‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 4 sur 40 · L'A6RICULTURB ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L'A6RICULTURB ET LA POPULATION

se tenir au courant de cette science nouvelle et grandissante qu'on appelle la Zootechnie. Mon ancien collègue à linstitut national aprronomique , M. Baudement^ dont cette science est la spécialité^ et qui la cultive avec un grand esprit d'observation^ peut seul en parler en pleine connaissance de cause. Je ferai le moins possible cxcui*sion dans son domaine^ et je chercherai surtout le côté économique du sujct^ qui m'est plus raniilicr.

La zootechnie est avant tout une division de la physio* logie. Elle recherche comment il faut s'y prendre pour faire avantageusement de la viande, du lait, de la laine, de la force vivante, de l'agilité, enfin tout ce qu'on demande aux diverses espèces animales. Elle doit étudier les fonctions de la respiration, de la digestion, dans toutes les situations données, avec leurs effets sur la production. Elle a besoin d'immenses ti'avaux anatomiques, pour constater positivement llnfluence des conditions extérieures sur les

organes, et l'action spéciale de chaque or^^ane sur chaque produit déterminé. Dans les conditions extérieures sont comprises toutes les variétés d'alimentation ; de là des études de physiologie végétale très-compliquées, pour connaître la nature et l'effet de chaque aliment. On peut pressentir par là le nombre et la gravité des problèmes que la zootechnie se pose, et dont la solution prohtera quelque jour à Tèspèce humaine, car il y a de grands rapports entre l'animal et Thomnie ; on doit comprendre aussi quelle réserve il convient de s'imposer pour en parler, quand on n'est pas soi-même physiologiste.

Si l'exposition avait été véritablement universelle, ce n'est pas un coin du Champ de Mars, c'est le Champ de Mars tout entier qui aurait à peine suffi pour la contenir. .

La seule Europe renferme peut-être cent races distinctes de bétes à cornes et un nombre plus grand encore de.races ovines; la France à eUe seule en possède beaucoup. Depuis le petit bœuf du Morvan et la petite vache luetonne jusqu'aux colosses du Cotentin ou de TAgénois^ depuis le mouton rabougri des Landes ou des Ardennes jusqu'au flandrin et au mérinos perfectionné^ nous avons une variété de types suffisante pour offrir à l'observation un champ indéfini. C'est qu'en efifet les races d'animaux domestiques, souples et malléables comme Dieu les a faites^ se moulent avec une docilité merveilleuse sur les besoins et les ressources des lieux où elles vivent.

Deux sortes de circonstances influent sur la constitution d'une race, les conditions physiques, comme la nature du sol et du climat^ et les conditions économiques, comme rétat des capitaux et des débouchés. De là cette immense diversité, car les combinaisons possibles de ces deux grands éléments sont innombrables : plaines et montagnes, rochers et marécages, terres granitiques, calcaires, argileuses ou siliceuses, soleil d'Andalousie ou de Norwége, climats excessifs ou tempérés, secs ou humides, variables ou constants; et quand à cette multitude de régions naturelles que forment les différences de latitude, d'altitude, de composition géologique, viennent s'ajouter les différences non moins sensibles qui proviennent de Thistoire politique, du développement de la population et de la culture, de l'état de la civilisation, on comprend ce qui doit en résulter. Les conditions physiques agissent directement sur ce que, dans la langue scientifique, ou appelle Vojjrey leâ conditions économiques sur . ce qu'on appelle \à demande, et de l'action réciproque de Yoffre et de la dmmdej c'est-

c L AGRICtLTURE ET LA POPULATION,

îi-diro dos rossourcos de la production et des l)CSoiiis d§ la coosoimnation^ uaisseat les familles locales, i Si la nature des choses le veut ainsi^ Tart de rhomme n^estpas désarmé. Il peut uj^ir sur la demande par Touverture de nouveaux débouchés, il peut modifier Toffre par la création de nouveaux moyens de production, il peut enfin chercher les procédés les plus sûrs et les plus rapides pour proportionner la demande à l'offre ou l'offire à la demande. Tous ces effets se produisent d'eux-nièuies avec le temps ; mais Thomme peut les précipiter, les dhriger, quand il sait bien se rendre compte du but qu'il veut atteindre et du chemin qu'il faut suivre pom* y arriver. De là l'intérêt de ces concours, bien qu% ne présentent pas toujours le tableau complet des faits existants. C'est moins ce qui est que ce qui peut être qu'il s'agit de savob. Parmi les innombrables espèces d'animaux domestiques répandues sm* la surface de TËurope, les trois quarts u'oat pas d'importance, en ce sens que, si elles sont aujourd'hui ce cfue veulent les circonstances locales, ces circonstances peuvent changer demain: ce qui importe, ce senties types supérieurs dans tous les genres, ceux dont les autres doivent se rapprocher le plus possible, et ces types sont peu nombreux. La connaissance de tous n'est nécessaire que pour faire apprécier les difficultés de toute amélioration, la lutte du présent contre Tavenir et du fait contre Tidée. A ce point de vue, Texposition était à peu près suffisante.

D'abord venait l'espèce bovine, représentée par 500 tètes, moitié françaises, moitié étrangères. C'était un specta-

cle magnifique que ces longues files de beaux animaux^ d'une taille énorme pour la plupart^ et^ comme dit Virgile dans sa langue incomparable, corpora magna boum. Ils étaient divisés par races^ d'après le programme.

La question du classement n'est pas une des moindres de ces concours j on a critiqué la division par races, on a proposé en échange celle de variétés de boucherie, variétés de travail y variétés laitières; ce serait plus conforme à la théorie, mais les faits actuels commandent, à mon sens^ l'autre division. La Société royale d'agriculture d'Angleterre l'a adoptée. Les races sont des faits considérables, anciens, résultant de conditions matérielles qu'il n'est pas toujours possible de changer, et qui dans tous les cas résistent au changement ; ces faits présentent à 1 esprit une idée nette, facile à saisir, qui concorde avec les circonscriptions géographiques de province ou de nationalité, et qui réveille des souvenirs historiques ou pittoresques. Cette division n'a d'ailleurs rien d'exclusif, quand on encourage dans chaque race les améUorations.

La perfection d'un animal réside sans doute dans l'organisation la mieux adaptée à sa destination spéciaU; ; mais les ressources manquent quelquefois pour lui donner complètement cette organisation, et d'un autre côté le débouché peut être tel que la destination la plus protitabie soit mixte. Le principe de la spécialisation^ qui est sans aucun doute celui du progrès, reçoit alors un double échine. Des trois spécialités indiquées, il en est une, le travail, dominante aujourd'hui, qui est destinée à disparaître plus ou moins. 11 faut bien l'accepter quand on ne peut pas faire autrement, et la division par races satisfait à cette nécessité, puisque celles qui ne travaillent pas ne sont pas admises

s L^AGRICtJLTtJRB ET LA POPULATION.

à concourir avec celles qui travaillent ; mais il est bon de ne jamais la reconnaître comme fondamentale*

Les races étrangères, et surtout les races anglaises, avaient à Texposition une supériorité marquée sur les nôtres. Au premier rang de ces espèces améliorées se trouvait celle à courtes-cornes de Durliam. Tout le monde connaît maintenant^ au moins de nom, cette race célèbre qui offre le type le plus parfoit du bœuf de boucherie. L'expérience ayant démontré que la facilité à se mettre en chair et à s^engraisser tenait surtout à l'appareil respiratoire, ces bœufs se distinguent par la profondeur de leur poitrine. On admire en même temps la petitesse de leurs os et rénorme développement des parties de leur corps qui donnent la viande la plus estimée.

Depuis quelques années, la race de Durham se répand en France. Sur les 500 animaux présents au Champ de Mars, une centaine environ . appartenaient h cette race^ et sur les cent, la moitié étaient nés chez nous. Le premier prix a été obtenu par un taureau né en Angleterre chez un des plus grands éleveurs du Wiltshire, mais acheté, importé en France et présenté au concours par M. le marquis de Talhouet, propriétaire dans la Sarthe. Les deux vacheries nationales du Pin (Orne) et du Camp (Mayenne), qui en avaient exposé une vingtaine hors concours, ne sont plus seules à en avoir ; puisque Findustrie privée a commencé à s'en emparer, on peut dire que la race est désormais naturalisée.

Il n'y a pas beaucoup plus de dit ans que Fon s'en occupe sérieusement. Outre les établissements de FËtat^ l'honneur de cette initiative appartient à deux éleveurs qui se sont longtemps partagé les prix, M. le marquis d

Torcy (Qrne)^ et M. de Bébague (Loiret). Malheureusement ils étaient l'un et Tautre, M. de Béhâgue surtout,

placés dans des contrées qui se prêtaient peu à l'introduction d'animaux perfectionnés. Le Loiret est un pays peu fertile et peu riche, voisinde régions plus disgraciées encore, où la culture ne fait que de lents progrès. L'Orne est dans des conditions meilleures, mais là se présentait un autre genre de difficultés, l'existence d'une race indigène, ancienne et estimée, qui n'a pas cédé la place aisément. Ces deux circonstances ont fait que, pendant plusieurs années, les courtes-cornes ne se sont pas répandus cliez nous; les étables de MM. de Torcy et de Béhague n'étaient que des exceptions brillantes.

La question semble résolue aujourd'hui, mais sur un autre point. Les départements de la Mayenne et de Maineet-Loire sont au nombre de ceux qui, par des circonstances particulières, ont fait dans ces derniers temps les plus grands progrès agricoles. Un des éléments les plus actifs de rheureuse transformation qui s'y opère a été^ l'essai du san^ (lurham. Cette contrée possédait une race particulière, la manceile, qui n'avait pas d'assez grandes qualités pour lutter, et qui parait destinée à s'absorber rapidement. Les autres conditions agricoles et économiques se sont rencontrées. Aujourd'hui, la race courtes-cornes y pénètre jusque chez les simples métayers. Ce beau résultat est dû surtout à un honmie qui soutient avec une rare énergie et une grande originalité d'esprit une véritable croisade en faveur des durham, M. Jamet, ancien représentant; il a été aidé dans ses efforts par le directeur de la vacherie publique du Camp, et par un propriétabe du pays que d'autres succès ont illustré, M. de Falloux.

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L'Anjou parait donc devcrir être pour la France C6 qu'est en Anfçleterrelenord du Yorkshire, le contre de lu production des courtes-cornes. L^émulation s'en mêle ; tous les jours on apprend que, dans les ventes des étables les plus renommées d'Anglelerrej des échantillons distingués ont été achetés par des propriétaires angevins^ et à des prix élevés. Notre herd-book français s'enrichît ainsi rapidement des noms les plus célèbres du herd-book anglais^ dont les descendants viennent chez nous faire souche.

Pour racclimatation, il ne peut rester le nioiiidi t* doute, quand on a vu les animaux exposés cette année^ tant par des éleveurs privés que par les vacheries publiques. Ceux qui avaient été amenés d'Angleterre par le prince Albert, lord Feversham, lord Talbot^ M. Richard Stratton^ n^étaient pas sensiblement supérieurs. Plusieurs générations se sont succédé déjà sur notre sol, sans qu'on ait vu la moindre apparence de dégénérescence; nous pouvons dire que nous possédons, même pour la race pure, de quoi riva* User. Quant aux croisements, c'est toute une carrière nou* vello dont il est impossible de prévoir le terme.

Je ne veux pas entrer ici dans la grande question du croisement et du métissage qui est à coup sûr une des plus obscures et des plus ardues de la zootechnie. Je dirai seulement que toute solution systématique me pandt dangereuse; je ne voudrais ni proscrire ni recoiuniaiiiler en principe la formation de races intermédiaires^ tant que Pexpérience n'aura pas prononcé. Ce quil y a de sûr, c'est que, pour quelques exemples du moins, le métissage parait en voie de réussir. 11 y avait à Texposition des durhamcliarolais, desdurham-tlamands, desdurliam-noimands, des durham-manceaux, des durham-lorrains, desdurham-bre-

LES HACBS DE BBTAa* 11

toos, des dui'hain-suisses^ qui semblaient fournir des ai'guments péremptoires en faveur de semblables tentatives. Ce n'est pas que les races pures ue paraissent en général préférables^ quand on peut s'y tenir : avec elles^ on sait ce qu'on fait, tandis qu'avecles croisements et les métissages, on mai'che dans le v ague et 1 inconnu ; mais^ dans ces situations nûxtes où l'on veut commencer à sortir de Tornière sans avoir les moyens de tout changer à la fois, je ne puis m'empécber de croire que les croisements ont leur valeur^ valeur le plus souvent transitoire, j'en conviens^ conmie la situation qui les provoque, mais qui peut aussi devenir fixe et permanente par la création d'une sous-race^ quand les circonstances s'y prêtent, c'est-à-dire quand les deux tamiiles qu'il s'agit d'accoupler ont entre elles des affinités suffisantes pour s'allier intimement.

On dit que des raisons physiologiques s'opposent à la fu* sion réelle et profonde des races^ et que, si un individu né d'un i)reinicr croisement présente en aijparence un terme moyen entre le père et la mère^ ce n'est pas une raison suffisante pour le croire apte à fonder une sous-race réunissant toujoui's les mêmes caractères. L'expérience prouve en effet que cette création rencontre des difficultés ; l'inlluence des aïeux est si puissante qu'elle reproduit le plus souvent la plus ancienne des deux races après deux ou trois générations issues d'un seul croisement ; et, ce qui est pis encore, le mélange dès germes amène quelquefois des résultats monstrueux qui déconcertent tous les calculs. Que conclure de ces observations ? Qu il faut être très-prudent avant de rien entreprendre i mais de ce que le métissage est difficile, je ne puis conclure qu'il soit impossible. Les races les plus iixes et les plus précieuses^ comme les courtei-

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cornes eux-mêmes^ sont les produits d'un métissage bien fait. Autrefois on croisait à tort et à travers, sans savoir ce

qu'on voulait laiie; ou est plus avancé aujourd'hui; c'est une raison pour qu'on réussisse plus souvent.

Dans le nord-ou(*st de la France, où la race bovine est généralement exclue du travail^ on peut, je crois, introduire à peu prèspartout le sang durham avec avantage . Dans beaucoup de cas, le croisement vaut mieux que la race pure ; le durham a d^éminents avantages, mais il a un défaut^ surtout pour nous : sa viande est d'une qualité inférieure et trop chargée de graisse. Quand il perdrait un peu de sa précocité pour gagner une saveur plus appropriée à nos goûts, il n'y aurait pas grand mal. C'est ce qu'on obtient par des croisements avec les races qui donnent chez nous les meilleures qualités de viande. Quant à nos espèces du Midi, à celles de montagne et en général à celles qui travaillent, c'est tout autre chose. Il est bon d'y regarder à deux fois avant de les croiser. C'est là surtout que Tentreprisedu métissageseraitillogiqueet dangereuse ; tout au plus peut-on essayer, quand on se trouve dans des circonstances exceptionnelles, d'un premier croisement. Le plus sûr est de s'en tenir à la race locale, en Taméliorant autant que possible par elle-m^me, c'est-à-dire en se servant de reproducteurs de choix. Il faut se garder d'altérer mal à propos le tempérament nécessaire à la destination des animaux par un mélange avec des races moUes et lymphatiques créées pour d'autres besoins.

Cette réserve faite, la part qui reste chez nous à la race de Durham est encore belle. Elle peut s'implanter dès à présent dans un quart de la France, soit comme race î)ure, soit comme source féconde de crpisements et de métissages.

LES RACES DE UÉTAiL. J8

et dans l'avenir elle pourra pénétrer partout où le travail

de l'espèce bovine reculera. Sans les établissements de l'État^ tels que le Pin, le Camp, llnstitut agronomique, elle aurait été plus lente à se répandre ; c'est un service important que Tagriculture française devra à ces établissements, et qui prendra rang un jour à côté de ceux qu'a rendus dans d'autres temps la bergerie nationale de Rambouillet.

Auprès des durliam, les autres races bovines anglaises perdent beaucoup de leur intérêt. Celles de Hereford et de Devon étaient représentées à Texposition par une trentaine d'animaux presque tous venus d'Angleterre. C'est lord Berwick qui a eu le prix des hereford et M. George Tumer celui des devon ; ces deux éleveurs sont en effet aujourd'hui les premiers de l'Angleterre pour ces deux races, et remportent les prix dans les concours nationaux. Comme importation, elles ont l'une et l'autre peu de succès, et elles ne paraissent pas destinées à en avoir jamais beaucoup ; mais comme exemples^ elles méritent Tattention, en ce qu'elles montrent comment d'anciennes races de travail, qui ne sont pas toujours dans les meilleures conditions d'alimentation, peuvent être transformées, par des soins persévérants, pour acquérir presque des qua- . lités égales à celles des durham. Ceux de nos éleveurs qui ont entrepris d'améliorer nos races par elles-mêmes, n'ont rien de mieux à faire que d'étudier et d'imiter.

J'en dirai autant de la race noire sans cornes, d'Angus en Ecosse, que représentait un magnifique animal envoyé par lord Talbot ; on a donné un prix à lord Talbot pour cette unique téte^ et on a eu raison.

Comme on voit, les Anglais eux-mêmes ne mettent pas

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partout du sang durham. Ils ont conservé un petit nombre

de races locales qui se perfectionnent et se développent à part. Depuis quelque temps, les durham gagnent du terrain ; presque partout, même en Ecosse, on commence à les voii* pénétrer dans des contrées qui leur avaient été fermées jusqulci, à mesure que le high farming Mi des progrès. Néanmoins on peut affirmer que de longtemps ils n^envahiront la Grande-Bretagne tout entière ; ils ne peuvent prospérer véritablement que dans des conditions qui ^ même en Angleterre, ne se rencontrent pas toujoui's. L^amour-propre local résiste, aussi bien chez nos voisins que chez nous. L'Ecosse tient à ses bœufs noirs sans cornes comme au costume pittoresque de ses montagnards ; ils font partie de ses traditions et de son histoire ; leur disparition devant les durliain serait pour elle eonmie une nouvelle conquête. Le nord du Devonshire n^a pas tout à fait les mêmes raisons patriotiques, mais cette jolie race est une des plus élégantes qui existentielle est parfaitement appropriée au sol et arrivée à un haut point de perfection* Les hereford persistent par d'autres causes ; ils s'élè vent dans une région déterminée, et vont s^engraisser ailleurs, comme il arrive à beaucoup de nos variétés françaises.

Ces trois races habitent des montagnes, et, dans leur lutte contre le durham, elles ont un avantage que j'ai déjà signalé chez plusieurs des nôtres, la qualité de leur viande. Dans la plupart des fermes anglaises appartenant à des grands seigneurs, on engraisse des durham pour la vente, mais on a en même temps des angus ou des devon pour la table du maître.

Il est une autre variété anglaise qui pai'ait reçue chez nous avec autant de faveur que les durham, je veux par-

ler de la race laitière du comté d'Ayr en Ëcosse. 30 de ces

animaux figuraient à l'exposition, presque tous nés en France ou appartenant à des Français. 3 provenaient du domaine impérial de Yilleneuve-l^tang, où leurs parents avaient été transportés après la suppression de Tlnstitut agronomique ; les autres inraient été présentés par trois amateurs principaux qui se sont partagé les prix, M. le marquis de Vogué^ M. le marquis de Dampierre^ et M. Bella^ directeur de FÉcole d'agriculture de Grignon. Le prince Albert avait envoyé une vache.

La race d'Ayr n^est connue en France que depuis cinq ans environ ; on voit qu'elle a fait eu peu de temps de sensibles progrès. £ile continuera probablement à en faire^ car elle a pour elle^ outre ses qualités productives^ le cliarme irrésistible de la grâce. Sa supériorité sur les nôtres pour la quantité et la qualité du lait est contestée ; je croîs cependant que^ somme toute, elle doit remporter. L'examen anatomique de ses organes a démontré en elle la meilleure machine organisée pour la production du lait. Si elle a paru quelquefois inférieure à nos cotentinesou à nos flamandes^ c'est parce qu'elle est d'une plus petite taille ; elle convient mieux qu'elles à des pays d'une fertilité médiocre^ comme ses montagnes natales ; il est vrai que sous ce dernier rapport^ elle rencontre chez nous une rivale redoutable dans noti*e petite race bretonne, mais elle olfre plus de ressources pour la boucherie* L'expérience est en bonnes niains ; d'ici à peu d'années nous saurons à quoi nous en tenir.

Deux autres pays étrangers seulement avaient pris part à

l'exposition, la Hollande et la Suisse. Ce sont en effet les seuls dont les races nationales aient de grands mérites^ la

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Hollande surtout. Je ne vois jamais sans un profond sentiment d'admiration ces magnifiques vaches, que je regarde comme la souche commune du plus beau bétail de l'Europe. Presque tous les caractères que l'art a cherché à reproduire ailleurs se présentent naturellement, et avec une ampleur exceptionnelle, chez ces énormes bétes, qui donnent à la fois des montagnes de viande et des fleuves de lait, et qui ont inspiré, par leur beauté native, des artistes comme Paul Potter, BerghemouRuysdael. Malheureusement la race pure paraît avoir besoin, pour prospérer, des riches pâturages et de Vaxr salin qui lui ont donné naissance. Quelques importations ont été essayées en France ; elles ont laissé peu de traces.

Il en est de même, au moins sur la plus grande partie du territoire, de ces belles espèces suisses de Berne et de Fribourg ; on ne peut en importer que dans le Jura français, 011 elles retrouvent à peu près leurs conditions premières. Rien n'est plus regrettable assurément, car ces deux femilles sont superbes ; leur aspect fait rêver des digues de la Hollande et des vallées des Alpes, ces premiers boulevards de ia liberté moderne ; on se demande par quelle loi mystérieuse les plus beaux produits sont dus aux peuples les plus forts et les plus tiers. Les vaches suisses ont l'air d'avoir, comme leurs pAtres, le sentiment de rindépendance nationale ; chacune d'elles portait une ceinture aux armes de son canton, et suspendue au cou, la lourde cloche qui sert à guider le troupeau au milieu des rochers et des précipices.

Il y a quelques années, la race de Schwitz était en France assez en faveur ; on espérait y trouver la meilleure réunion connue du travail, de la viande et du lait. Âu-

jourd'hui les idées ont changé ; on s^ittache moins à cette union^ qu'on regarde avec raison comme difficile ou même impossible^ et on aime mieux des animaux qui poussent très-loin une qualité spéciale.

L'Allemagne n'avait rien envoyé^ non plus que le nord et le midi de TEurope. Il ne parait pas qu'on y ait beaucoup perdu.

Parmi les variétés bovines françaises, il n'y avait que les dix principales, mais ces dix peuvent suffire pour donner une idée générale de nos richesses.

En tète venait la race normande ou cotentine, la plus renommée de toutes, sinon la plus irréprochable. Depuis longtemps en possession d'alimenter Paris en viande et en beurre, c'est elle qui fournit habituellement le bœuf gras, et pour cette circonstance extraordinaire elle a produit des animaux dont le poids s'est élevé jusqu'à près de 2,000 kilog. Quant au beurre, il suffit de nommer Isigny et Goumay pour donner une idée de sa qualité et de sa quantité. La race normande s'étend sur cinq ou six départements ; elle se partage en deux variétés, la grande, qui est préférée pour la boucherie, la petite qui est la laitière par excellence. Trois circonstances ont contribué à la développer à ce point, l'excellence des pâturages, l'ancienneté du débouché de Paris, l'absence à peu près complète de travail. Les connaisseurs lui reprochent de s'être formée d'elle-même, sans que les éleveurs se soient proposé, comme les Anglais, un but raisonné '; il en est résulté que ni la grande ni la

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petite ne satisfont complètement par leur conformation :

la grande est encore trop osseuse^ elle n'a pas ces fonnes cylindriques qu'on admire dans les durham^ et la petite n'est pas tout à fait aussi bien constituée pour la laiterie que la vache d'Âyr.

On peut porter remède à ces défauts de deux façons^ ou par (les croisements avec des races anglaises^ ou par un choix désormais mieux entendu d'animaux reproducteurs, pris dans la race elle-même. Ces deux procédés sont maintenant employés concurremment. Les meilleurs agronomes normands préfèrent le premier comme plus expéditif, et le prix des croisements a été obtenu par un durham-normand exposé par H. Grégoire (Orne) ; mais le plus grand nombre préfèrent le second, et on a déjà obtenu dans cette voie d(» beaux résultats. Les animaux de race pure présentés à Texposition^ déjà primés pour la plupart dans les concours régionaux de Kouen et de Caen, ne laissaient plus que peu de chose à désirer. Au fond^ le résultat est le même ; le chemin est un peu plus long pour y arriver, mais accessible à un grand nombre, ce qui est bien quelque chose. Soit pure, soit croisée, la race normande est une des mieux nourries, des mieux exploitées en vue du profit; elle gardera ces avantages.

J'estime que la Normandie doit produire annuellement environ 100,000 bœufe gras, d'un poids moyen considérable, ou le quart environ de la viande consommée en France. La moitié vient se faire manger à Paris; le reste sert à la consommation locale. Ces cinq départements nourrissent en outre 500,000 vaches, et leur population • bovine doit être eu tout d'un million, de têtes, ou le dixième de la France entière. Relativement à la super-

ficie, c'est la môme proportion qu en Angleterre, ou une téte sur trois hectares. Outre la Normandie proprement dite^ la race cotentine s'étend encore dans les départements qui entourent Paris, et y forme une autre population de 3 à 400,000 têtes. Ces départements, n'ayant pas de race à eux et n'entretenant de vaches que pour le lait, s'approvisionnent surtout en Normandie, et y ouvrent ainsi

un nouveau dol>ouché.

On ne comptait à l'exposition que cinq échantillons de la race mancelle. Cette race a pourtant beaucoup d^importanre ; elle fournit de temps immémorial pour le marché de Paris presque autant de bœufe gras que la normande, et elle couvre quatre départements des plus riches en bétail. On aura sans doute pensé qu'étant destinée à disparattre, elle ne devait figurer que pour mémoire.

La Flandre n'a pas tout à fait les nièmes conditions que la Normandie. Beaucoup plus peuplée, elle trouve en ellemême son propre débouché, et, comme tous les pays d'extrême population, elle recherche moins la viande que le lait. La race flamande est principalementlaitière; conmie telle, elle est à peu près arrivée à la perfection. Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver beaucoup mieux, même dans la race d'Ayr, que la plupart des flamandes exposées. Tout en elles était fin, délicat, féminin, et je suis sûr que leurs douces mamelles laissent facilement échapper plus de 3,000 litres de lait par an. J'aurais, pour mon compte, plus de respect pour la race flamande que pour la cotentine ; je serais plus disposé à la préserver de tout croisement. La Flandie française est un pays plus productif qu'aucune r^on de l'Angleterre ; nulle part dans le monde il n'y a plus de bétail, et de meilleur, de

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même que nulle part il n'y a une agriculture plus intensive. Ces deux faits se suivent et sont la conséquence Tun de Tautre. Les cinq départements de la Flandre et de Tanciennc Picardie contiennent 600,000 vaches ; le département du Nord à lui seul en possède près de 200,000. Dans Tarrondissement de Lille, on est arrivé à une tête bovine par hectare, et chacune de ces têtes nourrit une famille : c'est le maximum connu de la production. Depuis quelque temps, la vache flamande lutte, comme laitière, sur le marché de Paris, avec la cotentine, et elle doit finir par l'emporter. Elle se répand dans le Nord, partout où il devient possible de lui donner les conditions de soin et d'alimentation qui lui sont nécessaires.

Les cinq départements de la péninsule de Bretagne figurent parmi les points de la France et du monde qui possèdent le plus de bêtes bovines. On n'y compte pas moins de 1,500,000 têtes sur une superficie totale de 3 millions et demi d'hectares, soit près d'une téte par deux hectares. La Normandie et l'Angleterre n'en ont pas autant ; il est vrai que, pour la grosseur et le produit, une tète bovine bretonne est tout au plus la moitié d'une normande ou d'une anglaise. Pendant longtemps, cette race a été dédaignée, à cause de sa petite taille ; mais depuis que des idées plus justes en zootechnie se sont répandues, on a ouvert les yeux sur sa valeur, et ou peut dire maintenant qu'elle est à la mode. Qui ne connaît et n'aime ces jolies bétes, au pelage noir et blanc, aux jambes et à la téte fines, à l'air doux et intelligent ^ ? *

Cette petite race est par excellence celle des landes ari-

* Voir la note A à la fin da volume.

des ; elle trouve le moyen de vivre et de pulluler où les autres mourraient de faimi Les vaches donnent beaucoup de lait relativement à la nourriture consommée, et ce lait est excellent, surtout pour le beurre. Le beurre de Bretagne a depuis longtemps une réputation faîte. A ces qualités déjà connues est venue depuis peu s'en ajouter une qu'on ne soupçonnait pas à cette race : on a découvert que dans de meilleurs pâturages, avec une nourriture plus choisie, elle engraissait rapidement, et finissait par faire à peu de frais des bœufs de boucherie, d'un rendement extraordinaire et d'une exquise qualité. Dès ce moment, sa fortune a été faite, tout le monde en a voulu, et le prix de ces petits animaux a doublé dans les lieux de production. Outre ses mérites particuliers, elle a celui de se prêter sans difficulté à tous les genres de croisement ; elle s'unit à merveille avec la race d'Ayr et celle de Durham. L'école d'agriculture de Grand-Jouan (Seine-Inférieure) avait exposé des échantillons vraiment admirables de ces deux croisements; le dernier surtout parait avoir un succès exceptionnel.

Un peu au sud de la péninsule bretoime, et séparée d'elle par la Loire, mais unie encore par de grandes conformités de sol et de climat, se trouve l'ancien ne Vendée. Là s'est développée une autre race dont les types principaux portent les noms de Chollet (Maine-et-Loire) et de Parthenay (Deux-Sèvres). C'est une de celles qui fournissent le plus de bœu6 gras à Paris ; elle vient, sous ce rap- . port, immédiatement après la mancelle, comme la mancelle après la normande. Ces bœufs sent d'une taille moyenne, faciles à engraisser, et leur viande est d'une qualité excellente. L'un des prix a été obtenu par le supé-

9t l'agrigulturb bt la population.

rieur du monastère de lu Trappe, à Meiileraye (Loire-Iui'érieure), où Ton se livre avec grand succès à Télève du gros bétail. Là romino ù la Grande-Chartreuse et cliez les tra]}pistes de Staouéli, en Afrique, on aime à voir reprendre la tradition des anciennes abbayes^ qui, en France comme partout, ont rendu de si grands services à l'agriculture.

La race de Parthenay a des partisans fanatiques ; il est à remarquer que, parmi les nombreux essais de croisement envoyés à Texposition, elle ne jouait aucun rôle. Je ne serais pas tout à fait aussi exclusif, mais je reconnais volontiers que, dans Timmense majorité des cas actuels, il y aurait danger à y rien changer. Le patriotisme vendéen s'attaehe à tout, même à la couleur des animaux. Kespoctons ce sentiment conservateur qui sert à faire reconnaître les races pures : celle de Parthenay est brune, avec le bout des cornes noir. De toutes celles du nord-ouest, c'est la seule qui travaille ; voilà son caractère principal, celui qui doit le plus la défendie contre toute tentative de croisement. Si jamais elle cessait de travailler, ce qui viendra bien quelque jour, il n'en serait pas tout à fait de mémo ; mais n'essayons pas de prévoir ce temps, qui sera pour la fidèle Vendée, le pays aux traditions tenaces» aussi douloureux qu'une révolution.

La race vendéenne est la dernière de cette région : elle touche au midi. Si Ton tire une ligne droite de l'embouchure de la Charente dans l'Océan aux sources de l'Oise sur la frontière de Belgique, en passant par Paris, on enferme une sorte de péninsule dont la Bretagne forme la pointe, et qui contient, avec cette province, la Vendée, la Flandre, la Picardie, la Normandie, le Maine. l'Anjou et rile-de-France, soit une vingtaine de départements ou le

LES RACES DK BETAIL. 23

quai't du territoire. Là se trouvent réunis les quuirc dixièmes du bétail national^ ou quatre millions de tétes^ divisées entre les trois ^andes femilles normande^ bretonne et flamande^ et leurs deux annexes, la mancelle et la vendéenne ; là viennent s'engraisser^ par une série de migrations, un grand nombre de bœufs d'autre origine ; là se concentrent jusqu%i presque toutes les importations d'animaux de race étrangère, et ]3resque toutes les tentatives de croisement ; là enfm s obtient la moitié du lâit et de la viande produits en France.

Toutes les autres variétés bovines de France sont plus ou moins employées au travail, et par conséquent inférieures sous les autres rapports.

Les vingt départements qui forment Tangle du nordest comprennent deux millions et demi de tètes : c'est la région la plus riche après le nord-ouest. Cette population se concentre surtout dans la partie montagneuse qui forme les dix départements des Vosges, du Haut et du Bas-Rhin, de la Haute-Saône, du Doubs, du Jura, de rAin, de la Côte-d'Or, de Saône-et-Loire et de l'Yonne. On la divise en plusieurs familles distinctes, dont les principales sont la charolaise, la lorraine et la comtoise. La lomdne, bien qu'une des plus importantes, n'était représentée que par cinq individus, mais qui ont presque tous été primés. La comtoise se divise en deux branches, celle de plaine, qui sert avant tout au travail, et celle de montagne, qui est principalement laitière. Cette dernière a été modifiée par des croisements aVec les races suisses, et n'a presque plus les caractères de la race pure, elle n'en vaut que mieux. Cette partie dé notre territoire mérite le nom du Suisse française : je ne vois pas pourquoi elle ne

24 L AGRICULÏURE £1 LA POPULAiiOM.

serait pas aussi riche en beau bétail que la véritable Suisse, puisque les mêmes coiidilioas de soi et de climat s'y rencontrent à peu près.

. Dès qu'une province se trouve hors du rayon luibituel de l'approvisionnement de Paris, on dirait qu'elle cesse de nous intéresser; aujourd'hui cci rayon s'étend : il n'était autrefois que de cinquante à soixante lieues, il arrive maintenant bien au delà, et quand il ne s'étendrait pas, Paris n'est pas toute la France. On consonune aussi ailleurs, quoique beaucoup moins en proportion. Ce sont aussi des Français, et de bons Français, que les habitants de Test. Moins avancée que dans la région du nord-ouest^ par suite de causes anciennes, la culture y est cependant assez florissante. A mesure que le travail des chevaux s'étend et que les cultures fourragères s'accroissent, la race comtoise peut faire, comme les autres, de grands pas comme race de boucherie ; la variété laitière n'est pas non plus à négliger, car elle sert en grand à la fabrication du fromage dit de gruyère f et le fromage n'est pas moins que la viande un élément important de la nourriture des peuples.

De toutes les races de Test, la plus connue à Paris, parce qu'elle arrive sur ses marchés, est la charoUaise, ainsi nommée de Tancien comté de Charolles, qui donnait autrefois son nom aux héritiers du duché de Bourgogne. Cette race a pris en effet naissance dans le CharoUais, où son développement a été favorisé par le voisinage du marché de Lyon ; elle s est maintenant étendue à tous les pays voisins, comme le Nivernais et une partie du Berry, et elle couvre autant de départements que la cotentine. Elle est blanche^ de grande taille et d'une constitution vigoureuse. Elle s'est primitivement formée pour le travail ; depuis

quelque temps, de nouveaux débouchés s'étant ouverts par le perfectionnement des communications, elle a pris un essor remarquable pour la boucherie. Cette région n'envoyait pas autrefois de bétail gras à Paris ; aujourd'hui elle en fournît presque autant que la Normandie ellemême. La race tend à se dédoubler ; une moitié reste affectée au travail, l'autre ne travaille presque plus, et on y développe les qualités de précocité et de rendement qui donnent le plus de viande.

Au point où ils sont aujourd'hui parvenus, grâce à des soins intelligents et persévérants, les charollais élevés exclusivement pour la boucherie serrent de près les racesanglaises. M. Louis Massé, du Cher, le plus habile de ceux qui ont entrepris cette tâche, avait exposé un taureau et une vache de race pure, très-semblables à des durham. De tous les animaux d'origine française présents à l'exposition, ceux-là s'approchaient le plus du type idéal du bœuf de boucherie. Je ne veux pas dire par là qu'il n'y ait aucun proiit à croiser, quand on est dans d^s conditions convenables; je constate seulement que ce n'est pas nécessaire, et que les charollais présentent par eux-mêmes de grandes ressources. En agiiculture comme en tout, un résultat médiocre obtenu en grand vaut mieux qu'un résultat supérieur obtenu en petit. N'oublions pas que cette race qui alimente à la fois les deux plus grands marchés de France, Paris et Lyon, avec les populations intermédiaires, doit produire tous les ans envuron 60,000 bœuis gras, ou le dixième de la France entière. Le département de Saône-et-Loire, SQn point de départ, est un des plus riches de France en gros bétail.

La race charoUaise a d'ailleurs cet avantage, qu'étant

86 L^AGRICULTURB BT LA POPULATION.

connue^ nombreuse, toute portée, elle peut plus sûrement absorber les variétés locales qui lui sont inférieures. Il y avait autrefois dans les montagnes du Morvan une petite espèce de bœuf de travail d'une énergie particulière, qui servait à des transp6rts de bois par des chemins affreux ; cette race n'a pas encore tout à fait disparu, mais elle n'a plus la même raison d'être, depuis que les communications se sont améliorées. La charoUaise tend à la remplacer, conmie plus productive. Toutes les autres variétés du Bourbonnais et de la Bourgogne se fondent plus ou moins dans le même type, ce qui n'arriverait pas aussi vite, s^il s'agissait d'une importation étrangère.

Si de l'est nous passons au centre, nous trouvons encore

une réduction dans IVtrectit'. Cette région no contient plus que S millions de têtes sur une superiicie égale à celle qui en nourrit A dans le nord-ouest, et S et demi dans Test; la nature de son sol et de son climat est cependant des plus favorables au gros bétail ; mais ici les causes économiques ont agi avec une puissance funeste. Si nous avons dans la Flandre, la Normandie^ la Picardie, l'Ile-de- France, l'analogue des contrées les plus riches de l'Europe, nous avons dans les provinces du centre l'analogue des plus pauvres. Le tiers de cette immense surface reste inculte et couvert de bruyères ; les deux autres sont misérablement cultivés. La terre vaut en moyenne ôOO fr. l'hectare, et à ce prix elle est payée le plus souvent trop cher, non à cause de sa valeui* propre, mais de l'état où elle est. La population^ bien que peu nombreuse, car

LBS RAGES D£ BÉTAIL. 27

on n'y compte qu'une téte humaine par deux hectares, et bien que composée en grande partie de petits propriétaires, vit dans un affreux état de misère^ qui la force à demander à l'émigration des ressources supplémentaires et encore insuffisantes.

D'où vient cette triste condition de tout un quart de la France, tandis qu'en Angleterre des régions absolument analogues^ comme les comtés de Devon, de Nottinghâm, de Derby, les lowlands d'Écosse, et en France même le Cotentin et une partie de la Bretagne, sont dans la situation la plus florissante? Do plusieurs causes qu'il serait trop long d'énumérer, mais dont la principale est le défiiut séculaire de communications. Le Centre n'a pas, comme le Nord et le Midi, un magnifique développement de côtes, de larges fleuves et de vastes plaines ; situé loin de la mer, il ne possède pas une rivière navigable, et sa plus grande partie est toute hérissée de montagnes impraticables. Les hommes Tout encore plus maltraité que la nature ; pendant que le reste du territoire se couvrait de routes, de canaux, de chemins de fer, il est resté délaissé ; il a payé pendant des siècles des impôts dont il ne profitait pas ; chacune de ses vallées a été jusqu'à nos jours comme un monde à part où rien n'arrivait du dehors, et qui n entendait parler du gouvernement central que pour lui payer tribut.

C'est l'espèce bovine qui a sauvé cette région d'une ruine totale. N'ayant pa^ et ne pouvant pas avoir d'industrie, foute de moyens de transport, car tous les autres éléments d'un grand développement industriel s'y trouvent, la partie niontagneuse a dû avoir recours à la seule production qui, se transportant d'elle-même, pùt se passer

28 l'agriculture ET LA POPULATION.

de communications faciles. On sait d'ailleurs que l'air et le sol des montagnes sont presque aussi avantageux à l'espèce bovine que les rives humides de TOcéan. Bien qu'infiniment moins nombreuse qu'elle ne pourrait Tétre, la production du bétail est la première et presque la seule richesse de cette contrée. Trois races principales s'y sont formées de longue main^ toutes trois fort différentes de celles du Nord^ celle de TAuvergnc^ dont le plus beau type est originaire de la petite ville de Salers, celle du Limousin, et celle de FAveyron.

Les trois départements du Puy-de-Dôme^ du Cantal et de la Haute-Loire nourrissent environ 500>000 tètes de bé* tail^ presque toutes réparties sur les montagnes volcaniques qui les traversent dans tous les sens et dont les principaux pics s'élèvent à près de 2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Si le reste en avait autant en proportion, le centre n'aurait rien à envier à la Normandie. La race d'Auvergne est pour le moment une de nos plus précieuses. Ce aest pourtant pas la spérialité qui la distingue : elle sert à la fois au travail, à la laiterie et à la boucherie ; mais c'est précisément cette absence de spécialité qui fait sa valeur, parce qu'elle répond à des besoins anciens et profonds. La haute Auvergne^ produisant peu de céréales, emploie peu de bœufs de travail ; elle a aussi très-peu de ressources pour Tengraissement, tandis que ses pâturages produisent naturellement un lait nourrissant et fortement chargé de caséum. En même temps s'étendent au pied de ses montagnes des régions que la nature a peu douées de pâturages, et qui^ dans l'état de leur culture, ont besoin de faire venir d'ailleurs leurs bœufs de charrue. Un peu plus loin, en se rappro-

chant de la mer, reparaissent des pâturages propres à Tengraissement, avec des cultures meilleures et des débouchés plus sûrs pour la viande grasse. De làî tout un système organisé depuis des siècles et parfaitement lié dans toutes ses parties.

L'Auvergne nounnt principalement des vaches ; quand les veaux naissent^ on en sacrifie un sur deux^ ce qui permet d^utiliser la moitié du lait ; avec ce lait, on fait des fromages bien connus en France ; puis, quand les veaux ^ sont grands, on garde les femelles pour remplacer les mères, avec le petit nombre de taureaux nécessaire, et on vend les autres maies après les avoir châtrés. Ceux-là vont traîner la charrue dans les provinces voisines qui ne font pas d'élèves ; puis, quand ils ont atteint Tâge de sept ou huit ans^ ils sont revendus aux herbagers de Fouest, qui les engraissent pour Paris. De leur naissance à leur mort, ils parcourent ainsi un demi-cercle d'environ deux cents lieues.

* Je ne crois pas que ce commerce puisse durer toujours sans modification ; il repose tout entier sur la mande de bœufs de travail pour la région intermédiaire. Si jamais la culture fait assez de progrès dans cette région pour amener le remplacement des bœufs par les chevaux, ou si l'extension des cultures fourragères lui permet de produire elle-même ses bétes bovines, tout s'écroule ; mais nous sommes encore loin de ce moment, et en attendant, la demande de jeunes bœufs de travail ne cesse pas* Une autre cause peut aussi tout bouleverser : c'est le cas où 1(^ producteur auvergnat trouverait de lui-même plus de profit à faire du firomage avec tout son lait qu'à élever des veaux. La race devien-

30 L'AGRIGCJLTURë £T LA POPULATION.

drait alors exclusivement laitière, elle subirait des transformations destinées à la rendre plus productive dans ce sens. Il n'en est rien encore. Tant que ces nouveaux besoins ne se seront pas produits, elle continuera à être exploitée sous le triple point de vue du travail, de la laiterie, de la boucherie ; c'est ainsi qu'il faut la juger dans son état actuel, il est juste de reconnaître qu'elle y répond admirablement. Les animaux qui passent leur jeunesse sur ces montagnes y puisent une vigueur qui les rend propres à tout. La race de Salers est rouge et de grande taille.

Les montagnes du Limousin sont moins élevées que celles d'Auvergne j l'air y est moins vif, le climat moins humide, le sol moins propre à la végétation de Therbe sur les hauteurs. Ën revanche, les bas-fonds abondent en èxcellentes prairies qu'arrosent d'innombrables sources, et la terre s'y prête davantage à la culture des racines et des plantes fourragères. L'espèce bovine s'y trouve donc dans des conditions un peu différentes, mais qui ne seraient point inférieures en somme, sans deux circonstances fâcheuses, nées toutes deux de l'absence de débouchés : Tune est une culture de céréales trop étendue pour la nature du sol, l'autre l'emploi presque général des vaches pour le travail. De là une diminution sensible, soit dans le nombre des bétes, soit dans leurs produits.

Les trois départements que peuple la race limousine, la Haute-Yienne, la Creuse et la Corrëze, contiennent environ 400,000tétes, c'est-à-dire un cinquième de moins que les trois départements auvergnats. De plus, la race est plus petite, moins vigoureuse, nullement laitière, suite inévitable de l'excès de travail et de l'insuffisance de nourriture. £lle rachète ces défauts par une grande dodlité et une bonne

LES RACES DR BÉTAIL. Si

qualité de viande. Paris consomme à peu près tous les ans 20^000 bœufs limousins^ dont les deux tiers lui arrivent directement du pays de provenance, et le reste après avoir passé par les herbages de la Vendée ou de la Normandie. C'est à peu près toute la production de la race en bœufs gras^ car la contrée d'où elle vient n'est pas assez riche pour consommer beaucoup de viande^ surtout de la viande de bœuf. Les limousins sont estimés sur le marché de Paris. Leur pelage est couleur de blé.

^ Rien n'est plus facile que de doubler ou de tripler la production de la viande en Limousin, même sans rien changer à la race. Il suffit de multiplier les irrigations^ qui sont déjà très-bien entendues, de mieux soigner les prés et surtout les pacages^ généralement abandonnés aux mauvaises herbeset aux eaux croupissantes, d'améliorer par des sarclages et autres soins le pâturage des terres incultes, d'étendre considérablement la culture des racines et surtout destumeps, connue et pratiquée depuis un temps inunéaiorial, de réduire le plus possible aux meilleures terres la culture des céréales, de diminuer d'autant le travail des hôtes et surtout des vaches, de mieux nourrir les élèves dans le jeune âge et de les faire moins vieillir sous le joug, enfin de s'attacher à bien choisir les reproducteurs qui présentent les formes les plus rondes et la peau la plus souple. Tout cela se Mt déjà peu à peu et se fera de plus en plus à mesure que la demande de viande pénétrera plus profondément.

Je connais moins la race de l'Aveyron, qui tire son nom de Tancienne abbaye d'Aubrac, et qui n'était représentée à l'exposition que par quatre têtes. On la dit bonne à la fois, comme les salers, pour le travail, la laiterie et la bou-

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