‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 9 sur 40 · L^AGRICULTURB ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L^AGRICULTURB ET LA POPULATION

étaitreprésentée^ excepté la Russie. Il est clair qu'une monographie dont on fournit soi-même les éléments, et qui ne peut être contrôlée par personne^ est beaucoup plus commode pour ce qu'on veut prouver qu'une suite d'études de détail coordonnées pour fournir des vues d'ensemble. PS ous avons cependant quelques essais de statistique russe. Ceux de M. Tegoborski lui-même, si disposé à tout voir en beau, sont loin de nous otfrir d'aussi magnitiques résultats que l'étude spéciale de M. Le Play. Que dirai*je de M. Schnitzler, et surtout de ce témoin muet, mais éloquent, qu'on a trouvé dans les forts évacués par Tarmée russe^ ce pain du soldat qui semble iniUquer une alimentation bien différente?

Quoi qu'il en soit, d'après l'ensemble des documents présentés par M. Le Play, la condition matérielle de certains paysansrussesneparaitpas mauvaise. Quaatàleurcondition morale, l'auteur a inventé un mot adouci pour désigner le servage : ûVai^pcUele système dcsenyagem^nis forcés AI attribue à ce système, combiné avec la jouissance en commun d'une partie du sol, une influence heureuse; il n'a négligé que ce coté de la question, qui se résume en un nuot fort eourt mais fort expressif , le knout. A cela près> les détails qu'il donne sont curieux, bien qu'il yen ait peu de nouveaux* Nous connaissions déjà par M. deUaxthausenet par d'autres l'organisation de la commune russe, ainsi que les deux systèmes de redevance, la corvée et Tohrok ; M, Le Play dit aèrok, mais tous ceux qui ont écrit sur la Russie, y compris M. Tegoborski, disent o6roA. L'obrok donc est une capita-» tion que le paysan russe paie à son seigneur pour se racheter de la corvée ; la corvée est un certain nombre de jours de travail dus au seigneur sur ses propres terres pour payer lé

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loyer de celles qu'il abandonne. L'obrok est évidemment un progrès sur la corvée, soitdans Tintérét du propriétaire, soit dans celui du tenancier ; mais il n'est pas toujours possible, surtout dans les contrées exclusivement agricoles où la transformation des denrées en argent est difficile. Dans les deux cas, la famille est garantie, dit H. Le Play, contre la vieillesse et les maladies par les secours qu'elle reçoit du maître^ et l'indigence est inconnue. Je crois cependant avoir entendu dire que les serfs se révoltent quelquefois contre ces seigneurs si compatissants et les font rôtir; mais passons.

Le sujet turc qui succède aux paysans russes est un fargercn bulgare des usines à fer de Samakawa, Turquie een» traie. Encore le système des engagements forcés avec ses heureuses conséquences. Les riches pachas turcs qui possèdent les forges do la Bulgarie, n'employant que des moyens imparfaits de fabrication, ne peuvent soutenir la concurrence des fers étrangers que par le bas prix des bois et de la main-d'u'uvrc. La population de Samakowa se compose d'ouvriers forgerons, qui concourent en été aux travaûx agricoles. En principe, les ouvriers sont attachés aux chefs d industrie volontairement et pour un temps limité ; en fait, ce sont des engagés à vie. Ils sont tous liés au patron par une dette héréditaire, aucun d'eux ne peut s'attacher à un autre sans l'avoir remboursé. D'excellentes relations existent, selon M. Le Play, entre les deux classes. Les ouvriers, satisfaits de leur sort, n'ont pas le désir de s'élever à une condition supérieure ; chacun d'eux possède une maison d^habitation avec un petit jardin et une vache. La nourriture est médiocre, mais suffisante ; le travail n'a rien d^excessif. Le patron vient au secours de la famille.

160 l'àgrigultubb bt la population.

quand elle en a besoin. S'il en est ainsi^ j'ai peine à com« prendre les griefs des chrétiens d'Orient contre les Turcs ; j'ai peur qu'il n'y ait encore là quelque revers de médaille qu'on n'ait pas voulu voir.

Les deux familles suédoise et norwégienne nous font faire un pas vers la liberté ; elles n'en paraissent pas plus à plaindre. Elles ne consomment^ en fait de céréales^ que du seiet de Torge, mais en quantité suffisante; elles ont de plus des corps gras^ de la viande^ du gibier, du-poisson^ et •surtout du lait en abondance. Leur condition morale est très-supérieure à celle des paysans russes, etTétude de ces ouvriers, dit M. Le Play lui-même, oâ're un grand intérêt, en ce qu'elle présente la transition du système des engagements forcés de la Russie au système d'engagements volontaires en usage dans l'Occident. Tous les ouvriers de la Suède ont la libre disposition de leurs personnes ; ils sont en principe complètement indépendants du propriétaire et du chef d'industrie. En fait cependant, ils sont toujours liés à ces derniers par la tradition. « De là, entre les diverses classes, une solidarité qui entretient chez les ouvriers le respect et l'affection pour leurs maîtres^ etqui^ en leur assurant le bienfait du patronage, les garantit contre les éventualités provenant des maladies, de la vieillesse, des chômages, des disettes et des autres calamités publiques. Sous cette impulsion salutaire, les ouvriers suédois se sont élevés à un degré remarquable de moralité ; ils puisent souvent dans l'épargne les moyens de parvenir à la propriété. Ainsi se recrute une classe de paysans-propriétaires qui forme un des quatre ordres de la.constitution, et dont l'influence s'accroît chaque jour. »

Ce tableau flatteur doit être un peu exagéré; je ne com-

prends pas qu'un système quelconque puisse garantir les populations contre la disette, c'est-à-dire Finsuffisance de récolte. Je pourrais aussi signaler chez M. Le Play quelques contradictions : ainsi il parle de la facilité qu'ont les paysans suédois de s'élever par l'épargne à la propriété^ et dans ses monographies il dit formellement que la famille^ étant défendue par le patronage contre toutes les éventualités malheureuses^ ne fait jamais d'épargnes; les épargnes ne sont foites que par les ouvriers qui suivent le système des engagements momentanés^ et qui ne participent pas aux bienfaits du patronage. BornonsHiious à constater avec lui que la condition du paysan suédois est en général assez bonne, quoiqu'il soit libre. Cette supériorité se manifeste surtout chez les femmes; les Suédoises appartenant à la classe ouvrière se distinguent par des nianières polies et par un ajustement de bon goût; les ouvriers de plusieurs provinces ont pour leurs femmes «t leurs filles des prévenancea qu'on ne renua*que ailleurs que chez les classes élevées; on voit rarement les femmes porter d'énormes charges comme en Allemagne et en France. Cette observation lest fine et vraie.

Parmi les cinq monographies autrichiennes^ la plus brillante est celle des Johnjjy, ou paysans agriculteurs à eorvês des plaines de la Tàeiss, Hongrie centrale. Nous rentrons ici dans le système des engagements forcés. La commune qu^habite Touvrier est située à la naissance des vastes plaines d'alluvion qui séparent la Theiss du Danube. Le territoire tout entier est la propriété d'une famille jouissant des droits seigneuriaux sur les terrains, sur les maisons et sur les personnes. Un grand domaine est cultivé en régie pour le compte du seigneur ; le reste du sol^ concédé aux habi*

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i6t l'agricultukb kt la population.

tants depuis une époque fort reculée^ moyennant des rede-

vances en travail et en produits, est exploité par eux, en partie dans le système de la propriété privée^en partie dans le système de la communauté. Chaque famille possède par droit dliéritage le terrain qui lui est attribué; celle dont il est question a pour sa part ce qu'on appelle un quart de sessioy Tunité dite sessio équivalant h 10 hectares 36 ares. D'autres possèdent deux sessio, une sessio, une demi-sessio* D'autres sont dits inquilini, et possèdent une maison sans terre arable ; d'autres enfin subinquiUni et tiennent à loyer la maison qu'ils habitent. Celle de la monographie doit au seigneur vingt-six journées de travail ou corvées^ réduites à treize quand le paysan ti'availle avec ses bœufs ; elle se procure le surplus de terre qui lui est nécessaire en le louant au seigneur. La nourriture de ces paysans est^ quant à Tabondance et à la qualité^ la meilleure que M. Le Play ait observée parmi les ouvriers eûropéens ; ils ne font point d'épargnes.

Reste à savoir ce qui se passe aujourd'hui^ les conditions sodales ét économiques de la Hongrie ayant généralement changé^ et pourquoi le système des corvées^ qui était autrefois universel dans l'Europe centrale et qui offre d'après M. Le Play de si grands avantages, soit aux propriétaires, soit aux cultivateurs, recule de toutes parts; M. Le Play n'en parle pas^ et c'est ici plus que jamais le cas de remarquer que les statistiques isolées ne prouvent rien, puisque l'heureuse condition des paysans de la Theiss, en supposant qu'elle soit réelle^ n'empêche pas leurs pareils de chercher mieux.

•Les quatre autres monographies autrichiennes sont màsm fiivorables. Une surtout, qui est relative à un corn-

LES OUVKIBRS EUROPteNS. I6S

pagnon de la corporation fermée (Innung) des ouvriers de la ville de Vieme, présente une situation tout à fait voisine de riiidig(îiice. Il est vrai que Touvrier dont il s'agit a cinq enfants; l'aisance est partout peu conciliable avec une si nombreuse famille. Toujours est-il que le système des corporations fermées, tel qu'il existe encore à Vienne et qu'il existait autrefois en France, ne défend pas de la misère les ouvriers qui en font partie. L'auteur insiste à ce sujet sur les causes qui menacent d'une dissolution prochaine les anciennes corporations d'arts et métiers partout où elles ont survécu. Ces causes sont précisément les mêmes qu'en France et en Angleterre ; elles tiennent à l'établissement des grandes manufactures, qui tendent partout à se substituer aux petits ateliers, par suite des découvertes modernes. Cette révolution est devenue inévitable, dit-il, dans les contrées où, comme en Autriche, on a conservé jusqu'ici le principe des maîtrises.

A raesuie qu'on avance dans cette lecture, on s'attend, d'après le début, à voir l'existence des ouvriers de l'Occident peinte des plus sombres couleurs en comparaison de ceux de TOrient ; on est agréablement surpris en trouvant le contraire. Il est vrai que l'auteur paraît attribuer quelquefois le bîen-(Mrc dont ils jouissent pour la plupart à des coutumes particulières qui ont quelques analogies avec les institutions orientales. Ainsi, quand il s'agit desmmeurs du HarZy il fait coimaitre toute une organisation métallurgique et forestière qui a pour but de prévenir les effets de

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la concurrence. Il y a du vrai dans ses observations, notamment en ce qui concerne rexceiieat régime des forêts domaniales en Allemagne, mais lui-même reconnaît que les procédés suivis dans les mines du Harz soat moins perfectionnés qu'ailleurs^ sous Tinfluence beaucoup plus féconde de Tintérét privé.

A côté de cet exemple^ on en trouve d'autres plus favorables au régime de la libre concurrence. Non-seulement la plupart des ouvriers soumis à ce régime vivent aussi bien et mieux que les autres^ mais on voit nattre parmi eux un nouvel élément inconnu aux premiers, l'esprit d'épargne et de prévoyance. J'aime à voir M. Le Play reconnaître la supériorité morale des ouvriers sumen, a C'est surtout, dit-il, par la |)rofondeur du sentiment religieux et par les conséquences morales. qui s'y rattackeut que l'ouvrier de Genève et plusieurs autres types d'ouvriers de rOccident l'emportent sur ceux de TOrient. Les qualités qu'on observe chez les populations laborieuses de la Russie sont le résultat de conditions indépendantes du libre arbitre des individus. L'ouvrier genevois n'est lié par aucune entrave ; sa vertu moins passive ne dépend pas d'autrui; c'est en lui-même, dans sa raison et sa conscience^ qu'il puise la force nécessaire pour contenir ses passions et pour remplir ses devoirs. » Je me garderai Uen de rien reprendre à ce portrait.

Ces nobles qualités ont leur récompense. Un des premiers^ Sismondi a peint en termes éloquents la vie heureuse des paysans suisses, leurs maisons de bois si coxnmodes et si bien sculptées, leurs armoires remplies d'un beau linge blanc, le jardin plein de fleurs, l'étable pleine de bétail, la laiterie nette et bien aérée, les grands approvisionne-

U» OUVRIERS EUROPiniS.

ments de bié^ de viande salée^ de û^mage et de bois, les livres et les instruments de musique qui attestent des

goûts élevés, le costume antique et pittoresque en même temps que chaud, propre et sain. Après lui, plus d'un observateur a reproduit le même tableau en insistant sur Tamour du travail, qui est la cause première de cette aisance. « La population de Zurich, dit un voyageur anglais, est sans rivale pour la culture. Lorsque j'ouvrais ma .fenêtre entre quatre et cinq heures du matin, pour considérer dans le lointain le lac et les Alpes, j'apercevais le travailleur dans les champs ; lorsque je revenais de ma promenade du soir, longtemps après le coucher du soleil, le travailleur était encore là, fauchant son pré ou liant sa vigne. 11 est impossible d'arrêter ses regai'ds sur un champ, un jardin, une haie, un arbre, une fleur, un seul végétal, sans remarquer les preuves du soin le plus assidu. » Je doute fort qu'il en soit de méiae sur les bords du Volga et de la Theiss.

Les deux monographies espagnoles, le métayer de la VieiUe'CasitilU et V agriculteur migrant de la Galice, nous ramènent à d'autres idées. Les plaines à céréales de l'Andalousie, de la Manche et de la Castille appartiennent à de grands propriétaires ; les prairies de TEstramadure, les pâturages des montagnes de Léon, constituent également de grandes propriétés exploitées au moyen de troupeaux voyageurs. Partout s'étendent ou plutôt s'étendaient de vastes communaux qui donnaient à TEspagne de grands rapports avec l'orient de 1 Europe. M. Le Play parait attri« buer à ces conditions économiques le bien-être relatif qu'il a constaté chez ces cultivateurs, mais il ne dit pas si, par hasard, leur existence ne dévient pas meilleure encore

16« l'agriculture BT la FOmJLATION.

par le changement de ces* conditions, tel qu'on le voit se poursuivre depuis quelques années. Dans d'autres provinces de TEspagiie, comme le pays basque, la Navarre, une partie de la Catalogne et du royaume de Valence, la • terre est depuis longtemps très-divisée : ce sont les plus peuplées et les plus riches.

Les quatre familles d'ouvriers anglais appartiennent à rindustrle proprement dite ; ce sont des couteliers, des menuisiers et des fondeurs. Je regrette que M. Le Play n'ait pris pour sujet de ses études aucune famille agricole ; il eût été curieux et instructif de faire la comparaison. Les quatre qu'il a choisies sont toutes dans une situation prospère ; il en est une, celle d'un menuisier de Sheffîeld, qui trouve le moyen, tout en vivant bien, de faire plus de 200 francs d'épargnes par an. M. Le Play entre à ce sujet dans des détails intéressants sur les institutions de prévoyance qui se sont développées en Angleterre par la libre initiative des ouvriers. La famille de son menuisier est affiliée à trois sociétés d'assurances mutuelles garantissant, moyennant un faible versement hebdomadaire, des secours médicaux en cas de maladie et des allocations d'argent. En outre, au moyen de souscriptions régulières à une caisse dite land soeiety, la &mille va prochainement devenir propriétaire d'un lot de terre et d une habitation qui feront de son chef un électeur; une autre partie de son petit capital va en s'accumulant à la caisse d'épargne^ et elle se propose de souscrire encore à une société d'assurances sur la vie. Ëile est ainsi garantie contre toutes les éventualités, beaucoup plus que les serft de la Russie et de la Bulgarie, et elle ne doit rien qu'à son travail. 11 faut savoir gré à M. Le Play d'avoir présenté avec

LES OUVRIERS BUROPBBNS. 1«7

cette franchise un exemple aussi décisif en faveur de la société occidentale.

Les onze familles françaises se divisent en trois catégories, les urbaines^ les intermédiaires et les rurales. Les premières sont au nombre de trois. Celle d'un tisserand de Mamers (Sarthe) est très-pauvre. Depuis trente ans^ la population locale augmente toujours, tândis que les moyens de travail diminuent. L'essor imprimé aux ateliers qui élaborent le lin et le chanvre au moyen de machines ruine les fabriques de toile qui reposent uniquemént sur le .travail des bras. L'émigration n'étant pas encore entrée dans les mœurs du pays, on n'a trouvé jusqu'à présent d'autre remède que la bienfaisance ; mais ce palliatif contribue à aggraver le mal en affaiblissant l'énergie morale de la population. En revanche, le chiffonnier parisien que M. Le Play a choisi^ jouit d'une certaine aisance et même d'une certaine élévation intellectuelle qui se manifeste par le goût de lectures religieuses.

Quant au maître blanchisseur de la banlieue de Paris^ ce n'est pas un ouvrier, mais un chef de métier, ayant près de 5,000 fr. de revenu et en épargnant 2,000, ce qui lui a déjà f\ût un petit capital de 16,000 fr. a L'amour du travail et la moralité ne sont pas développés au même degrép dit M. Le Play, dans toutes les faujilles de blanchisseurs parisiens ; cependant on peut admettre que sur cent, vingt-cinq environ obtiennent le même succès, cinquante se maintiennent dans l'aisance sans arriver à la propriété, vingt-cinq seulement s'endettent. La classe des maraîchers offre des types supérieurs en plus grand nombre ; soixante au moius sur cent arrivent à la propriété. » Le maréchal ferrant et propriétaire cultivateur du cantm

«68 l'AGBIGCLTUIIB BT LA POPULATION.

de Mamers (Sarthe) participe de l'ouvrier urbain et du cultivateur. Il présente un contraste consolant avec le tisserand du même pays. Bien qu'il ait commencé comme domestique^ il possède une maison de 4^500 fr.^ un petit jardin, un champ de 80 ares qu'il cultive lui-m(*'me, un mobilier agricole et industriel de 1^400 fr.^ un mobilier personnel de 800, le tout provenant de ses économies. Quoiqu'il ait quatre enfants et un aide qu'il nourrit , il fait 300 fr. d'épargnes par an, et vit convenablement avec le reste. Les deux autres familles intermédiaires offrent peu d'intérêt.

Viennent maintenant les familles purement rurales. Quatre sur cinq sont dans une condition presque misérable ; c'est un journalier agriculteur du Morvan, un journalier agriculteur du Maine, un journalier des vignobles de l'Ar^ magnae et \xn journalier de la Basse- Bretagne ; le dernier^ qui a femme et enfants, ne gagne dans son année que 461 francs. Le propriétaire cullioateur du Soissonnais est plus heureux ; on peut le considérer comme le type du très-petit propriétaire français; il possède une maison d^habitation avec une étable, un petit jardin et un champ de 25 ares; il ne mange de la viande que deux fois par an, mais il se nourrit suffisamment, avec sa femme et ses trois enfants, de pain mêlé de froment et de seigle, et au bout de Tannée il a mis de enté 200 francs. Son reveau total s'élève environ à 1,000 fr. Ajoutons que Tauteur eût pu trouver sur d'autres points de la France, en Normandie par exemple, d'autres types au moins aussi satisfaisants que celui-là.

On peut reprocher à ces observations d'être un peu anciennes ; peu importe au fond. A part les exag^ations

{HTobables que j'ai signalées dans quelque»-unes^ la plupart

paraissent exactes^ les monographies françaises en particulier donnent une idée assez juste des faits généraux. Parmi nos ouvriers de ville^ quelques-uns soufiîrent ; d^autrès, et surtout ceux de Paris, font d'excellentes affaires, quand ils ont de l'ordre. La condition des ouvriers ruraux est bien plus mauvaise : la moitié d'entre eux a tout juste de quoi vivre misérablement, l'autre moitié s'élève, à force d'économie, vers la propriété; mais leur alimentation, même quand ils sont propriétaires, est inférieure à celle des ouvriers des villes. Les choses n'ont pas sensiblement diangé depuis que H. de Gasparin évaluait ainsi le budget moyen d'une famille de cultivateurs français, composée de cinq personnes :

Nourriture 478 fr.

Logis • 30

Habillement 100

ChaufTaiiie el éclairage 10

Outils et ustensiies 20

Total 638 fr.

ou 1 franc TS cent, par jour, représentant le salaire du père, de la mère et des enfants. Les chilt'res de M. Le Play sont même au-dessous, et avec raison ; la moyenne donnée par M. de Gasparin me paraît un peu élevée.

Somme toute, les monographies de M. Le Play sont loin de présenter ^us un mauvais jour Texistence des ouvriers européens. Sur 36,18 au moins vivent à Taise, 12 passablement, 6 seulement sont à plaindre. La palme du bienêtre appartient au blanchisseur parisien ; les plus pauvres de tous sont parmi les journaliers de nos campagnes ; la France présente ainsi les deux termes extrêmes. Les pay-

170 L^AGRIGULTURE ET LA POPLLATION.

sans hongrois^ russes, suédois, espagnols, sont infiniment

au-dessus de la plupart des nôtres, comme vie matérielle. Parpû les ouvriers de ville, les Anglais viennent au prenner rang après le blanchisseur parisien ; les plus malheureux sont le menuisier de Vienne (Autriche) et le tisserand de Hamers (Sartbe). La situation intermédiare est occupée par ces catégories qui n'appartiennent complètement ni ^ la vie rurale ni à la vie industrielle. 11 est à regretter que l'auteur n'ait pas complété son tableau par des Belges, des Hollandais et des Italiens. On doit regretter encore plus qu'il ne soit pas sorti d'Europe et qu'il n'ait pas étudié le former américain, ce représentant extrême de Tindépendance individuelle/

Le plus pauvre paysan de l'Europe, le peniy bas-breton, uniquement nourri d'orge et de sarrasin, trouve encore le moyen de faire des économies. Il n'y a rien de plus admirable dans cette longue série ; le plus grand honneur appartient à cette noble race des paysans français qui, placée trop souvent dans les conditions les plus défavorables, porte sans fléchir presque tout le poids de la production agricole comme de la défense nationale..

J'ai essayé de résumer adssi exactement que possible lés faits présentés par H. Le Play ; que faut-il en conclure ? Si l'on prenait au pied de la lettre quelques-unes de ses assertions, la réponse serait facile : rien. 11 répète en effet à plusieurs reprises que, sans enquêtes nouvelles, la science sociale, comme il l'appelle, ne peut rien aihrmer. Il demande ceaenquétes et il fait bien, car une observation in-

fatigable peut seule suivre, dans son mouvement continu, le développement des peuples modernes; mais en même temps, infidèle à son propre principe, il pose, dès à présent des conclusions très-affirmatives. Je ne le chicanerai pas sur cette inconséquence; elle était inévitable. Le tort estd'avoir dit qu'il n'y avait rien à tirer des faits connus; ces faits sont déjà suffisamment noinbreux pour donner matière à des doctrines. J'ai de plus sérieuses' objections à &ire au fond même des conclusions. Ici encore M. Le Play se contredit. Ce qui parait résister de ses monographies, c'est que ^organisation occidentale n'exige aucune réforme radicale dans 1 nitérét des classes ouvrières, et il arrive, après bien des détours et des ménagements, à exprimer Topinion contraire.

La première des réformes qu'il indique porte sur la loi française de succession ; il s'élève contre le principe du partage égal et réclame ouvertement la liberté illimitée de tester et le droit de substitution. U établit sous ce rapport une comparaison entre la loi anglaise et la loi française, et attribue à la première la supériorité de ragriculture anglaise sur la nôtre. J'ai déjà contesté cette théorie souvent répétée, je la conteste encore. La loi de succession n'a pas dans les deux pays la portée qu'on lui suppose . La terre est plus divisée en Angleterre et moins divisée en France qu'on ne croit. La différence réelle ne tient que très-peu à la loi de succession ; elle est le résultat d'une foule d'autres causes qui dérivent de l'histoire entière des deux peuples. Telle qu'elle est, elle n'a qu'une action très-limitée sur le développement agricole. U faut chercher une autre explication pour rendre compte de notre infériorité et par conséquent pour indiquer le véritable remède.

i7f L'AGaiGULTURE BT LA POPULATION.

Il est très-facile de soutenir que la loi de succession ne contribue que très-peu en France à la division du sol et même de le prouver mathématiquement. La population ne s'accroît pas vite^ la moyenne des familles est tout au plus de deux enfants et demi. Or^ comme la moitié seulement de la nation est propriétaire d'immeubles et que cette moitié est moins prolitique que Tautre, on peut hardiment ne compter que deux enfants survivants par famille de propriétaires. Cela étant, la conséquence est rigoureuse, les deux enfants représentent exactement le père et la mère, la propriété ne se divise pas par la succession. Quelques-unes se divisent quand le nombre des enfants est au-dessus de la moyenne^ d'autres se recomposent quand le nombre des enfants est au-dessous. Que chacun regarde autour de soi : on trouvera des familles qui n'ont pas d'enfants, d'autres qui n'en ont qu'un, le plus grand nombre n'en a que deux ; voilà une première considération.

En voici une autre. Il faut distinguer entre l'étendue et la valeur ; cent hectares en bon état peuvent valoir mieux que cinq cents mal tenus. L'expérience démontre qu'en temps ordinaire la valeur des immeubles ruraux s'accroît au moins d'un pour cent par an par le progrès de la culture et des communications ; il faut y ajouter les maisons nouvellement bâties, on trouve alors que la valeur totale de la propriété iomiobilière s'accroît d'environ douze pour cent tous les dix ans, tandis que la population ne s'accroît dans le même laps de temps que de six pour cent. Ajoutez le progrès des valeurs mobilières^ qui est bien autrement considérable, et vous verrez que, même en supposant dans toutes les familles deux enfants et demi et le partage égal.

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un ODVIIBHB KUEOPtafS. i7t

la part des en&nts doit être en moyenne plus forte que celle des parents. Que chacun regarde encore autour de

soi, et on verra si la raoyepue des fortunes ne tend pas à s'accroître plus qu'à diminuer^ et si une dot de 20,000 fr. par exemple est regardée aujourd'hui comme aussi considérable qu'autrefois.

Je viens de prononcer le mot de dot, c'est par là que Teffet réel du système français se rapproche beaucoup de ïeiïei réel du système anglais. Peu importe quant au résultat final que les filles héritent ou n'héritent pas, puisqu'elles forment nécessairement la moitié de toutes les familles : elles rapportent d'un côté ce qu'elles prennent de l'autre, et quand elles ne prennent rien, elles n'ont rien à rapporter. Deux autres causes agissent encore pour rapprocher les résultats des deux législations : l'une est la distinction que la loi établit en Angleterre entre les meubles et les inmieubles; si les immeubles ne sont pas soumis au partage égal, les meubles le sont, et comme les valeurs mobilières forment au moins la moitié des fortunes, la condition des héritiers s'égalise d'auta&t; l'autre est la marche plus rapide de la population enr Angleterre qu'en France, qui fait que la valeur des parts diminue^ au moins pour les valeurs mobilières^ en proportion du nombre des co-partageants.

Supposons que deux pères de famille viennent à mourir, laissant chacun un fils et une fille, et deux cent mille francs de fortune, dont moitié en immeubles et moitié en valeurs mobilières. Voici ce qui arrivera d'après les deux législations. En Angleterre, chacun des deux fils aura tous les immeubles et la moitié des meubles, soit en tout i^^OOO fr. ; chacune des deux filles aura la moitié des

iS.

174 l'agriculture BT LA POPULATION.

meubles^ ou 50^000 fr« En France^ chacun des quatre enfiEintsaura la moitié de lasucoeasion totale^ouiOO^OOO francs,

sans distinction de sexe. Supposons maintenant que la tille de Tune épouse le fils de Tautre et réciproquement ; la situation définitive sera la même dans les deux pays. Chacun des deux ménages aura une valeur de ^00^000 fr. Cette hypothèse n'est pas la seide qu'il soit possible de faire^ mais c'est une de celles qui se réalisent le plus fréquemment^ et je n'ai pas supposé que la famille anglaise fût plus nombreuse que la^françuse, ce qui arrive pourtant le plus souvent.

La grande propriété a disparu chez nous^ et la petite s'est développée par d'autres causes. La plus récente est la révolution; ce n est ni la première^ ni la plus puissante. La petite propriété ne date pas en France de 1789. Arthur Young, qui a visité la France alors, dit formellement que les petits propriétaires possédaient un tiers du sol ; c'était une exagération sans doute^ car ils n'en possèdent pas davantage aujourd'hui. Comment s'était formée sous l'ancien régime cette multitude de petits propriétaires ? Première* ment; par le gaspillage des seigneurs qui aimaient mieux, vendre en lambeaux les terres paternelles et en dépenser le prix à la guerre ou à la cour que de faire Iructifièr leursdomaines en y résidant ; secondement, par rintervention de l'autorité royale^ qui avait attribué à plusieurs reprises^ au moyen d'ordonnances et d'arrêts du conseil, une partie des terres incultes aux paysans cultivateurs. Même d^ nos jours^ la petite propriété s'augmente beaucoup plus par des ventes parcellaires que par l'effet de la loi de succession. H. Le Play a remarqué, et c'est là un de ses aperçus les plus ytm, que le partage égal est surtout nuisible à la petite

LES 01 VRIËRS EUROPÉENS. 175

* propriété, en ce qu'il entraine des morcellements excessifs, des frais démesurés, des dettes usuraires, des liquidations onéreuses^ qui finissent par la (ij^truire.

En Angleterre, la grande propriété, fondée par la conquête au onzième siècle, s'est accrue au seizième par le pai*tage des biens ecclésiastiques, et plus tard par ^attribution des terres incultes aux seigneurs; elle s'est maintenue par rattachement héréditaire des propriétaires au sol. Tout a tendu à réunir la propriété à la seigneurie, tandis qu'en France tout a tendu à les séparer. Il y avait autrefois en Angleterre beaucoup de petits propriétaires ouyemen. D'après Macaulay, on en comptait sous les Stuarts 460,000, ayant en moyenne 60 liv. sterL ou i,500 fr. de revenu. Us ont disparu à peu près complètement ; la plupart ont peu à peu vendu leurs propriétés pour se faire fermiers. Le mode de culture généralement adopté et favorisé par le climat, en multipliant les pâturages, avait rendu l'exploitation par grandes fermes plus proiitable que par petites. Aujourdliui un mouvement en sens contraire semble se produire, d'abord par les land'^oeietieB qui achètent des terres pour les diviser eu petits lots, ensuite par la révolution agricole 'qui réduit les pâturages pour augmenter les terres arables ; mais l'une et l'autre de ces deux causes n'agissent encore qu'insensiblement, et les courants généraux portent toujours vers la grande culture, profondément enracinée dans les traditions, les conditions économiques, et même les jNréjugés de la nation.

En France, le contraire arrivé, au moins jusquici. C'est la petite propriété et la petite culture qui tirent chez nous le meilleur parti du sol. Tant que les capitaux fuiront les champs, tant que Tinipot leur prendra sans leur rendre,

176 L'aGRIGULTCBS KT LA POPULATION.

tant que les propriétaires aisés consacreront leur revenu k

(les dépenses de luxe, tant que l'esprit d'entreprise restera inditférent ou hostile à la production rurale, tant que i'application des sciences à la culture sera considérée comme une utopie ruineuse, la petite propriété et la petite culture feront des progrès ; c'est inévitable et même désirable ; où la science et le capital manquent, le travail doit l'emporter» Depuis 1848, ces progresse sont arrêtés, le découragement a gagné les rangs populaires, le paysan n'achète plus, n'entreprend plus (i), et comme en môme temps la grande culture n'a pas fait un pas sensible, le mouvement en avant est suspendu* Cette stagnation ne peut être qu'accidentelle : on peut aftirmer que, quand l'agriculture nationale se remettra en marche, le petit cultivateur y aura toujours la plus grande part. C'est lui qui donne de la terre la rente la plus forte ou le prix le plus élevé; c'est donc à lui que la terre doit revenir. Le seul moyen de la lui disputer, c'est de la rendre plus productive dans d'autres mains, et non d'avoir recours à des combinaisons surannées qui n'auraient absolument aucune efficacité, et qui. Impuissantes à nous faire remonter le cours des temps, ne seraient bonnes qu'à soulever de nouveaux orages. La loi du partage égal est la chair et le sang de la France, on ne peut y toucher sans danger.

M. Le Play ne demande pas précisément le droit d'aînesse, bien que ce soit le fond de sa pensée: il se borne au droit illimité de tester. Pour mon compte, je n'y verrais pas d'objection fondamentale ; ce droit a de bons effets en

(1) Ce qui le prouve, cfeit que raccrotsaement amuiel dn nombre des eotes foncières s'est ralenU sensiblement.

LES ODVRnaS BUmOPÈBItt* 177

Angleterre et en Amérique. Si la législation française était à faire^ ce serait une doctrine à examiner ; mais k quoi bon soulever de pareils problèmes, quand on a les faits contre soi ? Si nous n'avons pas en France le droit illimité de tester, nous en avons un dont nous ne faisons presque pas usage, et qui équivaut à peu de chose près à ce qu'on demande. Pouvoir disposer de la moitié de sçn bien quand on n^a qu'un enfant, du tiers quand on en a deux, du quart quand on en a davantage, ce serait suffisant, si les mœurs étaient favorables à Finégalité des partages. Le droit illimité ne ferait pas plus, parce qu'on n'en userait pas.

M. Le Play oublie également que lasubstitutionexistedans le droit français comme dans le droit anglais ; elle est permise dans l'un comme dans l'autre pour la quotité disponible jusqu'au second degré. Seulement la loi qui Tautorise est chez nous une lettre morte et en Angleterre un fait vivant ; j'ajoute que chez nos voisins elle est plutôt en décadence qu'en progrès. Outre qu'elle cesse de plein droit après une génération quand elle n'est pas re/iouvelée, des actes du pai lement ont récemment autorisé les détenteurs de biens substitués à emprunter sur ces biens^ soit à l'État^soit à des compagnies spéciales, des sommes remboursables par annuités et destinées à des travaux de drainage^ des constructions, des irrigations, des plantations, desclôtures, enunmot toutes les améliorations foncières d'un eflet permanent, et un - comité de la chambre des lords a exprimé Tannée dernière le vœu que cette autorisation fût étenduepour d'autres pré* teurs que les compagnies. Or, permettre d'emprunter par hypotbèque^c'est jusqu'àun certain point permettred'aliéner : le principe <le la substitution est atteint, et par des actes officiels; il me serait facile de montrer la substitution plus

178 L'AGRIGULTURB BT LA POPUtATIOll.

sérieusement attaquée dans les écrits des hommes les plus compétents et dans les journaux les plus accrédités. ■ Est-ce à (lire que tout soit pour le mieux et qu'il ny ait absolument rien à faire pour améliorer la loi française 1 Je ne le pense pas; mais il feut commencer par débarrasser la questiou de toute considération contraire au principe d'égalité : en p^ionnant inutilement le débat, on le rend insoluble^ voilà tout. Je suis très-firappé des Inconvénients du partage forcé pour la petite et la moyenne propriété; je crois que cette secousse périodique contribue beaucoup au malaise général qu'elles éprouvent, aux dettes qui les grèvent, aux ventes forcées qu'elles subissent. J'attribue la plupart de ces soufiirances à Tarticle 826 du code, qui permet à chacun des héritiers de demander sa part en nature des meubles et immeubles de la succession.

J'aimerais mieux qu'on donnât aux garçons un droit de préférence sm* les immeubles, et qu'on n'en autorisât le partage qu'autant que celui des meubles ne suffirait pas, les droits des filles sur les immeubles constituant un des plus . grands embarras de la propriété française. Je voudrais que l'un des cohéritiers pût se charger d'un immeuble excédant sa part, pour éviter les licitations, en payant aux autres 3 pour 100 d'intérêt et ^ pour iOO d'amortissement, avec ikculté de remboursement comme au crédit foncier. Je voudrais enûn que, quand le père de famille juge à propos de disposer par acte entre-vifs ou par testament en faveur de Tun de ses enfants, les immeubles qui excéderaient la quotité disponible ne fussent sujets à réduction qu'au-dessus d'uncertain minimumde valeur, iO,000 francs, je suppose ; l'AIlema^Mie pourrait fournir sur ce point des exemples utiles, sinon à suivre, du moins à consulter.

Je n'ai pas la prétention d^diquer ici toutce qui est possible ; j'ai voulu seulement montrer que, sans rien changer aux fondements de notre droite on peut atténuer les ftcheuses conséquences qu'il amène quelquefois. J accepte le principe du partage égal, je n'en ai pas le fanatisme; le code est évidemment tombé dans Texcès, combattons l^excès et non le principe. Aucun changement ne devrait avoir lieu, dans tous les cas, qu'après une enquête solen* nelle qui comprendrait tous les intérêts. En attendant, la jurisprudence, qui depuis quelques années semble avoir pris à tâche d'aggraver encore les conséquences du droit rigoureux en proscrivant jusqu'aux lots d'attribution autrefois usités, suffirait presque, si elle suivait d'autres principes, pour empêcher une grande partie du mal, en s'appuyant sur les articles du code les moins favorables à la division des inmieubles, car il, y en a (1).

Panni les effets de la loi de succession, il mi est un qu'on ne saurait condamner trop éiiergiquement : c'est la division parcellaire. Ici je suis tout à fait de Tavis de M. Le Play, quand il mentionne avec éloges les mesures légales prises dans quelques États allemands pour y porter remède. Une commission locale présentant toutes les ganin- . ties désirables est chargée d'estimer la valeur de chaque parcelle et d'opérer ensuite une nouvelle répartition, en lots aussi peu nombreux que le permettent les droits de chacun, la nature du sol et des cultures. L'expérience démontre qu'après ce remaniement, chaque propriété, devenue plus compacte, exige moins de frais de culture, et

(1) Article 832: Dans la formaUoii et composition des luis, on doit ' éviter autant que possible de morceler les héritages et de diviser les exploitatUm»

180 l'agriculture £1 LA POPULATION.

que la valeur vénale en est augmentée. Quand un pareil jubilé aurait lieu en France tous les vingt ans, je n'y verrais que des avantages; on a fait déjà chez nous, avant 1789^ plusieurs opérations semblables qui ont parfaitement réussi. 11 n'y aurait non plus, ce me semble, aucune objection sérieuse à dispenser de tous frais réchange des parcelles dont rétendue n'excéderait pas un demi-hectare, ou même leur acquisition pure et simple par les propriétaires contigus ; ce ne serait que le retour vers un principe qui a été déjà posé une fois par la loi.

Les autres réformes désirées par M. Le Play sont plus

difficiles à saisir, comme plus confuséuieat exprimées ; elles peuvent se réduire à trois : le développement du principe

d'association, la répression de la mauvaise concurrence, le patronage.

L'esprit d'association est à coup sûr un des éléments les plus féconds du progrès général, mais je ne vois pas qu'il soit aujourd'hui le moins du monde comprimé. Il crée sous nos yeux de puissantes compagnies qui réunissent des capitaux énormes. Dans un ordre plus modeste, mais non moins utile> il a produit l'excellente institution des sociétés de secours mutuels. On pourrait même dire qu'à certains égards il arrive jusqu'à l'excès ; à force de s'associer, de se fondre, les compagnies tendent à constituer de véritables monopoles, et nous avons vu bien des associations ouvrières, organisées après 1848 avec tous les encouragements possibles, dans l'impossibilité de marcher. Ces

LB8 OUVRIERS BUROPBBliiS. 181

exagérations ne font rien au principe ; en toute cliose, Tabus ne prouve pas contre Tusage ; mais il en résulte tout au moins que Tesprit d^association a sa pleine liboi té d^action. M. Le Play en convient^ il reconnaît en outre que les anciennes formes de Tassociation, comme les corporations^ ne sont pas à regretter, et qu elles disparaissent tous les jours de plus en plus devant Tesprit d'en« treprise individuelle, principe de la civilisation moderne. Que veut-il donc ?

Quelques mots épars çà et là semblent faire entendre qu^il est favorable à la jouissance indivise des biens communaux. « L'existence de ces biens, dit-il^ et la conservation de la vaine pâture, doivent être placées, dans l'état actuel de l'Europe, au nombre des moyens d'assistance les plus efficaces, en faveur des populations rurales ; souvent même elles y ont trouvé le moyen d'échapper aux atteintes du paupérisme et de se maintenir dans un état prononcé de bien-être et d'indépendance. » 11 est vrai que quelques lignes plus bas il reconnaît la supériorité de l'exploitation . privée sur la jouissance indivise, et il exprime le vœu de voir les biens communaux aliénés, à mesure que le progrès général permettra d'adopter un meilleur régime ; mais ce n'est là qu'une concession d'avenir. Pour le présent, il penche visiblement vers l'indivision, et ne laisse échapper aucune occasion de montrer en quoi l'étendue des biens conmiunaux contribue au bien-être des populations orientales.

Selon moi, c'est une erreur : au delà d'une certaine proportion de population, les communaux ne fignt que du mal, ils entretiennent la pauvreté, Toisiveté, l'ignorance,

l'incurie; partout où il s'en trouve eu grande étendue,

le

181 L*AGBICULTOft« BT LA POPULATION.

le travail ne fait et ne peut faire aucun progrès. Si Ton

attend pour les partager ou les aliéner le moment où les populations rurales seront dans une condition meilleure^ on attendra toujours^ car ce sont eux qui sont la cause principale du mal.

La Jouissance en commun du sol n'a rien de particulier à la race turque ou slave ; elle se retrouve à toutes les origines de la société occidentale comme de la société orientale. Nous avions en France autrefois, nous avons même encore^ sur beaucoup de points^ de vastes étendues de terres communes. Le même fait existait et existe encore en Angleterre, en Allemagne, en Belgique. Seulement la jouissance en commun disparait peu à peu partout. Pourquoi ? Parce que l'expérience universelle a démontré que ce mode de jouissance n'était pas assez favorable à la production. Il faut dix fois, cent fois plus de terres communes que de terres appropriées pour nourrir une tète humaine. Examinez les villages français qui possèdent encore de grands communaux : ils sont tous, sans exception, moins peuplés et plus pauvres que ceux qui n'en ont plus. Dès que ces communaux sont soustraits d'une façon quelconque à la jouissance indivise, soit par des partages, soit par des ventes, soit par de simples amodiations, la produc^ tion s'élève, la condition des habitants s'améliore, et la population s'accroit.

La vaine pâture a quelques avantages apparents, mais au fond elle n'est pas moins nuisible que tous les autres tnodes de jouissance èn commun. Partout où elle existe, elle met obstaclè au progrès des cultures, en rendant impossible toute modification partielle de Tassolemeut.

Faut-il attacher plus de prix à ce que M. Le Play ap^

pelle les subventions forestihes ? 11 entend par là Tenlèvement des bois morts^ des végétaux sous-ligneux^ des fruits de toute sorte, glands, cliâtaignes, noix, noisettes, des feuilles employées comme litières^ des herbes destinées à la nourriture des animaux domestiques. En accordant ces différents droits aux populations circouvoisines , on ne cause^ dit^il, à la propriété forestière aucun dommage appréciable, et on augmente le bien-être des usagers. Je ni^ Tune et l'autre de ces deux affirmations. On cause au contraire à la propriété forestière d'énormes dommages. £n enlevant les fruits, les usagers empêchent rensemencement naturel; Textraction inconsidérée des feuilles laisse le sol sans abri, et en amène le dessèchement progressif. Le pâturage entraine d'autres abus plus graves encore, et sous prétexte de prendre seulement les bois morts^ on se porte aux maraudages les plus nuisibles. Avec les droits d'usage, toute sylviculture est impossible. Il n'est pas plus exact de dire que .les populations usagères s'en trouvent bien. On favorise parmi elles des habitudes de vagabondage incompatibles avec une vie régulière, et on diminue, avec le produit total des bois^ la demande de travail. Ces produits accessoires ne sont pas d'ailleurs perdus pour n'être pas livrés au pillage ; ce qui peut être enlevé sans inconvénient peut faire robjet de concessions renfermées dans de justes limites.

Rien n'est assurément plus désirable que de voir réprimer la mauvaise concurrence ; mais comment s'y prendre sans nuire à la bonne ? M. Le Play parle des lois de police sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures et sur les marques de fabrique : ces idées n'ont rien de nouveau^ elles sont aujourd'hui partagées par tout le

184 L'aGRU.I Ul RE ET LA POPULATION.

monde. Comment faire pour aller plus loin t « Il serait à

désirer^ dit-il, que sous la pression de mesures réglementaires sagement exprimées^ des&bricants inhabiles ou sans scrupules n'eussent plus le pouvoir de compromettre par d'imprudentes créations la sécurité publique. Les juges naturels de l'opportunité d'un nouvel établissement en* traînant un surcroît de population industrielle devraient être ceux qui, en cas d uiipuissance du chef d'industrie, seraient obligés de subvenir aux besoins des ouvriers qu'il laisserait dans le dénùnient. Les lois relatives à la distribution des ateliers industriels devraient donc provoquer à la fois rintervention de l'État, des communes et des principaux contribuables de la localité. La législation actuelle de la France fournirait à cet égard d'utiles précédents. On trouverait, par exemple, des analogies naturelles dans les règlements relatifs à la création des ateliers qui peuvent offrir un danger matériel ou même une simple incommodité* pour les propriétés voisines. » Qu'est-ce que cela veut dire? Ne pourra-t-on ouvrir un nouvel atelier qu'avec l'autorisation du gouvernement et du consentement des chcis d'ateliers existants? Ceci ressemble beaucoup aux anciennes nudtrises.

Je ne suis pas de ceux qui opposent à toute innovation

un principe absolu. J'approuve complètement les Anglais, qui font ce qui leur paraît bon et pratique sans s'inquiéter du système, et qui ne craignent ni Paccusation de socialisme, ni celle de réaction, ni aucune autre, à propos d'une mesure utile. J'attendrai donc que H. Le Play formule plus nettement son idée pour savoir ce que j'en dois penser. Tout ce que je puis dire^ c'est que^ sous sa forme actuelle^ elle me parait inadmissible. Il est très-frappé des inconvé-

LES OUVBIEKS BUROPtUNS. 185

nients des grandes agglomérations ouvrières; je le suis plus que lui^ s'il est possible. Seulement il fera bien de cliercber d'autres moyens de les prévenir. Je serais porté à croire^ pour mon compte^ qu'il suffirait de ne pas les favo* riser. Tout contribue^ dans notre organisation nationale, aux grandes agglomérations. Les hommes suivent les capitaux^ et tout accumule les capitaux dans les grandes villes ; l'action de Timpôt est incessante dans ce sens. La bienfaisance même, en donnant aux indigents des villes un privilège qui frappe tous les yeux, attire de plus en plus les classes pauvres vers les centres de population. Il n'en est heureusement pas de même partout. En Suisse, par exemple, où Téquilibre n'est pas rompu attificîellement entre les villes et les campagnes, Tatelier s'élève souvent à coté de la ferme, et la vie industrielle se développe à peu près également sur la surface entière du territoire ; il suffît donc, à beaucoup d'égards, de ne pas troubler Tordre naturel pour que ce fait salutaire se produise, sans rien changer à la liberté du travail.

Qu'est-ce que le patronage? S'agit-il de prêcher aux maîtres des rapports affectueux avec leurs subordonnés, une sollicitude vigilante sur leurs besoins, une application continue à les éclaûer, à les défendre le plus possible contre les mauvaises chances, à leur donner à la fois de bons conseils, de bons appuis et de bons exemples ? Rien de mieux assurément, mais rien de plus connu. Une autorité plus haute a dit depuis longtemps : Aimez-vous les vns les autres. S'agit-il au contraire d'une institution légale imposant au chef d'industrie des obligations définies? Ici recommence la difficulté ; le chef d'industrie hésitera toujours à prendre un engagement qu'il peut être dans Tim-

186 L'AGRIGULTUBË £T LA POPULATION.

possibilité de remplir ; il est soumis lui-même aux chances (le la concurrence. Ne voyez-vous pas crailleurs que vous étoutfez dans son germe Tesprit de prévoyance? Vous voulez dévelopj)er cet esprit, dites-vous; il est incompatible avec le patronage obligatoire. Vous nous Tavez prouvé vous-même; tous ceux de vos ouvriers qui se croient garantis par une cause ou par une autre contre les chômages, les maladies et la vieillesse, ne font pas d'épargnes ; la plupart des autres en font au contraire et acquièrent, en devenant propriétaires, un rang plus élevé.

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à foire pour venur au secours de ceux qui^ par la faute des circonstances ou même par leur propre faute, tombent dans la misère? Non,, sans doute; la bienfaisance publique et privée est là pour y pourvoir, et nous voyons qu'elle ne fait pas défaut.

La liberté a ses inconvénients : qui en doute ? Tout en a dans ce monde. Hais voyez ces deux armées en présence, l'une composée de paysans français, Tautre de serfs russes; à qui la victoire ? L'une défend le sol natal, la mnte Russie, lacroia;du Sauveur; l'autre marche en avant sans savoir pourquoi, pour un intérêt vague, confus, éloigné ; mais elle a l'habitude de l'énergie, de Tinitiative, de l'audace : elle sait entreprendre et oser. D'où lui viennent ces qualités précieuses? Du sentiment qu'elle a de sa force pour l'avoir éprouvée ailleurs, dans les combats du travail. On y peut succomber, et ce danger toujours présent tient l'âme en éveil; on y peut vaincre aussi, et cette perspective entretient l'émulation. Combien de soldats devenus officiers sur ce champ de bataille conune sur l'autre!

Le beau livre de M. de TocqueviUe sur la démocratie en Amérique présente à cet égard une comparaisôn qui m'a

LES 0UVR1EE8 BUROPÉBNS. 187

toujours frappé. Le beau idéal des engagements forcés, c'est l'esclavage ; or voici ce que dit M* de Tocqueville des effets de Fesclavage comparés à ceux de la liberté :« Le fleuve que les Indiens avaient noninié par excellence TOhio ou./a Belle Rivière y arrose de ses eaux Funedes plus magnifiques vallées dont Fhomme ait jamais fait son séjour. Sur ses deux rives, l air e$t également sain et le climat tempéré; chacune d'elles forme Textrémité fironUère d^ vaste État; celui qui suit à gauche les mille sinuosités que décrit rOhio dans son cours^ se nomme le Kentucky ; l'autre a emprunté son nom au fleuve lui-même. Les deux États ne diffèrent que sur un seul point : le Kentucky a admis des esclaves^ l^tat de TOhio les a tous rejetés de son sein. Le voyageur qui, placé au milieu du fleuve, se laisse entraîner par le courant, navigue donc pour ainsi dire entre la liberté et la servitude. Sur la rive gauche, la population est clair-semée, la forêt primitive reparaît sans eesse ; on dirait que la société est endormie, l'homme seaibie oisif ; la nature seule offre l'image de l'activité et de la vie. De la rive droite s'élève au contraire une rumeur confuse qui proclame de loin la {)résence de l'industrie ; de riches moissons couvrent les champs ; de toutes parts, Faisance se révêle, riionune parait riche et content ; il travaille. »

Ces lignes ont été écrites il y a plus de dix-sept ans ; tout ce qui est arrivé depuis les a confirmées; aujourd%uî.. l'Ohio a deux millions d'habitants, le Kentucky, plus anciennement habité, en a à peine la moitié.

M. Le Play peut répondre sans doute qu'il n'a pas préconisé l'esclavage; mais qu'est-ce que le servage, la corvée, le patronage même érigé en institution, si ce n'est une variante plus ou moins adoucie d'un même thème? Dans

t88 l'AGBIGDLTURK ET LA POPULATION.

une société imparfaite^ ces formes peuvent jusqu'à un cer* tain point se justifier par des nécessités spéciales; dès que la société s'améliore^ elles disparaissent. Le patronage obli* gatoire ne peut pas s'accorder gratuiteinent, il entraîne comme conséquence le droit de diriger à son gré le travail et même de le contraindre par la force ; (tar ou ne peut pas s'engager à nourrir les patronés, à les défendre contre toutes les chances, tout en les laissant lil)res de ne rien foire. Quelle que puisse être pour eux la sécurité pré*^ tendue que donne ce système :

C'est l'acheter trop cher que l'acheter d*an bien Sans qui les autres ne sont rien.

Je cherche ce que sont devenues toutes les réformes annoncées par M. Le Play^ je ne trouve rien. Les grands

principes de la société occidentale, la liberté et la responsabilité personnelles^ sortent triomphants de cette épreuve comme de toutes les autres. L'erreur principale de M. Le Play, comme de tous les réformateurs, consiste a faire laborieusement ce qui se &it tout seul dans la société humaine telle que Dieu Ta constituée. La solidarité des intérêts n'est pas un principe à introduire par les lois; c'est un fait que les erreurs et les passions des hommes peuvent quelquefois obscurcir^ mais non détruire. Le capital ne peut être fécondé que par le travail, le travail que par le capital; il suffit que la législation et Tadministration aident au cours naturel des choses, elles n'ont pas à le cbanr

ger, pour créer une harmonie qui est essentielle.

LES OLVRIERS ëLRUFëENS. 189

Un autre caractère distînctif des erreurs économiques

consiste à négliger le principal pour l'accessoire. Le principal aux yeux de la plupart des novateurs^ c'est le mode de distribution des richesses. Il n'y a pas de méprise plus grave. La distribution n'est que raccessoire, c'est la production qui est le principal. Avant de distribuer^ il faut produire. Qu'on partage un sou en mille perlions égales, ce ne ser^ jamais qu'un sou ; l'important^ pour que les parts soient meilleures, c'est d'avoir plus d'un sou à partager. Ceci paraît évident par soi-même ; rien n'est pourtant plus généralement méconnu. On sacrifie à tout instant la production à la distribution, ce qui aggrave forcément la pauvreté. La science économique, ou, pour parler comme H. Le Play, la science sociale, est beaucoup plus ^niple et a beaucoup moins à faire qu'd ne croit. Ses applications peuvent varier, ses bases sont inébranlables; elles se composent de quelques axiomes mis en lumière par de grands esprits et aussi certains que les lois qui président au mouvement des corps ; le dïMcile n'est pas de les trouver, mais de les faire accepter, comme il a été difficile dans d'autres temps de faire croire à la rotation de la terre autour du soleil.

Ainsi le salaire n'est pas précisément une quantité arbitraire ; comme il se fixe par le rapport de l'otlre à la demande, librement débattu entre les intéressés, et que l'offre et la demande elles-mêmes sont gouvernées par les besoins réciproques, le salaire est en général tout ce qu'il peut être. H y a des exceptions sans doute, il y en a partout, mais telle est la règle. C'est le rapport de la production à la population qui, en fin de compte, est la mesure du salaire. Si le salaire est bas, c'est que la production est

190 l'agriculture et la POPULATIOR.

faible relativenieiit a l;i population ; s'il est élevé, c'est que la proportion s'élève. Je prends pour exemple la population agricolt^ française. Sou salaire est bas; pourquoi? Parce qu'elle ne produit pas assez. Partout où la production descend, vous voyez le salaire descendre; partout où elle monte, vous le voyez monter. Il arrive même assez généralement que le salaire ne descende pas aussi vite que la production ou qu'il monte plus vite qu'elle. Les salariés agissent par leur nombre, par leurs besoins, et font presque toujours pencher la balance de leur côté. Il y a en France des contrées, il y a partout des moments, où le produit brut est absorbé presque complètement par les salaires; il ne reste rien ou à peu près rien pour les intérêts (lu capital et les profits de Tentrepreneur. C'est une des causes qui agissent le plus pour an^éter chez nous les progrès de l'agriculture; on hésite à y consacrer ses capitaux et son temps, parce que les salaires al)sorbent une telle part des produits, qu'on craint de n'être pas rémunéré de ses dépenses et de ses peines.

De même Talimentation moyenne d'un pays se mesure à la quantité de matières alimentaires qu'il renferme; c'est une loi toute mathématique. Les classes les plus riches ne peuvent pas en consommer plus que leur part : l'estomac a ses limites. On péut même dire qu'en fait, plus on est riche, moins on mange ; la vie calme et sédentaire des hommes de salon et de cabinet exige moins de nourriture que la vie active des champs ou des ateliers. La part de ceux qui se livrent à un travail manuel en devient nécessaii*ement plus grande. Cette harmonie que la Providence a établie entre les ressources et les besoins se réalise au moyen dt»s prix. Comme il faut que toutes les denrées ali-

LIS» OUVRIERS EUROPËËISS. 1»1

mentaires se consomment, les prix se maintiennent d'euxmêmes au taux où ils doivent être pour qu'elles se répartissent aussi é^iement que possible entre les consommateurs. Quand une denrée hausse^ c'est qu'il n'y en a pas assez pour que chacun en ait sa part ; quand elle baisse, c'est que la quantité s'accroît de manière à la rendre accessible à un plus gi and nombre.

Il n'est nullement nécessaire d'avoir recours à l'apologie du servage et de pis encore pour expliquer la différence d'alimentation que M. Le Play a signalée entre certaines populations de l'Orient et celles de l'Occident ; cette ditiérence s'explique tout naturellement par la proportion de la population et de la production, par l'abondance et la fertilité du sol et par la nature des cultures.

Si la moitié seulement des Français mange du froment, la cause n est pas difficile à trouver; c'est qu(' la France n'en produit pas assez pour tout le monde; il faut de toute' nécessité que l'autre moitié se nourrisse de seigle, d'or<;e, de mais et de sarrasin, parce qu'il n'y a pas autre chose. Arrangez les salaires comme vous voudrez, vous ne changerez rien à ralimentatioii moyenne, tant qu'il n'y aura pas un grain de froment de plus. En fait de viande, nous ne produisons que le tiers environ de ce qui nous serait nécessaire pour donner à chacun sa demi-livre par jour. La conséquence est forcée, un tiers seulement de la population peut en avoir assez. Pour que tout le monde en ait, il faut en faire ou en importer davantage, et pour en importer, il faut produire ce qui doit être donné en échane;e ; il n'y a pas d'autre moyen.

£n Hongrie, en Espagne, en Russie, l'alimentation peut être meilleuré, parce que la production est plus

192 L'AGR1CULïUR£ BT LA POI*i)J.AT10N.

grande relativement à la population. Ce surcroit tient-il à la supériorité de la culture? Non; il tient uniquement à la rareté des habitants. La population de la Russie est comme densité le cinquième de celle de la France, le dixième de celle de l'Angleterre, le douzième de celle de la Bel^nque, et les parties les plus peuplées, comme la Pologne, tout en restant fort au-dessous du reste de TEurope^ le sont dix fois plus que le gouvernement d^Orembourg. Ce gouvernement fait partie de la plus fertile région du monde, le fameux pays de terre noire, et il ne contient que 290 habitants par mille carré ; la même étendue qui nourrit en Belgique 9,200 individus, en Angleterre 7,400^ en France 3,700, en nourrit là 290^ Comment s'étonner qu'ils jouissent d'une certaine aisance ? Ne faut-il pas s'étonner au contraire qu'ils ne soient pas plus riches et qu'ils ne . multiplient pas davantage t

D'après M. Teguborski^ la population s'accroît en Russie de un pour cent par an. Aux États-Unis, le seul point du globe qui soit dans des conditions analogues quant à l'étendue et à la fertilité du sol disponible, l'augmentation annuelle est de quatre pour cent. D'où. vient cette énorme différence? Apparemment de ce que le développement de la population trouve plus de facilités au:^ États-Unis qu'en Russie. On peut dire, il est vrai, que dans le gouvernement d'Orembourg Taugnientation est plus rapide que dans le reste de l'empire; mais une supériorité encore plus marquée se retrouve dans les parties les plus fertiles et les . moins peuplées des États-Unis. Or quelle est la différence fondamentale entre les Etats-Unis et la Russie ? Le régime économique et politique. Dans la république américaine, la liberté individuelle avec ses rudesses, mais avec ses

avantages ; dans Tenipire slave^ la combiiiaisuii du communisme et de la servitude avec ses douceurs, mais avec ses misères.

En Europe même, quand nous compaioas Touvrier de Sheffield au serf d^Orembourg, nous voyons combien le système occidental est plus productif. L'ouest du Yorkshire a mi sol des plus stériles, il est cent fois plus peuplé que la plaine de TOnral, et la condition même matérielle de l'ouvrier y est meilleure. Ce n'est pas qu'à Sheffield l'ouvrier soit protégé par des institutions spéciales; c'est qu^il produit davantage. S^il produisait moins, il aurait •moins, et ici ce n'est plus l'étendue et la fertilité du sol, c'est Taccumulation du capital qui fait la puissance de la production, elle est bien plus indéfinie.

Avant tout donc, il faut produire , et pour produire, il faut faire du capital. Voilà ce que M. Le Play a trop négligé. S'il avait eu cette simple vue, que l'étude des maîtres de la science lui aurait donnée, il ne se serait pas égaré dans une foule d^assertions confuses et contradictoires ; son curieux livre y aurait beaucoup gagné. Toute atteinte portée à la propriété individuelle, toute tentative violente pour élever la part des salaires dans la répartition des produits, toute institution contraire à l'esprit de prévoyance, à l'épargne, à la formation du capital, nuit à la production, et par voie de conséquence nécessaire, au salaire et à la population. Nous en avons eu la preuve en iH48 ; nous l'aurons toutes les fois que de pareilles circonstances se reproduiront. Si par exemple il était possible d'étendre la jouissance en commun du sol aux dépens de la propriété privée, le châtiment ne se ferait pas longtemps attendre; une partie de la population mourrait de faim.

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i9i L^AGRIGULTURB ET LA POPUlATlOfl.

Je ne crois pas que l'extinction progressive de la misère soit un problème insoluble^ mais ce qu'on appelle aujourd'hui, par un singulier abus de mots, le socialisme, et en général tous les systèmes qui ne tiennent pas suffisamment compte des nécessités de la production, sont les principaux obstacles à la solution. ËUe est tout entière dans la combinaison de ces deux moyens, qui au fond n'en sont qu'un : accélérer le progrès de la production, développer Tesprit de prévoyance ; elle n'est pas ailleurs.

Quand cette conviction aura pénétré les esprits, on marchera vite vers le but ; pas av.ant. Il en résultera à la fois une grande sécurité pour les uns et une grande patience pour les autres, puisqu'il sera évident pour tous que les commotions, les tentatives de réforme radicale, font reculer au lieu d'avancer ceux qui s'y croient le plus intéressés. Ceci me rappelle deux mots également justes qui ont été dits de notre temps sur ce sujet : Tun est cette parole si profonde et si souvent justifiée depuis, de M. Guî2ot aux électeurs de Lisieux, en 4847 : Toutes les politiques vous promeUront le progrès, la politique conservatrice seule vous le donnera ; l'autre est la réponse faite en 4848 par un personnage considérable, de l'autre côté du détroit, à quelqu'un qui redoutait l'invasion des idées révolutionnaires parmi les ouvriers anglais : «Non, dit-il, il n'y a pas de danger ; ils savent trop d'économie politique. »

mai 1856)

L'exposition de 1855 est déjà loin de nous^ celle de 1856

Sé prépare; continuons à remplir rintcrvalle entre ces deux solennités, en traitant quelques-unes des grandes questions qu'elles soulèvent*

Il y a environ dix ans qu'une grande agitation populaire, fort connue sous le nom de lig^y a fait définitivement triompher en Angleterre le principe de la libre importation des denrées alimentaires. ^ ers la même époque, une association du même genre s'était formée en France ; elle n'a pas eu le mt^me succès. Le régime protecteur, vivement attaqué, mais non moins vivement défendu, a résisté, et des discussions ardentes qui ont eu lieu alors, il est généralement resté dans les esprits un souvenir peu favorable au liàre-échange, devenu une sorte d'épouvantail. Ce jugement de Topinion ne me paraît pas fondé. Des ikits récents Vont ébranlé, même chez nous, et l'expérience du régime

196 l'agriculture ET LA POPULATIOIV.

contraire devient de plus eu plus décisive en Angleterre. Le

moment me paraît donc venu de reprendre la question. Je laisse à d'autres le soin de la traiter au point de vue industriel et commercial^ je veux seulement l'examiner au point de vue agricole.

A mon sens^ Tagriculture nationale n'a absolument aucun intérêt à la conservation du système qu'on est convenu d'appeler proteeteur, elle a plutôt des intérêts contraires. Elle n'a pu s'y attacher que par suite d'un malentendu, et comme il faut dire la vérité à tout le monde, c'est le langage des libre-échangistes eux-mêmes qui a été la principale cause de Terreur. La liberté commerciale est bonne partout, en France comme en Angleterre, mais les raisons pour l'adopter ne sont pas exactement les mêmes dans les deux pays. Les membres de l'association française pour la liberté des échanges n'ont pas assez tenu compte do cette différence ; ils ont employé en France^ par esprit d'imitation, les mêmes arguments que Cobden et ses amis en Angleterre^ et comme Tétat véritable des choses en demandait d'autres^ toute leur argumentation a porté à faux ; au lieu

de persuader, ils ont irrité.

Uuand la ligue s'est formée de l'autre côté du détroit, les droits perçus à l'entrée des denrées alimentaires enchérissaient réellement le prix de la viande et du pain. Cet encbérissement artificiel pesait sur la totaUté du peuple anglais, dont un quart seulement travaille les champs, et qui, par suite de l'organisation économique du pays, achète tout ce qu'il consomme, qu'il contribue ou non à le produ ire. L'accroissement de la population devenait tel que, malgré les immenses progrès faits par l'agriculture, la production ne pouvait plus suffire à nourrir la nation ; un dé-

ficii normal, régulier^ parfaitement constaté, de 25 millions

(riiectolitres de tous grains par aii^ pour les céréales seulement^ s'était déclaré. On avait devant soi une véritable famine ou du moins un enchérissement progressif, et cette situation violente ne profitait qu'aux propriétaires du sol, dont la rente, déjà fort élevée, allait s'accroître encore par le seul effet de la hausse, sans quMl y eût de leur part aucune addition nouvelle de travail, de capital ou d'invention, qui justifiât ce surcroît de profits. Dans une pareille crise, les ligueurs avaient ])ien quelque droit de crier au monopole ; ils avaient raison au fond, sauf l'exagération des termes, et ce qui le prouve, c'est que le chef de Faristocratie anglaise, sir Robert Peel, a compris la nécessité de céder à temps.

En France, rien de pareil. La population atteignait h peine la moitié de la population anglaise, à surface égale. Le prix des denrées alimentaires, s'il approchait sur quelques points du taux anglais, tombait sur beaucoup d'autres à la moitié, et pouvait être considéré comme inférieur en moyenne de 30 ou 35 pour 100. La plus grande partie du peuple, appartenant à la classe agricole, se nourrissait en nature et n'achetait rien sur le marché. La production annuelle suffisait à la consommation et pouvait même fournir un léger excédant. Un nombre énorme de petits propriétaires enlevaient à la propriété jusqu'à la moindre apparence de monopole. La rente des terrçs, inférieure en moyenne? de moitié à la rente anglaise, s'élevait tout au plus au quart dans une grande partie de la France, cultivée par des métayers. L'industrie agricole ne prospérait ([u'autour de Paris et des autres grands centres de population ; partout ailleurs elle souffrait faute de débouchés.

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198 l'agriculture BT LA POPULATION.

C'est à une agriculture ainsi constituée que quelques imitateurs de Cobden sont venus parler le langage qu'on avait tenu avec raison à 1 oligarchie anglaise. On a dit à des cultivateurs pauvres, obérés, qui avaient tout au plus de quoi vivre et qui vendaient souvent leurs denrées à perte, qu'ils s'engraissaient de la sueur du peuple, qu'ils spéculaient sur la disette, et qu'il &llait rendre compte de leurs bénéfices exagérés. Il n'est pas étonnant qu'un soulèvement général ait répondu à cette intempestive allégation. Ce fameux mot de vie â bon marché, parfaitement à sa place en Angleterre, où tout menaçait de devenir hors de prix, mais infiniment moins applicable en France, n'y provoquait que des espérances chimériques et de justes appréhensions, au lieu d'exprimer, comme chez nos voisins; une vérité et un droit. La baisse des prix, qu'on montrait en perspec* tive, au moyen de gigantesques importations, ne pouvait qu'effrayer ceux qui y auraient trouvé unti ruine infaillible, et qui, dans leur épouvante, ne calculaient pas ce qu'il y avait d'injpossible et de faux dans ces prédictions.

D'autres exagérations contre les douanes en général, qui sont au bout du compte un imp6t comme un autre et peuvent très-bien se justifier par les mêmes raisons que les autres impôts, sans qu'il soit nécessaire d'y mêler la moindre idée de protection, achevèrent de donner prise aux ennemis de la liberté commerciale, et la campagne en sa faveur avorta.

Sans aucun doute, ce fut un malheur. Le gouvernement d'alors était trop éclairé pour ne pas partager la plupart des opinions des économistes, mais la forme des institutions l'obligeait à ménager l'opinion publique, fortement représentée sur œ point par la majorité parlementaire.

LA LIBERTÉ COMIIERGIALfi. 199

De même que, sous un pouvoir absolu^ il n\ a aucun moyen d'échapper aux conséquences des fautes du pouvoir, de même, dans un pays libre, il n'y a d'autre recours contre les erreurs de Topinion que Fopinion elle-même. Il ne faut pas d'ailleurs s'exagérer les résultats du système douanier, tel qu'il avait été légué par la restauration au gouvernement de juillet. Ce système, mauvais en soi, n'avait pas d'effets bien sensibles^ au moins quant à l'agriculture, et son principal caractère était l'impuissance. Appliqué à un petit Etat, il eût certainement arrêté son développement ; avec un' territoire comme le nôtre, dont rinimensité forme déjà un des plus grands maichés du monde ^ il gênait le progrès général sans le comprimer absolument; et, si elle n'avançait pas tout à fait aussi vite qu'avec un marclié plus grand encore, la prospérité publique ne cessait de s'accroître. On pouvait donc attendre, sans beaucoup d'inconvénient, que la lumière se fît.

Sous la république^ une nouvelle tentative a été faite elle a été encore repoussée par l'assemblée nationale ; le moment avait été mal choisi, car tous les prix avaient baissé à l'excès par suite de la crise politique, et une possibilité quelconque d'importation effrayait plus que jamais les producteurs. Les choses ont bien changé depuis; le succès toujours croissant du free trade en Angleterre a fini par attirer l'attention des esprits les plus rébelles, et ce qui a surtout donné aux idées de liberté commerciale un auxiliaire efficace, c'est la hausse continué qui s'est produite sur toute espèce de marchandises, notannnent sur les denrées alimentaires.

Cette hausse a provoqué de la part du gouvernement actuel une série de mesures qui toutes portent de profondes

900 l'agricoltubb et la population,

atteintes au régime traditionnt;!. En \HM, ou avait atte^du^ par ménagement pour les intérêts qui se croyaient menacés, que le prix moyen du blé eût atteint 30 francs l'hectolitre^ avant de suspendre récbeile mobile ^ considérée comme le palladium de Tagriculture nationale. L'expérience prouva qu'on eut nriieux fait de s'y prendre plus tôt, car on vit le blé monter jusqu'à 50 francs en Lorraine et en Alsace, avant que l'importation eût le temps d'arriver. En 1853, éclairé par ce qui s'était passé en 1847, on a pris la même mesure dès que le prix moyen du blé est arrivé à 25 francs, et on s'en est en définitive bien trouvé, puisque la hausse n'a pas atteint tout à fait le même point. Aujourd'hui l'échelle mobile est suspendue depuis trois ans, et il ne paraît j)as qu'il soit question de la rétablir, le prix moyen étant encore, d'après le dernier tableau officiel, de 30 francs. Depuis trois ans, le blé étranger entre en France à un simple droit de balance de 25 centimes l'hectolitre, c'est-à-dire sans payer de droits.

Un régime analogue est en vigueur, depuis à peu près le mt^me temps, pgur le bétail. Les bœufs étrangers payaient autrefois 50 fr. par téte, les vaches i5, les moutons 5, plus le décime ; un décret impérial du 44 septembre 4883, rendu à l'occasion d'une hausse extraordinaire de la viande^ a réduit ces gros tarifs à un droit dé 3 francs pour les bœufs, 1 franc pour les vaches, 25 centimes pour les moutons, c'est-à-dire rien ou à peu près rien, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné. Enfin les laines étrangères étaient soumises à un droit de 20 pour 100; un décret du 19 janvier 1856, également provoqué par une hausse sensible sur les laines indigènes, a changé le droit proportionnel en un droit fixe au poids, qui n'admet plus que deux ca-

tégories de laines, les fines et les communes^ et qui, pour les unes comuie pour les autres, est sensiblement réduîU D'autres dégrèvements ont eu lieu encore, mais je me borne à ce qui est agricole. A l'heure qu'il est, aucun des produits agricoles français n'est défendu contre la concurrence étrangère ; le régime appelé protecteur n'existe plus pour ragriculture.

Je ne dis pas que la question soit gagnée : bien loin de là. Le nouveau régime n'est que provisoire. Le gouvernement, investi en matière de douanes d'une autorité illimifée, peut à tout moment revenir sur ce qui! a fait. La forme actuelle de nos institutions ne permettant pas ces enquêtes et ces discussions solennelles qui, dans les pays constitutionnels, précèdent les grandes mesures touchant •AUX intérêts généraux, le public n'a pas été mis en demeure de se prononcer. Quel aurait été le verdict de 1 opinion, si elle avait été consultée ? Il est bien difficile de le dire ; il est cependant à croire que la même cause qui a décidé le gouvernement, la cherté, aurait agi sur elle. £a i847, la chambre des députés, si contraire en principe à la réforme des douanes, a voté, en présence d'une autre disette, la suspension de Féchelle mobile. La hausse actuelle de la viande et de la laine l'eùt-elle décidée à voter aussi une réduction radicale des droits sur ces matières? On peut en douter. .

Ce qu'il y a de sûr, c'est que, sous toutes les formes de gouvernement, ces sortes de révolutions ne sont acquises que lorsqu'elles ont Tassentiment général. Ne considérons pas la querelle comme terminée parce que les tarifs ont subi une modification qui peut n'être qu'accidentelle. La plupart des préjugés subsistent, n'en doutons

ftos l'agriculture et la population.

pas ; ils se taisent aujourd'hui par plus d'une cause, mais

si une baisse sensible arrivait, nous les verrions probablement reparaître^ tant qu'une discussion publique ne les aura pas dissipés.

Les agriculteurs ont cru, sur la foi de paroles iinprudentes; que la réduction des droits d'entrée amènerait^ dans tous les cas, une baisse violente sur le marché intérieur, et par conséquent une perturbation dans les conditionsd'une industrie déjà peu florissante. Le principe même de leur résistance serait détruit, s'il était démontré qu'ils n'ont rien à craindre de pareil, que dans l'état actuel de notre population et de notre production, les prix ordinaires se règlent par les conditions du marché intérieur, sans que l'importation même la plus libre puisse exercer sur eux une influence appréciable, moins le cas de hausse excessive, qui est toujours réservé, et que, dans les circonstances les plus habituelles, la liberté commerciale en matière de denrées alimentaires aurait plutôt pour effet de soutenir les cours que de les abattre. Voilà ce qu'il aurait fallu dire, d'abord parce que c'est vrai, ensuite parce que c'était décisif, au lieu d'emprunter à un ordre social et agricole complètement différent des griefs imaginaires.

La liberté ^commerciale n'est pas une de ces divinités sauvages qui exigent des victimes humaines; c'est une déesse toujours bienfoisante et toujours juste. Favorable en Angleterre aux consommateurs, parce que ce sont eux qui souffrent, elle viendrait en France au secours des producteurs par le même motif. D'une main elle contient les prix quand ils sont trop hauts, de l'autre elle les relève quand ils sont trop bas; elle pèse dans sa balance tous les intérêts, donne satisfaction aux besoins réels, qu'elle seule sait

La LtBBtITÀ <10|li)lEROlAL£. iO$

parfaiteuieiil di^tia^uer^ et irécartc que les prétentions , illégitimes.

L'agriculture a trois grands produits, les bestiaux, les céréales et les laines^ qui paraissent engagés dans la question. Je vais les examiner successivement.

De ces trois denrées, la viande est la plus importante, sinon par elle-même, du moins par Tinfluence que sa production exerce sur les autres. Non-seulement elle constitue un des plus précieux aliments pour Tbomme, un de ceux qui réunissent sous le moindre volume le plus de matières alibiles et qui réparent le plus les forces sans fatiguer les organes ^ non-seulement elle suppose le travail, le lait et la laine, qui n'ont pas moins qu'elle de valeur utile, mais sans elle point de fumier, et par conséquent peu de céréales. Tout rédifice agricole repose sur le bétail ; il n'y a pas de plus grand intérêt pour les peuples. On peut dire sans exagération que les plus riches, les plus puissants, sont ceux qui en ont le plus. Cette production a fait en France de grands progrès, elle a doublé depuis cinquante ans, elle a quadruplé depuis un siècle. Est-ce as$ez ? Non sans doute, car dans l'état actuel des connaissances agricoles, nous pourrions en faire encore quatre fois plus ; TAngleterre en est là. •

Je comprends donc qu'on attache une importance de premier ordre à cette nature de produits. Tout ce qui nuit à la propagation du bétail est un malheur public, tout ce qui la favorise est un bien. SI la libre introduction du bétail cU aiigcr devait avoir pour eft'etdc diminuer la quan-

S04 L AGHiGliLiLilE El LA PUPULAllON.

tité ou la qualité du nùtie, je serais le premier k la combattre. Quelle que soit ma conviction sur les avantages de la liberté, je ne sais pas résister aux faits, et je reconnais qu'il n'y a pas au monde de prineiix; absolu.

Mais avons-nous ce risque à courir? Je ne le crois pas. Nous avons vu certains économistes, à Tesprit plus ardent que juste, contester qu'il y eut, eu lait de viande, ce qu'ion appelle un prix rémunérateur ; ils ont eu tort. Le prix rémunérateur nVst pas une quantité fixe, il varie suivant les cireonstances ; mais dans chaque cas détermine il y en a un. S'il n'est pas atteint, le producteur n'a plus intérêt à produire, et par conséquent ne produit plus. Etant donné un pays quelconque avec l'ensemble de ses conditions économiques, il est possible d'indiquer un certain prix rémunérateur général ; je n'hésiterais pas à fixer ce prix pour la viande nette, en France, à un franc le kilogramme sur pied, pris chez le producteur.

Il y a dix ans, avant les grandes perturbations soit en baisse, soit en hausse, on pouvait diviser le territoure en trois zones ; l'une comprenant le rayon d'approvisionnement de Paris , où le prix d'un franc le kilo était à peu près le cours moyen et régulier ; la seconde, comprenant la bande centrale, où le prix courant descendait à 80 centimes; la troisième, comprenant une grande partie du Midi, où il n'était plus que de 60. De là une différence sensible dans la production. Dans la zone des prix véritablement rémunérateurs, le bétail était abondant et magnifique ; la seconde en avait déjà moins, la troisième, beaucoup moins encore. Sur la production totale de viande, la première en fournissait la moitié, la seconde un tiers, la dernière un sixième seulement. Si la production ne ces-

LA LIBËUTE CUMMEUClALfc:. !£05

sait pas tout à fait au-dessous du prix indiqué^ elle se

renfermait dans des limites d'autant plus étroites que le prix de vente était plus bas^ et elle prenait d^autant plus d'extension qu'il s'élevait davantage. Elle n'atteignait son • apogée qu'autant que le prix rémunérateur semblait assuré.

La même démonstration peut s'obtenir par d'autres voies. Jusqu'à une certaine limite de quantité, on peut faire de la viande, comme du blé, à très^bon marché ; au delà de cette limite, ils coûtent plus cher^ mais on peut en faire indétiniment. Voilà' une terre à peu près nue, d'une étendue de 35 hectares, je suppose, dont 5 en prés et pacages et 20 en terres arables ; elle forme une métairie cultivée par une famille de colons partiaires. Les prés, mal tenus, donnent en tout de quoi nourrir k l'étable, pendant l'hiver, deux paires de vaches de travail qui, pendant l'été, se nourrissent elles-mêmes au pacage. Il y a de plus un troupeau de l)rebis de la plus chélive espèce pour manger rherbe des jachères. Les terres soumises à Tassolement biennal portent du blé un an sur deux, et se reposent Tannée suivante. Le métayer obtient G hectolitres par hectare, semence déduite, ou 60 hectolitres en tout, qu1l partage avec le maître ; il fait en outre un peu de chanvre pour ses chemises, et prend pour ses vêtements la moitié de la laine. Il vend pour la boucherie ses vieilles vaches, ses veaux, ses vieilles brebis : cette viande ne lui coûte rien, et il peut la donner à tout prix ; mais demandez-lui d'en faire une livre de plus, il ne le peut pas.

Voyons au contraire ce que sera cette même terre, soumise à une culture perfectionnée. Au lieu d'un métayer, c'est un fermier aisé qui cultive, non plus pour se nourrir,

is

i06 L'AGUlOllriîKË ET LA POPULATION.

mais pour vendre ses produits. Les mêmes prés^ bien entretenus et bien fumés^ lui donnent trois ou quatre fois plus de foin. Ses terres arables^ soumises à l'assolement quadriennal, ne connaissent plus de jachères. Un quart seulement porte du blé ; mais il récolte sur ce quart le double au moins de ce que son devancier récoltait sur la moitié ; un autre quart porte de l'avoine, un troisième des racines et autres plantes sarclées, un quatrième des fourrages artificiels. Au lieu de deux paûes de vaches de travail, il a deux paires de bons chevaux qui lui font cinq ou six fois plus de besogne ; il a de plus une douzaine de bétes à cornes de différents âges, élevées exclusivement pour la boucherie ou pour le lait, un beau troupeau de moutons anglo-mérinos, une nombreuse porcherie. Il produit dix fois plus de laine, de lait et de viande, mais il a aussi beaucoup plus de frais, et au-dessous d'un certain prix de vente il ne peut plus se retrouver.

En comptant, dans les deux cas, le blé à 20 francs rhectolitre, la viande à 1 franc et la laine à 2 francs le kilo, le premier produit une valeur totale de 1,500 francs, ou 60 francs par hectare, dont une moitié rémunère ses peines et Tautre paie la rente et Tirnpôt; le second, une valeur totale de 6,000 francs, ou 240 francs par hectare, dont une moitié pour les salaires et l'autre pour la rente, Timp6t, rintérét du capital d'exploitation et le bénéfice. L'un a donc sur l'autre, à tous les points de vue, une immense supériorité. Outre qu'il enrichit de beaucoup plus de produits le fonds national, il peut payer une rente double, un double impôt, et avoir pour lui-même un revenu double. Hais supposez que les prix baissent de 50 pour 100, les rôles changent ; toutes les recettes du fermier sont prises

LA LIBERTÉ COIOIERCULB* 307

par les frais^ il ne lui reste rien pour la rente, l'intérêt, rimpôt, le bénéfice ; il est en perte et forcé de s'arrêter. Le métayer au contraire peut toujours marcher, le maître seul a perdu, et seulement pour la portion de ses produits quil ne consomme pas en nature.

L'augmentation de production ne peut donc s'obtenir, dans un pays arrivé h un certain point, que par une transformation agricole^, et cette transformation elle-même n'est possible que si les prix s'élèvent. Avant 1789, le prix de la viande dans le Nord n'atteignait pas le taux qu'il a atteint depuis, et la production n'y excédait pas la production actuelle du Centre et du Midi. Partout les mômes causes amènent les mêmes efiéts.

Est-il nécessaire que cette progression dans les prix soit indéfinie ? Assurément non. Une fois le prix rémunérateur obtenu, il peut rester stationnaire sans inconvénient sérieux pour la production. Sans doute il vaudrait mieux pour elle qu'il s'élevât encore, elle n'en ferait que plus de progrès ; mais des progrès sont possibles sans hausse nouvelle ; cela suffit. La consommation a ses droits, qui deviennent alors prépondérants. Au premier abord, les intérêts des consommateurs et ceux des producteurs paraissent opposés, mais en fin de compte ils se rapprochent et se confondent. Les uns et les autres ont le même intérêt à trouver le poijit précis qui concilie les deux exigences, car sans production point de consommation, et sans consommation point de production.

L'introduction du bétail étranger, même en franchise de droits, et à plus forte raison avec un droit modique, peutelle exercer sur nos marchés une influence appréciable, et, par exemple, réduire le prix courant de la viande sur pied

808 l'AGBICULTVRB ET LA POPULATION.

au-dessous du taux rémunérateur ? La réponse dépend de la quantité que l^étranger peut nous fournir au-dessous de ce prix. Or^ il en est du bétail étranger comme du nôtre, on peut nous en vendre une iaible quantité à bon marché ; mais cette quantité ne peut être dépassée qu'à la condition que le prix s'élève, et dans Tun comme dans Tautre cas les intérêts de la consommation peuvent être satisfaits sans porter atteinte à la production nationale.

La valeur totale du bétail iVanvais, en bétes à cornes^ moutons et porcs, doit s'élever à deux milliards environ, ci la vente annuelle de la viande à un milliard de kilogrammes. Cette estimation, dont les bases remontent déjà à plus de quinze ans, doit être considérée comme un minimum. Pour exercer une inlluence quelconque sur le prix d'une pareille masse de produits, il faudrait en introduire au moins un cinquième, ou ^00 million*: de kilos. Il est facile de démontrer que cette introduction est impossible, à moins d'un prix tout à fait monstrueux. Le prix de la viande monte rapidement avec la distance ; on peut s'en convaincre par les diil'érences qui se produisent sur nos pro])res marchés. Ces différences s'atténuent par le progrès des communications^ mais elles sont toujours sensibles. Le prix de la viande est encore aujourd'hui, à Tou* louse et à Bayonne, beaucoup moins élevé qu'à Paris. La viande manque d'ailleurs partout dès que la demande s'accrott un peu, et il en résulte un enchérissement général. Le Moniteur nom apprend que sur toutes les grandes places étrangères elle se paie au moins aussi cher qu'à Paris.

Avant la restauration, le droit d'entrée sur les bestiaux étrangers ctait insignitiant. A Tabri de ce régime, il s'était établi sur nos frontières, notamment sur celles de Suisse

LA LIBERTÉ COMMEIICULE. {09

et d'Allemagne^ un petit commerce tout local, insensible dans le reste du pays ; 50,000 bœufs et vaches, 250,000 moutons, 80,000 porcs, valant ensemble 16 millions environ, avaient été importés en 1821 ; c'est contre cette faible introduction qu'on entreprit de se défendre par la loi du 27 juin 1822. Les idées aristocratiques de richesse territoriale avaient alors beaucoup de faveur ; le gouvernement et les chambres crurent rendre un grand service à la propriété du sol en essayant d'élever par tous les moyens le prix des denrées agricoles, et le droit prohibitif ou réputé tel de 50 francs par tète de bœuf fut adopté. Ce droit a subsisté pendant trente ans ; on peut en apprécier les effets, qui ont été complètement nuls.

Quand on serait parvenu à empêcher toute espèce d'importation, qu'était-ce qu'une valeur de 16 millions de bestiaux pour un pays comme le nôtre, qui en possède cent fois plus ? Mais ce n'est même pas de cette faible somme quil s'est agi réellement. L'importation a diminué après le tarif de 1822, elle ne s'est pas arrêtée ; elle a été en moyenne, pendant ces trente ans, de 25,000 bétes à cornes, 100,000 moutons et 80,000 porcs, valant ensemble, au prix de 1822, 10 millions ; ditiéreace réelle, 6 millions seulement. Voilà ce qu'on a gagné.

On peut dire que si le droit n'avait pas existé, l'importation se serait accrue ; c'est possible et même probable, mais toujours dans des proportions extrêmement faibles. Ce qui le prouve, c'est la seconde face de l'expérience qui a eu lieu depuis 1853. De même qu'on avait cru produire la hausse en 1822 par l'établissement d'un droit exorbitant, de même on a cru faire la baisse en 1853 par une réduction considérable. Dans l'un et l'autre cas, l'effet attendu n'est

sio l'agriculture bt la population.

pas anivé. La viande n'avait pas haussé par Vtûei du droite elle n'a pas baissé par sa suppression. Au lieu de 10 millions de bétail qui entraient annuellement avant le décret, il en est entré en 1854 pour 28 millions^ en 1855 pour 36^ en comptant toujours diaprés les prix officiels^ les seuls qui puissent ser\'ir de termes de comparaison ; qu'est-ce que 30 ou 36 millions de viande de plus ou de moins? 1 franc par t6te tout au plus. Jamais cependant les circonstances n'avaient été plus ftu orables ; Tettet siinuitané de la hausse intérieure et de l'abaissement du droit a permis de payer la viande étrangère 50 pour 100 plus cher, et s'il ne se présente pas plus de bétail à nos portes^ c'est à coup sûr qu'il n'en existe pas davantage (1).

Il faut espérer qu'en présence de ces faits les producteurs finiront par ouvrir les yeux. Le gouvernement royal^ qui se doutait de rinefficacité absolue du droit protecteur, avait fait plusieurs tentatives pour le modifier, mais sans succès. On avait envoyé M. Holl, professeur d'agriculture au conservatoire des Arts et métiers, en AUemagne et en Belgique, pour y rechercher quelle était la quantité réelle de bétail que ces pays pouvaient vendre à la France, et M. MoU avait fait à son retour un excellent rapport, établissant quli y en avait fort peu ; les producteurs n'en avaient pas moins fait la sourde oreille. Une autre fois, dans un traité avec la Sardaigne, on introduisait comme régime spécial sur cette frontière, pour donner un peu plus de viande à un ou deux départements qui en manquaient, un tarif au poids au lieu du tarif par tête, un peu moins hostile au petit bétail de ces régions, et ce traité, dont Tunique effet

* Cette importation ne s'est pas accrue en 1856 et 1857,qaolque les prix soient restés très^levés ; elle tend pintôt à diminuer.

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LA LIBERTÉ COMMBRCIALB. 211*

avait été d'introduire pour 500^000 fr. de viande de plus par an^ avait été bruyamment dénoncé phisieurs fois^ à la tribune des deux chambres^ comme la ruine sans remède de ^agriculture française.

L'illustre maréchal Bugeaud, qui était un très-gi"and homme de guerre et un agronome éminent^ mais un assez mauvais économiste^ s'écriait un jour qu'il craignait plus rinvasion des bestiaux que celle des cosaques ; il aurait vu avec joie^ s'il avait vécu^ que^ grâce à la vaillante armée qu'il a tant contribué à former, il avait parfaitement raison de ne pas craindre les. cosaques^ niais il aurait pu voir en même temps qu'il avait grand tort de craindre le bétaiU

D'un autre côté, ceux des libre-échangistes qui ne s'étaient pas moins exagéré que les agriculteurs Teifet de la libre importation^ et qui avaient contribué par leurs espérances à répandre Talarme, voyant que le bétail n'aftluait pas comme ils l'avaient annoncé^ et que la viande fraîche ne tombait pas encore à cinq sous la livre à Paris, se sont ra* battus sur la viande dépecée et même salée. « Il est possible, ont-ils dit, que TËurope n'ait pas tout à fait à nous vendre en bétail vivant ce que nous supposions, mais vous allez voir ce qui va nous arriver de viande abattue et de salaisons; la Hongrie et la Pologne ont des bœufe sans nombre qu'on peut nous envoyer par quartiers ; les Etats-Unis ont des centaines de milhons de porcs qu'ils nourrissent et qu'ils engraissent pbur rien; les pampas de Buenos-Âyres ont des légions de bœufs et de moutons dont on ne sait que faire. » Donc^ en même temps qu'il réduisait le droit sur le bétail vivant, le décret du li septembre 4853 a réduit le di'oit d'entrée sui* la viande fraîche de 18 francs à 50 centimes les 100 kilos, et celui sur les viandes salées de 30 à

81 « l'agkiciîltiiiib et la population.

iU fr. Rien ne s'oppose^ depuis plus de deux ans, à ce que toutes les merveilles annoncées se réalisent ; qui s'en est

aperçu? L'importation s'est pourtant accrue : elle était de 6,000 quintaux en 1852, elle a été de 41 ,000 en 1855 ; mais 41 ,000 quintaux, ce n'est pas tout à fait 125 grammes ou 4 onces de viande par téte et par an, Nous sommes loin de l'abondance qui avait été prédite à grand bruit.

Quand on y regarde de près, on voit que, même en Russie et en Amérique, la production a ses limites. Les bœuis des steppes sont nombreux sans doute ; mais^ avant de nous arriver^ ils ont à traverser des populations pressées qui ne vivent pas de Tair du temps ; de plus, ils sont soumis à des épîzooties formidables qui les emportent par milliers. Les Américains abattent beaucoup de porcs, mais ils en mangent beaucoup aussi, et ils ne les engraissent pas sans frais. J'ai sous les yeux le tableau de leurs exportations; j y vois que, dans les plus terribles années de disette européenne, comme 1847, ils n'ont jamais pu exporter pour plus de 9 millions de dollars ou 45 millions de francs en porc salé, qui se répartissent dans le monde entier, et que depuis 1847 cette exportation est en décroissance. Quant aux immenses troupeaux des bords de la Plata, la soif, les insectes, les maladies, les incursions des Indiens, les guerres civiles, rignorance et le gaspillage de^ gauchos , en réduisent le nombre plus qu'on ne croit, et la grossière préparation que subit leur chair, séchée au soleil et à demi putréfiée, ne la rend boime qu'à nourrir les nègres esclaves des colonies américaines ; le plus pauvre de nos consommateurs n'en voudrait pas.

Tout cela changera, dit-on; je lespère bien, mais il faudra du temps. En attendant, les besoins s'accroîtront aussi;

LA LIBBRTÉ GOMHERGIALE. SIS

la population montera^ soit dans les pays producteurs, soit dans les pays consommateurs; les frais de revient s'é- * lèveront, et les producteurs nationaux, qui sont tout portés, auront toujours un avantage marqué sur ceux qui sont séparés de nous par des milliers de lieues.

Je n'ai pas encore dit la plus forte de toutes les raisons pour se rassurer. Cette raison capitale, décisive, sans réplique, c'est le voisinage du marché anglais. L'Angleterre a ouvert ses portes, et pour toujours, au bétail que peut lui vendre le monde entier ; elle paie habituellement la viande plus cher que nous, quoiqu'elle en produise davantage, parce qu'elle en consomme encore plus ; que pouvonsnous craindre alors? Comme toutes les marchandises, la viande va où on la paie le mieux ; nous ne pouvons attirer, en fait de viande étrangère, que Celle qui, par son origine, a plus de profit à venir chez nous qu'en Angleterre, à' cause d'une diiïérence dans les trais de transport ; la quantité en est nécessairement très-bornée, puisque les deux pays se touchent. C'est le niarciié anglais qui doit donner le ton comme le plus avantageux ; tout tend et tendra là. Dans le Holstein, le Mecklembourg, la Hollande même, la production du bétail u'a en vue que le niarché anglais. Que dis-je ? nous-mêmes, nous avons sur beaucoup de points un véritable intérêt, même à Theure quil est, et à plus forte raison si les prix descendent chez nous, à travailler pour ce marché .

On a l'habitude, quand on traite ces questions, de tout confondre dans des termes généraux, de considérer, par exemple, Timportation et l'exportation comme deux faits simples qui s'excluent complètement ; c'est une erreur. Il peut très-bien arriver qu'il y ait avantage à importer sur un

su l'ageigultdrb et la population.

point du territoire et à exporter sur uu autre. Nous avous une exportation qui ne s'arrête jamais, même en temps de hausse excessive comme aujourd'hui. En i 850, nous avons importé 49,000 bœu& et 300,000 moutons ; nous avons en même temps exporté i 2,000 des premiers et 50,000 des seconds, et si nos propres prix n'étaient pas si hauts^ nous aurions moins importé et exporté^ davantage. Voilà * ce qu'il ne faut pas perdre de vue. Le marché anglais n'agit pas seulement sur les marchés étrangers, il agit aussi sur les nôtres; tel bœuf normand ou breton peut se diriger sur Jersey ou sur Londres à moins de frais que sur Paris ou sur Rouen, au même moment où un acquéreur alsacien ou provençal a plus de profit à acheter à ses voisins du Rhin ou des Alpes qu^'à des vendeurs nationaux beaucoup plus éloignés. Les frais de transport ne profitent, en fin de compte^ ni aux producteurs ni aux consommateurs. Vouloir que le département du Var et le département du Nord, qui sont à 250 lieues Tun de l'autre, se servent exclusivement d'approvisionneurs et de débouchés^ quand ils peuvent mieux acheter ou mieux vendre à leurs portes, c'est vouloir par trop Tartificiel.

Il peut enfin arriver et il arrive en eftet que, même au point de vue agricole, il y ait proht à importer certaines espèces de bétail et à en exporter d'autres. Tel est le commerce que font entre eux la plupart de nos départements contigus, et qui retrouve sur les frontières les mêmes conditions. Acheter à bon compte des veaux pour les élever, des vaches pom* en tirer des produits, des bœuis maigres pour les engraisser, peut être également une bonne opération, que les vendeurs soient français ou étrangers; la multiplication du bétail en France ne peut qu'y gagner.

LA LIfiBRTÉ COMMERCIALE. 315

Nous rentrons ici dans la vérité, car on a peine a comprendre au premier abord que, pour avoir beaucoup de bétail, le meilleur moyen ne soit pas d'en introduire le plus qu'on peut, et quand cette introduction est possible sans nuire à la production, il est clair qu'elle contribue à l'augmentation de notre richesse animale.

Je ne veux pas dire qu'il n'y aura plus à l'avenir de baisse excessive, je n'en sais rien. Le prix de la viande, comme celui de toute autre denrée, se règle par le rapport de Toffre à la demande. Dans un pays soumis à de brusques révolutions, ce rapport peut être à tout instant bouleversé. Nul n'aurait pu prévoir en 4847 la baisse de 1848. Ce que je sais, c'est que le régime douanier, soit qu'il redevienne ce qu'il était avant 1853, soit qu'il se maintienne tel qu'il est aujourd'hui, n'y sera pour rien, et que cette baisse, si elle arrive, ne sera que passagère. Une petite importation d'un côté, une petite exportation de l'autre, mais l'ensemble de l'approvisionnement national par l'ensemble de la production nationale, voilà la vérité, quoi qu'on fasse, et quant à cet approvisionnement même, il ne peut être abondant qu'autant qu'on paie la viande ce qu'elle vaut, ou en d'autres termes Ce qu'elle coûte à produire, avec le bénéfice légitime du producteur.

Si Von a donné aux consommateurs d'autres espérances, on les a trompés. Ceux des libre-échangistes qui se sont faits les apologistes exclusifs du bon marché ont commis la même erreur que les apologistes de la cherté. Ni cherté ni bon marché, ni baisse ni hausse artificielle ; le prix naturel et vrai, tel qu'il s'obtient par le libre débat entre les intéressés. Cet ordre n'est jamais troublé impunément. On ^oit aujourd'hui les conséquences d'une baisse subite; les

fi6 l'agriculture et la population.

consommateurs de 1855 ont été obligés de payer pour

ceux de 1819, la production s'étant ralentie après la baisse^ parce que le producteur ne s'y retrouvait plus. La baisse n'est véritablement bonne que loi*squ'elle s'obtient par une augmentation de production ; elle provient alors d'une réduction des frais de revient par un perfectionnement dans la culture. Ce progrès ne peut se produire qu'à la longue^ peut-être même est-il nécessaire pour y arriver de passer par une période de hausse qui favorise la production.

Vient maintenant la question fiscale. Les droits perçus à l'entrée des bestiaux étrangers rapportaient au trésor de 7 à 800,000 fr. ; aujourdlmi^ après la réduction radicale du droite ils ne donnent pas la moitié^ c'est peutêtre trop peu. Dans un temps où^ pour subvenir aux intérêts des emprunts nouvellement contractés, il faut nécessairement trouver de nouvelles sources de recettes^ on doit chercher à faire rendre aux douanes^ comme aux autres branches du revenu public, tout ce qu'elles peuvent rendre. 11 convient alors de choisir le tarif qui donnera le plus de recettes^ en dehors de toute préoccupation protectionniste ou autre; je n'ai pas la prétention de l'indiquer ici^ mais je suis convaincu qu'en s'y prenant bien^ on peut porter la recette sur le bétail étranger à plus d'un million, sans nuire eii aucune façon à i importation.

Si l(î bétail a une grande importance comme insti'Umeiit de production^ les céréales en ont plus encore^

LA LIBERTÉ GOMMEHGIALE. 217

comme satisfaction inmiédiate de nos besoins. On peut ne pas manger de viande^ on ne «peut pas se pa^r de pain. Les mêmes raisons existent donc pour en recommander la culture, les mêmes existent aussi pour rassurer. Cette production atteint chèz nous des proportions gigantesques. A 3 hectolitres par téte^ il feut plus de 100 millions d'hectolitres poui* la consommation humaine^ une vingtaine^ pour les semences^ à peu près autant pour la nourriture des volailles et des autres animaux domestiques et poui* les usages industriels^ connue les brasseries et distilleries^ en tout 150 millions d'hectolitres de froment^ seigle, orge, maïs et sarrazin, et en y comprenant Tavoine, plus de 200 millions d'hectolitres^ valant ensemble, aux prix ordinaires^ bien près de 3 milliards. On comprend sans jpeine qu'un pareil approvisionnement ne peut nous venir que de notre propre sol ; il ne faut rien moins, pour le produire, que détendue entière de ce vaste et fertile territoire y le transport de pareilles masses de grains à des distances un peu lointaines serait impossible sans des frais énormes, même avec les puissants moyens de locomotion inventés de nos jours. ^

On n'en a pas moins cru nécessaire de prendre des mesures contre rinvasion des céréales étrangères, mesures encore plus inutiles, s'il est possible, que contre le bétail, car les céréales ont moins de valeur que la viande^ à poids égal, et il ne faut pas les porter bien loin pour en doubler le prix. De plus, elles coûtent davantage à produire, en ce sens qu'elles ne viennent pas sans culture, comme Therbe des pâturages, et elles représentent, même dans les pays les plus fertiles, une somme de travail et de capital que la production élémentaire du bétail n'exige pas.

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