‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 5 sur 40 · L'AGRICILTIRE ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L'AGRICILTIRE ET LA POPULATION

chérie, ce qui veut dire apparemment que, comme les salers^ elle n'excelle dans aucune spécialité, mais les réunit toutes trois assez pour donner en somme un bon produit. Celle-là aussi doit convenir tout à fait aux bosoins actuels du pays qu'elle habite, et ce serait grand dommage d'y toucher sans nécessité pour satisfaire au principe théorique de la spécialisation des animaux. Elle est encore peu nombreuse, les départements voisins de rAveyron, comme le Lot, la Lozère, TArdèche, ne possèdent que bien peu de gros bétail. Cette partie des montagnes du Centre est de beaucoup celle qui en a le moins, sans doute parce qu'elle était la plus isolée, la plus éloignée des débouchés, et que le climat, plus méridional, commence à être plus sec, moins favorable à la pousse de Therbe. Puisqu'elle a à sa portée une race satisfiûsante, il est bien à désirer qu'elle en profite pour augmenter sa production. La race d'Aubrac est trapue ; son pelage est d'un gris foncé.

Outre sa partie montagneuse proprement dite, la région du Centre contient le Berry, le Forez, le Poitou, TAngoumois et le Périgord : la population bovine de ces provinces n'a rien d'original; leurs bœufs de travail sont presque tous nés dans les montagnes voisines.

Yient enfin la quatrième région, le Midi ; celle-là possède encore moins de bétail que le Centre, puisque ses vingt départements ne contiennent en tout que 1 ,500,000 têtes, et la production en viande et en lait y est encore moins importante en proportion. On s'y sert très-peu de beurre pour la préparation des aliments, on le remplace par la graisse et l'huile ; on y consomme aussi peu de lait pro« prement dit, les paysans n'en ont pasThabitude, ils le rem-

placent par du vin. Ces différences dans la consommation ont été d'abord des effets^ et ont fini par devenir des causes. La demande a (X)mmencé par se régler sur Toffre, Toffre s'est ensuite limitée sur la demande. En fait de viande, on mange plus habituellement de la volaille, qui est un des produits les plus abondants et les plus spontanés ; du mouton, qui, ayant moins de volume, se débite plus aisément ; du porc, qui se conserve par la salaison ; et^ ce qui est plus grave, on consomme moins de viande sous toutes les formes, d'abord parce que la population est moins nombreuse, ensuite parce qu'elle est moins riche, enfin parce que le besoin d'une nourriture animale est moindre dans les pays chauds. On jugera de ce qu'était dans le Midi la demande de viande de bœuf par les prix qu'elle atteignait il y a quelques années. A Toulouse^ elle se vendait sur l'étal 85 centimes le kilo, après avoir acquitté les droitsd'entrée, les frais de tout genre et les bénéfices de boucher ; à Bayonne, t>6 centimes seulement. Ces prix, dans l'intérieur des villes, supposent pour le producteur une moyenne de 50 centimes. 11 est bien évident qu'à ce taux on n'avait aucun avantage à en faire.

Quand même l'intérêt eût été plus grand, l'entreprise était difficile. Le climat est un sérieux obstacle, non pas également partout, mais sur beaucoup de points. Les départements riverains de TOcéan, ceux qui forment la riche vallée de la Garonne, ceux qui s'échelonnent sur la pente des Pyrénées, peuvent encore produire assez facilement les végétaux nécessaires à la nourriture des animaux ; mais dès qu'on arrive sur les bords du Rhône et de la Méditerranée, la sécheresse devient excessive. Les dix départements qui vont des Pyrénées-Orientales au Var peuvent figurer

s 4 l'agricultuiib et la population.

panni les p^ys du monde les plus pauvres en gros bétail^

et sur ces dix il en est cfuatre, les Bouches-du-Rhône, le

Gard, Tllérault et Yaucluse, dont on peut presque dire qu'ils n'en ont pas du tout.

Dans Fautre moitié elle-même^ les drconstances locales ne sont pas toujours bonnes ; les variétés y sont nombreuses et inégales^ bien que pouvant être ramenées à un type commun. La plus belle est dite ayénoise, parce qu elle s'est développée dans les fertiles plaines de i'Âgénois ; c'est sans contredit;, grâce à la riche alimentation qu'elle reçoit, une des plus grandes^ des plus fortes et des plus massives

de France. Puis vient la gasconne, nourrie sur les coteaux

du Gers, et par conséquent moins puissante ; la bazadaise, plus petite encore^ parce qu'elle approche des Landes^ mais n^eux feite pour la boucherie ; la landaise proprement dite, qui a quelque rapport avec celle du Morvan ; la béarfunse, qui peuple les pàturagesdesPyrénéesdel'ouest^ etc. Il en est parmi ces races énergiques à qui peut justement s'appliquer cette boutade spirituelle d'un de nos agronomes : a Nous excellons à produire des bœufs de course et des chevaux de boucherie, b Ce sont en effet de véritables b(Bu6 de course que quelques-uns de ces agiles animaux des Landes et des Pyrénées^ qui prennent le trot comme des chevaux, et qui, dans les jeux populaires du pays, luttent de légèreté avec les jeunes écarteurs.

Maintenant que la demande devient plus active par l'ouverture des chemins de fer, quelques-unes de ces variétéspeuvent être développées au point de vue de la viande; d'autres, comme la béarnaise, ont des qualités laitières ; mais en règle générale elles sont plus propres à donner de la force. La nature du travail Texige aussi bien que le climat.

LES KACËS D£ BÉTAIL. 35

Les terres du Midi sont plus dures à remuer que celles du Mord^ et outre les travaux des champs proprement dits^ les bœufs y sont employés à des transports pénibles. Une des meilleures solutions de la difficulté, tant que la nécessité du travail subsistera^ serait la distinction en deux classes^ les bétes de travail et celles de rente. Si cette distinction s'établit^ le sud-ouest pourra produire^ en étendant ses cultures fourragères, plus de viande et de \sii, et essayer avec profit de quelques croisements ou de quelques importations étrangères; pas avant.

Les races bovines du Midi manquaient presque toutes à l'exposition; il y a trop loin de Paris aux Pyrénées^ sous tous les rapports.

Les moutons forment le second capital de Tagriculture,

et sur beaucoup de points, leur importance éj^ale ou dépasse celle du gros bétail. La supériorité des Anglais sur nous est id plus marquée ; ils possèdent trois fois plus de moutons en proportion et d'une bien plus grande valeur moyenne. H ne faut pas croire cependant que nous soyons tout à fait dépourvus. La répartition de la population ovine sur notre sol est beaucoup plus égale que celle de l'espèce bovine ; chaque région possède àpeu^rès son contingent numérique, le Midi même rachète en partie pai* le nombre de ses moutons ce qui lui manque pour l'espèce bovine^ mais il y a moutons et moutons, et ceux du Aord remportent de beaucoup sur ceux du Centre et du Midi. Cet utile animal se trouve à la fois au point de départ et au pqint culminant de Tagriculture.

S6 L^AGRiClLTLKE LA POPLiLAÏiON.

L'exposition contenait 600 béliers ou brebis, ce qui formait UQ assez beau troupeau^ dout un quart environ en espèces étrangères. Comme pour les bœufs, ks principaux types étaient seuls représentés. Il était venu de Prusse un bélier et einq brebis de la célèbre race mérine de Saxe^ qui produit une laine si estimée ; il était venu ausm des mérinos d'Angleterre, descendus pour la plupart du troupeau importé en 1806 par George III et lord Somerville ; si les saxons ont pai'u à iaiiautcur de leur réputation^ les autres étaient bien inférieurs à nos mérinos.

Les Ânglsûs ont pris leur revanche avec leurs races nationales ; ils avaient envoyé une quarantaine de dishleys, une vingtaine de southrdowns et autant de eotsuxdds. Jamais la puissance de l'iKjmnie sur la nature vivante n*a été plus visible que dans ces merveilleux animaux^ pétris à volonté comme Targile. Il y avait surtout un bélier cotswold d'un an, un des plus beaux animaux que j'aie jamais vus J entre le poids de ce bélier et celui d'une vache bretonne^ lu diiïérence ne doit pas être bien sensible. Cette race de cotswold est une des plus nouvellement perfectionnées^ et elle promet de dépasser toutes les autres. 11 devient impossible de prévoir où s'arrêtera chez nos voisins cette refonte systématique de l'espèce ovine.

Comme pour les bœufs durliani et les vacbes d'Ayr, nous possédons maintenant en France un assez grand nombre de sujets de ces races artificielles pour espérer de les naturaliser. M. Allier, directem* de la colonie agricole et pénitentiaire de Petit-Bourg, qui parait s'être donné la mission d'importer en France ce qu'il y a de mieux ailleurs, avait exposé des dishleys^ des cotswolds et des southdowns achetés chez les premiers éleveurs d'Angleterre. On

LBS RACB8 DB BÉTAIL. S 7

pouvait compter en tout une centaine de béliers ou brebis

d'origine anglaise appartenant à des Français, sans compter ceux qui composent la bergerie nationale de Montcavrel (Pas-de-Calais), dont les produits^ vendus tous les ans aux enchères, commencent à être recherchés.

Parmi nos variétés nationales, la première place était occupée de plein droit par les mérinos, qui comptaient près de 200 têtes, tous issus, de près ou de loin, de la belle race formée dans la bergerie de Rambouillet. Cette bergerie existe maintenant depuis trois quarts de siècle ; la richesse qui en est sortie est incalculable. Tous les pays voisins, et en particulier la Brie et la Beauce, doivent leur prospérité agricole à ces mérinos; les départements de . Seine-et-Marne, Seine-eUOise, Oise, Aisne, Eure-et-Loir, en possèdent 4 millions de têtes sur 3 millions d'hectares. Ce n'est pas tout à fait autant qu'en Angleterre, mais pour nous c'est beaucoup.

Sans doute la richesse produite eût été plus grande encore, si, au lieu de s'attacher principalement à la laine, on s'était attaché à la viande, comme en Angleterre ; mais au temps où s'est formée la race de Rambouillet, la laine fine était plus demandée que la viande en France. On peut s'en assurer en coinpai'ant le prix de l'une et de l'autre à cette époque. Maintenant que la demande de viande s'est accrue, et que celle de la laine fine a plutôt dinjinué, les conditions changent ; mais la bergerie de Rambouillet n'en a pas moins l'honneur d'une création qui rivalise presque avec celle de Bakew el, quoique destinée ii rendre d'autres services. On n'a qu'à comparer le mérinos pur^ tel qu'il a été importé d'Espagne, à celui de Rambouillet,

pour voir le progrès accompli en taille et en laine.

a 8 l'AGHICULTURB KT la POPIMLATION.

C'est une variété de la même race que celle à laine soyeuse^ dite de Mauchamp, produit d'un accideat habilement exploité, qui montre une fois de plus ce qu'on peut obtenir avec quelque perseverauce.

Le programme confondait dans une seule catégorie toutes les races françaises autres que les inéi iiios^ et même les sous-races provenant de croisements quelconques^ soit français^ soit étrangers. C'est bien peu qu une seule catégorie pour ce qui forme encore les trois quarts de nos troupeaux* A part quelques brebis berrichonnes^ flamandes et picardes, nos races pures n'étaient pas représentées j leur absence était d'autant plus regrettable, que la plupart d'entre elles ne peuvent guère s'améliorer par des croisements. C'est surtout à propos de l'espèce ovine qull faut savoir se contenter de ce qui est possible. Parmi nos variétés iiidigènc^s^ il en est beaucoup dont le mérite phncipal; comme pour la vache bretonne, consiste à tirer parti des plus maigres pâturages. CeUes^Ià demandent à être examinées et primées à part.

Si elles ne sont remarquables ni par la taille ni par la laine, elles ont un mérite (ju'il ne faut pas dédaigner, la qualité de la viande. Les Anglais vantent avec beaucoup de raison leurs races énormes et précoces, faites pour nourrir leurs populations ou\ rières; mais ils savent rendi*e justice au mouton du pays de Galles, qui n'est ni plus gros ni mieux fait que nos ardennais ou nos solognots : un gigot gallois se paie aussi cher qu'un gigot dishley, quoiqu'il pèse beaucoup moins. Est-ce que nous n'estimons pas, nous aussi, nos moutons dits de présalé? Paris mange la meilleure viande de bœuf et de veau qui soit au monde, mais la viande de mouton y est mauvaise généralement.

parce qu'elle provient de vieux mérinos. N'est-ce pas là un besoin à satisfaire ?

J'ai remarqué une autre lacune non moins ftcheuse, celle des brebis laitières, qui font la fortune du Kouergue. Le fromage de lait de brebis^ dont le meilleur type vient de Roquefort (Aveyron), constitue une industrie toute nationale^ qui mérite d'être mieux connue. J'aurais voulu aussi voir au* moins rappelée par quelque chose Tespèce des moutons dits transhumans, qui jouent un rùle si important dans le sud-est. Pour les moutons encore plus que pour les bœufiS; le Midi manquait.

Les croisements étaient mieux représentés^ surtout celui des dishleys avec les mérinos. Je ne sais si ce mélange est en soi parfaitement entendu, et s'il n'y a pas quelque contradiction entre la spéculation sur la laine^ qui suppose la récolte successive de plusieurs toisons, et la précocité pour la boucherie^ qui fait le caractère principal des dishleys; c'est une question que Texpérience ne peut manquer de résoudre, car ranihilion d'unir la viande et la laine se présente si naturellement qu'elle a tenté bon nombre d'éleveurs. A leur tête est M. Pluchet, de Trai)pes (Seine-et-Oise),doiit le troupeau sans pareil, excitait à bon droit, l'admiration. Il y avait aussi des dishleys normands, des dishleys flamands, des south-downs berrichons, etc. : tentatives à mon sens plus rationnelles, quoiqu'elles aient un succès moins éclatant.

Mais ce qui me paraît l'emporter sur tous les essais faits en France jusqu'ici, c'est la sous-race de la Charmoise (Loir-et-Cher), due au regrettable M. Malingié et entretenue avec un soin religieux par ses fils. Voilà une véritable création, tout à fiut sur le modèle des races anglaises ;

40 l'agbiculture et la population.

je ne sais si elle aura beaucoup de durée^ car ce qui est

abandonné en France à l'initiative individuelle, quelque résolue qu'elle puisse étre^ a bien des chances contre soi, mais elle mérite de durer et de prospérer^ comme le plus grand exemple de Tesprit d'entreprise qui ait été donné encore parmi nous; Cette sous-race aremporté, à plusieurs reprises, le premier prix des moutons gras au concours de Poissy, pour des animaux arrivés à tout leur développement avant l'âge de quatorze mois elle commence à se répandre dans le centre, qui est son domaine naturel, car elle est sortie de brebis berrichonnes avec des béliers anglais.

Les chevaux n'avaient pas été admis au concours, à cause des questions spéciales qu'ils 'soulèvent. On a craint

de réveiller 1 interminable querelle des haras, des courses, du pur sang^ etc.

Les porcs étaient peu nombreux, et presque tous do races anglaises. £n France comme en Angleterre, le porc n'est élevé que pour sa viande ; ni le travail, ni le lait, ni la laine, ne viennent compliquer la question, animal propter conmvia mtufn. Les différences de climat et de fertihté ont même pour lui peu d'importance, car il vit peu au grand air, il doit être surtout nourri à l'étable; rien ne s'oppose donc à l'adoption pure et simple des races anglaises par nos cultivateurs. Leur supériorité est plus manifeste que pour les autres espèces animales ; tout s'y trouve, la qualité comme la quantité, et quand on a vu une fois un essex, un new-leicester, un coleshill^ un hampshire, il n'est plus permis d'hésiter. Autant il me paraît prudent de bien étudier avant d'entreprendre un croisement quelconque pour les bœufs et les moutons, autant l'avantage

me parait immédiat et évident pour les porcs^ tant nos

races sont défectueuses pour la plupart.

Ceci commence à être compris^ car les prix^ même pour des animaux de race anj^laise, ont été généralement obtenus par des Français, bien que des éleveurs anglais eussent concouru. J'ai vu la porcherie de M. Allier, directeur de Petit-Bourg, et je puis afïirmer qu'il n'y a rien de mieux en Angleten*e« Il est bien à désirer que cet exemple se propage, car de toutes les spéculations agricoles, celle-ci est la plus simple, la plus sûre, la plus facile ; la viande de porc entre déjà pour un tiers dans notre alimentation nationale.

Quelques boucs et chèvres, appartenant aux races d'Angora et de Cachemire, figuraient à côté des moutons, (rest sans doute une louable entreprise que d'essayer de naturaliser ces élégantes espèces, mais nous avons déjà chez nous un type précieux dont on ne parle pas assez ; c'est tout bonnement la chèvre laitière, l^ancienne Amalthée, qui peut bien nourrir aujourd'hui les hommes, puisqu'elle nourrissait autrefois les dieux. Ce n'est pas sans raison que les anciens avaient fait d'une corne de chèvre la corne d'abondance ; de tous les animaux domestiques, voici peut-être le plus productif. Outre qu'il fournit la matière première d'une de nos industries de luxe, la ganterie, il produit en abondance des Iromages recherchés. Pouiquoi donc n'avons-nous pas vu quelques-unes des chèvres du mont d'Or, près Lyon, dont on estinie le produit brut annuel à 125 francs par téte ?

L'objection contre la chèvre, c'est qu'elle détruit tout, mais on n'est nullement obUgé à la laisser paître en liberté ; celles du mont d'Or ne sortent jamais et elles ne s'en

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portent pas plus mal. Ces ohevres, hion noiuTies, donnent jusqu'à 600 litres de lait par an ; la plupart de nos vaches n'en donnent pas autant et elles consomment beau-

coup plus.

Tout le monde connaît le traité célèbre sur VAri de se

faire avec les lapins 3,000 francs de revenu; il faut croire que cette promesse n'est pas tout à fait illusoire^ car il y avait à Texposition trente familles de lapins dont trois ont été priuiées. On a raison de ne rien négliger, quand il s'agit de ce qui se mange. L'éducation des lapins est devenue, dans les environs d'Ostende, une industrie trèslucrative ; des milliers de ces animaux y sont embarqués régulièrement pour l'Angleterre. Dans tous les temps on a eu des garennes et des clapiers. Le vieil Olivier de Serres les recommandait il y a deux siècles et demi. La grande objection est la mortalité, mais on peut y échapper en donnant plus d'air et d'espace.

Une exposition d'oiseaux de bi^-cour fermait la marche ; poules, canards, oies, dindons, faisans, pigeons et pintades de toute espèce remplissaient environ cent cinquante cages. C'était encore une innovation, car dans les premiers concours on n avait pas admis ces produits, qui, pour être modestes en apparence, n'en deviennent pas moins par leur nombre d'énormes richesses. J'ai estimé à 200 millions par an le produit des oeufs et des volailles en France, et je ne crois pas avoir exagéré. Ici je regarde comme inutile l'importation de types étrangei^. Rien dans le monde ne vaut nos volailles.

Depuis quelques années, une variété de poules dite coehinchinom a fait assez de bruit, soit jen France, soit en Angleterre, à cause de sa taille extraordinaire; mais peu à

LES RAGEa DE RBTAIL. 48

peu Tengouement diiiiinue, et on revient aux anciennes races. La poule cochincbinœse peut avoir quelque mérite comme couveuse, elle peut servir à augmenter par des croisements la taille des nôtres, mais elle est mal faite, et sa chair est inférieure. On parle aus^ avec éloges de la poule anglaise dite de Dorkings, du nom d'un district du comté de Surrey, dont elle est originaire. Cette variété obtient maintenant tous les prix en Angleterre^ elle n'est pourtant ni supérieure ni même égale à notre poule de Crèvecœur^ pas plus qu'à notre variété bressanne^ à celle du Mans^ à celle de Barbezieux, etc. Nous avons fait depuis longtemps pour nos volailles ce que les Anglais font maintenant pour les bœufs, les moutons et les porcs: nous les avons développées dans le sens de l'engraisse-: ment précoce et du rendment supérieur; nous y avons ajouté la jinesse, la blancheur, la saveur exquise, car en fait de goût nous sommes plus délicats, le succès universel de nos cuisiniers en est la preuve.

Ce que les Anglais ont de mieux à faire, au lieu d'aller chercber des espèces extraordinaires sur les bords du Gange, en Chine ou en Malaisie, c'est d'iujporter nos propres espèces et nos procédés d'engraissement. Us ont déjà commencé pour les oies ; ils font venir leurs plus belles de notre Languedoc, sous le nom d'oies de loulouse. Pour nous, nous n'avons qu'à persévérer. Une seule cause contrariait chez nous le progrès de cette industrie rurale, le bas prix des produits ; elle n'existe plus.

44 l'agriculture ET LA POPULATION.

Telle a été dans son ensemble cette belle exposition. On nous en promet de pareilles pour 1856 et 1857. C'est peutêtre bien près ; il est diflicile que d'ici à un an on ait à constater quelque résultat sensible. On dit que de nouveaux perfectionnements seront introduits dans le pro* gramme. Un des plus importants consisterait à obtenir des administrations de chemins de fer le transport gratuit des animaux, comme en Angleterre. Il paraît qu'on persiste à exclure les chevaux. Cette décision est regrettable; une exposition d'étalons et de juments compléterait la série des animaux reproducteurs, et ajouterait à l'intértH des concours. Il y a des espèces de chevaux de trait et de travail qui tiennent de près à l'agriculture, et qui ne donnent pas lieu aux mêmes contestations que les espèces de selle et de course. La Société royale d'agriculture d'Angleterre, qui exclut auâsi les chevaux de course, admet les chevaux de trait.

Maintenant gardons-nous de nous exagérer les effets de ces concours : ils sont utiles, sans doute; mais, comme toute chose au monde, cette utilité a des bornes. Pouvons-nous, pai* exemple, en attendre à bref, délai une baisse sensible dans le prix de la viande? Je ne le crois pas. Les causes de la cherté sont trop profondes pour céder si vite ; elles sont, comme toujours, de deux sortes : l'une physique, l'autre économique.

Les causes physiques sont la maladie des pommes de terre et les intempéries exceptionnelles de ces trois dernières années.

On ne se rend pas compte suffisamment de la portée du

tléuu (jui a frappé les pommes de terre ; on voit cependant qu'en Irlande il en est résulté la mort d'un million d'hommes et Texpatriation de deux autres millions. En France, le mal, pour être beaucoup moins grave, n'en est pas moins réel. La production annuelle des pommes de terre était évaluée à lOO millions d'hectolitres, et s'élevait probablement plus haut; une moitié environ servait à la nourriture des hommes, l'autre moitié à celle des animaux. Cette ressource manque plus ou moins depuis bientôt dix ans, et n'a pas encore été remplacée. La ponune de terre entrait, soit par elle-même, soit par sa transformation en viande, pour un dixième environ dans l'alimentation natio* nale ; en supposant que la perte soit seulement de moitié, c'est un yingtiènie qui fait défaut^ et dans un pay^^ coinme le nôtre, qui produisait tout juste ce qui lui était nécessaire^ un déficit d'un vingtième n'est pas à dédaigner; c'est la nourriture de près de deux millions d hommes.

De plus, je n'apprendrai rien à personne en disant qu'en 1853 et ISrU, nous avons eu une température anormale et très-peu favorable à la production. Tout le monde reconnaît un déficit sensible dans la production des céréales ; celle de la viande a diminué par la même cause. Quand les céréales manquent- pour la nourriture des hommes, la portion qui sert d'ordinaire à l'engraissement des animaux est plus ou moins détournée pour parer à des besoins plus pressants. Le temps n'a pas été beaucoup plus favorable aux herbages qu'aux céréales ; l'extrême humidité du printemps de 1853 a provoqué de nombreuses épizooties, surtout parmi les moutons. Ce que nous avons perdu en moutons par la cachexie aqueuse est incalcula-

46 l'agriculture ET LA POPULATION.

ble ; (les contrées entières ont vu disparaître presque tous leurs troupeaux. On peut oublier de pareilles crises^ mais leurs traces restent profondément marquées dans les faits^ et il faut plubieui's années pour réparer le mal produit par une seule.

Les causes économiques ne sont pas moins apparentes. La première est la révolution de 1848 et là période de découragement qui Pa suivie. Ces tristes temps sont encore si près de nous, qu'il devrait être inutile de les rappeler. Au moment où la production avait à faire de grands efforts pour réparer les mauvaises années de 1846 et 1847, rimpôt extraordinaire des 45 centimes^ et plus encore la baisse subite de toutes les denrées^ amenée par une diminution spontanée de confiance et de consommation, ont porté dans la culture une perturbation profonde. On a vu, sur beaucoup de points, les fermiers abandonner leurs fermes > la plupart des propriétaires endettés ont été ruinés du coup, et la valeur des propriétés rurales a baissé de 50 pour 100. Le mouvement naturel d'une société en progrès s'est arrêté. On a cessé presque partout de faire des ' avances à la culture ; on a moins bâti, moins semé, moins acheté d'engrais, moins renouvelé son mobilier aratoire et son cheptel. La plupart des bestiaux que nous mangeons aujourti'lmi ont dû naître vers cette époque, où Tagi'iculture vivait sur son capital, et ne songeait à Tavenir que pour s'en épouvanter.

Au moment où nous commencions à nous remettre de ces secousses, la guerre est venue, guerre glorieuse et héroïque, sans doute, mais qui enlève beaucoup de bras à la culture et qui consomme une grande partie du capital national. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut

JLfiS RACES DB BBTAiL. 47 .

pas tout làire à la fois ; quand le dixième de la population virile est soos les annes^ il est impossible que son absence ne se fasse pas sentir dans les travaux productifs; quand les épargnes du pays servent à faire des canons et des boulets^ à transporter des masses d'hommes et de munitions à huit cents lieues de nos frontières, elles ne peuvent être employées ailleurs. Rien ne peut se îaiife en agriculture sans capitaux, et les capitaux s'éloignent aujourd'hui de la terre, absorbés qu'ils sont par les emprunts publics que la guerre nécessite, et qui offrent un placement plus com* mode, en même temps qu'ils satisfont un pressant intérêt national*

Il y a donc eu diminution dans la production, je n^en doute pas. Je voudrais croire qu'il y a eu plutôt, comme quelques personnes Faffirment, augmentation dans la démande ; malheureusement je ne le puis. La consommation a sensiblement augmenté à Paris et sur les autres points où se font de grands travaux publics extraordinaires ; dans l'ensemble, elle ne s'est pas accrue. Un fait incontestable le démontre : le progrès de la population s'est à peu près arrêté. De 4841 à 1846, la population avait monté en cinq ans de 1,1 70,000 âmes ou 334,000 par an ; de 1^47 à 1851, elle n^a monté que de 415,000 ou 83,000 par an ; nous ne saurons que l'année prochaine quel aura été le progrès de 1851 à 1856, mais les résultats connus par la comparaison des naissances et des décès permettent d'afQrmer qu'il ne sera pas l>eaucoup plus sensible ^.

Quelles que soient les causes, comment remédier à la

1 Voir plua ïm l'éUide sur le décombremeat de la populaUon

éD isse.

4 s l'agriculture st la population.

cherté ? Le gouveraement a supprimé, comme on fait toujours en pareil cas, tous les droits perçus à l'entrée des denrées alimentaires. Cette Uiesui'c, excellente en soi, fait disparaître une illusion qui trompait Tagriculture française sur ses véritables intérêts ; mais elle n'a eu et ne pouvait avoir aucun effet sur le prix de la viande et du pain. L'approvisionnement d'une nation comme la nôtre ne peut lui venir que d'elle-même ; c'est ce qui est prouvé aujourd'hui par les faits. En i8ô0, en rendant compte dans la Hetme des Deux Mondes de la session du conseil général de Tagriculture et du commerce, dont j'avais eu Thonneur de faire partie, je m'exprimais ainsi : « Il est démontré pour nous, contrairement à toutes les opinions en vogue païuiii les agriculteurs, qu'il n'est au pouvoir d'aucun pays étranger d'exercer sur nos marchés une influence appréciable sur le prix de la viande. L'importation pourra satisfaire quelques besoins locaux extrêmement restreints, mais au delà de la zone frontière, reflfet en sera insensible sur l'immensité du marché national. x> Ce que je disais alors, je le répète aujourd'hui, avec l'autorité d'une expérience faite dans les conditions les plus décisives.

Un remède plusefficace,le seul qui le soit véritablement, c'est le perfectionnement des connaunications, qui porte la demande des denrées alimentaires sur tous les points du pays et facilite partout à l'offre des moyens de se produire. Ce perfectionnement continu nous a sauvés depuis dix ans; sans le progrès des chemins de fer et des chemins vicinaux, les crises que nous avons traversées auraient été plus graves. L'ouverture d'une nouvelle communication, même d'un simple chemin vicinal, et à plus forte raison d'une voie de fer, répare bien des maux. Les prin-

LES RACIS DE BBTAa. 49

cipales concessions qui ont eu lieu depuTs quelques années^ la ligne de Lyon à Avignon^ celle de Bordeaux à Cette, celle du Grand-Central avec ses embranchements, auront des conséquences inestimables pour Fagriculture, comme pour le commerce et Tindustrie des contrées traversées. Quant aux chemins vicinaux, la loi de 1831 poursuit sans relâche et sans bruit son œuvre bienfeisante ; cette loi est sans comparaison ce qui a été fait de plus utile depuis un demi-siècle pour la prospérité nationale ; elle a fait dépenser un milliard en vingt-quatre ans^et il n'y en a pas eu de mieux placé.

Est-ce assez t Oui, sans doute, si Ton ne peut pas faire davantage, mais il serait bien à désirer qu'on put doubler, tripler même ces dépenses fécondes. Tout un ordre de voies nouvelles, les chemins ruraux, réclament impérieusement des allocations ; 10,000 kilomètres de chemins de fer sont concédés, mais 5,000 à peine sont ouverts, et ce n'est pas 10,000 kilomètres qu'il faut à la France, mais 40,000 pour être arrivé au point où en est aujourd'hui l'Angleterre. Si Ton ne va pas plus vite, il ne faudra pas moins de cinquante ans pour les faire. On parle beaucoup des chemins de fer, on ne travaille pas en proportion; on n'a ouvert que 000 kilomètres nouveaux en 1854, et on n'en- ouvrira pas beaucoup plus en 1855.

Espérons que, quand il aura été possible de faire la paix, tous ces travaux seront poussés avec plus d'énergie. Espérons aussi que notre pays ne se passera plus la fantaisie de révolutions radicales.

Les capitaux ne sont pas chez nous puissamment attirés vers l'agriculture ; sa réputation n'est pas bonne sous ce rapport; elle pasise pour un goutfre qui absorbe et ne rend

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