement de la santé dans Torgane malade réagit bientôt sur le reste.

Enfin on sentira sans doute la nécessité de presser un peu moins les travaux extraordinaires de la capitale. Cette dérivation parait au premier abord peu de chose, elle a cependant son importance ; elle se fait sentir profondément dans les parties de la France qui fournissent Paris d'ouvriers. La Marche et le Limousin, d'où viennent les maçons, n'ont presque plus d'habitants actifs ; la culture y est littéralement suspendue (1). Rien de mieux entendu à coup sûr que ces travaux qui ont pour but de porter l'air et la lumière dans les vieux quartiers de la capitale, de rejeter vers les extrémités la population qui s'accumulait au centre ; mais cette transformation salutaire pouvait s'opérer plus ou moins vite. Si ce qu'on a fait en cinq ans s'était £ait en dix, il y aurait de moins à Paris 50,000 ouvriers qui contribuent à tout enchérir et qui manquent ailleurs; la hausse sur les loyers, les salaires, les matériaux, les subsistances, eût été moins forte. Le résultat désiré paraît acquis maintenant dans ce qu'il a de plus frappant. Paris est bien décidément, sans aucune comparaison possible, la plus magnifique ville du monde ; il serait temps de songer un peu à la France, qui pourrait bien devenir, si Ton n'y prend garde, un des plus pauvres pays de l'Ëurope.

(I) On estime à 50,000 le nombre des ma»:on3 sortis en 1850 du seul département de la Creuse; la population totale étant de 287,000 âmes, c'est plus du sixième, ou la presque totalité de la populaUon virile et valide.

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C'est une erreur assez commune et assez naturelle que

de confondre le luxe avec la richesse. Le luxe est la richesse apparente, visible, concentrée, mais improductive. Vous possédez un million, je suppose ; il n'est pas indifférent que vous le consacriez à b&tir un palais ou à construire des fermes et des manufactures. Dans Tun et l'autre cas, la commande immédiate du travail est la même ; mais votre uûiiioa dépensé, la diitérence commence. D'un côté, vous avez un palais somptueux, mais qui, loin de donner du re-. venu, exige de grandes dépenses de réparation et d'entretien; de Tautre, des fermes pleines de bétail, des greniers chargés de blé^ des champs couverts de moissons, des ateliers infatigables qui fournissent à Tinfini du drap, de la toile, des outils* J^aime autant qu'un autre le luxe et les arts; mais, dans un état bien ordonné, ils ne doivent pas dépasser une certaine proportion. La Home des Césars était splendide aussi ; Auguste disait en mourant qu'il l'avait trouvée de briques et qu'il la laissait de marbre ; mais lltalie était inculte et dépeuplée, et, pour nourrir, le peuple tomain^ il fallait feire venir du blé de la Sicile et de l^Afrique. Nous n'en sonnnes pas là. Dieu merci 1 nous n'y serons jamais ; la civilisation moderne est trop puissante pour que des causes analogues amènent les mêmes effets : il n'en est pas moins vrai que l'équilibre .entre les travaux productifs et les travaux improductifs est rompu, et qu'il y a urgence à le rétablir.

Évaluons au vingtième de la population virile ce qu'il est possible de rendre aux emplois utiles, en ramenant les dépenses militaires à leurs proportions ordinaires et en modérant sans les interrompre les embellissements de Paris. Un tel surcroît de travail serait sensible. Quarante-

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trois de nos départements n'ont pas plus de SO habitants par 100 hectares^ c'est-à-dire guère plus que le Portugal et l^pagne ; la moindre perte d'hommes les réduit audessous du nécessaire.

Cette question de la population^ sous toutes ses formes^ mérite de plus en plus l'attention des esprits sérieux ( 1 ) . La France est un des pays du monde où la population s'accroît le moins vite ; sur quelques points^ la Normandie par exemple^ qui est restée stationnaire depuis ringt-cinq ans^ cette lenteur coïncide avec une richesse croissante, et n'a conséquemment que de bons effets, pourvu qu'elle ne soit pas poussée trop loin ; sur beaucoup d'autres, comme les . régions les moins prospères du Centre et du Midi, elle tire son origine d'une véritable pauvreté, qui se corrigerait d'elle-même, si^elle n'était sans cesse aggravée par une foule de causes artificielles. Même au point de vue de la puissance militaire, s'il est beau d'avoir cinq cent mille hommes sous les armes, il serait encore plus beau d'en pouvoir mettre deux fois plus, ce qui ne se peut .qu'à la condition de doubler au moins la production agricole et industrielle, et, pour en venir là, il laut avant tout gaspiller le moins possible la première des forces productives, l'homme lui-même.

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Après les bras, les capitaux. A beaucoup d'égards, c'est la même question sous un autre nom. Ce qu'on appelle ca-

(1) On ne connaissait pas encore, au moment où cet article a paru, les résultats du dénombrement de 1856 qui a révélé des faits si aftligeanls, mais on commençait à lea preBsenlir, sans cependant en soupçonner toute la gravité.

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SSe L'AGiUCUtTURB £T LA POPliLAIlOK.

piiaux n'est le plus souvent que le droit de commander le travail. J'entends dire de tous côtés qu'il faut porter les capitaux vers ragricultiire; mais ils ne sont pas en quantité indéfinie, et, pour les porter sur un point, il faut commencer par ne pas les accumuler sur d'autres. 11 paraît bien certain que la guerre aura absorbé en tout deux milliards. Cette somme énorme ne se retrouvera pas, quoi qu'on fasse; elle aura servi à nourrir et à pourvoir de tout les soldats, les ouvriers et les marins exclusivement occupés de rimmense entreprise de Crimée. Si la même somme avait pu être consacrée à rétribuer le même nombre d'hommes travaillant aux chemins de fer par exemple, le réseau actuel de la France aurait été doublé^ car ce que nous possédons aujourdliui de chemins ouverts n'a pas coûté beaucoup plus. De même, si une^portion quelconque de ce magnifique trésor avait été conservée à Vagriculture, ou, en d'autres termes, si le travail d'une partie de ces bras puissants et dociles n'avait pas été écarté du sol, nous aurions aujourd'hui l'équivalent en champs défrichés et ensemencés, en céréales, bétail, instruments et bàtimentsaratoiresj tandis que ces deux milUards ne sont représentés que par les ruines de Sébastopol et le traité du 30 mars : résultat considérable sans doute, puisqu'il a donné au monde et à noufr-mêmes la mesure de notre force, mais plus important pour notre gloire que pour notre véritable puissance.

Toutes les fois que l'État lève un impôt ou contracte un emprunt, il détourne de sa destination naturelle le montant de cet impôt ou de cet emprunt pour l'appliquer k un autre objet qu'il considère comme plus nécessaire. Une fois la guen'e déclarée, il n'y a rien de plus urgent et de

plus utile que de la faire avec tous les moyens dont on peut disposer. Je suis donc loin de blâmer ceux qui ontinis depuis deux ans tontes leurs économies dans les fonds publics. Sans doute ils ont dû interrompre leurs placements ordinaires^ les cultivateurs en particulier ont dû réduire d^autant leurs avances de culture, mais il n'y avait pas à balancer : ils ont rempli un devoir patriotique en même temps qu'ils ont fait un bon calcul. Comme c'est à eux que reviendra en définitive la charge de payer Tintérêt^ ils ont bien fait de s'arranger pour se le payer à eux-mêmes. C'est au gouvernement de ne pas abuser de cette puissante ressource : il sait qu'en élevant d'un cinquième ou d'un quart le taux de l'intérêt^ il*peut absorber à volonté les épargnes du pays ; il sait en môme temps qu'il ne le peut qu'en retirant les capitaux des canaux habituels où ils portent la fécondité. A |Mi de juger quelle est la destination la plus profitable à l'intérêt national. Pour les États comme pour les particuliers, l'emprunt peut être tour à tour un instrument de prospérité ou de ruine, suivant qu'on en fait un bon ou uii mauvais usage.

Tout ce qui arrive sous nos yeux dans Tordre écono« mique comme dans l'ordre politique, découle d'une source unique,. la réaction contre la révolution de 1848. Il semble étrange que cette révolution ait eu pour effet d'étendre et de consolider le crédit public : c'est pourtant l'incontestable vérité. Dans la crise qui a suivi la catastrophe de fé- . vrier, tous les revenus ont été suspendus, surtout les revenus immobiliers; les rentes sur l'État ont seules résisté. Le public, qui ne se conduit que par des lois simples et générales, qufne croit en toute chose qu'à l'expérience, en a conclu avec raison que la rente était un excellent place-

258 l'agriculture ET LA POPULATION.

ment^ et il s'est porté avec ardeur sur la rénte. La conso-

lidatioa des boDS du trésor et des fonds des caisses d'épargne^ en donnant aux créanciers de l'Ëtat un bénéfice considérable, a achevé de généraliser le mouvement. La rente s'est popularisée^ démocratisée ; c'est ce qui a fait le succès des derniers emprunts ; mais cette disposition heureuse de la part des petits capitaux, les plus nombreux de tous, il faut la ménager. Ressource excellente pour les jours de crise, elle pourrait s'épuiser, si on lui demandait trop à la fois ; des signes manifestes l'annoncent.

Il y a donc lieu d'espérer que, pour quelque temps du moins, l'État ne fera pas de nouveaux emprunts ; les capitaux qui se forment tous les jours pourront alors se porter^ comme par le passé, sur ragrîcultore et Tindu^e.

Uuant au partage entre ces deux grands emplois, le choix appartient aux capitaux eux-mêmes. Beaucoup continueront sans doute à choisir les chemins de fer ; on n'y peut rien trouver à redire, même au point de vue agricole. Les chemins de fer ne sont pas pour ^agriculture un progrès direct, mais une cause infaillible de |)rogrès ultérieurs. Quand on examine l'état actuel du territoire, on voit que les vallées sont en général assez bien cultivées, et que les plateaux laissent beaucoup à désirer. Non-seulement le sol en est moins fertile, mais les communications y sont plus difficiles, les produits ont plus de peine à en sortir, les marchandises étrangères plus de peine à y pénétrer. Une autre différence fondamentale se fait temarquer entre le nord et le midi ; la moitié septentrionale de la France est deux fois plus riche, deux fois plus peuplée que la moitié méridionale. Les chemins de fer rapprochent et confondent le nord et le midi, les plateaux et les vallées ; ils facilitent

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l'échange des produits^ toujours si favorable à la richesse réciproque, et ouvrent aux régions les plus pauvres Taccès des grands débouchés et des grands capUanx.

Une large bande de terres siliceuses, qui commence au C9P Finistère pour finir vers les firontières de la Savoie, traverse la France par le milien, en formant le cinquième environ du territoire. Cette région, que, dans la carte agronomique de GhàteauvieaX) on qualifie de Région des landes et des ajoncs, manque surtout de l'élément calcaire. Partout où il est possible d'employer largement la chaux ccHnme amendement, le sol se transforme à vue d'œil, les prairies artificielles s'étendent, les bestiaux s'améliorent et se multiplient, le froment se substitue au seigle. Avec les moyens ordinaires de locomotion et de combustion, la chaux revient trop cher sur la plupart des points. Les chemins de fer, qui transportent à peu de fms, soit le combustible, soit la chaux^ peuvent seuls la mettre à la portée de tous. Cette même région, située loin des grands centres d'industrie et de population, manquait de débouchés. Les chemins de fer lui ouvrent des communications avec Paris et le nord, Lyon et l'est, Bordeaux et l'ouest, Marseille et le midi ; elle pourra désormais envoyer partout ses bestiaux, ses laines, ses produits forestiers, et recevoir en échange des vins,, des blés, des produits manufacturés.

Pour quiconque a suivi de près les événements, il est évident que les cheniius de fer ont fait seuls contre-poids, • ' . depuis 1^, aux formidables causes d'appauvrissement qui ont affligé notre pays. L'Angleterre a dix fois plus de chemins de fer en exploitation que nous, proportioimellement à sa surface ; elle en a trop, dit-on : c'est po^ible, mais nous sommes loin de cet excès; nous p()uv(>ns sans

S60 l'agriculture et la population.

danger quadrupler notre réseau actael et le porter à

20>0Û0 kilomètres; il n'en faut pas moins pour desservir également toutes les parties du territoire. Tout a parue onspirer pour retarder chez nous roxécutlon de ce grand travail. On sait combien les embarras suscités par Topposition^ qui voulait Texécution par les compagnies quand on lui proposait Texécution par le gouvernement^ et qui revenait au gouvernement quand on lui proposait les compagnies^ ont fait perdre de temps sous la dernière monarehle^ avant de pouvoir mettre la main à Tœuvre; puis est venue la révolution de 1848^ puis la guerre. U est merveilleux qu'au milieu de tant de traverses, on ait pu faire ce qu'on a fait. Maintenant que nous rentrons peu à peu dans Tétat normal^ il laut espérer qu'on ira plus vite.

En supposant que nos épargnes annuelles s'élèvent à i^SOO millions^ et je ne crois pas qu'en effet ce chiffre s'éloigne beaucoup de la vérité, nous pouvons en consacrer le quart environ aux cheuiins de fer^ sans nuire à nos autres industries.

Un autre quart peut servir avec profit aux nouvelles créations industrielles et commerciales ; il suffit d'en rete« nir la moitié^ ou 600 millions, pour former' de nouveaux capitaux agricoles. Je ne doute pas qu'ils ne s'y portent par leur propre poids> pourvu qu'on n'y mette pas obstacle. La moitié environ des épargnes annuelles , ayant une origine agricole^ tendent spontanément à s'incorporer au sol dont elles émanent. Le mot capitaux se présente ici dans son véritable sens. On ne donne ce nom que par extension au droit de commander le travail^ et pour en venir à la formation des véritables capitaux. Quand vous abordez une terre. nue^ le défrichement que

VOUS opérez^ et qui survit à la récolte de Tannée, les engrais et amendements que vous y mélez^ les plantations, les assolements , les semences , les clôtures , les bâtiments que vous construisez, les bestiaux nouveaux que vous pouvez nourrir, les nouveaux instruments dont vous vous servez, sont les'vrais capitaux. Quand on dit quil est désirable d'appeler plus de capitaux vers Tagricuiture, on veut dire que ceux qui ont les moyens de commander le travail, en vertu d'une propriété antérieure, feront bien de diriger le plus de travail possible vers les défrichements, les assolemeoks, les amendemeîits, les constructions rurales^Pélève etTentretien du bétail, en un mot vers tout ce qui aide et multiplie la production agricole.

Cette création constante des capitaux est la tendance naturelle de la société livrée à elle-même. En même temps qu'on produit la somme annuelle d'objets consommables destinés à satisfaire les besoins de la {)opulation, chaque producteur est entraîné, par un calcul fort simple, à consacrer une partie de son travail à améliorer ses instruments de production. En agriculture comme en industrie, chacun cherche à produire, s'il peut, à Tavenir, plusquil n'a produit jusqu'ici, ou, en d'autres termes, à augmenter son capital. Cette nécessité est d'autant plus pressante que les capitaux se consonunent aussi, avec plusr de lenteur sans doute que les objets de consommation proprement dits, mais non mqins sûrement : ils ont besoin d'être incessamment renouvelés. Dans notre société française, si prompte en toute chose à Tabus et à l'excès, il est facile de détourner le travail des emplois utiles; mais quand il est laissé à son cours naturel, comme la vivacité nationale sè retrouve dans rimpulsion qu'il reçoit, on peut arriver à produire chez

262 l'agriculture £T LA POPULATION.

nous, en définitive^ autant et plus de eapUaux qu'ailleurs.

Le gouvernement peut diriger le premier une partie du travail qu'il commande, sinon sur l'agriculture elleHOdéme^ du moins sur des points qui Tintéressent directement. Avant la révolution de 1848, de nombreux projets avaient été préparés par Tadministration des ponts et chaussées pour ouvrir des canaux d'irrigation. Ces entreprises ont été abandonnées; elles peuvent être reprises. D'autres travaux avaient été indiqués pour prévenir ou pour atténuer ces inondations périodiques qui portent partout la désolation ; plus que jamais il serait urgent d'y revenir. Le régime de nos rivières devient de plus en plus inconstant et capricieux à mesure que les pentes escarpées se déboisent, et que des fossés d'écoulement sont ouverts de tous côtés pour se débarrasser des eaux surabondantes. Les forêts, les marais, les étangs, les couches arables à sous-sol imperméable,

tout ce qui retenait autrefois Teau des pluies, tend à disparaître. Le drainage tubulaire, si jamais il se généralise, sera un pas de plus. Le moindre orage tombe immédiatement, par une foule de voies^ clans les bas-fonds. J'ai déjà insisté sur la nécessité de revenir aux projets de 1846 et 1847 pour l'aménagement des rivières et le reboisement des hautes pentes. Je ne croyais pas que d'épouvantables malheurs me donneraient sitôt raison (1). Avec des réservoirs artiflmels ouverts dans les montagnes pour recevoir les plus grandes eaux, avec des canaux de dérivation dans les plaines pour les diviser à Tinfini, ces eaux, au lieu de devenir des instruments de ravage, serv iraient à la production. Une douzaine de millions par anferaienticiun bienimmense.

(1) Le? inondations du printemps de 18ô6 qui ont ravagé les plus beUes vaUées de France.

On comprend que TEtat puisse prendre sur ses revenus

ordinaires une pareille somme sans augmenter les charges publiques, et je ne serais pas bien embarrassé si j'avais à désigner la dépense qui pourrait être supprimée pour la fournir; mais ne nous faisons pas illusion^ on n'irait pas bien loin dans cette voie sans un grand danger. Le service public a ses exigences, cet énorme budget de 1,500 millions est d'avance tout distribué. On ne peut ac* croître les dépenses isans accroître en même temps les recettes. La France, qu'on ameutait autrefois avec la chimère du gouvernement à bon marché, en est trop revenue depuis l'expérience de i84i8; il ne faut pas non plus tom» ber dans Texcès contraire, l'impôt doit avoir des bornes qu'il est prudent de ne pas dépasser. Au delà d'une somme déterminée que des besoins traditionnels rendent néces-^ saire, la bonne administration des deniers publics devient difficile ; on peut se jeter, sous prétexte d'améliorations, dans des fantaisies ruineuses.

Les agriculteurs feront donc bien de demander le moins possible à l'État, afin de lui donner le moins possible. Ils ne lui donnent déjà que trop, et s'il y avait quelque moyen d'alléger les charges qui pèsent sur la propriété, ce serait encore ce que l'État pourrait faire de plus efficace pour l'agriculture. Les contribuables tireraient un meilleur parti que lui des fonds qu'il laisserait entre leurs mains.

Si jamais nous pouvions être garantis pendant dix ans contre les désordres poUtiques et hnanciers, il serait digne

S64 L'AtiRlClLiURE £1 LA POPULATION.

d'un j,^>uvepnement réparateur de profiter de Kaocroissement progressii des revenus publics pour réduire ou supprimer rimpôt sur les mutations immobilières. Cet impôt est contraire à tous les principes; il atteint le capital^ non le revenu. C'est une des causes premières de l'énorme dette de la propriété: on aime mieux s'endetter quedevendre^quand on ^ besoin d'argent^ parce que pour vendre il faut subir uneperte^ et qu'on espère toujours y échapper. Conunent d'ailleurs espérer que les capitaux se portent avec beaucoup plus d'abondance sur le sol^ quand on les frappe d'une amende dès qu'ils veulent en sortir? Dans ces conditions^ on ne peut que très-rarement entreprendre d'améliorer pour revendre, ce qui serait une des formes les plus pui^ntes du progrès entre les mains de spéculateurs riches et habiles. Tout ce qui nuit au libre mouvement des capitaux les effraye et les repousse.

Dîra-t-on que cet impôt a pour but de mettre obstacle aux mutations dans un intérêt de conservation et d'hérédité ? De pareilles combinaisons reposent sur un ordre social et économique tout ditl'érent du nôtre. On n'empêche pas les ventes, on les rend plus onéreuses; on aggrave la ruine de ceux qu'on prétend défendre. Ne sait-on pas cômbien d'embarras, de fraudes, de procès, de complications de tout genre, et par suite de catastrophes privées, résul* tent de l'élévation de ces droits et des eftorts qu'on fait pour éviter de les payer 1 '

Pour le moment rien n'est praticable dans ce sens.- Tout ce qu'on peut faire, c'est d'atténuer autant que possible l'accroissement des dépenses improductives, et de faire en sorte que les nouveaux impôts ne portent pas sur la propriété foncière. Tout autre secours est illusoire. 11 y a

un mot aujourd'hui fort en faveur, mab dont on s'exagère la puissance: le crédit. Le crédit, on l'a dit bien des fois, parce que les esprits ardents l'oublient toujours, ne crée pas les capitaux ; il ne fait qu'en rendre la transmission plus facile de ceux qui les possèdent à ceux qui ne les possèdent pas. Quand une fois tous les capitaux sont utilisés, vous auriez beau multiplier les institutions de crédit, vous ne feriez qu'augmenter la concurrence sur le marché, tout hausseraitjndéfiniment, et au bout du compte, la somme de l'effet utile resterait la même.

IJn projet de loi actuellement soumis au coq>s législatif propose d'affecter cent millions à des prêts publics pour drainage, sur le modèle de ceux que fait aux propriétaires le gouvernement anglais. J'ai contribué de mon mieux à faire connaître en France le drainage ; je ne puis dire cependant que le projet de loi me paraisse irréprochable. Le principe des prêts directs par le gouvernement aux particuliers pour une destination spéciale n'est pas bon en soi ; il peut ouvrir la porte à une foule d'abus et de gaspillages. ^ l'État prenait sur ses revenus ordinaires la somme qu'il s'agit de prêter, il n'y aurait que demi-mal ; mais cette somme, il l'empruntera, et qui sait si elle n'aurait pas été plus profitable entre les mains des prêteurs que dans celles des emprunteurs? Le drainage n^est pas la seule amélioration agricole qui puisse donner de grands profits, ce n'est même pas la principale chez nous^ comme en Angleterre; nous n'avons tout à fait ni le métae sol ni le même climat, nous ne sommes pas surtout parvenus au même poinft de richesse rurale, et pour que le drainage ait des effets rémunérateurs, cette dernière condition est nécessaire.

En évaluant à cinquante milliards, ou, en d-autres ter-

itf6 l'agriculture bt la population.

mes^ à la quantité de journées de travail qu'il est possible

de payer avec cette somme, ce qu il rancirait dépenser pour doubler notre produit agricole annuel^ le drainage y figure pour un vingtième. L'État fera-t^il pour les marnages^ les chauiages^ les labours prolbnds, les cultures fourragères, les racines, les irrigations, les engrais conunerciaux, les industries annexes à la culture, la stabulation du gros bétail, les chemins ruraux^ et une fouie d'autres pratiques non moins utiles, ce qu'il fait maintenant pour le drainage? Une telle entreprise le mènerait bien loin. Ce serait pourtant logique, car, sur le plus grand nombre des points^ la plupart doivent le précéder ou le remplacer.

Même en Angleterre, le drainage ne marche pas vite; les cent millions offerts en prêts par TÉtat aux propriétabea de la Grande-Bretagne ne sont pas épuisés; les compagnies spéciales qui se sont créées n'ont pas encore avancé beaucoup de capitaux, et elles prêtent pour toutes les amé^ liorations foncières en même temps que pour le drainage. On marche pas à pas, on tâtonne, on cherche des moyens plus économiques, et on en trouve quelquefois ; on ne coït^ sacre à cet emploi que ce qu'il paraît véritablement utile d'y consacrer. S'il y a eu de grands, de magnifiques succès, il y a eu aussi de nombreuses écoles.

lîuoi qu'il en soit, il ne reste plus (ju'à faire des vœux pour que les cent millions soient bien dépensés. La bonne exécution est difficile, non impossible. Après tout, il ne ^ ^'agit que de 400,000 hectares envkon; il est possible de choisir, en ne se pressant pas, un pareil nombre d'hec* tares où le succès du drainage soit sur et coniplet. Suivant toute apparence, ils se trouveront surtout dans les parties de la Vtmce les plus ridies et les* plus rapprochées de

LA PAIX. t67

Paris ; ce sera un privilège de plus pour des régions déjà &vorisées sous tous les rapports^ inconvénient inévitable de ces mesures partielles qui consistent à preudie à tous pour donner à quelques-uns. La combinaison qui se présenterait le plus naturellement pour répandre avec égalité la somme prêtée^ serait d'ati'ecter un million à chaque département pour y drainer environ 4^000 hectares ; elle a ses epîbarras et ses dangers, en ce que tous ne présentent pas les mêmes chances de succès. La liberté la plus absolue est nécessaire chez ceux qui seront chargés d'appliquer la loi sous leur responsabilité : si l'opération ne réussissait pas, il y aurait dans ce pays si mobile une réaction terrible contre le drainage, ce qui serait un grand malheur.

Passons maintenant aux autres formes que peut prendre le crédit. On accuse beaucoup le Crédit foncier de n^avohr pas rempli les espérances qu'il avait fait naître ; cette allégation n'est pas juste. Mon-seulement le Crédit foncier a fiut tout ce quMl pouvait faire, mais il a été au delà ; ce qui le prouve, c'est le taux de ses obligations. Dès qu'il a vu son crédit baisser, il devait s'arrêter. Cette institution ne peut être qu'un intermédiaire ; elle emprunte d'une main pour prêter de l'autre ; dès l'instant qu'on cesse de lui prêter, elle ne peut plus prêter elle-même. La baisse de ses obligations a eu plusieurs causes : la principale est l'emprunt public de 1,500 millions, qui leur a fait une concurrence formidable, puis cette foule d'actions et d'obligations qui otfrent des conditions meilleures : dans cette situation, c'est déjà beaucoup que d'avoir pu réunir 60 millions. L'institution du Crédit foncier paraît destinée à transformer l'hypothèque ; mais cette immense révolution ne peut s'accomplir comme un changement à vue. Il a fallu un demi-siècle

ses • l'agrigulturb bt la popdlation.

à la Banque de France pour devenir ce qu'elle est; il en feudra au moins autant au Crédit foncier pour porter tous

ses fruits. Ce qu'on pourra tenter pour brusquer son succès, pour l'introduire violemment dans les habitudes, tournera contre lui. L'avenir ne lui reviendra qu'autant que les conditions générales du marché s'amélioreront et que ses obligations remonteront au pair.

On parle beaucoup d'autres projets pour faciliter aux agriculteurs Taccès au crédit personnel. J'ai moi-même indiqué les moyens qui me paraissaient les meilleurs. Après la suppression de Tlnstitut agronomique, le ministère de Tagriculture et du commerce crut devoir donner aux professeurs qui venaient de perdre leurs chaires, à titre d'indemnité temporaire, des missions spéciales eu rapport avec la nature de leur enseignement. J'ai reçu pour mon compte l'invitation de me rendre en Angleterre et en Allemagne pour y étudier ce qu'on appelle le crédit agricole. J'ai consigné les résultats de ce voyage dans un rapport déposé depuis plus de deux ans. Il ne me paï uît pas impossible dljiitroduire ou plutôt de répandre en France quelque chose d'assez analogue aux banques d'Écosse , mais il faudrait procéder avec une extrême prudence. Les projets de banque territoriale^ repoussés par l'assemblée constituante de 1848^ courent encore le monde. D'autres proposent des changements à notre législation. Ce qu'Userait surtout bon de changer, ce sontleshabitudes. Rien n'empêche au fond que les agriculteurs solvables ne jouissent du même crédit que les autres industriels pour leurs opérations à court terme, à la seule condition de prendre les usages de Tindustrie et de payer exactement à l'échéance comme des commerçants.

Cette transformation de ragriculture en industrie yieiidra

peu à peu, à mesure que les débouchés se perfectionneront. U est utile d'y aider, non de Timposer. L'antieipation et l'excès du crédit ont de graves inconvénients. On ne peut sans danger développer outre mesure le goût des chances aléatoires. L'homme n'est pas uniquement fait pour être un animal emprunteur. En agriculture surtout, ^ où il est si facile de céder à des illusions, où Tamour de la propriété devient si vite une passion, il vaut mieux attendre le crédit que de le devancer. Emprunter pour acheter de la terre, est évidemment une folie, et qui peut se . flatter de ne pas s'y laisser aller ? Avant d'aspirer au capital qu'on n"a pas, il faut commencer par se bien servir de celui qu'on a. S'il est bon d'avoir recours au crédit, il est encore meilleur de s'en passer.

Avez-vous, avec le goût et l'expérience de l'agriculture, un faible capital? Mieux vaut, dans le plus grand nombre des cas, vendre la moitié de votre propriété pour cultiver l'autre; mieux vaut même renoncer tout à fait au plaisir d'être propriétwre, plaisir qu'on paye quelquefois fort cher, et se faire uniquement fermier. Un fermier aisé est plus riche qu'un propriétaire obéré. Le crédit viendra de lui-môme alors, quand on verra les affaires des cultivateurs bien faites par l'emploi intelligent de leur propre capital. Il est déjà venu partout où ce fait heureux s'est présenté. Si le crédit peut être une cause, il est encore plus un effet : la confiance ne se commande pas, elle se gagne.

n faut surtout éviter avec soin, dans tous ces beaux projets d'organisation, de porter atteinte au crédit privé. Nous avons vu à plusieurs reprises combien les meilleures intentions du monde, quand elles sont mal éclairées,

•70 . L'AGRICOLTURB Vr LA POPULATION.

peuvent nuire aux intérêts qu'elles prétendent servir. On n'avait jamais tant promis à l-agrieulture qu'après

la révolution de 1848, et jamais ragriculture n'a été plus malheureuse. Les conditions de la vie sont devenues d'autant plus chères qu'on a plus parlé de la vie â bon marché, De»inéine il n'y a jamais eu moins de véritable crédit que depuis qu'on préconise tant le crédit. Parcourez nos provinces; les sources ordinaires où puisaient le commerce et Tagriculture sout taries ; les banquiers n'ont plus d'argent^ les portefeuilles se vident^ l'hypothèque se retire. Autrefois un capitaliste était un homme qui prêtait à ses voisins sous toutes les formes ; aujourd'hui on ne prête sur hypothèque ou sur billet que le moins possible. Les capitalistes sont dans leur droit en agissant ainsi ; le mal vient de ce qu'on leur a donné trop d'intérêt à &ire d'autres placements.

L'économie politique est importune, je le sais, parce qu'elle écarte les chimères et les fausses apparences; mais si l'on peut nier ses principes, on ne les viole jamais impunément.

Il n'est pas vrai^ comme on le croit en général, que les capitaux trouvent nécessairement dans l'agriculture une moindre rémunération que dans l'industrie. S'il en était ainsi, il y a longtemps que l'agriculture serait délaissée ; elle ne l'est pas pourtant et surtout elle ne l'a pas été, puisque dans un intervalle de trente ans, de 4816 à 4847, elle a fait d'immenses progrès. L'erreur vient de deux ou trois confusions. D'abord on s'exagère les profits industriels ; on

LA PAIX. «7i

ne veut voir que les grands succès^ et on oublie les ruines beaucoup plus nombreuses qui jonchent le sol. Puis les capitaux qui se portent vers l'agriculture prennent une autre forme que ceux de Tindustne ; ceux-ci procèdent par masses visibles^ ils se concentrent dans un petit nombre d'établissements qui frappent Tœil et Timagination ; les autres se dispersent sur l'inmiense étendue du territoire^ ils agissent par petites fractions, mais qui, réunies, font un énorme total. Supposez que chaque hectare absorbe en moyenne iO francs seulement par an de capital nouveau : ce n'est rien moin^, pour toute la surface de la France, que 300 millions^ qui^ placés à dix pour cent, augmentent de i franc le produit moyen de Thectare^ et par conséquent de 50 millions le revenu national.

Nous avons vu^ il est vrai^ dans ces derniers, temps, des bénéfices prodigieux réalisés sur les valeurs de bourse, qui laissent bien loin derrière eux ceux qu'il est possible d'obtenir par la culture ; mais ces heureux coups de filet ne sont que des exceptions artificielles et passagères. Quiconque possédait, en 1^50, des actions de chemins de fer a doublé son capital en cinq ans ; ceux qui ont profité habilement des variations des cours pour vendre et acheter à propos ont décuplé, centuplé le leur; mais sait-on bien à quelles conditions ces brillants accidents sont possibles ? Une grande partie sont purement et simplement des gains de jeu : ùt, tout gagnant au jeu suppose un perdant, ce qui est entré dans certaines bourses a dû nécessairement sortir de beaucoup d'autres ; et quant à la plus-value extraordinaire des chemins de fer, elle tient surtout h deux causes, la baisse excessive qui avait suivi la révolution de iR4S, et qui avait mis ces actions au-dessous de leur véri-

Oigitized

SIS l'ageicultuee et la population.

table valeur^ et le magnifique cadeau que le gouvernement a cru devoir &ire aux compagnies» pour relever Pesprit (rassociation, en retardant d'un demi-siècle le momeat où les chemins doivent appartenir au domaine national. Si ces deux circonstances» dont l'une a produit Tautre, n'étaient pas survenues, ce que nous avons vu eût été impossible. 11 faut espérer qu'elles ne se reproduiront plus. Le seul surcroît de profits accordé gratuitement par rÉtat aux actionnaires des chemins de fer» aux dépens du public» par la prolongation de jouissance» doit atteindre un milliard.

Lors des concessions primitives» les bénéfices présumés de ces entreprises avaient été calculés sur le pied de 8 pour 100. Il en sera probablement de même pour les concessions à venir. Ce n'est qu'à l^aide de moyens factices qu'on a pu les porter à i2»i5 et même SO pour 100. Les autres spéculations principales sorties de la puissante explosion qui a succédé à quatre ans d'inertie forcée» paraissent avoir traversé leur plus belle phase. La furie française a fait sa trouée; le temps des hausses extraordinaires doit être bien près de passer (i ) . Les capitaux pourront alors refluer vers les entreprises privées, abandonnées depuis quelque temps pour la forme collective. Ce sera moins frappant» car en toute chose Taccumulation fait plus d'effet, mais ce sera au moins aussi utile. L esprit d'association a ses avantages^ que je suis loin de contester. Je ne veux dire aucun mal de la Bourse : ce grand marché d'argent est absolument nécessaire dans un pays comme le nôtre; il ne peut pourtant

(1) Tout ce qui est arrivé depuis la publication de cette étude ta con* firmé celte prévisiOD.

pas tout eaibrasser. Il n'y a rien à faire pour empêcher les capitaux de s'y porter; il suffit de ne pas les y attirer.

Comme les vagues de l'Océan, les capitaux sont soumis par leurs lois à des intermittences; ils se portent tour à tour d*une plage à Tautre, suivant le niveau des profits. La cherté même des denrées agricoles, qui tient en partie à leur désertion, doit contribuer à les ramener.

On confond toujours, quand il s'agit d'agriculture, Targent placé en achat de terre et Targent consacré à desr dépenses d'améliorationetd'exploitation. Le capital d'achat ne rapporte en effet que 2 ou 3 pour 100, tandis que le même capital placé autrement peut rapporter le double, mais cette différence elle-même a ses causes et ses compensations. La plusrvalue du fonds ajoute tous les ans 1 pour 100 environau revenu apparent, et Téconomie du séjour ajoute au moins autant pour ceux qui résident, sans compter la satisfaction morale, la sécurité, la considération extérieure, qui s'attachent à la possession du sol. Toute fortune qui ne s'assied pas sur des immeubles jpour une portion notable finit presque toujours par disparaître. Il n'en faut pas trop, c'est là le danger, mais il en fîut assez ; de tout temps, après les grandes marées mobilières, l'argent est revenu tôt ou tard vers le sol.

Quant au capital d'amélioration et d'exploitation, il ne faut pas se lasser de le redire, il ne doit pas rapporter et ne rapporte pas moins^de 10 pour 100; autrement tout bail à ferme serait impossible. Nos fermiers possèdent en général un faible capital : s'il ne leur donnait pas de quoi vivre, ils n'entreprendraient pas de cultiver. Ce qui prouve que Tindustrie agricole a, comme une autre, sa rémunération, c'est qu'en France, comme en

S74 L'AGUGOLTUBB BT LA POPULATION.

Angleterre^ les points où les entrepreneurs de culture se Fencontrent en plus grand nombre et engagent les plus grands capitaux sont précisément ceux où il y a le plus de spéculations industrielles^ et où conséquemment il leur serait facile de préférer d'autres placements^ s'ils étaient plus lucratifs.

Prenons pour exemple le bétail, qui forme la partie la

plus essentielle du capital d'exploitation : un bénéfice de 10 pour lÛO sur le bétail est un véritable minimum. Une vache rapporte habituellement de produit brut la moitié de sa valeur ; tous frais déduits, elle doit donner au moins âO pour 100. Un troupeau de brebis se double tous les ans. n est très-rare que Tachât de bestiaux maigres pour Teugraissement ne rapporte pas 5 pour 100 en trois mois. Une porcherie bien conduite donne davantage. Les autres branches du capital d'exploitation, pour n'être pas tout à fait aussi fructueuses, ne sont pas improductives. Si une machine de 500 francs n'épargne pas 50 francs au moins de main-d'œuvre, elle ne vaut rien. Si 500 francs de chaux^ de guano^ de noir animal^ enfouis dans le sol^ ne rentrent pas en deux ou trois récoltes, laissant comme bénéfice net toute la fertilité ultérieure, ils sont employés sans discernement. Si un drainage, une irrigation, un défoncement, un endiguement, un chemin rural, ne donmfki pas 10 pour 100 de ce qu'ils coûtent, dont moitié pour le propriétaire et moitié pour le fermier, ils sont mal faits ou faits mal à propos. Il ne faut pas qu'un bon chemin rural, par exemple, qui a coûté 1,000 francs, épargne beaucoup de frais de traction, de réparation de . charrettes, de temps perdu par les hommes et les animaux, pour représenter au bout de l'année une économie de 100 francs.

La seule ditféreuce essentielle entre ragriculture et Tindustrie, c'est que les entreprises agricoles ont des bornes plus étroites que les autres. Un cultivateur peut difficilement diriger avec profit au delà d'une certaine étendue de terre ; un capital roulant de 1 00,000 francs est déjà considérable pour une seule exploitation ; s'il arrive quelquefois qu'on aille au delà, ce n'est que dans des cas exceptionnels. Un chef d'industrie peut, au contraire, gouverner plusieurs millions sans embarras et multiplier ses profits par la somme des capitaux dont il dispose. Cette infériorité est réelle, mai& il ne fiaut pas Texagérer. Au point de vue de Tintérèt général^ elle n'a aucune valeur. Qu'importe au bien public qu une seule personne administre un million, ou que ce milUon soit partagé entre dix, vingt, trente entrepreneurs, si le résultat final est le même ? Il vaut même mieux à certains égards qu'un bénéfice annuel de 100,000 francs soit réparti entre plusieurs qu'accumulé sur une seule tête. Outre que le bien-être moyen et la justice distributive y gagnent^ la moralité publique et la pro«duction elle-même y sont intéressées, en ce sens que les fortunes grandes et rapides tournent au luxe plus facilement. Les ambitions sont moins excitées, j'en conviens, et, sOus ce rapport, l'impulsion est moins forte ; maïs, même au point de vue des intérêts mdividuels, une industrie en quelque sorte universelle, qui permet à plus d'élus d'arriver au pi'otit, a bien son prix, auprès de celles qui portent des résultats plus concentrés, mais accessibles seulement à un petit nombre.

Il n'est pas d'ailleurs impossible de donner à des entreprises agricoles la forme qui a aujourd'hui le plus de faveur, celle des sociétés par actions. Cette forme peut, à

t76 l'aGBIGULTURB BT LA POPDLATION.

certains égards^ remplir un vide dans l'agriculture comme dans industrie. Nous manquons à peu près en France d'un

élément qui a beaucoup contribué en Angleterre au progrès rurale la très-grande propriété. U n'est nullement à désirer qu'elle sp substitue chez nous à la petite qui est beaucoup plus conforme à la tendance générale de notre société; elle attrait cependant^ non comme règle^ mais comme exception, une utilité réelle, quand ce ne serait que pour activer les progrès de l'autre. Toutes les fois qu'il s'agit dimporter les procédés de ^agriculture anglaise, on est arrêté par le défaut de capitaux accumulés; il n'y a guère que Tassociation qui puisse les fournir. Ce qui nous reste de grands propriétaires a généralement peu de goût pour les entreprises agricoles ; la plupart ont plus de terre que d'argent^ et les grandes fortunes sont soumises comme les autres aux causes permanentes de dislocation, qui rendent difficiles les efforts persévérants. Des compagnies bien organisées pourraient remplir la place de ces grands seigneurs anglais qui ont à administrer d'immenses domaines.

11 est surtout un ordre de travaux qui appelle en quelque sorte leur intervention, c'est la mise en valeur des terres incultes.

La France a deS déserts; osez les ealtiver (I).

La statistique accuse 9 millions d'hectares incultes, ou l'équivalent de quinzè départements ; le tiers environ n'est bon qu'à porter du bois, mais les deux autres tiers, ou 6 millions d'hectares, pourraient être mis en culture ; ceuxmémes qui ne sont propres qu'au bois rapporteraient, s'ils

(f ) Voltaire, Épitre sur Pagriculiure^ en 1761 .

LA PAIX. t77

étaient semés^ un revenu considérable. Conquérir au travail et à la production ces 9 millions d'hectares^ ce serait en réalité augmenter d'un sixième l'étendue du sol national. Presque tous sont situés dans la moitié méridionale de la France; la Bretagne est la seule province du nord qui en possède de vastes étendues. On a souvent échoué jusqu'ici quand on à voulu les metti« en valeur^ parce qu'on ne s'était pas rendu compte des capitaux et du temps nécessaires pour cette opération. Â 600 francs par hectare^ ce qui est un minimum^ il ne faut pas moins de cinq milliards^ et on devrait probablement^ pour bien faire, aller jusqu'à dix ; à dOO millions par an, on en a pour un siècle. Jamais plus grande et plus belle œuvre n'a pu tenter l'ambition des capitalistes ; mais rien ne serait plus dangereux que de l'entreprendre avec des capitaux insuffisants : mieux vaut laisser ces terres dans l'état où elles sont que de disséminer sur de vastes espaces des efforts impuissants.

Cette immense révolution s'accomplira cependant, ou pour mieux dire, elle s'accomplit déjà dans la mesure des faibles ressources qu'on peut y consacrer. Plusieurs milliers d'hectares incultes passent tous les ans àune condition meilleure ; si l'on n'en défriche pas davantage, c'est que . les capitaux font dé&ut, ou que les terres elles-mêmes manquent sur le marché. La plupart sont encore communales et n'entrent que peu à peu dans le domaine de la propriété privée ; une bonne loi sur les communaux précipiterait le mouvement, la formation de quelques grandes compagnies achèverait de le rendre général. Seules, ces compagnies peuvent fah'e avec ensemble et promptitude les grands travaux étrangers à la culture proprement dite, et nécessaires pour amener la population sur des territoires

i78 l'agriculture BT LA POPULATION.

aujourd'hui déserts, comme routes, ponts, canaux d^irrigation^ de dessèchement ou de navigation^ constructions

de bourgs et villages. Vingt de nos départements ont chacun plus de 100,000 hectares de terres incultes, dix en ont plus de 200,000 ; presque tous sont traversés par des lignes de fer. Supposez que les compagnies propriétaires de ces lignes achètent les terrains vagues les plus rapprochés à droite et à gauehe de la voie et y portent la vie par des dépenses fécondes, les deux créations s'aideront mutuellement.

11 y a bien peu de terres qui ne puissent aujourd'hui être exploitées avec fruit, au moins en bois. Depuis que les propriétés merveilleuses du noir animal sur les bruyères nouvellement défrichées ont été découvertes, les landes de Bretagne reculent sensiblement ; en vingt-dnq ans, la population a augmenté d'un cinquième dans le Finistère et la Loire-Infàrieure. Depuis que l'action de la chaux dans les terres siliceuses est bien connue, les landes de TAnjou, de la Vendée, du Poitou, disparaissent peu à peu, la valeur moyenne des terres a doublé. Le même mouvement ne se fait pas encore sentir dans le Limousin, l'Auvergne^ le Périgord;. mais il a commencé dans le Berri, le Nivernais, . le Bourbonnais. Les versants méridionaux des montagnes centrales n'ont pas les mêmes caractères ; c'est probablement Tarboriculture qui est destinée à les transformer : lie châtaignier, le noyer, le mftrier, le chêne-liége, le pin à résine, le prunier, l'amandier, la vigne, peuvent conbourir, avec les arbres fruitiers proprement dits, à peupler les pentes des Cévennes, des Pyrénées et des Alpes, les bords de la Méditerranée et de la baie de Biscaye. La plupart de ces plantations exigent beaucoup de temps pour

donner des produits^ et nos générations impatientes se montrent peu disposées à attendre; les compagnies ont

plus d'avenir.

Sur d'autres points s'étendent de vastes étangs que nos pères avaient multipliés pour avoir du poisson, dans des régions éloignées de la mer et des fleuves, mais qui n'ont plus aujourd'hui la mâme raison d'être, et qui répandent autour d'eux l'insalubrité. L'ancienne principauté de Dombes, dans le département de l'Ain, contient à elle seule . i,MO de ces étangs, d'une superficie totale de 20,000 hectares, dont les émanations entretiennent des fièvres nieu»trières. On a dit avec raison que si les poissons servent d'ordinaire à nourrir les hommes, ici ce sont les hommes qui nourrissent les poissons. Dans la Brenne, qui forme une. des Prisions du Berri, les étangs n'ont pas tout à fait la même étendue : 10,000 hectares environ au lieu de 20 ; \ mais les conséquences sur la santé publique ne sont pas moins pernicieuses. £n ajoutant aux étangs pro{»ement jlits les marais et terrains marécageux , on trouve en France un total de 500,000 iiectares à dessécher, œuvre d'autant plus gigantesque que des questionsde propriété s'y rattachent (i) •

(1) Depuis que ceci est écrit, deux bonnes lois ont été votées dans la session de 18j7, l'une sur les landes, l'autre sur la Dombes. I*ar la première, l'Etat se charge de boiser lui-même les terrains romimniaux des Landes de Bordeaux, jusqu'à concurrence d'une somme de 6 millions; Tinlervention de l'État se justifie beaucoup plus en malière de reboisement qu'en toute autre, ainsi que j'ai essayé de le dénmntrer dans une de mes études précédentes. La loi sur la Dombes vaut mieux encore; elle a pour but de faciliter la licitation des propriétés grevées de droits diU'érents: ici, c'est le plus fécond de tous les principes, le principe de la propriété libre, qui se dégage des complications du passé, Nul doute que ces deux lois ne produisent de bons effets avec le temps» condition Indispensable de tonte amélioration aériense*

a»0 L'AfiRIGDLTDU IT LA POPOLATIOII.

Un troisième élément concourt enfin^ avec les bras et

les capitaux, à la production rurale comme à toute autre : c'est riastruction spéciale^ qui s'acquiert par deux voies^ rexpérience et la science. Ici Faction de TÉtat peut être plus sensible^ sans grands sacrifices. Au premier rang des moyens d'enseignement mutuel qu'il peut organiser^ figurent les concours. L'année dernière^ le succès de ces fêtes de l'agriculture était déjà complet; il a été éclatant cette année. Sans doute il vaudrait mieux que, comme en Angleterre, rindustrie agricole eût pris elle-même l'initiative ; ce serait plus vrai^ plus sérieux et plus utile» MalheureuseiBcnt elle ne Ta pas fait ; il est impossible d'y mieux suppléer. Suivant notre habitude, nous avons dépassé du premier coup, en élégance et en richesse, les plus bellesexpositions anglaises. Si la réalité nous manque, Tapparence ne nous manque jamais.

Au lieu de ces concours en plein champ, établis succès* sivement sur tous les points de l'Angleterre, avec l'argent des seuls souscripteurs, et où l'on soutfre de la pluie et du soleil, nous avons eu un immense jardin, sous la voûte d'un palais sans égal, au milieu de la plus superbe capitale et de la plus belle promenade du monde, des arbres, des gazons, des fleurs, des statues, des fontaines^ des loges innombrables pour les animaux disposées avec un goût parfait et une exquise propreté, des échantillons choisis de toutes les races de l'Europe transportés et nourris aux frais de l'État, des gardiens de toutes les nations, tyroliens, suis-

ses, hongrois, écossais, avec leurs costumes pittoresques, la fouie des éiégaots et des Jolies femmes circulant en toilette de printemps au milieu de ces merveilles, et s'étonnant que Tagriculture^ cet art si sale^ ait pu prendre uu air si gracieux et si charmant.

La population de Paris sera toujours plus ou moins au régime du peuple romain^ il faudra toujours s'occuper de lui donn^ du pain et des spectacles; ce n'est pas moi qui me plaindrai que ce grand théâtre reçoive quelquefois des décorations agricoles. L'exposition de iSôô ne nous a rien appris de nouveau, mais elle a eu ce résultat inappréciable de faire toucher du doigt aux plus incrédules tout on ordre de faits inconnus du public. Tout le monde sait maintenant que l'agriculture a, comme l'industrie, ses inventions et ses prodiges, et qu'un bœuf de Durham ou d'Angus, une vache de Suisse, d'Ecosse ou de Hollande, un mouton des Dunes ou des monts Cheviot, un cochon d'Essex ou de.Leicester, sont des créations tout aussi admirables qu'une locomotive ou un métier mécanique. Les mauvaises plaisanteries qui ont eu autrefois tant de succès contre les mêmes animaux, rassemblés à l'institut de Versailles, en auraient un peu moins aujourd'hui. Quand on entend dire que des taureaux peuvent se vendre 30,000 fr., ce qui étonne bien encore> mais ne parait plus absurde et impossible, on en est naturellement amené à conclure que l'agriculture, quand elle est bien conduite^ peut être une spéculation lucrative. En parcourant la galerie des instruments, on est d'abord stupéfait et confondu de voir des engins à vapeur, de puissantes macnmes a battre, de lourds rouleaux, d'autres machines de forme bizarre qu'on prétend être des moissonneuses , et on est

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conduit par la rétlexioii à s(? dire que, puisqu'il s'en présente tant^ sous le nom de i'abricants si divers^ c'est qu'on doit en vendre beaucoup^ et que ces. outils si étranges^ si nouveaux, d'une utilité si invraisemblable, ont dù cependant entrer quelque part dans la pratique journalière.

A défaut de résultats plus positife, ceux-d suffiraient. On peut en constater d'autres. Parmi les animaux^ on a beaucoup remarqué une race «acore peu connue en Franr(?^ qui a fait cette année une éclatante apparition, celle des bœufs noirs sans cornes d'Angus en Ecosse, un peu moins précoce que les durham, mais supérieure pour la qualité de la viande, et qui arrive à des proportions monstrueuses dans un des paya les moins naturellement fertiles de l'Europe. Les moutons anglais et écossais de montagne, le&cheviots et les àlack'faced, paraissaient aussi pour la première fois dans nos concours. Pour les pays gras et fertiles, une précieuse acquisition s'est présentée, celle des énormes brebis du liolstein, qui n'ont pas moins de quatre agnieaux, ce qui ouvre à Tari des éleveurs une série nouvelle et inattendue d'expériences. Il serait imprudent de se prononcer d'avance; mais si cette heureuse fécondité peut se maintenir sur un point quelconque de notre sol, sans entraîner de trop grands frais d'alimentation, cette conquête suffirait pour payer les frais de Tex* position.

Les animaux de l'espèce bovine venus du centre de I^urope étaient curieux sans doute, mais sans aucun profit pour nous ; nous avons aussi bien ou mieux. J'ai peine à croire que les bœu& hongrois, avec leurs cornes extravagantes, soient bons à quelque chose. Les hommes qui les accompagnent portent un costume oriental fort peu

commode pour le travail. Les baffles n'ont cpielque utilité que dans des régions chaudes ethunûdes^ qui ne se rencontrent que bien rarement sur le continent européen. Les moutons des steppes hongroises ont beaucoup frappé par leur rusticité; on dit que cette race est excellente laitière^ et qu'elle donne de bonne viande d'agneau ; sa laine grossière et feutrée sert à faire le manteau national.

La collection des mérinos autriéhiens et saxons était admirable. Ces troupeaux sont aussi puissants par le nombre que par la qualité; le prince £sterhazy ne possède pas moins de 160,000 tètes ; d'autre se nont 30,000, ^,000, 10,000. Le mouton est là, comme en Ecosse, à peu près Tunique habitant de vastes solitudes qui, sans lui, seraient tout à fait désertes. Il n'en sera probablement pas toujours ainsi ; les moutons feront venir les hommes, mais pour le moment c'est le pays du monde le plus propre à la production économique de la laine fme : il peut en fournir toute TEurope.

Nos races nationales d'animaux domestiques pourraient donner lieu à une foule d'observations. La matière est si immense et si complexe, qu'on ne doit pas Taborder sans la traiter à fond.* La moitié méridionale de la France maiv» que toujours preisque complètement; ce n'est pas une douzaine d'animaux, sortis de leur milieu naturel et transplantés dans un autre nionde^ qui peut combler cette lacune. A côté des mérinos à laine ûne de la Saxe et de la Moravie, on regrettait de ne pas voir notre troupeau de Naz, qui peut très-bien soutenir la comparaison, et auprès des brebis laitières de la Hongrie, celles de TAveyron.

On ne parle plus des yaks. La difficulté de l'arrachage fait peu à peu abandonner Tigname de Chine. Parmi les

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