L^AGRIGULTURE ET LA POPULATION
rien. Le public français ne sait pas bien faire la distinction entre l'argent placé en terre^ qui ne rapporte en eâ'et que 2 ou 3 pour 100^ et l'argent placé dans la culture, qui doit rapporter 8 ou 10. Quand on songe en même temps à ce qui! faut de capitaux pour le moindre progrès agricole^ on ne saurait s'étonner de la lenteur de notre marche. Même en supposant un placement à 10 pour 100, ce qui est beaucoup pour une moyenne, il ne &ut pas moins de dix milliards pour augmenter nos produits agricoles d'un cinquième, il en faut cinquante pour les doubler.
On voit qu'une nation ne peut pas se proposer une œuvre plus gigantesque ; il n'en est pas non plus de plusutile« Avec le progrès agricole, tout grandit: le commerce, rindustrie, la population^ la puissance ; sans lui, tout est , * arrêté. Le système des expositions peut contribuer à accélérer le mouvement, il ne peut pas le produire à lui seul. ' Le concours de cette année prouve du moins que Tagriculture française fait ce qu'elle peut dans les conditions où elle se trouve, et qu'elle est prête à de nouveaux efforts, pour peu quelesdrconstances générales lui soient propices.
(l»" octobre 1855.)
A Texposition universelle de Londres, en 1851, la Russie et rAmérique du Nord figuraient en face l'une de Tautre. On admirait, dans le compartiment russe, des meubles en malachite^ des mosaïques, des étofles spiendides, des tissus d'or et d'argent. Le compartiment américain n'offrait, au contraire, que des balles de coton, des épis de maïs, des tas de porc salé. Jamais contraste plus frappant. Aux yeux du passant superficiel et distrait, tout l'avantage était pour la magoificence apparente de l'un contre la modestie et presque lindigence de l'autre; mais, pour quiconque réfléchissait un moment, la république américaine reprenait bien vite le pas sur l'empire slave, llndustrie véritablement productive sur l'industrie de luxe et d'apparat. Ces meubles somptueux ne peuvent servir qu'aux palais du tsar et des grands de sa cour, tandis que • ce coton, ce maïs, ces Jambons, vêtissent et nourrissent
52 L'AGRICULTUBE et la P0P11.AT10N*
une population qui croit à ym d'œil, et alimentent une exportation considérable. La puissance et la richesse des
États-Unis reposent sur cette simple base, et qui oserait comparer cette expansion indéfinie de la race humaine du (Canada au Mississipi, ces villes qui s'élèvent par enchantement, ces déserts qui se peuplent en une saison, ce& vaisseaux innombrables, ces chemins de fer, tout ce tumulte de la vie, à la morne immobilité de la nation rivale?
Je ne veux pas établir tout à fait la même opposition entre l(»s parties de l'exposition française de 1855 consacrées aux objets de luxe et celles qui contiennent les produits agricoles et les matières premières en général, ^e sais que le luxe est dans le génie de la France, et que nos arts élégants, en imposant aux autres peuples notre goût et nos modes, ont fini par former un des plus beaux fleurons de notre couroime industrielle. Il faut du luxe dans un grand État, c'est le signe de sa prospérité et la décoration de son travail; seulement il n'en faut pas trop. Le luxe est'Pennemi de la véritable richesse; comme la guerre, il consomme et ne produit pas. De tout temps, nous avons tendu à Texcès en ce genre, nous y tombons aujourd'hui plus que jamais. Quand Voltaire disait sous Louis XV :
Cette splendeur, cette pompe mondaine.
D'an r^e heureux sont la marque certaine,
il flattait le roi et la cour, mais il mentait : il savait trèsbien cpie le luxe de Versailles et de Paris n'était obtenu
qu'aux dépens de la nation tout entière.
Traversons donc ce magnifique étalage de glaces, de
tapis, de bronzes, de porcelaines, de dentelles, de dia-
mants, de cristaux, où s'arrête assez sans nous la foule .
émerveillée, et recherchons, dans les coins les plus reculés, les plus obscurs, les plus abandonnés, de notre exposition universelle, ce qui rend possible cet amas de trésors. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais il vit de pain avant tout. Nous savons tous combien était embarrassé de sa personne ce roi de la Fable qui ne pouvait toucher à rien sans le transformer en or, et qui mourait de faim au milieu de ses richesses. Supposez qu'une petite plante bien grêle vieime à manquer, meubles et parures perdront beaucoup de leur intérêt. C'est ce que n'oublie pas la race anglo-saxonne, beaucoup mieux avisée que nous. Partout où elle va, son premier soin est de s'assurer de quoi vivre. Ses industries les plus estimées satisfont à ce besoin vulgaire^ mais essentiel. De là la plus grande cause de sa supériorité. D'autres nations, puissantes autrefois, sont tombées en décadence pour l'avoir négligé : elle seule grandit sans cesse et couvre le monde de ses enfants parce qu'elle sait se nourrir. Cereris sunt omnia munus.
' A tout seignem* tout honneur; commençons par les
produits agricoles anglais. La plac« qui leur est accordée est petite et attire peu les regards. On y voit d^abord d'énormes fromages et de gigantesques jambons. Les Anglais n'entendent pas raillerie sur ces deux articles ; ils y mettent un amour-propre national parfaitement justifié. 11 n'y arien de supérieur aux fromages de Glocester et aux jambons du Yorkshire;, et il sultit, pour juger de leur abon- • dance, de voir une de ces boutiques anglaises de comestibles où ils forment de véritables montagnes qui font tressaillir d'aise les passants. Le reste de leur bétail est
54 l'agriculture ET LA POPULATION.
'figuré par des têtes de bœufs suspendues le long des murs et appartenant aux principales races de l'Angleterre et de l^cosse, et par des peintures représentant des moutons coinnie on n'en aurait jamais cru de possibles^ si l'on n'avait vu^ cette année même, les modèles en chair et en os à Texposition des animaux reproducteurs. Je m'étonne qu'ils n'y aient pas joint la représentation de quelque colossal roast-beef ou de quelque moitié de mouton rôti comme il en paraît sur leurs tables aristocratiques, et notamment sur celle de la reine, aux fêtes de Noël. Ainsi, dans niiade antique, on mesure Timportance des chefe à rénormité des paits qu'ils se taillent dans des bœufs qu'ils dépècent eux-mêmes tout entiers.
Une collection complète de leurs laines permet de s assurer que, s'ils ont renoncé dans un intérêt d'alimentation, et un peu aussi parce qu'ils n'ont pas pu faire autrement, à la production de la laine fme, ils ont, au moins, par le nombre et Fénormité de leurs animaux, conservé la quanlité ; la plupart de leurs espèces ont des qualités spéciales, c'est ce qu'on appelle des laines longues.
La collection de leurs plantes cultivées a été mise en ordre par les soins de M. Wilson, ancien directeur du Collège royal agricole de Cirencester, maintenant professeur d'agriculture à l'université d'Edimbourg, en remplacement de rillustre David Low, qui a pris sa retraite l'année dernière. Là même, le nombre n'est pas considérable, faute de place : on est bien loin de l'immense exposition de MM. Peter Lawson à Londres, en 1851, qui ne contenait pas moins de quatre cents variétés de céréales ; mais ce qui s'y trouve suffit. On y voit rangées méthodiquement, représentées par des poignées d'épis et des
LBS PRODUITS ET LES MAGHINBg. 55
échantillons de grains, les principales espèces de froment, d'orge et d'avoine cultivées dans les ùrois royaumes^ avec • les plantes fourragères et les racines. Une étiquette porte le lieu où chaque échantillon a été recueilli, la quantité de semence et de produit par acre^ le poids par boisseau. La plupart viennent des environs d'Édimbourg, où se trouvent les meilleures cultures de la Grande-Bretagne.
Les botanistes distinguent sept espèces de froment, dont quatre remportent sur les autres, le froment ordinaire, iriticum satiuum, le gros ou poulard, triticum turgidum, le blé dur, triticum durum, et Té pe autre, triticum spelta. L(es Anglais ne cultivent ni le blé dur ni Tépeautre le premier ne vient que dans les régions les plus méridionales, le second n'est cultivé qu'en Suisse et en ÂUemagne. Restent le triticum ioiivum et le triticum turgidum. Les principales variétés anglaises et écossaises de ces deux espèces sont maintenant bien connues eu France comme plus productives que les nôtres, elles commencent à se répandre parmi les cultivateurs de la Flandre et de la. Picardie; les meflleures rapportent, sur un sol bien préparé, de 30 à iO hectolitres à Thectare.
Un des signes les plus caractéristiques d'une mauvaise culture est lindifférence sur la qualité des semences. Il en est des espèces végétales couime des animales : si les soins hygiéniques et la bonne nourriture font beaucoup, un • bon choix de reproducteurs n'a i)as moins d'importance. Quand on confie à la terre des semences avariées, mélangées de substances étrangères et de graines parasites, ou seulement d'une maturité douteuse, d'une nature * abâtardie, on doit s'attendre à de grands déficits de récolte. Quand, au contraire, on se sert de semences triées
66 L'AGRIGULTimi BT LA POPULATION.
avec soin, parfaitement propres, saines, vigoureuses ^
appartenant à des espères suixTicures, on est récompensé au «centuple. La production et la vente des bonnes semences forment une industrie comme une auire^ qui se perfectionne en se spécialisant. Plus la culture est avancée dans un pays, plus le commerce des graines de semence y prospère.
^expérience de cette année n'a pas été favorable aux blés d'origine anglaise qui s'introduisaient dans le nord
de la France. L'hiver ayant été plus rude que ceux de leur Ile, la plupart ont gelé. C'est une preuve entre mille de Textrême prudence qu'il faut apporter à toute importation agricole, ce n'est pas une raison pour douter du principe. Cherchons à rendre ces variétés moins sensibles au froid, choisissons parmi les nôtres celles qui produisent le plus ; tous les moyens sont bons, pourvu que le but soit atteint. Tandis que, dans certaines parties de la France, le blé rend six ou sept hectolitres à l'hectare ou trois fois la semence seulement, un propriétaire des environs de Dunkerque, M. Vandercolnie, expose cette année un blé d'Australie, venu chez lui, qui lui a donné 66 hectolitres, c'est-à-dire dix fois plus. Si prodigieux qu'il soit, ce rendement ne parait pas impossible quand on étudie la végétation du froment. On peut voir tel grain, appartenant à la variété la plus productive et placé dans les conditions les plus favorables, produire 100 épis de iOO grains chacun, ou 10,000 grains en tout. Pline parle d'une gerbe envoyée à Auguste qui contenait 400 tiges sorties d*un seul pied.
Les variétés anglaises d'avoine et d'orge présentent les • mêmes caractères. Une des avoines exposées, la Hanche
de Tartarie, a doimé 80 hectolitres à Thectare. Toutes ces plantes se distinguent par la force et la longueur de la paille en même temps qu(î parla beauté de Fépi ; il est regrettable qu on n'ait pas pu moi^trer les racines : nos cultivateurs auraient vu à quelles profondeurs elles descendent dans un sol suffisamment ameubli.
Parmi les graines fourragères^ celle qui figiure au premier rang est le ray-grasB ou ivraie d'Italie, lolium ita" licum. La vogue de cette plante lait toujours des progrès en Angleterre et en Écosse; on en raconte de plus en plus des prodiges. On en a vu, dit-ou, qui, coupée six fois dans une année, avait, à chaque coupe, quatre pieds anglais de haut, ce qui fait vingt-quatre pieds en tout. Dans une réunion agricole, M. Caird, Tauteur des Lettres siu- ragriculture anglaise publiées par le Times^hymi affirmé que, dans la ferme de Metjer-Mill, le ray-grass d'Italie avait produit jusqu'à 25 tonnes de foin sec par acre d'Ecosse ou 50,000 kilos par hectare, on a crié à Timpossible, même en Angleterre ; vériUcation taite, il s'est trouvé que si l'assertion n'était pas complètement exacte, elle n'était pas lion plustrès-exage'n'ée. Qu'il y ait un peu de légende dans tout ceci, c'est possible ; mais pour que les Anglais et les Ecossais, qui sont gens positifs, s'enthousiasment comme ils le font, il faut qu il y ait aussi beaucoup de vrai. Ajoutons que, pour obtenir ces beaux résultats, l'arrosage avec l'engrais liquide est nécessaire.
Ce ray-grass laisse bien loin derrière lui tous les fourrages. Cependant, comme il ne peut pas être cultivé; partout, nous trouvons dans la collection les autres plantes moins exigeantes qui composent la plus grande partie des prairies anglaises, tant naturelles qu'artificielles. Tels
58 L'AmCULTOBB BT LA POPULATION.
sont le trèfle^ assez estimé pour que Tun des trois royaumes^ nrlande, Vtài choisi pour emblème; le ray-grass ordinaire^ loliun/ perenne, qui forme les célèbres gazons anglais et qui n'a pu être dépassé que par son frère dltalie ; le Thimothy grass, qu'on appelle chez nous la fléole des prés ; le florin ou agrostis stolonifère^ etc. Tout cela sans doute n'est que du foin^ et on s'étonnera que^ dans une exposition des merveilles de Tindustrie, les Anglais aient imaginé de donner une place à ces humbles herbes que nous foulons aux pieds ; niais ces herbes qui viennent partout mêlées à d'autres inutiles ou nuisibles^ ils les ont choisies^ fortifiées^ transformées par la culture ; ce foin, c'est pour eux de la viande, de la laine, du lait, du fumier, du blé, et, par conséquent, de la population et de la puissance.
Les turneps^ les pommes de terre, les féveroUes, quelques betteraves champêtres complètent la série. Est-ce là tout ? Oui, sans doute. Quoi ! pas une plante industrielle 1 Pas la moindre. Hi betterave à sucre, ni tabac, pas même de colza ; c'est à peine s'ils font un peu de houblon, et ils ont laissé à Tlrlande le monopole du lin. Rien ne les détourne de ce puissant enchatnertlent de la culture alterne, qui accroît dans une proportion indéfinie la production de la viande et du grain, poursiuid avec cet acharnement dans l'idée fixe qui caractérise leur race.
L'exposition des produits agricoles français présente un
spectacle tout différent. Ici, au contraire, la variété domine.
LBS PROl>DiTS Bt LES MACHOIBS. • 5d
Laines^ soies^ grains^ iiuiies^ vins^ légumes^ fruits^ plantes textiles^ tinctoriales^ sacchariières^ on ne finirait pas 'si Ton voulait énumérer tous ces produits. Rien iic luontre le génie français sous un jour aussi favorable^qu^une exposition ; là en effet la quantité qu'on obtient d'une denrée ne compte pour, rien^ la qualité et Toriginalité sont tout; malheureusement sous ces brillantes apparences se cache une faible richesse réelle, parce que tous ces trésors ne sont que des exceptions. £n veut-on un exemple ? Une des plus remarquables collections est celle de la ferme-école de Paillerols, dans les Basses- Âlpes. A côté d'une précieuse espèce de froment, appelée touzelie blanche, qui donne peut-être la plus belle farine connue, on y voit de superbes échantillons de légumes et de fruits secs, des garan- . ces, des huiles, des cocons admirables, des vins de liqueur, enfin tout ce qui annonce la plus riche culture. Le pa^fs d'où viennent ces fruits merveilleux est cependant le plus pauvre de France et un des plus pauvres de l'Europe ; la moitié du sol est incultivable, et Tautre moitié a beau-, coup de peine à nourrir une population clair-semée, qui diminue au lieu de s'accroître.
A cela près, je reconnais bien volontiers ce que notre expositioti agricole renferme de remarquable. De tous • les points de la France, on a envoyé des froments, des orges, des avoines, des maïs et même des riz magnifiques. La plupart des laines, des soies, des huiles, des vins, méritent les mêmes éloges. Parmi les cultures industrielles, la betterave occupe plus que jamais le premier rang. Ce n'est plus seulement du sucre, c'est de Talcool que cette racine pi^cleuse fournit au génie de nos inventeui*s, et elle donne tous ces trésors sans rien perdre
60 l'agriculture et la population.
presque de ses ressources alimentsdres : après avoir livré
sa matière sucrée, sa pulpe nourrit un nombreux bétail et rend ainsi ^ la terre la plupart des éléments qu'elle
lui a pris.
Les plus grands de nos établissements agricoles reposent sur elle. Dans le département du Pas-derCalais^ un seul entrepreneur, M. Crespel de Lisse, cultive tous les ans, i ,000 hectares en betteraves, nourrit avec les pulpes 1,000 tètes de gros bétail, et produit ainsi assez d'engrais pour récolter 10,000 hectolitres de blé : il n'y a rieii en Angleterre de plus colossal. Dans le département de l'Oise, à Bresles, une société s'est formée, au eapital de 800,000 l'r., pour une exploitation du même genre; elle a cultivé Kannée dernière 500 hectares en betteraves, dont elle a fait du sucre et de Falcool, a engraissé avec les pulpes je ne sais combien d'animaux, a récolté 3^000 hectolitres de froment, et après un mouvement de fonds de plusieurs milUons en recette et en dépense, a donné, dit-on, à ses actionnaires 15 pour 100 de leur argent. L'État prend sa part de ces énormes produits, car un bectare de betteraves rapporte au fisc, par Timpôt sur le sucre indigène, près d'un millier de francs, et le sucre est à plus bas prix que jamais ^ Tels sont les prodiges de la chimie moderne.
Voici maintenant le revers de la médaille : cette culture si belle a des bornes assez étroites. £lle couvre tout au plus le millième du sol, et ne peut guère s'étendre au
* Une forte hausse s'est déclarée tout réceninient sur les sucres, mais ces variations accidentelles des prix ne font rien aux lois gênéraies.
LES PKOUUliS ET LES MACHINES. 61
delà; elle n'a pu réussir jusqu'ici dans la moitié méridionale de la France; elle n'est possible que dans des terres riches^ fraîches^ parfaitement ameublies; elle suppose des capitaux énormes et souvent renouvelés pour rétablissement des sucreries et distilleries; enfin ses débouchés ne sont pas inépuisables. Les fléaux qui' ont atteint la vigne ont pu seuls donner faveur à l'alcool de betteraves : qu'ils viennent à cesser^ cette branche de produits sera fort menacée. Rien n'assure non plus que le prix du sucre ne baissera pas encore ; il ne peut être comparé^ pour l'importance de sa consonmiation^ aux denrées alimentaires. Le véritable objet de l'agriculture, sa base indestructible, c'est la production de la viande et du pain.
Les autres cultures industrielles sont encore plus attaquables sous ce rapport. J'admire comme un autre ces tabacs, ces lins, ces colzas, ces garances, mais je me demande quelquefois si le travail et l'engrais qu'ils consomment ne pourraient pas être plus utilement employés. - Leur principal défaut est, dans tous les cas^ d'attirer l'attention de nos cultivateurs vers les récoltes qui épuisent plus que vers celles qui fertilisent. On ne se douterait pas, en voyant toutes ces richesses, que le pays qui les produit souffre depuis trois ans d'une disette persistante, et qu'en temps ordinaire il peut à peine nourrir une population spécilique inférieure de moitié à la population anglaise; telle est pourtant la vérité.
Il y a bien des causes à cette anomalie; le goiit des cultures exceptionnelles n'y est-il pas pour quelque chose ? Moins exclusif que les Anglais, j'admets volontiers ces beaux produits comme le couronnement d'une agriculture perfectionnée, je veux seulement rappeler quils ne peu-
.69 l'agriculture £T LA POPULATION.
vent être que des accidents; le fond de la culture est ailleurs^ et il faut que nous Tayons négligé^ puisque nous n'arrivons pas au but. ^
Ciuclques nouvelles plantes ont fait cette année leur apparition. Au premier rang, il faut placer le sorgho à sucre, rapporté de Chiiu' par M. de Montigny, consul de France à Sanghaï, et qui est déjà devenu l'objet d'essais fort sérieux. On s'en est beaucoup occupé dans le Yar et les Boucbes-du-Rhône : H. Sicard^ de Marseille, a exposé du sucre, de la mélasse, du vin, de Teau-de-vie, du vinaigre et du cidre de sorgho ; que dis-je? il y a encore de la farine, de la fécule et de la semoule de sorgbo, et pour mettre le comble aux qualités de cette plante encyclopédique, de Tacide sorghique, du carniin, de la sépia, des teintures diverses sursoie et laine avec des couleurs tirées du sorgho. Voilà, j'espère, un brillant début. On raconte que Parinentier, voulant populariser la pomme de terre, donna un jour un grand diner^ dont ce tubercule avait Cût tous les frais depuis le potage jusqu'au dessert. M. Sicaid va du premier coup plus loin que Pacmentier. Nous verrons ce que deviendront ces espérances*
Le sorgho sucré est une espèce de millet à balai qui s'élève à plusieurs mètres de hauteur, et dont la culture ne paraît pas difficile. On en a semé sur plusieurs points de la France, il est venu partout. Ses tiges produisent la matière -sucrée; la matière farineuse est contenue dans ses graines. Il est depuis longtemps connu des nègres de la Sénégambie, qui en tirent des liqueurs enivrantes et des houillies alimentaires, d'où Ton peut conclure qu'il réussira surtout en Afrique*
Nous devons encore à H. de Hontigny, outre les yaks^
ces bœuiâ à toison laineuse du Thibet^ qu'on tente en ce moment de naturaliser dans les montagnes du Jura, une nouvelle racine, Tigname de Chine, qui pourra, dit-on, remplacer la pomme de terre, si la maladie ne s'arrête pas. Des expériences, faites au Jardin des plantes, paraissent avoir réussi, a Cuite sous la cendre, dit M. Decaisne, elle prend une consistance qui rappelle par Taspect et la saveur la meilleure pomme de terre ; par la dessiccation, il sera facile de la convertir en une véritable &rine, portant avec elle un gluten qui manque à la fécule. »
Je ne demande pas mieux que de croire à tous les mérites de ces nouvelles acquisitions. Je doute cependant que le sorgho sucré vaille mieux que le maïs, qui vient dans les mêmes conditions^ et Tigname de la Chine aura peine à dépasser le topinambour, qui remplace très-bien la pomme de terre, au moins pour les animaux.
J'ai parlé de la France en quittant la Grande-Bretagne
parce que le sentiment national m'a empbrté ; dear, dear landy comme dit Shakespeare. J'aurais dù, pour être juste, faire passer avant nous les pays qui, sans égaler tout à fait l'Angleterre, nous sont encore supérieurs. La Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, la Saxe, la Lombardie, la Bohème, forment un groupe de trente millions d'hectares qui se rapproche beaucoup de la Grande-Bretagne pour la production ; la population moyenne y est de 100 habitants par 100 hectares, tandis que la nôtre n'est que de 68. La FVance n'occupe en réalité que le troisième rang. Le produit brut moyen de la Belgique est égal au produit
«14 L'aGRICI LTURE et la POPILATION.
anglais, bien qu'il soit obtenu par d'autres procédés, car c'est par excellence le pays de la petite propriété et de la petite culture. La viande et le grain y constituent les cinq sixièmes de la production, un sixième est formé de plantes industrielles ; ce sont ces dernières qui ont les honneurs de l'exposition, car on se résout peu en général à exposer de la paille et du tbin^ coniine Tont fait sans façon les Anglais. Les lins surtout sont d'une beauté rare. On remarque avec plaisir des céréales^ des légumes et des fourrages obtenus dans les parties les plus arides de la Flandre et du Luxembourg. La Belgique a entrepris depuis peu de mettre en valeur ses terres incultes, et elle y réussit rapidement, grâce à un ensemble de mesures dont 1 exemple serait bon à suivre, si notre orgueil national nous permettait d'emprunter quelque chose à qui nous a tant emprunté. Heureux pays, qui, dans les dernières convulsions de l'Europe, a su conserver l'ordre, la liberté et la paix, et qui ne soutfre que du mal des pays prospères, l'excès de population !
La richesse principale des Pays-Bas consiste dans leurs pâturages et conséquemment dans leur bétail ; leur véritable exposition a donc eu lieu au concours des animaux reproducteurs, où leurs vaches, les plus belles du monde, ont excité une légitime admiration. Ils n'ont à peu près rien envoyé au Palais de rindustrle en fait de produits agricoles. C'est dommage, car la nation hollandaise ne cx)nnait de supérieure en culture que la nation anglaise, et elle a la gloire de Tavoir devancée ; TAngleterre a tout appris à son école, même la liberté qui est la mère du reste.
La Suisse a pensé aussi que l'exposition de son bétail sufiKsait. Le royaume de Saxe est représenté par la plus
belle de ses productions agricoles, la laine fine, L'Allemagne rhénane a envoyé ses épeautres en grains et enfarines, ses tabacs, ses chanvres, ses vins du Rhin, ses houblons, son kirsch de la forêt Noire, ses eaux-de-vie de grains, de prunes, de pommes de terre, ses sucres et ses alcools de betterave, car cette industrie française y est maintenant naturalisée; la Lombardie, ses riz, ses maïs, ses soies et ses fromages ; la Bohême, ses laines, qui rivalisent avec celles de Saxe, et ses sucres de betterave,, qui rivalisent avec les nôtres. Ces échantillons donnent une haute idée de Tétat de ragriculture dans ces contrées.
Déduction faite de la Lombardie, le reste de Tltalie vient, avec la France, au troisième rang. Sur quelques points comme la plaine du Piémont et le duché de Lucques^ la culture a atteint un haut degré de perfection; sur d'autres, comme la Sardaigne et la Sicile, elle languit misérablement. Somme toute, le développement agricole moyen doit être le même que chez nous, la population spécifique est plus nombreuse. Sans l'Académie des géorgophiles de Florence, qui nous a donné une collection complète (les produits toscans, l'agriculture italienne serait absente de Texposition; son état présent n'est pourtant pas à dédaigner, et quand elle n'aurait rien de nouveau à nous aj)pren(lre, le nom de lltalie ne doit jamais manquej*, quand il s'agit d'une revue des œuvres de la civilisation.
Il n'y a pas si longtemps que l'agriculture italienne était la première de l'Europe. Châteauvieux et Sismondi en ont parlé dans les termes les plus enthousiastes. Le portrait tracé par Sismondi était embelli, nous le savons maintenant ; il avait pris un seul point, le val de Nievole, comme type de toute une contrée, et sa passion contre le système
6G l'aGKICILTIRE El LA POPILATION.
de fermage à prix d'argent, qui prévalait en Angleterre, lui a caché les incoiiv^'niciits du métayage usité en Toscane. Les publications de MM. Ridolfi, dans les actes des géorgophiles, ne laissent plus aucun doute sur ses erreurs. Il n'en reste pas moins beaucoup de vrai dans ce qu'ail a écrite et si l'adoption de l'assolement cpiadriennal, le développement de la mécanique^ de la chimie et des autres sciences appliquées à la culture, Taccumulation des capitaux, ont fini par élever l'agriculture anglaise à une plus gi'ande hauteur, si la France a fait en trente ans de paix et de liberté des progrès qui ont comblé intervalle, il n'en est pas moins certain que l'Italie a eu les devants, non-seulement aux quinzième et seizième siècles, mais dans des temps
plus rapprochés.
La France et Tltalie terminent la série des pays assez bien cultivés, et comme tout n'y est pas également en valeur^ on peut estimer à 40 millions d'hectares le contingent qu'elles apportent à elles deux, de sorte qu'il n'y a dans toute l'Europe que 100 millions d'hectares qui produisent à peu près ce qu'ils peuvent produire dans Tétat actuel des connaissances agricoles.
On peut diviser le reste en deux nouveaux groupes qui deviendraient alors le quatrième et le cinquième dans Tordre décroissant. Le quatrième comprend la péninsule ibérique, c'est-à-dire r£spagne et le Portugal, toute i'£urope centrale, ou la plus grande partie de l'empire d'Autriche, la Prusse proprement dite, le Hanovre, les deux Mecklenibourg, et les États du Nord, c'est-à-dire le Danemark et la partie cultivable de la péninsule Scandinave. L'étendue totale de ce groupe est de 200 millions d'hectares, et la population moyenne de M habitants par kilomètre carré.
Le sixième et dernier est formé par l'Europe orientale^
comprenant la Turquie et la Russie d Ëurope^ dont l'immense étendue (SOO millions d^ectares) ne compte que
i 5 habitants sur la même surface. La Belgique en a dix fois plus.
Il peut sembler étrange de placer sur la même ligne Tardent Portugal et le froid Danemark; la vérité lèvent ainsi. La production de ces deux pays ne se compose pas des mêmes éléments; mais dans Tensemble elle est égale, c'est-à-dire un peu plus de moitié de la nôtre. L^Espagne et le Portugal ont envoyé des mais^ des vins, des légumes secs, des huiles, qui font regretter que ces régions favorisées du soleil soient si délaissées par le travail. L'Espagne y a joint dos laines de son ancienne race mérine, la souche . de toutes les races à laine fine de TEurope ; mais soit que les moutons espagnols aient dégénéré, soit qu'ils n'aient eu d'autre tort que de rester stationnaires pendant que leurs descendants étrangers s'amélioraient^ ces laines ne peuvent plus soutenir la comparaison, ni avec les nôtres, ni avec celles de Saxe et de Bohème.
La Prusse n'a fourni que peu de produits, qu'elle a abrités sous le grand nom de Thaer, fondateur de l'Institut agricole de Hceglin, dans les sables du Brandebourg. L'Autriche a fait beaucoup plus; c'est après la France l'État qui a pris la plus grande part à l'exposition^ ses vins surtout forment une élégante pyramide de bouteilles qui frappe tous les yeux.
Quand on examine cette exposition de la monarchie autrichienne, qui comprend la Lombardie et la Bohême^ deux des plus riches pays du monde, et qui contient en même temps des régions aussi fertiles que la
68 L'AGRIGDLTUBB BT LA POPULATION.
Hongrie^ on s'étonae que le développement agricole moyen n'y soit pas plus avancé. Elle aussi possède tous les climats^ et si ragriculture y était partout aussi florissante qu'à ses deux extrémités^ elle pourrait nourrir cent millions d'habitants. Elle n'en a pourtant pas beaucoup plus que la France^ bien que son étendue soit très-supérieure. Si Von en juge par les exemples que nous avons sous les yeux, il y règne aujourcriiui une grande éuiulation. L'aristocratie, qui possède d'immenses terres, parait avoir l'ambition de marcher sur les traces de la grande propriété anglaise, et à coté des Écoles impériales d agriculture, ligurent sur la liste des exposants les noms des plus grands seigneurs.
L'empire ottoman, plus vaste encore que l'empire d'Autriche, n'est représenté que par un petit nombre d'échantillons plus curieux qu'utiles. Je ne voudrais pas dire trop de mal des Turcs, qui sont aujourd'hui nos alliés ; mais en vérité, quand on songe à ce qu'ils ont fait du plus magnifique territoire, on ne peut s'empêcher de leur en vouloir. Partout ùU un Turc met le pied y dit un proverbe syrien, la terre reste stérile pendant cent ans. Il faut espérer qu'à la suite de la guerre actuelle, l'Europe civilisée imposera à la barbarie ottomane d'autres principes de gouvernement, et que les populations chrétiennes, les seules qui travaillent, auront vu enfin sonner l'heure de leur affranchissement délinitif . La prospérité de ces belles contrées n'est possible qu'à cette condition.
La pauvre et petite Grèce a voulu ollrir son contingent. Malheureusement ce que ses produits ont de plus beau, c'est leur nom ; blés de Sparte, orges de Thèbes, maïs d'Olyiupie, haricots d'Argos, fèves de Mantinée, garances
de Scyros, amandes d'Égine^ soies de Messénie^ tabacs d'Épidaure^ raisins de Corinthe^ miels de THymette^ vins du Pirée, olives d^Athènes : il est impossible de ne pas tressaillir en lisant sur une humble étiquette ces mots magiques. Plus le passé est grande plus le présent paraît pénible. Fragment à peine détaché de la Turquie, la Grèce porte encore le sceau funeste que des siècles d'oppression ont imprimé sur elle. Depuis quelques années, elle jouit de la liberté ; mais qu'est-ce qu'un quart de siècle pour réparer des ravages si anciens l Presque partout la terre a été détruite, et le roc parait à nu.
La Russie, en guerre avec nous, n'a rien exposé ; ce n'est pas un bien grand malheur, ^agriculture n'y fait pas beaucoup plus de progrès qu'en Turquie. Tout le monde connaît le mot profond de Montesquieu : Quand les sou* vages de la Louisiane veulent avoir un fruit y ils coupent l'arbre au pied et cueillent le fruit ; voilà l'image du despotisme. Les tsars semblent avoir pris à tâche de justifier cette définition célèbre. Pour entretenir le luxe d'une capitale factice et mal placée, que les eaux débordées de la Néva emporteront quelque jour, pour défrayer en même temps un état militaire excessif, instrument d'une autorité divinisée et d'une ambition sans limitas, ils ont épuisé leur empire d'hommes et d'argent, et sacrifié la réalité à l'apparence.
Même dans la Russie méridionale, le faible excédant
de céréales qu'on vendait à l'Occident n'est ol)tenu que par une culture misérable ; la zone qui le produit est si vaste et d'une fertilité telle qu'elle pourrait rapporter de quoi nourrir la population actuelle de i'Ëm*ope entière^ tandis qu'elle a peine à fournir à Texportation quatre ou
70 l'agricultuiùi bt la population.
c;inq millious d'hectolitres de mauvais b\é&, souvent supprimés par les hasards des saisons.
Aw&i, sans parler des régions ilésertes de l'Asiie, de l'Afrique et de l'Amérique, la seule Europe pourrait entretenii', avec les produits agricoles plus orilinaires, cinq ou six fois plus d'habitants qu'elle n'en renferme aujourd'hui. En prenant pour maximum Tétat actuel de la Belgique et de l'Angleterre^ le reste a d'immenses pas à faire avant de les regagner; lltalie et l'Allemagne peuvent tiercer leur population^ la France doubler la sienne, TEspagne, le Portugal^ la Hongrie^ la Pologne^ la Prusse^ tripler la leur^ la Turquie et la Russie presque la décupler, et en supposant, ce qui est vrai, que la Belgique et l'Angleterre puissent faire encore des progrès, une carrière bien autrement vaste s ouvre devant les autres peuples. D'où vient donc que la population européenne ne marche pas plus vite? Hélas! des eVreurs et des passions des hommes, qui font de ce vaste champ, si bien disposé pour le travail, un théâtre éternel de violences.
Quand on jette les yeux sur une carte et qu'on mesure par la pensée le fameux pays de terre mire par exemple, qui forme une grande pwiie de l^urope orientale et dont Infécondité natui*elle passe pour inouïe, on s'étonne que les cinq cent mille émigrants qui partent tous les ans d'Allemagne et d'Angleterre pour l'Amérique et l'Australie ne se tournent pas vers ces régions inhuiment plus voisines que rapprochent tous les jours des lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur. Une famille rhénane peut être rendue sur le bas Danube en aussi peu de temps qu'il lui en faut pour s'embarquer à Southampton, et elle n'y va pas; pourquoi ? c'est que, même quand la guerre n'y sévit pas
comme aujourd'hui, la liberté et la sécurité y manquent. L'insalubrité, compagne de la barbarie, y répand ses invi* sibles poisons et pour lutter contre la nature sauvage, rhomme a besoin de se sentir défendu contre les fléaux qui viennent des hommes, liberty, peœe and sa f et y y voilà la devise américaine qui fait passer les mers.
Les peuples de la vieille Europe tombent presque tous danslamêrae erreur que ces propriétaires qui aiment mieux accroitre Tétendue de leurs terres que leur capital d'exploitation. On veut s^étendre, s'arrondir, et pour avoir le bien d autrui, on sacrifie son propre héritage. Les révolutions, les tyrannies et les guerres qui ont rempli, remplissent et rempliront Thistoire du monde, n'ont pas d'autre origine. On ne sait pas que la vraie source de la puissance des nations, est moins la grandeur du territoire qui s'achète par la guerre que la multiphcation des capitaux qui s'obtient par la paix. La petite Angleterre, avec ses 13 millions d'hectares, est aussi forte que Timmense Russie, qui en a cent fois plus.
L'Espagne de Philippe II a fait, pour arriver à la monarchie universelle, un effort gigantesque et vain qui l'a réduite pour des siècles à Timpuissanee. Même quand on réussit, on ne s'en trouve guère mieux. On serait fort mal reçu du gouvernement autrichien, si l'on essayait de lui démontrer que ses sacrifices séculaires pour assujettir ritaiie n'ont pas moins nui à l'Autriche elle-même qu'au peuple vaincu ; rien vt^eX pourtant plus évident, Thistoire à la main ; elle a perdu par la guerre sur son propre sol plus d'hommes et de capitaux qu'elie^n^en a gagné sur le sol voisin.
'.i L'AGRICULTCRB et la POrULATlUN.
En attendant que la paix et la justice régnent parmi les hommes^ ce qui ne parait pas près d'arriver^ sortons de l'Europe et voyons où en est ragriculture dans les autres parties du monde. Nous n'apercevrons que quelques points épars habités et cultivés^ le reste est le royaume de la solitude. Commençons par ce qui nous touche le plus, les possessions françaises^ et^ en particulier^ la plus proche^ la plus grande et la plus récente de toutes^ TAlgérie*
L'expositioii de ses produits a été arrangée avec un art coquet par les soins du ministère de la guerre ; elle aiurait pu, à beaucoup d'égards, se passer de cette parure. La culture fait décidément des progrès dans cette coûteuse colonie ; il commence à en sortir autre chose que les envois du jardin d'essai, si bien dirigé par M. Hardy. En SUS de sa {Hropre consommation^ TAlgérie en 1854 a exporté I million d'hectolitres de blé^ 500,000 hectolitres d'orge, 2 millions de kilos de farine, près de 3 millions de kilos de pain et de biscuit. En soi, c'est encore bien peu; mais quand on songe qu'elle tirait, il y a peu d'années, son pain 'de l'étranger, on ne peut méconnaître un grand pas.
Les échantillons de ses blés et de ses farines sont les plus beaux peut-être de l'exposition ; il y en a à la fois de blé tendre et de blé dur, mais le blé dur remporte comme plus approprié au climat; il ne faut pas s'en plaindre, car la farine qui en provient est plus nourrissante, et elle a une valeur spéciale pour la confection des pfttes alimentaires. De plus, il est bien constaté que la récolte du froment
s'y fait dès le commencement de juin, ce qui lui donne une grande avance sur la nôtre, et permet de satisfaire des besoins pressants, quand les greniers de la mère patrie commencent à s'épuiser.
La production actuelle du Iroment en Algérie est d'environ 5 millions d'hectolitres ; le blé tendre n'y figure que pour 200^000, ou pour un vingt-cinquième environ^ il est presque tout entier obtenu par les colons ; le blé dur, au contraire^ est presque tout récolté parles inrligènes, ce qui donne la proportion entre la culture europeeune et la culture arabe ; la première est à la^ seconde comme un à viiigtcinq. Les deux réunies s applicpuMit tout au plus à un million d'hectares, ou au quarantième de la surface totale. Malgi*é cette exiguïté, la colonie française d'Afrique présente déjà une vaiiété au moins égale à celle de la France elle-même. Outre leurs blés et leurs orges, nos colons ont envoyé des produits empruntés à toutes les régions du monde. La plupart n'ont qu'une valeur fort restreinte ; il en est quelques-uns dont on espère beaucoup, tels que le coton, la soie, riiuile, le tabac et les fruits.
Si l'on jugeait de l'importance d'une culture par la beauté de ses produits, il n\ aurait rien de plus riehe ([ue le coton d'Algérie. De l'aveu même des Américains les plus compétents et les plus intéressés, les qualités super* linesde coton, dites mi island, obtenues eu Afrique, égalent les plus belles de la Géorgie. On peut dire en même temps que le débouebé est indéfini, car la seule Europe absorbe tous les ans pour un milliard de coton. En présence de pareils faits, on comprend toute l'importance que le gouvernement attaclie à cette production. Maliieureuaemeut la question principale, celle du prix de revient^^
74 l'aGRICULTURB BT LA POPULATION.
n'est pas résolue. Peu importe au iond qu'où rém>iie le plus beau coton du monde, si Tonne peut pas le vendre au prix courant.
Jusqu'à présent, la culture du coton ne couvre pas, dans toute rétendue de rAlgérie, {(lus d'un millier d'hectares, malgré les encouragements sans nombre' qui lui sont donnés. On ne peut s'empêcher de concevoir de grands doutes sur ravenir,au moins immédiat, de cette euitm^e, quand on songe à la quantité de main-d'œuvre qu elle exige sous un del brûlant. Il parait impossible que les bras des colons y suffisent jamais; qu'on y airive quelque jour par le moyen des indigènes, ou d'une importation de noirs libres du centre de T Afrique^ c'est plus croyable, mais là encore on entrevoit bien des difficultés. Jusqu'ici le coton n'a véritablement pu prospérer qu'avec l'esclavage. Il serait beau de lui enlever ce triste caractère; l'Algérie en a-t-elle les moyens?
Il nes'él^ve pas tout à fait le même doute sur la production de la soie; il s'en faut pourtant de beaucoup que ce 8<Ht un fait accompli. Comme les cotons, les soies envoyées d'Afrique sont admirables, et les étoffes dont elles font la matière première ont un merveiUeuxéclat; mais c'est l ad* ministration qui adbète les cocons et qui foit fabriquer, et, ce qui est plus fâcheux , la production est insignifiante et diminue au lieu de s'accroître. On n'a pu acheter à Alger en 4852 que pour 56,000 fr. de cocons, en 4853 pour 04,000, en 1854 pour 33,000 seulement ; il y a loin de là aux 100 millions de soie que produit la France, et aux autres 100 millions qu'elle importe tous les ans. L'administration n'a pourtant rien négligé pour propager ce ttfoduit ; outre l'achat des récoltes au-dessus du cours, on
distribue gratuitement les plants de mûrier et la graine de vers à soie.
L'olivier, le tabac et les fruits donnent de meilleurs résultats. L'Algérie a- récolté en 1854 poujc millions d'huile d'olive. A la bonne heure^ voilà un produit, et qui promet de s'accroître vite, car l'olivier y vient naturellement partout. Le tabac a le même succès» la fabrication des ci-' gares a pris un grand essor. Les oranges de Blidah arrivent maintenant jusqu'à Paris. Soit pour les fruits frais, soit pour les confits, l'Afrique a devant elle un bel avenir. Elle commence à faire d'assez bons vins. Sans doute aussi, elle tirera protit de quelques-unes de ces plantes oléagineuses, textiles, tinctoriales ou autres, qui sont maintenant à Tessai. Le crin végétai, extrait du palmier nain, est une Invention ingénieuse.
Je m'étonne que, dans cette nombreuse nomenclature, on ne voie tigurer à peu près nulle part les produits animaux. Les colons européens, c'est pénible à dire, n'ont que très-peu de ])étaii. On doit pourtant finir par comprendre que l'Algérie ne fait pas exception à la règle générale, et que là comme ailleurs il n'y a pas de bonne culture sans bétail. Que, dans les premières illusions qui ont suivi la conquête, on se soit imaginé que cette terre privilégiée pouvait se passer de tout^ je le comprends; maisla rude leçon de l'expérience est venue, et il n'est plus permis d'ignorer que les lois de l'économie rurale européenne s'applir quent à l'Algérie, qui n'est pas aussi différente de l'Europe qu'on le croyait d'abord. Cette négligence est d'autant plus regrettable, que l'exemple des indigènes, dont toute la richesse est dans leurs troupeaux, aurait dû nous éclairer. Nous avons su, dès le premier jour, que cette terre portait
76 L AGRIClLitHt ET LA POPILAIION.
on abondance une herbe nutritive. La végétation spontanée^ le niauque de bras, le déiaut de routes^ tout pousse à rindustrie pastorale. J'admets que d'autres causes aient développé autour des villes la culture jardinière : l'une n'exclut pas l'autre. La culture jardinière a des bornes très-étroites dans un pays où les bras européens manquent, tandis que la culture pastorale, qui économise les bras ' pour utiliser les vastes espaces^ peut s'étendre à volonté sur un sol sauvapre.
Ce que les Européens ne font pus assez, les indigènes commencent à le faire. Parmi les produits animaux, il en est un, la laine, qui ligure tlcjà au nombre des principales richesses de l'Algérie, puisqu'on peut évaluer la récolte annuelle à 45 millions; elle provient presque tout entière des troupeaux indigènes , qui comptent de 7 à 8 millions de tètes. Arabes et Kabyles ont^ sans aucun doute, des procédés de production aussi barbares qu'eux; niais après tout^ coiimie ils sont au nombre de 2 ou 3 millions, tandis qu'on n'a pu installer en Afrique, après vingtcinq ans d ell'orts, qu'environ 25,000 cultivateurs européens^ ce sont eux qui sont les principaux et presque les seuls producteurs ruraux. Les huiles, les tabacs, les céréales, c est-à-dire les produits réels, car les autres ne sont que des espérances^ viennent d'eux en grande partie, aussi bien que les laines.
Il faut rendre cette justice à l'administration que, tout en exagérant en apparence ses préférences pour les co- Ions, elle n'oublie pas les indigènes. Elle est plus juste et plus libérale envers eux. que ne semblerait l'indiquer l'exposition à peu près exclusive des produits coloniaux. Les uns sont un peu pour la montre, les autres pour
LES PRODUITS BT LES MAGHIHRS. 77
la réalité. D'un coté, la qualité éblouissante^ mais le très-petit nombre; de Tautre, la grossièreté, compensée par la quantité au moins relative. H n est plus question. Dieu merci, d'extermination ; les indigènes, traités avec bienveillance, admis à tous les concours, peuvent s'instruire et s'enrichir à notre école. Cette politique a un double effet, elle assied la pacification sur sa véritable base^et elle accélère la seule pioduclion rurale qui ait jusqu'ici quelque importance.
Je souhaite que les bras et les capitaux de l^urope émigrent en abondance en Afrique, mais, à parler franchement, je n^y compte guère ; l'Europe n'a pas trop de ses • capitaux pour elle-nièirie, et ses bras surabondants trouvent ailleurs un emploi plus fructueux. Dans tous les cas, que rémigration européenne devienne nombreuse ou non, ce que l'Algérie a de mieux à faire, c'est de chercher chez elle ses principaux moyens de progrès. Le premier de tous est rélève du bétail, soit colonial, soit indigène.
Le trop d'expédients peut gâter une aflàire; On perd du temps au choix, on tente, on Teut tout faire. N'en ayons qu'un, noals qu'il soit bon?
Outre les moutons, l'Algérie peut produire des chevaux
et des bœufs. Les chevaux indigènes sont célèbres, et ils remontent exclusivement notre cavalerie d'Afrique. La race bovine ne sera jamais laitière, le climat s'y oppose, mais elle ne demande qu'un peu de soin pour donner de bons petits bœufe de travail et de boucherie, et elle compte déjà un million de têtes. H doit être superflu d V jouter que le bétail, c'e<t de lengrais, et qu'eu Afrique comme partout, Tengrais est nécessaire pour les autres productions ; il faut toujours eu revenir là.
7 8 L ACiUlClLllUE Kl LA POPULATION.
Un autre intérêt de premier ordre pour l'Algérie^ c'est le
bois. S'il manque, ce n'est pas pn'ciséiuent la faute du sol et du climat : on y trouve de très-beaux arbres^ et les re* cherches de ^administration ont révélé Texistence d'un million environ d'hectares de bois, dont quelques-uns sont de véritables forêts; mais qu'est-ce qu'un million d^hectares, la plupart en broussailles, pour une étendue totale de 40 millions ? 11 en faudrait au moins trois ou quatre fois plus. Les véritables causes du déboisement sont le parcours des troupeaux et iïncendie, les Arabes ayant Thabitude de mettre le feu aux broussailles^ pour fiuner le sol avec les • cendres et se débarrasser des bêtes féroces. Depuis quelques années, un service forestier veille à la conservation de ces richesses naturelles. Mais il ne suffit pas de conserver, il faut semer et planter beaucoup. L'administration y songe^ car elle a organisé des compagnies de planteurs.
Somme toute, on peut regarder l'Algérie comme en bonne voie, sinon peut-être pour ce qu'on cherche à faire à grand bruit, au moins pour ce qui se fait à peu près tout seul. Je ne parle pas de ses richesses minérales et industrielles, parce qu'elles ne sont pas de mon sujet. L'exploitation des mines marche péniMement, l'absence de hoiiille et de bois est un grand obstacle; on voit pourtant à l'exposition de beaux échantillons de minerais. Parmi les marbres, l'onyx translucide se distingue par sa rare beauté, comme le thuya parmi les bois. Toutes les industries européennes sont maiptenant importées; de nombreux moulins à farine et à huile ont été construits; d'autres usines s'élèvent. Des lignes de voitures desservent les principales routes. Ces différents métiers sont la principale fonction des colons dans la société algérienne. On a essayé de faire
violence à la nature des choses en repcNrtani vers la culture un plus grand nombre d'entre eux, on a échoué. La division du travail se fait naturellement entre les Européens et les indigènes, quand on les laisse libres les uns et les autres ; même quand on tente de s'y opposer^ elle résiste et finit par l'emporter.
Les colonies anglaises nous offrent à ce sujet des enseignements. On ne voit pas que le gouvernement y cherche à diriger le travail dans un sens opposé au cours naturel^ on ne voit pas non plus que les colons se tourmentent Tesprit pour fiùre autre chose que ce qui leur profite, et ces colonies sont beaucoup plus prospères que les nôtres. Voyez l'Australie: avant la découverte de l'or^on n'y avait guèire d'autre produit que la laine, et avec cette seule richesse on a fait des merveilles. Au milieu des envoisde ce monde nouveau figurent des esquisses des villes populeuses qui s^ élèvent à vue d'œil ; on ne pouvait rien montrer qui parlât plus haut.
Arrêtons-nous un moment devant une de ces colonies qui a été longtemps française, le Canada. Son exposition compte parmi les plus belles. On sent que les Canadiens ont conservé un attachement filial pour leur ancienne pa* trie, et qu'ils se sont fait une joie de répondre à son appel. On sent aussi que ces quelques arpewt$ de neige, comme disait dédaigneusement Voltaire, oiit fait de grand progrès depuis qu'ils ne nous appartiennent plus: leurs 70,000 ha- ' bitants d'alors sont devenus deux millions. En auraient-ils fait autant s'ils étaient restés sous notre domination ? On est forcé d'en douter quand on songe à toutes les révolutions qui ont bouleversé la France depuisl763, et qui ont eu dans nos colonies un désastreux retentissement. On en
80 l'agrigulturb et la population*
doute encore plus quand on compare le système économique et politique que nous suivons à ré^^^ard de nos possessions avec celui que les Anglais oui adopté pour les leurs. Le Canada est, on le sait^ complètement libre aujourd'hui, il a un ^Gouvernement repré^eutatil' calqué sur celui de la métropole^ et le lien qui le retient encore n'est plus que nominal. L'aurions-nous traité ainsi ? J'en doute ; c'est pourtant à cette indépendance qu'il doit la plus grande partie de sa prospérité.
Rien n'est plus digne d'admiration que les fruits et les céréales qu'on aait récolter sous un pareil climat, si ce n'est le parti qu'on sait tirer des produits les plus sauvages, coiiiiiie le bois, le gibier et le poisson : j'aime, au milieu des œuvres de la civilisation la plus raffinée, cette étiquette curieuse : Jambons d*ours de Niagara,
Les États-Unis d'Amérique n'ont rien exposé en fait de produits agricoles. Du coton, du mais, du porc salé, voilà à peu près, comme je le disais en commençant , tout ce qu'ils pouvaient nous offrir ; mais ce coton, ils en produisent 600 millions de kilos par aq, valant au moins ()00 millions de francs ; ce maïs, ils en récoltent 200 millions d'hectolitres, valant au moins 2 milliards ; ces porcs, ils en abattent 20 millions ; ces trois seuls artii:les équivalent à toute la production agricole de la France, ^t dépassent celle de l'Angleterre. Ajoutez-y le froment, le tabac, le sucre, le riz, le gros bétail^ et vous trouverez l'énorme chitfre deOà 7 milliards. Aucune nation au monde ne produit autant Il est vrai que les États-Unis couvrent une surface énorme, mais ils n'avaient, il y a cent ans,
' Voir la note ^ à la ûn du. volume.
qu'un million d'habitants, et ils en ont maintenant bien près de 30. Los merveilles de l'industrie des autres peuples pâlissent^ pour moi^ devant cette exposition absente. Les Américains ont malheureusement conservé Fesclavage, qui souille encore une partie de leur sol; mais dans les États de la Nouvelle- Angleterre on est plus près que nulle part ailleurs de l'idéal de la société humaine, c'est-à-dire du point où personne ne soutire que les maux inhérents ànotre infirme et débile nature.<
A côté du géant américain, le reste du nouveau inonde disparait. Les républiques dn Sud, agitées de révolutions continuelles, n'ont pu donner à leur a^^riculture qu'une attention distraite. Quelques-unes ont pourtant pris part à l'exposition ; il faut leur en savoir gré, surtout si ces envois indiquent une disposition à changer un peu moins de gouvernements et à se livrer davantage au travail. L'empire du Brésil, que sa forme monarchique a mis à l'abri des convulsions, se développe un peu plus, mais sa superiicie est telle que les progrès sont insensibles dans cette immensité. Lui aussi sollicite vivement l'émigration européenne ; le climat et l'éloignemeat s y opposent. Mieux vaut s attacher à tirer un meilleur parti des bras dont on dispose, en appelant à son aide, sinon U s hommes, au moins les sciences et les procédés perfectionnés de TËurope.
Je ne veux rien dire des Indes, de Java, de la Chine, du iiïonde oriental en générai. L'agriculture doit y être trèsavancée sur un grand nombre de points, si l'on en juge par la population ; mais il y a peu d'inductions à tirer pour nos propres aifaires de ces civilisations lointaines, qui ont beaucoup plus à apprendre de nous qu'à nous enseigner.
L'AGRlClILTtRR BT LA POFLLATION.
Le genre humain n'a encore cultivé que le dixième du inonde. Ce dixième lui-même pouirait porter^ s'il était bien traité, beaucoup plus qu'il ne produit, et cependant, sur presque tous les points^ les subsistances font défaut aux besoins, ici parce que la po|)ulation regorge, là parce qu'elle manque, pai'tout parce que le travail de Fhonnne n'a pas eu jusqu'à présent assez de puissance. La terrible loi que Malthus a signalée s'applique avec une inflexible rigueur, quand cette terre qui engloutit avant Tage tant de générations condamnées pourrait être forcée d'ouvrirj^ au contraire, son sein pour les nourrir.
Outre les fureurs et les folies qui Téloignent du sol, rhomme avait cette excuse, quil se sentait laible devant l'immense nature. Livré à ses propres forces, il n 'obtenait de ses labeurs qu'an maigre fruit, que venaient à tout moment lui enlever les jeux formidables des éléments ; mais voici que de nouvelles armes lui sont données : il n'est plus seul. Ce quil n'a pu dure avec ses bras, il peut désorinais l'accomplir par des machines qui décuplent ou centuplent ' son action ; il a de plus découvert des procédés qui trans^ forment le sol de fond en comble, soit par des engrais naturels ou artificiels, soit par des travaux de défoncement, d'assainissement et d'irrigation, et il a appris à modifier à ! son gré les espèces végétales et animales^ pour les approprier à ses besoins. L'agriculture peut n'être plus l'œuvre ingrate de Tignorance et de la pauvreté; la science et l'industrie lui ouvrent de nouveaux horizons.
La fabrication des machines aratoires fait évidenmient
LES PHODtns £T LES MACHINES. 8S
des progrès en France. On compte cent cinquante exposants nationaux de cette catégorie^ et il s'en faut que. tous nos ateliers soient représentés. Une de nos plus importantes et plus ancienncîs fabriques, celle qui porte encore le nom de Dombasle^ p'a rien envoyé. Une foule de charrons de campagne, qui commencent à construire assez bien des instruments perfectioiuiés, manquent aussi. Eu revanche, les écoles d'agriculture de Grignon et de Grand- Jouan, la ferme-école du Mesnil-Saint-Firmin, la colonie agricole de Mettray, les ateliers de nos constructeurs les plus tenommés^ ont fourni un reiqaïquable contingent. Malgré ces efforts persévérants, les machines anglaises et américaines l'emportent encore. Les Belges eux-mêmes, avec leur agriculture plus morcelée que la nôtre, ont trouvé moyen de nous dépasser à quelques égards. Parmi les autres nations, le célèbre institut agricole de Uoheiiheim (Wurtemberg) nous a offert une collection complète de ses instruments.
De tous ces outils, le plus nécessaire est en même temps le plus difficile à perfectionner; il n'y a pas de charrue parfaite^on peut même douter qu'il soit possiUe d'en trouver une qui satisfasse à toutes les conditions. Néanmoins, comme les efforts tentés jusqu'ici pour remplacer cet instrument {«imitif ont échoué, il faut bien continuer à s'en ser\'ir en l'améliorant le plus possible. Toutes les charrues ont été essayées pai' le jury ; celles qui ont paru faire le meilleur travail avec le moins de tirage ont été Tanglaise de Howard, l'américaine de Bingham, la belge d'Odeurs, et la frani^se de Grignon. Gomme Texpérience n'a révélé dans aucune une supériorité marquée> il est probable que chaque uatioa gardera la sienne.
s 4 L'AGftlClUtUË ET LA POPLLATION.
Co qu'il y a de (Irrectueux dans le travail de la charrue oblige à se servir d'autres instruments pour le compléter ; tels sont les scarificateurs, les fouilleuses, les herses et les rouleaux. Pour les uns et les autres, la supériorité des Anglais est incontestée. Rien ne vaut la bineuse de Garrett^ Vextirpateur de Coleman , la herse norvégienne et le rouleau brise-mottes de (^rosskili. Ces excellents instruments sont maintenant imités en France autant cpie le permettent le haut prix du fer et le peu de ressources pécuniaires de nos cultivateurs.
On n'a pas encore trouvé le moyen de labourer à la vapeur^ quoiqu'on ne cesse de le chercher. Une machine ' dont nous n'avons vu que le modèle à Texposition^ mais | qui a paru tout entière au concours de Carliste, celle de llsher^ n'a pas réalisé les espérances qu'elle avait fait naître. C'est à recommencer.
On ii accorde pas, selon moi, assez d'attention à une catégorie d'instruments très-humbles en apparence^ mais quî^ chez nous au moins^ ne sont {)as à dédaigner: je veux parler de ceux qui n'ont d'autre moteur que l'honnne, et qui ont pour but de faciliter le «travail de la petite culture. De ce nombre sont des fourches à trois, quatre ou cinq dents en fer, destinées à remplacer la bêche et exposées pai' des Anglais. La Société royale d'Angleterre, qui a cependant plus de motifs que nous pour s'attacher exclusivement à la grande culture, a donné plusieurs prix à ces fourches. £lles pénètrent en terre plus facilement que la bêche, et font un aussi bon travail. Quaiul on songe à l'étendue des terres travaillées à la bêche ou à la boue, les mieux cultivées du monde, on ne peut qu'attacher une importance sérieuse à tout ce qui peut économiser i'etibit en maintenant
Feffet obtenu. L'usage de la fourche n'était pas inconnu dans la petite culture, mais il n'était pas suffisamment répandu ; je compte sur les Anj?lais pour le mettre en vogue.
Je signale encore un systcmc ingénieux inventé par M. Ledocte, directeur de TÉcole belge d'agriculture de Thourout, et adopté dans les Ecoles de Mcttray en France et de Ruysselède en Belgique : le tout se compose de deux instruments^ un plantoir et une espèce de brouette. Le . plantoir dépose dans le sol, avec la semence, la quantité d'engrais pulvérulent nécessaire pour la faire fructifier. La brouette devient successivement un rayonneur, un sarcloir, un bineui' et un butoir par le changement de quelques parties. Sous toutes ces formes, elle est facilement cou* duite par un homme, une lenuno ou même un eiiraiit. Les témoignages les plus honorables constatent qu'en Belgique on obtient avec ce système de bons résultats.
Revenons aux instruments de la grande culture;. Les hache-pailles et les coupe-racines anglais ont été battus cette année par des beli^cs et des badois. La faneuse anglaise a en revanche conquis tous les sutlrages ; cette élégante machine retourne en une heure le foin d'un hectare, et fait ainsi rolhce de quinze ou vingt faneuses. La machine à fabriquer les tuyaux de drainage, de Whitehead, a maintenu sa supériorité. Un égrenoir de maïs, venu d'Autriche, a été justement remarqué.
Les machines à battre sont depuis longtemps connues en France; dans plusieurs de nos provinces, on ne hat plus autrement. En Lorraine et en Bourgogne, les plus petits cultivateurs s'en servent, et il commence à en être de même dans l'ouest. Ces modestes machines, qui coûtent de 300 à ôOO francs, et qui battent environ deux hectohtres
8tt L^AGKlCtLltKJi ET LA mPULAïlOM.
à l'heure, ont à peine osé se montrer à rexposition : elles sont pourtant les plus nombreuses et par conséquent les plus utiles parmi nous. Il est vrai qu'elles ne pouvaient soutenir la comparaison avet; les puissants engins de l'Angleterre et de TAmérique. Dans Tessai qui a eu lieu à Trappes^ c'est la machine américaine de Pitts qui l'a emporté ; elle a battu^ criblé et nettoyé 1 5 hectolitres de blé à l'heure ; la machine anglaise de Clayton 8, et la française de Duvoir 5. Cette dernière n'obtient si peu de résultat que parce qu elle ménage beaucoup la paille, ce qui a du prix pour les fermiers des environs de Paris ; il faut bien qu'elle réponde à un besoin, puisque le constructeur en a déjà livré près de neuf cents.
Voilà donc les Américains qui ont déjà les devants pour le battage. La machine de Pitts est fabriquée à Bu^f'alo, ville de Tétatde I^ew-York, qui n'existait pas il y a quarante ans, et qui a aujourd'hui 50,000 habitants.
Mais le grand succès de cette année, le produit principal de ce vaste concours ouvert au monde entier, c'est la machine à moissonner. 11 n'y a plus aujourd'hui le moindre doute» l'instrument qui doit épargner à l'homme le plus pénible de ses travaux est trouvé, et il est à peu près arrivé à la perfection. L'Amérique a encore eu cette gloire, sinon d'inventer, au moins d'exécuter mieux que les autres cet outil libérateur. Je ne puis dire de quel sentimeiit j'étais pénétré en voyant les épis tomber et se ranger en aadains sur son passage. Un homme, commodément assis, dirige les chevaux qui traînent l'appareil ; un autre est employé, dans quelques machines, à ramasser les ^isav^un rateau ; mais son intervention n'est pas nécessaire, et il en est qui s'en passent parfaitementi La n^dyiioe de Jilac Coruiick,
LES PKODlilTS £T LES MACHINES. 87
(le Chicago (Illinois) , moissonne un are par minute, ou plus d'un demi-hectare par heure ; c'est la meilleure et la plusanciénne, car elle avait para à ^exposition universelle de Londres en 1851, où elle présentait encore quelques défauts qui ont été coirigés. Mac Cormick en vend â^OOO par an, au prix de 750 fr.
Chicago, d'où nous vient cette révolution bienfaisante, était un désert il y a quinze ans.
La France n'est pas tout à fait sans quelque participation à la solution de ce grand problème. Au nombre des moisêomneuses essayées cette année, il en est une imaginée et fabriquée en France par M. Cournier, mécanicien à Saint- Romans (Isère). Défectueuse à quelques égards, mais d'un perfectionnement facile, elle a ce mérite, qu'elle marche avec un seul cheval, et je ne doute pas qu'il ne soit possible de l'établir à 500 fr. quand on en aura un débit un peu considérable, (ju'est-ce qu'un pareil déboursé en comparaison des craintes, des lenteurs, des embarras et des dépenses qu'entraîne la moisson? M. Cournier n'a eu l'idée de sa machine qu'après Tapparition de celles de Mac Cormick et de Bell; mais voici qui établit plus nettement 'en notre faveur un certain droit de priorité : une moissonneuse fort analogue a été inventée et publiée il y a dix ans par M. Constant de Rebecque, propriétaire à Poligny (Jura) et frère de Benjamin Constant.
Quelques personnes paraissent s'inquiéter des conséquences que peuvent avoir ces machines pour les salaires ruraux. On peut se rassurer. L invasion ne sera jamais assez subite pour que l'effet soit sensible partout à la fois ; l'ex-* fréme lenteur est ici plus à craindre que la précipitation. Dans tous les cas, on peut être certain que la somme de
88 L'AtîUlCtLlXRE El LA POPULATION.
travail no sora pas diminuéo ; les bras devonus libres seront empioycs a d'uutrcs travaux qu ou ne t'ait pas aujourd'huiy et qui augmenteront d'autant la production ; c'est ce qui arrive toujours en pareil cas. Dans toutes les industries où a pénétré l'emploi des machines; les salaires ont monté au lieu de baisser ; il en sera de même dans l'industrie rurale. L'exemple de l'Angleterre, où i on emploie plus de machines aratoires et où les salaires ruraux sont plus élevés que chez nous, le démontre suffisamment. Nos propriétaires et fermiers peuvent donc, en toute sûreté de conscience, réaliser dès qu'ils le pourront Téconomie que les niacliines doivent leur procurer.
On ne se figure pas, quand on n'y a pas rétléchi, de quels chiffres il s'ii<^it pour un pays comme la France. La récolta s'élève à 200 Uiill ions d'hectolitres de tous grains, semence comprise, et le battage d'un hectolitre au fléau coûte en moyenne I franc, tandis qu'il ne revient qu'à la moitié avec la machine, mt-uie en (•(►niptant l'intérêt et raniortissement du prix d'achat; la substitution d'un outil à l'autre n'entraîne (loni' rien inoins qu'une ditlérence annuelle de 100 millions. Le remplacement de la l'aucilie, de la faux et de la sape par la momomeuse donné des résultats analogues : dans l'un et l'autre cas, c'est une réduction de moitié, et, ce qui vaut mieux encore que l'économie de dépense, une grande économie de tem|)s, avec la liberté de choisir son moment, de quitter, de reprendre et de finir sa besogne quand on veut. Il faut avoir vu les sollicitudes de la p'ande culture dans ces moments décisifs ([ui exigent un supplément extraordinaire de bras, pour se faire une idée de ces avantages»
D'autres paraissent craindre que les machines ne don-
LES PRODOm BT LES MACOmBS. 89
nent aux pays iieuiâ^ comme 1 Amérique^ i Algérie et la Russie^ où les terres sont pour rien et les bras peu nombreux, un grand avantage sur ceux ancieiinenicnt peuplés et cultivés. Sans doute la production de ces régions à demi désertes y trouvera des facilités nouvelles dont il faut se fé* Uciter dans l'intérêt de l'humanité, mais les autres en profiteront tout autant et peut-être davantage. Même avec les • machines, la culture exige, pour se développer, un ensemble d'efforts et de ressources qui ne s'obtient que par la civilisation la plus avancée; les contrées où abondent les hommes et les capitaux sont toujours les premières à appliquer comme à imaginer les forces nouvelles^ et la barbarie a peine à les suivre, même quand elle en a la volonté. La po[)ulation ue restera pas d'ailleurs stationnaire^ la marée bumaine ne cesse de monter, et ses besoins tendent à s'accroître plus vite que les moyens de les satisfaire. Si Ton entrevoit la possibilité de lutter un jour contre Tantique fatalité, il s'en fout qu'elle soit encore vaincue ; elle résistera longtemps. Les ruisseaux de lait et de miel .ne coulent que dans les fables des poètes^ et Tâge d'or, si jamais il arrive, aura un mélange plus que suffisant d'Age de fer.
La division du sol ne met pas cbez nous à la propagation des mois^ojmeuaes un obstacle aussi radical qu'on pourrait croire, line récolte annuelle de 100 hectolitres sultit pour supporter l'intérêt des frais d'achat; au delà commencent les bénéfices. Ne sait-on pas d'ailleurs ce qui arrive dcjii pour le battage ? U tend à devenir une industrie à part, comme celle du meunier, du boulanger et du forgeron. Des entrepreneurs spéciaux achètent une machine et battent pour le public, moyennant un prix convenu, soit qu'on
90 l'agbigultdbb bt la population.
transporte les gerbes chez eux, soit qu'ils se transportent eux-mtoes de fenne en fenne^ selon les circonstances. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour la moisson ? Il faudrait plus de moissofmeuêes que de bat^ teuses, parce que le travail arrive tout à ht fois; mais en dépéchaut 5 hectares par jour^ chaque machine en abattrait assez en temps utile pomr donner da profit.
L'application de la vapeur à ragricultnreeommence àpénétrer dans nos fermes. Tout le monde peut voir fonctionner des IccomMles à vapeur françaises, M. Calla entre aufares en a exposé une, de trois chevaux seulement de force, qui est un véritable bijou. Ces locomobiles ne sont inférieures en aucun point aux anglaises; seutement, quand nos febricants en vendent une, les fiibricants anglais en vendent cent. La maison Clayton et Shuttlewortb^ de Lincoln, en expédie à elle seule deux par jour. Je regrette qu'on n'ait pas jugé à propos de faire par^dtre à l'exposition une invention qui parait avoir eu du succès cette année en Angleterre: c'est une locomobile qui porte avec elle un chemin de fer sans fin destiné à la soutenir, ce qui lui permet de marcher sans enfoncer sur un terrain meuble et détrempé.
Les engrais commerciaux sont comme un autre genre
de machines ayant pour eftet d'augmenter la puissance du sol. Le plus actif est le guano du Pérou ; l'expérience a j)rouvé qu'une tonne de cet engrais merveilleux peut produire 100 hectolitres de blé. La France n'en achète cependant qu'une quantité insignifiante^ presque toute em-
Oigitized by
LES PROOriTS ET LES MACBINES. 91
ployée clans le seul département de Seine-et-Marne, lîn document présenté au corps législatif a constaté que^ dans le premier semestre de i854, sur 223,000 tonnes de guano extraits des îles Chincha^ 113,000 ont été importés en Angleterre, 98,000 aux États-Unis et 5,688 seulement en France , TEspagne en a reçu tout autant. Malgré cette indiftérence pour le vrai guano, la France a imaginé la première de faire avec des débris de poisson du guano artificiel. Ce nouvel engrais mérite l'attention des cultivateurs; il revient un peu moins cher que le vrai guano, et on peut en produire en quelque sorte à Tinfini.
M. le marquis de Bryas (Gironde) et M. le vicomte de Rougé (Aisne) ont exposé chacun un spécimen de drainage. Ces. deux témoignages venus des deux bouts de la France, accompagnés d'envois de tuyaux et d'instruments à drainer de plusieurs autres points, montrent que le drainage est maintenant naturalisé chez nous. On aurait pu croire que cette invention ànglaise serait moins applicable dans le Midi que dans le Nord ; l'exemple de M. de Bryas et de son voidn, M. le comte Duchàtel, qui a drainé avec succès ses vignes du Médoe, prouve le contraire. Le drainage, qui assainit les terres humides, a aussi la propriété d'humecter les terres sèches, en attirant l'eau pluviale à des profondeurs qui (îinpéchent sa rapide évaporation aux ardeurs du soleil* Ce fait inattendu est maintenant démontré. Lés sols argileux et imperméables se rencontrent d'ailleurs aussi fréquemment dans le Midi que dans le Nord, et y présentent à peu près les niémes inconvénients, que nos cultivateurs essaient de corriger par des fossés, des labours en bi lions, des transports de terre des extrémités au centre du champ.
92 l'agriculture et la population.
ï.c (h'aiiiaiio ne tait pourtant de sci iciix j)r()«;rès que dans les départements les plus riches de Fi aace^ coQinie Seineet-Marne, rOise, TAisne^ Seine^ei-Oise, etc. Malgré les encouragements répétés de radministration, le reste du pays s^en occupe peu. C'est une réparation fort chère, et bien qu'il s'agisse^ en moyenne, d'un placement à dix pour cent, tout le monde n'a [)as 250 francs à dépenser par hectare. L'exécution olfre d'assez grandes difficultés; c'est tout un art que l'art de drainer. Il faut pour conduire le travail de véritables, ingénieurs, et pour le bieq faire des ouvriers spéciaux ; la fabrication des tuyaux est impart'aitc encore, et il n'est pas certain que sur quelques points on ne soit obligé de recommencer. J'ai vu bien des champs en Angleterre qui avaient été drainés deux ou trois fois, tantôt parce que les tuyaux n'étaient pas bons, tantôt parce qu'ils avaient été mal placés. Nous ne sommes pas assez riches pour nous permettre de pareilles écoles.
Avec des champs mal travaillés et mal fumés, comme le
sont encore les trois quarts de la France, le drainai^e ne peut porter que des fruits insignifiants. Bien des progrès doivent passer avant celui-là pour la plupart de nos contrées. L'adoption d'un bon assolement ne coûte pas aussi cher et peut être tout aussi productif. Puis vient l'emploi de quelques instruments perfectionnés, connue une bonne charrue, une bonne herse, le battage mécanique, l'usage de quelques adiendements. Les moyens imparfaits d'écoulement que n(»us possédons peuvent suffire tant que le sol n'est pas porté à un état supérieur de fertilité, d'autant plus qu'on peut \ei améliorer, les multiplier sans de grands frais. Que le drainage fasse partie d'un ensemble de un-
LUS PRODUITS BT LES VACfllinSS. 9 S
. sures pour transformer de tond en i*omble une terre airié-
rée, je le conçois ; mais alors il ne faut pas parler de 250 fr. par hectare, il faut compter sur TiOU et nièuie sur i,000. Tant qu^on n'en est pas là, et combien de propriétaires y sont parmi nous? il vaut mieux marclier pas à pas et employer les petits moyens en attendant les grands.
Il est enfin une dernière difficulté qu'on a un peu atténuée par la loi nouvellement rendue pour contraindre le propriétaire du fonds inférieur à livrer passage aux eaux surabondantes du fondâ supérieur, mais qu'on n'a pas détruite; je veux parler du morcellement d'une partie du soL Ce morcellement a deux formes, Tune dont les avantages halancent au moins les inconvénients, la petite propriété ; l'autre qui n'a guère que de mauvais effets, la division parcellaire. Ni l'une ni l'autre ne sont absolument incompatibles avec le drainage, niais elles ( onipliquent beaucoup la question, surtout la seconde. Quand pour poser une ligne de drains, il faut traverser cinquante parcelles appartenant à (les propriétaires diUérents, ou tout au moins enchevêtrés les uns dans les autres, c'est une grosse afiaire, même avec la nouvelle loi. On s'en tirera, mais avec le teinjïs; les avantages d'un bon égoultement sont tels qu'ils triompheront de toutes les résistances. Reconnaissons seulement que les diflicultés existent, et ne nous étonnons pas que le drainage ne s'étende *pas plus rapidement.
Je rei^rette qu'on n'ait pas donné quelque spécimen d'un autre genre de travail qui n'a pas moins «l'utilité, Tirrigation. L'eau est à la fois le trésor et le fléau de l'agriculture ; il y a autant d'avantage à en l'ournir aux sols (jui en manquent qu'à en retirer à ceux qui en ont trop. Un Jour viendra, je n'en' doute pas, où l'industrie humaine sup-
94 l'AGRHILLTIIRB BT LA POPULATION.
pléeva dans la grande culture^ comme elle fait déjà dan» le jardinage^ aux caprices de la pluie, et où les végétaux recevront à point nonimé, quel que soit Tétat du ciel^ les arrosages dont ils ont besoin. Dans ce temps-là, on verra des miracles de production, car la différence entre un printemps pluvieux et un printemps sec peut être énorme pour les céréales, comme pour les autres fruits de la terre. L'art d'emmagasiner les eaux et de les distribuer à volonté est Fart nourricier par excellence, surtout dans le Midi. £n Andalousie, on sème souvent plusieurs années sans rien reeueillir, parce que Teau manque au printemps ; une fois en trois ans il pleut à propos^ et la récolte de cette seule année compense toutes celles qu'on a perdues.
Avant la révolution de 1848, Tattention du gouverne- , ment et des chambres s'était portée sur les avantages de l'irrigation ; outre les lois de 1845 et 18i7, rendues pour faciliter les travaux privés, de nombreux projets publics étaient à l'étude, on avait même coiAïkiencé à en exécuter un, en réunissant au pied des Pyrénées les eaux de la Neste, pour les répandre, par un éventail de canaux,' sur une immense étendue de pays. Ces projets si utiles ont été abandonnés, et ce ne sont pas les seuls. £n voyageant l'été dernier dans Test de la France, je suis arrivé dans un ehef-lieu de département au moment où les rivières débordées de toutes parts couvraient la plaine à perte de vue; les regains, surpris dans les prés, étaient partout salis ou emportés : une seule nuit de pluie avait suffi pour amener ces dévastations. Un .pareil spectacle est une honte pour un pays civilisé. Ces eaux, qui portent maintenant la ruine, porteraient la fertilité, si par un bon système de travaux, les inondations régularisées servaient à des colma-
LES PKODtlTS ET LES MACUlNES. 9o
t9ges, comme en Italie. Ainsi le génie de lliomme peut
faire contribuer les fléaux à l'exécution de ses volontés.
L'irrigation arrive à sa plus haute puissance quand elle sert à distribuer Fengrais en même temps que Vem ellemême. Le nouveau système d'arrosage par Tengrais liquide> foit toujours des progrès en Angleterre ; on ne l'applique plus seulement aux prairies, mais aux céréales^ et partout il paie ayec usure, comme disent les Anglais^ les frais qu'il exige. Le voici même qui promet de prendre une extension gigantesque pai* la distribution des é(j[Outs des villes dans les campagnes. Jusqu'ici^ les Anglais avaient fait peu d'usage de cette espèce de fumure qu'on appelle [)ar euphémisme l'engrais humain ; on sait cependant^ par 1 exemple des FUimands^ combien elle a de puissance. Sans adopter tout à fait la théorie de M. Pierre Leroux, baptisée du uoni par trop significatif de circulus, on doit reconnaître que les déjections de l'homme^ pour appeler les choses par leur nom^ peuvent utilement contribuer à assurer sa subsistance* Ce que des villes comme Londres et Paris peuvent fournir d'engrms est énorme, et la plus grande partie se perd dans les rivières, non sans avoir préalablement infecté Tair de miasmes délétères. Assainissement des villes, fertilisation des campagnes, telle est la devise du nouveau Système, qui consiste à emporter les immondices par des courants d'eau souterrains pour les répandre au dehors dans les champs (l).
M. Bazin, directeur de la ferroe^cole du Hesnil^^Saint-
(1) Nous allons en avoir bientôt en FVançe un spéeimen ; MM. Moll,
professeur d'agricullure au Conservatoire des arts et méliers» et Mille, ingénieur des ponts et chaussées, vont appliquer ce système à la ferme de Yaii^oui')} près y ai in.
9(> i/aGRICULTURB KT la POPULATIOH.
Finnin (Oise)^ a eu l'heureuse idée d'exposer une collection des insectos nuisibles aux plantes cultivées. C'est en ellet une des branches principales de la zoologie appliquée à ragriculture que Tétude de ces petits animaux et des moyens de les détruire. La nature est aussi puissante pour la mort que pour la* vie ; chaque plante utile a ses ennemis^ qui peuvent à tout instant se multiplier avec une abon* dance funeste. Le hasard apprend quel que lois à s'en défaire ; je ne sais quel accident aura montré à nos jardiniers qu'une goutte d'huile versée dans le trou d'une courtilière la forçait à remonter pour mourir. Les Anglais n'ont pu préserver leur culture fondamentale, leturneps^ des ravages de l'altise ou puce de terre qu'en pressant à force d'engrais la • végétation de la plante. Plus souvent les cultivateurs sV bandonnent à la fatalité, et s'il arrive que les insectes ravageurs disparaissent, soumis qu'ils sont eux-niémes à d'innombrables chances de destruction, il arrive aussi que le lléau se per{)étue à l'aide de circonstaii('"s favorables« Il n'y a que la science, l'observation infatigable, qui puissent, en étudiant les mœurs et le mode de propagation de ces imperceptibles armées, donner avec sûreté des armes contre elles.
Les vignes de la Bourgogne étaient dévastées par la pyrale ; le naturaliste Audouin découvrit dans la vie de l'insecte un moment où il était facile de le détruire, et depuis lors il n'est plus à craindre. Sans doute, en examinant d'aussi près les autres parasites, on parviendra de même à les vaincre.
J eu dirai autant de ces maladies mystérieuses de la végétation qui fout depuis quelques années le désespoii^ des cultivateurs. L'imagination publique s'en est frappéi ;
LES PRODUITS £ï LES MACIUMËS. 97
quelques esprits ont été jusqu a supposer une dégénérescence de la planète que nous habitons^ une sorte d'épuisement des éléments. Ces craintes sont chimériques. Les maladies dont il s'agit n'ont rien de nouveau ; elles ont sévi de tout temps sur le$ plantes^ comme d'autres sur les animaux et sur les hommes, et si elles ont pris tout à coup plus d'intensité^ c'est par suite de circonstances atmosphériques essentiellement passagères. Autrefois on en soutirait sans les étuilier et les nommer, mais au lieu d'avoir moins de gravité que de nos jours^ elles en avaient . davantage. De même que le choléra, quelque redoutable qu'il soit, n'est pas comparable à la peste noire et aux autres épidémies dont Thistoire nous a conservé le lugubre souvenir, de même le déficit de récolte qu'amène ce qu'on fippeile le choléra des plantes n'est rien auprès des famines épouvantables que les mêmes causes entrainaient autrefois. Quand on étudie l'histoire de la production, on voit que les bonnes et les mauvaises années se succèdent dans un ordre en quelque sorte régulier. C'est le fameux apologue des vaches grasses et des vaches inaigres, qui remonte bien haut.
Ou'est-ce que l'art de la culture, sinon la lutte contre ces intluences morbides qui nous menacent toujours ? Tu mangeras tm pain à la sueur de ton front , a dit la colère divine. La vie de Thomme est un combat, mais quand il ne s'abandonne pas lui-même, il triomphe plus souvent qu'il ne succombe. Les intempéries ont des dangers de plus en plus effrayants, à mesure que la population s'accroît : Texistence de nombreux millions d'hommes peut dépendre d'un excès de froid ou de chaud, de sécheresse ou d'humidité ; mais nous avons aussi, si nous vou-
9 s L^AGBlCUtTtJR^ SY LA IHMHJLATION.
lonS; des âmes de plus ea plus puissantes pour nous défendre, la science et le capital. ,
Quoi qu'eu puisse dire Tignorance , l'appiicatiou des sciences à la culture est une nécessité de notre temps. Ce qu'elles ont fait pour Tindustrie, elles le feront certainement pour Texploitation du soi; leur iiitenrention sera plus ou moins rapide^ elle est infaillible.
Quant au capital^ un fait frappe tous les yeux : malgré
la cherté des denrées agricoles, qui semblerait devoir donner une nouvelle valeur au ^1> les baux ne s'élèvent pas, et les terres ne se vendent pas mieux que par le passé. Ce phénomène singulier est le signe évident de la désertion des capitaux j il y a dix aasj des faits tout contraires indiquaient une autre disposition. Cette perturbation n'aura qu'un temps ; elle tient à d^s causes en grande partie artificielles. Livrés à eux-mêmes^ les. capitaux se répartiraient plus également entre les entreprises qui les sollicitent ; i|s se porteraient sur des emplois productifs^ tandis que nous les voyons s'engloutir dans une foule de consommations improductives.
Quandrordre naturelserarétabli^etquelésolrecommencera à recevoir la part de capitaux qui lut revient, la France produira non-seuienieut ce qui est nécessaire à sa subsistance, mais un notable excédant. Dans l'état actuel de sa population, entourée qu'elle est de pays infminicnt plus peuplés^ comme l'Angleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse, l'Allemagne rhénane, qui ne sufiBsent plus à leurs besoins malgré l'excellence de leur culture, son rôle naturel est d'être un pays exportateur. Elle le serait déjà sans les circonstances qui ont aurété son développement. Or,
LBS PRODOrrS BT LBS MACHINES. 99
de tous les moyens de prévenir les disettes^ Texportation régulière est lé plus sûr. Quand on produit tous les ans beaucoup plus qu'on ne consoiiune, outre qu'on s'enrichit par la vente de ses produits^ on est gardé contre les mauvaises années : il suffit alors que l'exportation s'arrête pour combler le déficit.
Au milieu de ces espérances, une triste réalité vient d'éclater. Je n'avais que trop raison do dire, il y a trois mois, que nous n'étions pas au bout de la cherté. La récolte des céréales a encore une fois trompé les efforts du cuhivar teur; le grain a haussé sur tous les marchés, et le prix moyen du blé en France a atteint 32 fr. Thectolitre. En présence des alarmes que cette hausse a éveillées, te gouvernement a maintenu, grâce à Dieu, les vrais principes; il a renouvelé les déclarations explicites, déjà faites à plusieurs reprises, en faveur de la liberté du commerce. Nous voilà donc rassurés contre le danger d'une intervention de Tautoritédans les prix, le plus grand de tous; si par malheur des idées contraires avai(înt prévalu dans les conseils du gouvernement, comme en 181 2, nous aurions eu à subir^ comme alors, une terrible épreuve ; la cherté aurait bien vite dégénéré en disette et pis encore. Livré à lui-même, le mal sera moins grave.
Il y aura sans doute de rudes privations, mais il ne faut pas s'effrayer outre mesure. Le réseau des chemins de fer, qui nous a été si utile Tannée dernière, aura encore plus d efiicacité cette année, parce qu'il est plus étendu Le chemin de l'Ouest arrive maintenant jusqu'aux portes de la Bretagne, la partie de la France où le prix du blé est habituellement le plus bas ; la lacune entre Lyon et Avignon, qiii a fait tant de mal en 1847, est remplie. Si les blés
100 l'agriculture rt la population.
de Russie ii airivent plus, l'Algérie nous t'ournim probablement quelques millions d'hectolitres.
J'espère entiii qu'on sentira la nécessité de détourner le moins possible les capitaux de Tagriculture. Dieu veuille que rintensité du mal amène une réaction ! Il y a désormais une grande plaee à prendre pour les entreprises agricoles ; d'un côté^ le blé et la viande hors de prix ; de l'autre^ les terrt s à bon marché, et de nouveaux procédés de jHoduction^ comme le drainage^ les macUines, i irrigation par l'engrais liquide, éprouvés par là pratique. Si quelque jour les capitaux peuvent reprendre ce cheniiu, et si leur emploi est suffisamment éclairé par la science et l'expérience^ rapprochées et confondues, nous verrons sortir de ce sol, aujourd hui si avare^ des trésors inconnus ; les rigueurs même des saisons seront vaincues^ et nous pourrons dh*e^ en nous souvenant de la cherté qui aura provoqué ce retour tardif vers l'agriculture : A quelque chose malheur est bon.
(l" décembre 18M.)
Je ne suis pas botaniste et je l'ai souvent regretté ; il y a tant de choses dans le monde que je voudrais savoir et que
je ne sais pas l Je ne suis pas non plus un forestier bien habile ; la science forestière est si hérissée de calculs et de termes techniques, eHe suppose une telle variété d elurles et une existence si active^ qu'il £aut la commencer jeune et lui consacrer toute sa vie pour se flatter de la posséder un peu. Ce n'est donc qu'à défaut d'un autre plus compétent que je vais essayer de rendre compte des bois et produits ligneux à Texposition qui vient de finir Je demande pardon d'aYance4)our ce qui pourramanquer à cette étude; elle m'a paru nécessaire, voilà mon excuse.
Gomme la [ihipart des matières premières, les bois bruts attirent peu i altention du public. 11 n'y a cependant pas^ à l'exception des denrées alimentaires, de produits plus im- * portants et plus utiles. Dans un pays comme le notre, la
4o< l'agrigultorb bt la population.
production forestière soulève les questions agricoles et économiques les plus graves ; elle touche à tous les intérêts et forme une des parties essentielles de l'économie rurale/ J'ajoute qu'il n'est pas de sujet plus attrayant. Sans dire tout à fait comme le poète latin * Nobis plocfùnt QHtê otmitéi sylvœ, j'ai toujours trouvé dans le spectacle des forets une grandeur divine; nulle part n'apparaît mieux la magnificence des dons que la Providence a faits à Thomme.
Cette libéralité de la^ végétation spontanée s'empare si vivement de Timagination^ qu'elle trompe sur la véritable nature de ces présents. On se persuade aisément que l'homme n'a rien à faire et qu'il lui suffit de récolter sans semer. Cette erreur fondamentale a été partagée par le programme de Texpositioii. La seconde classe porte pour titre : Art foreêtier, Chasse, Pêche et autres produits obtenus sans culture. Ces mots sans culture peuvent être exacts quand il s'agit de régions sauvages^ comme les déserts de l'Amérique, de l'Afrique ou de l'Asie; mais dès qu'ils s'appliquent à des contrées peuplées et civilisées, comme la France et la plus grande partie de l'Europe^ ils cessent d'exprimer une idée vraie. Le mot art forestier, dont on se sert en même temps, implique contradiction. C'est en effet un art et un art très-savant que l'exploitation bien entendue des richesses forestières. Dès que Thomme arrive et se multiplie quelque part, il est par le seul fait de sa présence un agent puissant de destruction, s'il ne s'exerce pas à reproduire sans cesse ce qu'il consomme. Quand ils ne sont pasl'objet d'une culture spéciale, les bois disparaissent dans tous les pays habités, et leur disparition peut devenir mortelle à l'homme lui-même.
Le gibier et le poisson^ à qui s'appliquent les mots de
i lmst et de pèche, disparaissent aussi si l'on n'en prend pas soin^ et ce sont des pertes plus sérieuses qu'on ne croit; l'un et l'autre peuvent servir sensiblement à nos besoins comme à nos plaisirs.
Je n'insisterais pas sur cette observation, (|ui peut pcaraître puérile, si le préjugé contraire n'avait les plus grands dangers^ Le code forestier lui-même semble l'ad* mettre. H fait une distinction entre les bois semés de main dliomnie et ceux qui viennent naturellement, et pour les uns comme pour les autres, il punit moins sévèrement les délits que pour les autres produits ruraux. Le peuple (l(^s campagnes a les mêmes idées , tel qui se ferait scrupule de prendre une poignée d'épis maraude sans hésitation dans les bois. C'est un grand et funeste abus. Rien ne nous est donné à titre gratuit* Les déprédations font plus de mat dans les bois qu'aiUeurs**; quand la dent des troupeaux offense les tiges naissantes^ elle emporte avec la récoite de l'année celle des années suivantes, et détruit mille pour avoir un. Môme quand cette nature de propriété ne reçoit aucun soin apparent, elle forme un capital qui s'échange avec tous les autres ; elle est soumise à l'impôt et aux autres charges qui grèvent les immeubles, elle a de plus des servitudes particulières et lourdes à porter, elle entraîne des iras indispensables de garde, d'assurance et d'exploitation. A plus forte raison, quand elle est soignée comme elle doit l'être par le bon père de famille, elle représente par des aménagtîinents, des réserves, des repoiiplements artificiels, des assainissements, des travaux de routes, toute une série d'épargnes et de dépenses.
Une autre erreur moins explicable est généralement répandue en France ; on ne veut voir dans les forêts que du
104 l'agriculture et la population.
roniim^tihlo^ vi on rirglige, je ne sais pourquoi, leurs autres produits. Une foule d'industries emploient cependant le bois comme matière première : la navigation, la diarpente, la menuiserie, le chairoiuiage, l'ébénisterie, en exigent tous les ans des masses énormes. Notre première et notre dernière demeure, le berceau qui nous reçoit à notre naissance et le cercueil qui renferme notre dépouille inanimée, sont en bois. Le bois forme nos meubles les plus usuels: la table ou j écris, le fauteuil où vous nie lisez, le plancher de nos appartements, le volet qui nous abrite, la porte qui s'ouvre aux amis et se ferme aux ennemis, la voiture qui nous transporte, le navire qui vole pour nous sur les mers. Ou a dit que la civilisation d'un peuple se mesurait à la quantité de fer qu'il consomme ; on pourrait en dire autant du bois.
Plusieurs arbres nous fournissent en outre des por^ duits spéciaux : les uns portent des fruits nourrissants, comme la châtaigne, la noix, la datte ou le coco ; d'autres donnent des matières tinctoriales, comme le quercitron ou le (îampr^che ; celui-ci produit le liège, celui-là la résine, cet autre la gomme ou le caoutchouc, cet autre enfin le quinquina. Ouelques-uns ont des fleurs éclatantes ou suaves qui nous charment par leurs couleurs ou par leui'S parfums* Tous nous ombragent et nous défendent contre le soleil et les vents. Ils enclosent nos héritages, ornent nos jardins, embellissent nos paysages, et ce qui met le comble à leurs services, ils exercent sur les climats, quand ils sont bien placés, une action bienfaisante, en contribuant à la salubrité de Tair, à la fertihté du soi et à la bonne distribution des eaux.
La plupart des nations étrangères ont parfaitement com-
LES PRODriTS FORESTIERS. fOS
pris la valeur de cette production, il nous est venu de tous les côtés de nombreuses collections forestières. La palme
de cette partie de IVxpositioii appartient aux colonies anglaises. Le Canada^ l'Australie^ la Guyane^ le Cap, llnde, ont rivalisé de zèle, et leur empressement se conçoit sans peine. L'£urope occidentale manque de bois. L'Angleterre et la France, qui sont les deux grands peuples importateurs, ne savent presque plus où s'approvisionner. L'Angleterre est depuis longtemps déboisée, la France n'a guère plus que des taillis. Tout le midi de l^urope n'a rien à donner ;^dans le nord, la Suède et la iSorvége commencent à s'épuiser, au moins dans les parties les plus aisément areessibles. Le centre a encore des réserves, mais la diÙiculté des transports en rend l'exploitation à peu près impossible. La Russie possède un immense capital fores<tier, mais elle a aussi d'énormes besoins, surtout en bois de chauffage. Laguen*e suspend d'ailleurs tous les arrivages de ce côté, et c'est ce qui a le plus frappé les habitants des colonies anglaises; ils ont voulu saisir l'occasion en offrant à l'Europe leurs ressources inexploitées.
Leur but a été atteint à souhait, les hommes spéciaux eux-mêmes ne se doutaient pas du nombi*e et de la beauté de ces essences exotiques, dont quelques-unesn'avaient pas de nom dans la science. Il n'y manquait que l'indication des prix de vente et de transport, c'est l'affaire du commerce, qui saura bien apprendre ce qu'il aura besoin de savoir.
Parmi les besoins de l'Europe, le plus pressant est celui des bois de marine. Pour construire la coque de ces bâtiments qui doivent résister au choc des ouragans et des vagues, et en particulier ces vaisseaux de guerre qui portentdansleursflancs desmilUers d'hommes et vomissent des
i06 l'A«IG|]LTOIIB BT la POPCLATlOlf.
tonnerres d^ariillerie^ il faut des matières d'élite qui mettent des siècles à se former. La quantité n'en est pas considérable, car avec 4^0,000 mètres cubes de bois équarri paran^ ce qui en suppose le double en grume, on peut, dit-on, pourvoir aux besoins actuels de notre marine militaire, et avec 50,000, à ceux de notre marine marchande. L'Angleterre enemploie beaucoup plus, puisquesa marine est cinq fois plus considérable que la nôtre. Pour se procurer cet approvisionnement, il ùuai explorer le monde entier, et on ne trouve pas toujours ce qu'on cherche-Le prix des bois de marine monte sans cesse, soit pn Angleterre, soit en France. Dans ce moment surtout, où le service de la guerre use rapidement les vaisseaux de toute espèc(>, on a la plus grande peine à entretenir les chantiers.
Le gouvernement vient de prendre, sous la pression des circonstances, une décision qui prouve Tintensité des besoins ; il a autorisé, par un décret récent. Tachât pur et simple de navires construits à Tétranger, moyennant un droit de dix pour cent, ainsi que lintroduction en franchise de droits de tous les objets qui servent aux constructions navales. Le même régime existe depuis longtemps en Angleterre, où il serait impossible, s'il en était autrement, de pourvoir aux besoins de la navigation nationale.
On se souvient qu'un des derniers actes du gouvernement royal a été le vote d'une somme de 100 millions pour approvisionner nos arsenaux maritimes. Cette belle dotation arendu possibles les armementsexiraordinairesqui ont eu lieu depuis ipielque tmps, et qui ont porté si glorieusement le pavillon français dans la mer Noire et la mer Baltique. 11 faut maintenant la renouveler, car si rien n'est plus brillant qu'une forte marine militaire, rien n'est plus
IBS PRODUITS FORfiSTOSM. it7
cher. Un vaisseau à trois ponts armé coûte 3 millions ; un hàtiiueni à vapeur de 960 cheviuix en coûte 4. Un jour viendra sans doute où notre marine marchande^ dégagée des entraves qui i'étouâent sous prétexte de la protéger^ prendra enfin Tessor cpii lui manque ; ce jour-là^ ce ne sera plus de 50,000 mètres cubes qu'il s'agira, mais de car rindustrie des transports est encore à son enfiknce dans le nM>nde. Entre autres merveilles de Texposition, on remarquait le modèle d un bateau à vapeur de 23,000 tonneaux, en constmction à Londres, sous la directîon de M. Brunei. Ce géant des mers, qui aura 225 mètres de long sur 25 de large, et 2,500 chevaux de force, doit employer une quantité prodigieuse 4ê bois, stoÀ parler des autres matériaux ; il absorberait à lui s.eul^ s'il était tout en bois, la moitié de rappromounement- annuel de notre marine marchande, car on compte ordinaiswient un mètre cube par tonneau.
Après la Bùttrinç viement les chemins de fer. Chaque kilomètre à double voie nécessite l'emploi de 2,000 traverses de bois équarri, ayant chacune un dixième de mètre cube, n fiiut donc pour les 10>000 kilomètres concédés en France 2 millions de mètres cubes ; il en a fallu tout autant pour les 10,000 kilomètres exécutés dans le Royaume- Uni. Les ingénieurs attribuent à ces traverses une durée moyenne de dixans,ce qui suppose, pour le seul entretien, une eonsommation annuelle de 200,000 mètres cubes, soit en France, soit en Angleterre, et ces chiffres s'augmenteront^ suivant toute «pparence, dakis une proportion énorme, car les chemins de fer n*én resteront pas là. Une nouvelle tentative est à Tessai qui doit accroître considénibletnenty si elle réussit, ce geme de consomiaaUon ;
148 L'AGUICULTURK £'£ LÀ POPULATION.
c est l 'établisse méat de rails eu bois sur les accotements des routes ordinaires. On va commencer^ dit-on^ par les Landes ; on continuera sans doute sur d'autre points^ car la circulatiou des Landes ne peut donner une idée de ce que serait, dans un pays riche et peuplé^ la masse des transports qui prendraient cette voie.
Les ponts^ les stations, les débarcadères, les wagons, les guérites demandent encore des quantités considérables de bois. Voilà tout un ordre de débouchés qui n'existait pas il y a quelques années, et qiii prouve une fois de plus combien le pi ogrè's de la civilisation développe de besoins nouveaux et imprévus.
En troisième lieu, l'industrie du bâtiment, qui est la plus importante. M. Tassy, ancien professeur de sylviculture à rinstitut national agronomique, à qui j'emprunte la plupart de ces chiffres, estime à 1,600,000 mètres cubes la consommation annuelle du bois de charpente en France. Je crois cette évaluation plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité ; nous avions au 1*' janvier 1840, époque du dernier recensement, 7, 500,000 maisons imposées, et nous devons en avoir aujourd'hui 8 millions. L'Angleterre n'en a pas beaucoup moins. Soit pour la marine, soit pour le bâtiment, on cherche aujourd'hui à remplacer autant que possible le bois par le fer; mais cette substitution^ ne s'opère que lentement, surtout en France ; même eu Au^h'tiM re elle trouve un obstacle dans le prix du fer ; il faut une véritable disette de bois pour y avoir recours.
Restent la menuiserie, le charronnage, la tonnellerie, eniin le bois de feu. Cette dernière consommation est à peu près nulle en Angleterre, où la houille en tient lieu ; mais elle est encore considérable en France, soit pour le^ .
usines, soit pour les besoins domestiques. On l'évalue ùun stère environ par téie, ou 35 millions de stères ^ par au.
En somme, la consommation annuelle du bois, sous toutes les formes, doit atteindre en France une valeur de 320 millions^ dont âOO en bois de feu et 120 en bois de marine et d^dusMe, et en Angleterre de 360, presque tout entière en bois d'industrie et de marine.
Pour subvenir à cette énorme demande, la production nationale est insuffisante, surtout en Angleterre. L'importation des bois étrangers a décuplé, dans les deux pays, depuis la paix de 1815 ; elle atteint aujourd'hui 70 millions pour la France, dont 00 en bois communs et 10 en bois de teinture et d'ébéuisterie, et lasomme bien autrement colossale de dOOmilMons pour l'Angleterre. On comprend aisément que de pareils débouchés aient excité la convoitise des cdonies anglaises. Elles entrent déjà pour la moitié environ dans les approvisionnements anglais, mais elles ne prennent jusqu'ici aucune part à l'approvisionnement de la France, qui achète ses bois de construction dans le nord de FEurope et fait venir ceux de teinture et d'ébénisterie du Mexique et d'Haïti.
Par une nouvelle application de cette politique habile et libérale dont elle a pris Finitiative, FAngleterre s'est bien gardée, malgré l'intensité de ses propres besoins, de s'attri-
> 11 faut faire une distinction entre le mètre cube et le stère; le mètre cube, qui sert à mesurer le bois de marine et de charpente, est un stère de bois plein ; le stère, qui sert de mesure pour le bois de ( hauffage, est un mètre cube de bùcbes empilées présentant plus ou moinsde vides. Cette distinction n'est pas la seule: les divers modes de cubage prêtent à des confusions conlinuelleâ, et font une des plus grandes obscurités du langage forestier. '
Oigitized by
liO l'agriculture £T la PUPULATiON.
buer le monopole des bois de ses colonies ; c'est à la suite d'un mot d'ordre général que nous les avons vus arriver en si grande abondance à rexposition. On a voulu nous rassu- • rersur les conséquences de la guerre, en nous montrant ce que le nouveau monde^ à défaut de l'ancien^ peut nous offrir ; les Anglais comptent d'ailleurs trop bien pour se priver des bénéfices que peut leur rapporter la vente de leurs bois coloniaux.
Le Canada exporte déjà pour 50 millions de ses bois par an^ qui vont presque tous en Angleterre^ et il pourrait en exporter bien davantage^ si Fon en juge par le trophée où il avait réuni ses richesses forestières.
On vante surtout le pin blanc^ qui atteint une hauteur de 50 mètres^ ce qui le rend précieux pour la mfttur^^ et une espèce de mélèze qu on appelle dans le pays épinette rouge ou tamaraCf et qu'on dit éminemment propre aux constructions navales. La construction des navires est en effet une des indusjtries les plus ilorissantes du pays. Le seul port de Québec a construit, en 4853, 50 bâtiments Jaugeant 50,000 tonneaux, et le tonnage total de la navigation canadienne, soit sur la mer, soit sur les, lacs et fleuves, arrive déjà à des quantités incroyables. Tout à c6té du Canada se trouvent les principaux chantiers des États- Unis, maintenant les premiers du monde, qui doivent employer les mêmes bois, puisque leurs forêts se touchent. La marine marchande y atteint aujourd'hui le chiil're inouï de 5 millions de tonnes, c'est-à-dire 9%x fois la nôtre, qui n'est que de 800,000. Parmi les causes principales de ce
LES PRODUITS FOBESTIKRS. 111
prodigieux développeiuent ligure le bon marché des matériaux; un navire construit dans les ports des États- Unis^ et probablement aussi dans ceux du Canada, ne coûte que 300 fr. la tonne^ tandis qu'il revient à plus de âOO fr. en Angleterre et en France*
Le Canada possède en même temps d'excellents bois pour les constructions civiles. Le noyer noir^ Térable ondé> le merisier rouge, peuvent servir à Tébénisterie. D'admitables ouvrages de tonnellerie, qui ont fait partie de Texposilion^ mmitraient à la fois la bonne qualité des bois et l'habileté des ouvriers qui les travaillent. Toutes ces variétés d'arbres poussent ensemble : on a eu soin de nous prévenir que des 64 échantillons d'espèces diverses exposées par le docteur Dickson, la moitié avait été recueillie sur une étendue de ÀO hectares seulement^ le Canada presque tout entier forme une semblable forêt. Les colons sont obligés de s'y frayer un passage le fer et la flamme à la main. Le lumbering, ou exploitation de ces forêts primitives, occupe en hiver des milliers de bras ; d'immenses trains descendent de toutes parts, lors de la fonte des glaces, le Saint-Laurent et ses affluents. ' . Un des produits les plus singuliers est le sucre d'érable, qui découle d'un arbre, et dont on nous a montré plusieurs spécimens. On consomme annuellement, aux États-Unis et au Canada, 20 millions de kilos de ce sucre. Tout le monde a pu lire, dans les Pionniers de Cooper, une description curieuse de la manière dont on le récolte. Les pieds qui le produisent s'épuisant rapidement par les saignées et n'étant pas renouvelés par des plantations, on peut prévoir le moment où l'espèce aura disparu.
Les bois de la Guyane anglaise étaient représentés par
iii l'agriculture et la population.
de superbes échantillons, qui font regretter que noire propre Guyane n'ait à peu près rien envoyé ; les mêmes richesses naturelles doivent se retrouver dans les deux pays continus. L'épaisseur extraordinaire de la couche végétale, la chaleur des tropiques, l'humidité entretenue par les Um* giies pluies, tout contribue à faire de la Guyane une des contrées du monde les plus propres à la production des grands végétaux. Parmi les arbres de ses forêts, le mora excelsa, le plus gigantesque de tous, s'élève, ditron, jusqu^à 45 mètres, a Sur le cours si4>érieur du Barrima, dit un voyageur, les morassont en si grand nombre, que toute la niariue de la Grande-Bretagne pourrait être reconstruite en bois de mora, sans épuiser le&foréts qui avoisinentla rivière. LeBarrima est navigable pour des embarcations tirant douze pieds d'eau, ce qui permet aux bateaux de se charger sur le point môme où les arbres sont abattus. » Le m("^me voyageur ajoute que les touffes du mora apparaissent de loin, comme des collines couvertes de ver^ dure, et qu'un seul de ses pieds représente la végétation de toute, une iorét.
Le commerce des bois de la Guyane anglaise conmiencô à prendre de Textension, tandis que la nôtre ne vend que quelques bois d'ébénisterie. Elle exporte en outre du sucre, de lamélasse etdurhum,etamaintenant 435,000 habitants ; la nôtre en a tout au plus 20,000, même eu comptant les détenus qu'on y a récemment transportés.
Parmi les produits ligneux qui nous sont venus de cette région, il en est un qui parait exciter de grandes espérances, la fibre textile qu'on retire du bananier. Ce végétal, car on ne peut pas l'appeler un arbre, passait déjà avec raison pour un des plus utiles ; M. de Humboidt a calculé
LES PRODUITS F01IE8TIER8. lit
que^ sur la même surface^ ua champ de bananiers portait vingt-cinq (bis plusde matière nutritive pour Talimentation humaine qu'un champ de froment. J'ai peine à croire aune différence si grande ; même en rabattant beaucoup^ c'est encore bien beau. Voici maintenant qu'une nouvelle richesse s'annonce ; on évalue à des quantités non moins fiNq[>pantes ce qu'un hectare de bananiers peut produire de fibres textiles, la machine pour les extraire est trouvée, et l'exploitation en grand va commencer.
Depuis sa rupture avec la Russie, l'Angleterre^ qui en retirait tous les ans 25 milHons de kilogrammes de chanvre, s'est préoccupée des moyens de les remplacer. La Guyane n'est pas la seule contrée qui lui offre des équivalents ; dans * toutes ses colonies, notamment dans llnde, on prépare maintenant les fibres extraites de plusieurs sortes de bois, qui font, dit-on, des cordages plus forts que les meilleurs chanvres de Russie. Des échantillons de ces fibres abondaient à l'expodtion. L'ancien directeur du jardin botanique de la compagnie des Indes, M. Royle, a écrit sur ce sujet un livre fort, curieux, qui semble tout à fait démonstratif ; même sur ce terrain, la Russie est battue. Nous aussi, nous commençons à faire venir des matières textiles de rinde; nous en àvons achi^ en 1854 pour près de 3 millions.
La collection des bois de l'Australie était magnifique dans toutè la force du mot. On n'a rien épargné pour appe-^ 1er l'attention sur elle, même les singularités. On sait combien l'Australie diffère du reste du monde, tant pour ses végétaux que pour ses animaux, a Parmi les arbres extraordinaires^ dit le catalogue spécial, on peut citer l'ortie géanie, arbfe commun des massifs qui atteint quelquefois
if 4 l'agrigultijbb et la population.
des proportions énormes ; le troiic des plus gros excède 40 pieds de circonférence à quatre pieds du sol. Les feuii* les ont souvent de 12 à 15 pouces de diamètre, leurs épines sont formidables. Mais pour la bizarrerie des formes comme pour la stature^ Tortie doit céder la place aux figuiers géants ; les plus gros ont de 86 à 87 pieds de tour. Une griMDO est déposée par les oiseaux sur les plus hautes branches d^un arbre ; elle y natt et y plonge peu à peu ses racines ; dès que celles-ci parviennent au sol^ elles s'y enfoncent et embrassent graduellement le tronc jusqu'à ce qu'il disparaisse sous leur étreinte et devienne le centre d'une énorme colonne cannelée^ de forme irréguiière^ supportée par des arcs-boutants^ tandis que la téte^ en forme de coupole, domine tous les arbres environnants, d
U est facile de reconnaître dans cette description l'analogue du fiimeux figuier des Banians, si bien décrit par Bernardin de Saint-Pierre dans la Chaumière indienne^ et qui était connu dés anciens^ car Quinte-Curce en parle. L'exemple est venu à Tappui du récit, tout le monde a pu voir à l'exposition un tronc d'arbre étouil'é par un véritable serpent de bois qui Tentourait de ses replis. Cette monstruosité végétale n'était qu'un accessoire ; l'Australie a d'autres bois^ et en abondance^ puisquil n'y avait pas moins de 980 variétés, La plupart peuvent s'employer à la fois dans la marine^ la construction et l'ébénisterie. Celui qu'on appelle dans le pays beef wood, bois de bœuf> à cause de sa belle couleur rouge, et qui sert aujourd'iiui à faire des lattes pour couvrir les maisons^ peut lutter d'éclat avec le plus bel acajou. La Guyane nous avait montré de son côté du bois de zèbre et du bois de tigre^ dont lesveines rappellent le pelage de ces divm animaux.
LES nObUlTS TOHBSTIERS. H 5
M. Hac^Arthur, auteur de la collection vraiment unique
des bois australiens, en a fait don au Jardin dos Plarites.
La terre de Van-Diemen^ satellite de TAustralie^ avait exposé des meubles d'un goût douteux^ mais d'un riche travail^ faits avec les principales essences du pays. C'était à n'en pas croire ses yeux.
Le cap de Bonne-Espérance, la Jamaïque^ la Nouvelle- Zélande, Tiie de Norfolk^ Ceyian^ Tlnde enûn^ ont étalé à leur tour leurs trésors forestiers. Sans parler des produits spéciaux, comme les huiles, les résines, les farines nourrissantes^ le caoutchouc et tant d^autres^qui nous viennent dé ces arbres innombrables^ leur bois seul a une grande valeur. Un petit échantillon de bois de teck, perdu dans la riche collection de l'Inde, n'était pas ce qu'elle renfermait de moins important. Ce bois passe pour incorruptible, et dans ce climat dévorant, ilsert àiiaire des vaisseaux qui durent, dit-on, beaucoup plus que ceiu d^Ëurope. L'arbre qui le produit est de la famille de nos verveines. U commence à pénétrer en France; on en fait des wagons de chemins de fer. Les Anglais l'emploient dans leurs constructions navales, bien qu'il puisse servir pour Tébénisterie à cause de sa belle couleur jaune.
La distinction entre le bois de construction et le bois d'ébéûisterie s'efiface tout à fait. L'acajou arrive maintenant en si grande quantité en Angleterre, qu'on s'en sert aussi pour la marine. On en construit des bâtiments entiers. D'autres présentent une disposition particulière qu'on appelle iread and butter, pain et beurre, parce qu'elle se compose de couches superposées de bois diflérents. L'acajou d'Honduras est plus léger que le chône, et il passe pour aussi solide.
ii6 l'agricoltoib bt la population.
lU
Devant cette brîilaute exhibition des nouveaux inondes, il semble que les bois de la vieille Europe dussent perdre
beaucoup de leur intérêt. Il n'en est rien. Si riches et si inépuisables qu'ils paraissent, ces dons de la ni^ture primitive sont séparés de nous par Fimmensité des mers^ et quoiqu'ils servent à se transporter eux-mêmes, puisqu'ils forment à la fois la coque et le chargement des navires, le voyage de matières si lourdes et si encombrantes ne peut être que très-coùteux. La consommation s'accrott d'ailleurs très-vite dans les pays de production et peut amener un jour une disette ou au moins une cherté. Les bois d'Ëurope conservent donc leur prix ; ee n'est même que parce qu'il devient élevée que les bois, coloniaux peuvent soutenir la concurrence.
L'Angleterre est encore la première à nous.donner ici le bon exemple. Tout en prenant du bois partout où elle en trouve, même aux antipodes, elle attache à ses propres ressources une attention croissante* Il ne peut être question de rendre à la forêt des terrains plus utilement occupés par des prairies ou des céréales, mais partout où le sol se montre peu propre à la culture, notamment dans les montagnes du pays de Galles et de TEcosse, on plante tant qu'on peut* Les grands prq>riétaires se font tous im devoir d'y contribuer. C'est par milliers d'hectares que se comptent tous les ans l.es plantations nouvelles, surtout en conifères résineux, et ces forêts artificielles reçoivent le$ soins les plus assidus. Après avoir longtemps fait la guerre aux bois, TAngleterre est aujourd'hui la principale patrie
LES PRODUITS FQBESTIERS. 117
de la sylviculture ; les bois y rapportent à surface égale le double de ce qu'ils donnent en France^ et ils doivent rapporter un jouir bien davantage.
La collection des essences forestières anglaises a fait partie de leiur exposition agricole. Elle était rangée dans le même ordre méthodique et témoignait de la même sollicitude. On y trouvait^ à côté des espèces indigènes^ comme le chêne, le bétre et le pin d'Écosse, les espèces étrangères importées, avec la date de leur introduction ; ainsi l'épicéa leur est venu d'Allemagne en 1603, le mélèze des Alpes en 46%, le cèdre d^Orient en 4683, le chêne scarlet de l'Amérique du Nord en 1691, et ainsi de suite. Ces belles espèces sont aujourdliui répandues à l'égal des indi* gènes. Le mélèze et l'épicéa couvrent de proche en proche les vallées de la haute Ecosse ; les plus beaux cèdres du monde ne sont plus dans le mont Liban, mais sur les bords de TAvon, dans les propriétés de lord Warwick. Parmi les acquisitions plus modernes, on doit citer le deodora ou cèdre de l'Himalaya et le sapin de Douglas, le premier pour la beauté de son bois et de son port, le second pom* la rapidité de sa croissance» Douglas, qui lui a donné son nom, était un de ces explorateurs intrépides que l'Angleterre envoie dans toutes les parties du monde ; il est mort à la peine dans les Montagnes-Rocheuses»
La plus belle espérance de l'avenir est une autre espèce de sapin, récemment découverte en Californie, et qui a reçu le nom de Wellingtania gigmtea; si ce qu'on en raconte est vrai, ce serait bien autre chose que ]e fameux baobab : ce sapin arrive, dit-on, dans son pays natal, à plus de 1 00 mètres, c'est-à-dire à la hauteur de la flèche des Invalides*
118 l'agriculturb et la population.
L'empire (rAutriche a un tiers de son territoire, ou 20 millions d'hectares^ en forêts^ la plupart sans débouchés. On sait que le gouvernement autrichien en a cédé ' récemment environ 100,000 hectares à une compagnie. Les envois faits à Texposition montrent qu^on fait des efforts pour ouvrir des voies de transport. La France et TAngleterre ont acheté, en 1854, pour plusieurs millions de bois aux États autrichiens; elles en achèteront probablement davantage en J855. 11 faut en outre pourvoir aux besoins d^une population de 36 millions d'âmes, et en particulier d'une navigation qui fait de grands progrès. Dans les échantillons qui nous ont été envoyés figuraient des bois de résonnance pour les instruments de musique.
L'habileté des forestiers allemands est depuis longtemps célèbre. Nous n'avions pas besoin de Texposition pour re* connaître dans les forêts allemandes les mieux tenues de l'Europe. Le Rhin et les fleuves qui descendent vers la Baltique portent à la Hollande et aux villes anséatiques de grands approvisionnements de bois de la forêt Noire et des autres massifs du ZoUverein. Pour notre part^ nous en avons acheté, en 1854, pour 10 millions. La Suède et la Norvège nous en ont vendu dans la même année pour 24, la Suisse pour S. L'Angleterre en achète encore plus que nous, et la consommation locale en emploie des quantités notables : tous les ustensiles usuels de rAllemagne, de la Suisse et de la Suède sont en bois. Ces divers États producteurs étaient représentés à l'exposition.
Les parties méridionales de r£urope sont pour la plupart déboisées, et rexpérien<^ leur a appris le danger de se laisser ainsi dépouiller. Ici^ ce n'est plus seulement du revenu des bois qu'il s'agit ; une quéstion plus vitale encore
LB8 PftODUlXS FORESTIERS. 119
est en jeu, la conservation de la terre végétale pour les cultures de première nécessité. On a beaucoup discuté sur la question de savoir si les déboisements étaient funestes aux climats en général. Deux distinctions fort simples suffisent^ je erois, pour mettre tout le monde d'accord : Tune entre le Nord et le Midi, Fautre entre les plaines et les montagnes.
Dans les pays du Nord, le déboisement a plus d'avantages que d'inconvénients; les forêts y entretiennent une humidité excessive et un firoid rigoureux, leur disparition ainène une élévation de température fort désirable, et elle^ peuvent être remplacées par des pâturages et des terres arables , parce qu'un degré suffisant d*humidité persiste après elles. Dans le Midi, au contraire, la destruction des bois dessèche la terre qui n'a plus d'abris contre le soleil, et finit par la rendre tout k fait impropre à la végétation : c'est ainsi qu'en Asie Mineure, en Grèce, en Italie, en Afrique, le déboisement a mis d'afi^eux déserts à la place de nations florissantes. Partout il y a danger à déboiser les montagnes et les pentes escarpées, d'abord parce que les pluies d'orage entraînent la terre, qui n'est plus retenue par les racines, et laissent les rochers à nu; ensuite parce que les eaux, n'étant plus absorbées par les forêts, tombent en torrents dans les vaUées et y portent la dévastation.
Tout annonce que l'Espagne avait autrefois beaucoup de bois. Les ravages des troupeaux, et surtout l'incendie (car les pâtres espagnols avaient, comme les Arabes, l'habitude de mettre le feu aux broussailles pour écarter les loups), ont presque tout détruit. On s'aperçoit aujourd'hui de cette immense faute, et on revient sui* ses pas. De tous les
120 L'AURlGUUXliE El LA POPULATION.
points de la Péninsule^ on a ehvoyé des collections de bois.
Celle du corps royal des ingénieurs forestiers était complète. On y remarquait de nombreuses variétés de chéne^ entre autres le chêne-liége (quercus mher) et le chêne à glands doux (qvercus ballotta), L'Espagne produit le meilleur liège de l'Europe ; nous lui en adietons tous les ans pour 3 ou 4 millions. Les glands doux de l'Andalousie sont énormes comme ses oUves.
Llnconvénient des défrichements de montagne n'a été nulle part plus sensible qu'en Toscane. Toutes les hauteurs du val de TArno n'offrent plus à l'œil que des rocs décharnés. Là aussi^ on a reconnu la nécessité de réparer le mal ; une partie du Casentino a été concédée à des moines camaldules qui y font de vastes semis. Les Maremmes se peuplent de pins et de chênes-liéges. Ces louables efforts donnent des résultats^ on nous en a montré les preuves. Dans d'srutres parties de lltalie^ on possède en- (îore quelques forêts. Ces contrées ont leurs essences spéciales qui valent bien celles du Nord/Les vaisseaux construits avec les bois du Midi sont les meilleurs et les plus durables.
Le gouvernement hellène s'occupe de cette question,
puisqu'il avait exposé des échantillons de soixante-dixsept espèces, appartenant aux forêts de TÉtat dans l'Âchaïe et dans l'Élide. La Grèce a besoin d'un repeuplement général. Si nous en croyons les témoignages des anciens, elle était naturellement boisée. Homère parle à tout moment, soit dans Tlliade, soit dans TOdyssée, des ombrages séculaires qui couvraient de son temps les mon** tagnes. Tout un peuple de dieux, faunes aux pieds de chèvre et dryades aux danses lascives, habitaient cesforéts>
LES PRODUITS FOHfiSTlKKS. iîi
dont les chênes rendaient des oracles. Bien des siècles après^ Virgile vante encore^ dans des vers délicieux que nous savons tous par cœur^ lesfratches vallées de THémus et Tombre immense de ses bois. Ailleurs il donne àl'ilede Zacynthe Tépithète de nmorasa. Toute cette verdure a disparu, une affreuse stérilité la remplace ; c'est à peine si les hardis marins de l'Archipel trouvent encore de quoi construire leurs légers navires.
. Ainsi, sur tous les points du monde, le bois excite un intérêt universel. Les uns ne songent qu'à l'exploiter^ d'autres travaillent à le reproduire : tous s^accordent à le courir dérer comme un des principaux instruments de la civilisation. 11 n'y a pas de nation un peu avancée qui n^ait au moins un institut forestier ; la Russie elle-même en possède un^ dont M. de Haxthausen nous a donné eu détail l'organisation. Qui peut dire à combien s'élève la consommation du bois sur le globe? En Europe seulement elle dépasse plusieurs milliards^ et il n'est pas permis d'en mépriser impunément la production, car, dans les vues delà Providence^ la vie des hommes est attachée à celle des arbres.
A la question forestière s'unit celle du gibier. Elle fait partie des études des forestiers allemands , qui ont déterminé quelle proportion d'animaux sauvages comestibles les grands bois pouvaient nourrir sans inconvénient. Cette proportion est assez considérable. En Angleterre > en Bohême, dans une partie de l'Allemagne, le gibier entre pour une assez grande part dans l'alimentation publique. Des espèces précieuses de gros quadrupèdes, comme le cerf, le daim, le chevreuil, qui se perdent ailleurs, y sont conservées et entretenues avec soin. Leur
iti l'agriculture bt la population.
viande se vend en Bohème de 3(> k 40 centimes la livre. £q Angleterre^ les journaux nous apprennent souvent que des milliers de lièvres^ de feisans^ de perdrix^ ont été tués dans une seule chasse, chez un simple particulier. Le coq de bruyère et la gélinotte ne peuvent vivre que dans les sapinières des hautes montagnes. En Amérique, les marchés sont alimentés d'espèces particulières d oiseaux excellents^ grâce à rimmensité des forêts. Des tètes d'animaux qui n'habitent que les plus profondes solitudes, comme Torignal et le caribou^ avaient été placées à dessein dans le trophée du Canada^ pour nous rappeler qu'on ne les trouve plus que là.
Trop, multiplié^ le gibier est un fléau ; dans la juste mesure, c'est un attrait en même temps qu'un produit de plus pour les bois, et qui en recommande puissamment la conservation.
Hàtons-nous d'arriver à ce qui nous intéresse le plus, les bois français. Hélas! ce ne sera que pour y trouver une déception. L'administration des forêts, qui possède seule les éléments d'une collection complète, n'a rien exposé, lacune irréparable dans Tinventaire de nos richesses nationales. La Corse seule a fait exception ; des échantillons assez complets des bois de cette tte, qui possède à cet égard tant de ressources, ont été envoyés par l'administration locale; mais par suite de la fatalité qui semble avoir poursuivi nos produits forestiers, ils ont été négligemment jetés dans la cour, exposés à toutes les in-
jures de Tair, sans aucun signe extérieur qui attirât sur
eux rattention. Les particuliers ont suivi instinctivement la même pente ; très-peu d'exposants se sont présentés dans cette catégorie. On ne saurait trop s'affliger d'une telle indifférence. Essayons de suppléer à ce qui a manqué ; cette étude a d'autant plus d'à-propos que la propriété forestière française traverse depuis quelque temps une crise.
Sous le rapport des essences dont le ciel nous a doués^ nous n'avons pas à nous plaindre. Nous trouvons dans notre lot cinq espèces forestières du premier ordre, le chéne^ le hêtre, le châtaignier, le sapin et le pin, sans compter les espèces secondaires qui peuplent nos bois, nos champs, nos jardins, les bords de nos rivières.
Le chêne est Tarbre gaulois par excellence et peut-être le plus fort bois du monde. On dit que le cèdre de Tlnde et répinette du Canada lui sont supérieurs pour la construction des vaisseaux ; c'est possible, mais ce n'est pas prouvé. Jusqu'ici, les constructeurs maritimes n'ont fait usage d'autres matériaux qu'autant qu'ils n'ont pas pu se procurer du chêne en quantité suffisante. Dans tous les cas, s'il a des rivaux ou des supérieurs, il n'en a guère. 11 couvrait autrefois la Gaule tout entière de ses majestueux rameaux, et forme encore la moitié à peu près de nos bois ; nos ancêtres Tavaient divinisé. Exploité en taillis, il se reproduit perpétuellement sous la hache, et fournit, tous les quinze ou vingt ans, un excellent bois de chauffage et du charbon de première qualité ; en flitate, il rend de plus grands services encore. Son écorce sert pour la tannerie ; son fruit peut nourrir des légions de porcs.
Nous n'avons malheureusement plus qu'un bien pe-
ISi L'AGRICUtTURB ET LA POPULATION.
lit nombre de ces arbres séculaires qui montrent quelles proportions peut atteindre ce roi de nos forêts; mais quand on en rencontre un debout, on ne peut qu'être frappé d'admiration et de respect. Au pied des Vosges^ près de Bourbonne^ s'élève le cltine de$ Partisans^ ainsi nommé parce qu'il servait, dit-on, de rendez-vous aux bandes armées du quatorzième siècle ; il a 34 mètres d'élévation et 26 d'envergure, et doit avoir huit siècles. Au point de vue de Tutilité, le chêne atteint, vers deux cents ans, son maximum de croissance ; il n'est pas rare d'en trouver qui, à cet âge, valent 500 fr., et on a vu tel hectare d'antique futaie produire une coupe de 30,000 fr.
Je ne cite que pour mémoire la variété particulière de chêne qui fournit le liège, parce qu'elle n'appartient pa^ à proprement parler, aux essences forestières ; cette variété vient naturellement dans les parties les plus méridionales de la France, et si elle y était plus répandue, elle pounrait donner de grands produits.
Le hêtre n'a pas tout à fait la même valeur que \e chêne, mais s'il ne peut servir également pour la marine et pour la charpente, il alimente une foule d'industries; dans la forêt de Villers-Cotterets, des ateliers nombreux le mettent en œuvre sur place. Il vient dans des régions plus froides et plus humides que le chêne, et s'élève plus haut que lui sur les diontagnes. Son charbon eâ le meilleur de tous, et son chauft'age le plus agréable. Son fruit donne une très-bonne huile.
Si le châtaignier n'était pas indigènè, il n'y aurait pas assez d'éloges à lui donner pour en conseiller l'importation. Cultivé, il porte des fruits excellents pour l'homme
et pour les animaux ; la France possède 400^000 hectares
de châtaigneraies qui ajoutent un supplément précieux à l'alimentation des campagnes. A Tétat sauvage, il donne un bois abondant par la rapidité extraordinaire de sa croissance; il y a des taillis de châtaigniers exploités pour cercles, qui portent autant de revenu que les meilleures terres arables.
Les conifères résineux ont, sur les bois feuillus, ces deux avantages, qu'ils utilisent les terres les plus stânles et les cimes les plus élevées, et que, poussant en tiges plus qu'en branches, ils fournissent plus de bois d'œuvre sur la même surface. Le sapin et son frère Tépicéa croissent au milieu des neiges, et créent dans des régions inabordables une richesse énorme, d y a dans les Vosges et le iura des hectares de sapins qui valent jusqu'à 50,000 francs. Les deux principales variétés de pins, le sylvestre et le maritime, utilisent des sables arides ; le premier produit le goudron, le second la résine. Le pin de Corse, le plus haut de tous, fournit des mâts de 40 mètres.
Le mélèze, l'orme, le charme, le noyer, le merisier, le tilleul, le frêne, l'aulne, le bouleau, le peuplier, le saule, et parmi les arbres d'origine étrangère, l'acacia, ajoutent à la variété comme à la quantité de nos produits ligneu)^. Il est impossible d'énumérer les protits de tout genre qu'on en retire, indépendamment de leur bois* Id, les feuilles vertes servent à la nourriture des troupeaux ; là, les feuilles mortes sont recueillies avec soin, comme en Alsace, pour l'amendement des terres ; le fruit du merisier donne le kirsch, la fleur du tilleul est recherchée en médecine. Une foule de végétaux utiles naît sous leur ombrage. Parmi les arbrisseaux, le genévrier produit une liqueur, le fusain
i$6 l'agvicoltdbb bt la popolatiom.
sert dans les arts^ les pli;^ flexibles sont employés par la vannerie ; le plus humble de tous^ qui aime à se cacher au plus. obscur des fourrés, la bourdaine, sert à la fabrication d'une matière qui a aujourd'hui beaucoup de débit, la poudre à canon.
Ce n'est pas non plus par l'étendue que pèchent nos bois ; nous en avons plutôt trop, caria statistique officielle en accuse près de 9 millions d'hectares, et avec les bouquets, les arbres isolés, les allées, les bordures, les pépinières, plus de iO, ou le cinquième de la surface totale du sol national. D'où vient donc que^ dans Tétat actuel des choses, la France, soit obligée de faire venir de l'étranger pour 70 millions de bois ? D'où vient que, sur une production totale de près de 40 millions de stères, la marine mihtaire ne puisse plus trouver les 40,060 mètres cubes qu'elle emploie tous les ans ? D'où vient enfin que, malgré la somme des besoins, la qualité des essences et la fertilité du sol, la propriété forestière française soit une des moins productives, et que nos bois ne rapportent en moyenne que 30 fr., par hectare, de produit brut, réduit à SO fr. tout au plus de produit net ? La réponse à cette question se résume en un seul mot, la préiérence généralement donnée à l'exploitation en taillis sur l'exploitation en futaie, ou du moins la trop grande brièveté des révolutions et l'absence de réserves suffisantes.
L'exploitation en taillis n'a qu'un but, produire du bois de feu, soit pour les usines, soit pour les ménages. La demande des bois <le feu a toujours été croissante en France jusqu'à ces derniers temps, d'abord à cause du progrès de la population, ensuite par la création et le développement successif des industries qui employaient le
LES PRODUITS FORÏSTIElIsi 197
bois comme combustible. Le maximum Âe la demande a été atteint vers 1845. Depuis^ un mouvement contraire s'est produit, d'abord lent et incertain, puis plus rapide et plus prononcé. 11 est dû à Tinvasion du combustible minéraly la houille, qui, à mesure que s'étend le réseau des chemins de fer, tend à se répandre partout et à remplacer de plus en plus le bois^ soit dans la consommation industrielle^ soit dans la consommation domestique. A Paris surtout^ la demande de bois de feu a diminué dans des proportions inquiétantes pour les producteurs ; la consommation annuelle de cette capitale , qui avait atteint 1^200^000 stères^ est tombée à 800,000. Dans le même temps, la consommation de la houille y a quadruplé, elle a passé d'uu million d'hectolitres à quatre. Des faits du même genre se sont présentés dans les districts métallurgiques ; un document officiel émané du ministère de Tagriculture et du commerce constate que les forges, qui avaient employé en 1847 près de 7 millions de quintaux métriques de bois, n'en avaient plus consommé de 1848 à 1852, que 5 millions en moyenne, et que, le prix ayant baissé avec la demande, la perte pour les propriétaires vendeurs avait dépassé 20 millions de francs par an.
Depuis quelcpid temps, la dépréciation a paru s'arrêter ; je ne crois pas que la houille puisse arriver à se substituer complètement au bois dans la consommation nationale, la hausse actuelle de ce combustible prouve qu^il a aussi ses limites ; mais je ne serais nullement surpris que le prix des bois de feu baissât encore» Cette circonstance ftcheuse en elle-même peut avoir de bons effets, en forçant la propriété forestière à réduire ses coupes et à modifier son mode d'exploitation, de manière à reyenir le
lîs l'aobicoltou bt la population.
plus possible vers la futaie. Cette transformation exige un sacrifice immédiat de revenu, et^ par conséquent, eUe est ptiu à la portée d'un grand nombre de propriétaires ; mais je crains bien que le sacrifice ne soit forcé dans tous les cas^ et qu'il n'y ait pas moyen d'y échapper. Ceux qui prendront ce parti trouveront une compensation dans raugmentation du capital, et par suite du revenu ultérieur^ tandis que ceux qui ne voudront ou ne pourront pas le prendie perdront sur leur revenu présent sans compensation dans Tavenir.
Il y a, il est vrai, un autre remède qui peut aussi être employé dans une certaine mesure, le défrichement; mais la législation actuelle y met un obstacle au moins apparent, et d'un autre côté, au point où nous en sommes, le défrichement est rarement une opération avantageuse. Partout où il y a profit réel à défricher, c'est évidemment ce qu'il y a de mieux à faire ; le profit est-ii réel ? voilà la question. Même en admettant ravilissement constant du combustible végétal, combien d'hectares de bois peuvent être aujourdliui défrichés avec profit? Peut-être un sur cent, presque tous les terrains actuellement en bois étant mauvais en eux-mêmes ou trop éloignés des populations, et cette o^ration, même quand elle est bonneV exige bien d'autres capitaux et bien d'autres soins qu'une simple prolongation dans l'aménagement.
On croit assez généralement quil est toujours plus avantageux à l'intérêt privé d'exploiter les bois en taillis qu'en Aitaie. Je ne suis pas convaUicu que icette opinion soit d'une vérité absolue, surtout quand il arrive, comme aujourd'hui, que le prix des bois de feu baisse et que celui des bois d'oeuvre s'élève. Dans les terrains où les arbres arrivés
LES PBODUITS FORËSTlBRg. 119
à un certain âge s'arrêtent et dépérissent, il est bien clair qu'on n'a pas le choix. La question dçs débouchés mérite aussi une grande considération. Si la propriété forestière est placée sur un point où les bois de feu soient recherchés et payés un prix élevé, rexploitatiott des taillis remporte encore ; mais sur un sol propre à la végétation . des grands arbres, dans de bonnes Qonditions de débou- -ché, et quand on a le moyen d'attendre, la futaie peut être aussi avantageuse à Tintérét privé qu'à l'intérêt public.
En elle-même, la supériorité de production n'est pas douteuse. Par Taménagement en taillis^ on obtient en moyenne francs de produit brut par hectare; avec l'aménagement en futaie, on peut arriver et on arrive sur beaucoup de points à 100 francs, c'est-à-diro quatre fois plus. La différence de produit net est plus sensible encore, car il faut retrancher un tiers environ sur le produit brut des taillis pour les frais tllmpùt, de garde et d'exploitation, tandis qu'il suffit de beaucoup moins pour les futaies. Ceci ne peut être nié par personne ; la contestation n'est possible que sur un autre point de la question, le calcul des intérêts composés.
Ici la futaie succombe évidemment^ si l'on compte l'intérêt à 5 pour iOO. Quelque puissante que soit la végétation des arbres, elle ne tient tête à l'action des intérêts composés que jusqu'à trente ou quarante ans. Â partir de ce moment, l'accumulation devient si fimite, que la séve la plus généreuse ne peut plus la suivre. Tout le monde connaît les effets extraordinaires des intérêts composés, il n'est pas inutile de les rappeler de temps en temps à ceux qui empruntent : 50 centimes, placés à 5 pour 100, deviennent 99,000 francs au bout de deux cent cinquante
180 l'agriculture vt la population.
ans. Si différente que soit la valeur d'un hectare de futaie relativement à un hectare de taillis, elle ne compense pas un pareil produit; niais de bonne foi est-ce ainsi qu'il faut compter quand il s'agit d'un placement en immeubles ? Quel est le capital qui a jamais été placé à 5 pour et à intérêt composé pendant un laps de temps si considérable ? Tous les trésors du monde ne sufliruent pas pour rembourser la moindre sonmie après cinq ou six siècles. Il eu est du capital comme de toute chose, il s'use^ il dépérit^ quand il n'est pas incessamment renouvelé. U y a des chances presque certaines pour que le capital réalisé par la coupe d'un taillis soit dissipé en mauvais placements ou en dépenses improductives, au lieu de recevoir la multiplication idéale que donne le calcul, tandis que la foret garde fidèlement le dépôt qu'on lui confie.
Tout change d'ailleurs dès que Ton compte Pintérét à 3 au lieu de 5, au moins Jusqu'à cent ans, et je m'abonnerais volontiers à voir beaucoup de bois arriver à cet flge.
Supposons un hectare actuellement exploité en taillis, et susceptible^ par la nature du sol et des essences, d'être mis en futaie, voici le produit net quMl est raisonnable d'admettre dans les deux cas, avec les prix actuels : taillis, . 4 coupes, dans une période de cent ans, produisant chacune 500 fr., 2,000 fr. ; intérêts composés, à 3 pour 400, de la première coupe pendant soixante-quinze ans, de la seconde pendant cinquante, et de la troisième pendant vingt-cinq, 7,500 fr., total, 9,500; futaie, une seule coupe à cent ans, précédée d'éclaircies périodiques, pouvant facilement donner en tout 10,000 fr., sans compter les produits accessoires des bois défensables, comme la chasse, le pâturage ou la glandée, qui ne sont pas tout h bit à dédaigner.
US& PRODUITS FOJUSST1KB8. lit
Voilà pour les bois feuillus. Quant aux résineux^ i'avantagne est encore plus marqué. Comme ils ne sont pas susceptibles d'être exploités en taillis, parce quils ne repoussent pas du pied^ ils n^ont pas à subir la double concurrence des coupes successives et de llntérét composé de-Targent réalisé à chaque coupe. Ils peuvent alors, quand ils sont placés d^ns des conditions favorables à leur croissance^ tenir tète à llntérét composé à A. Supposons, pour prix d'acbat d'un hectare inculte^ 100 francs^ et pour frais d'ensemencement en résineux» iOO francs» en tout WO ; à cent ans, en comptant Hntérêt composé à A, ces 200 francs en représenteront iO»000. L'hectare de bois résineux peut très bien valoir autant et même davantage. Les individus isolés de ces puissantes familles peuvent même lutter jusqu'à cet âge contre l'intérêt composé à 5. C'est la plus belle des caisses d'épargne.
Après cent ans» l'intérêt n'est plus que de 1 à 2 pour 100» mais il est rarement k propos de dépasser ce terme ; les plus habiles forestiers fixent entre 100 et 180 ans, suivant la nature du soi» le meilleur point d'exploitation du chêne» de 80 à 140 celui du hêtre, de 00 à 190 celui du chfttaignier, de 100 à 140 celui du sapin» de 100 à 120 celui du pin. Les futaies au delà de cent ans conviennent aux grandes fortunes ; elles sont le meilleur accompagnement des châteaux; elles rapportent plus qu'une collection de tableaux» une belle meute» une écurie de chevaux de prix, et elles donnent autant d'honneur et de plaisir; c'est le luxe de l'utile. Ainsi du moins pensent les grands propriétaires anglais, qui aiment à s'entourer d'arbres plus que séculaires» et qui croient par là faire un assez bon calcul» tout en iqoutant à la majesté de leur résidence.
ilî L AGRICULTURE RT LA POPULATION.
La sylviculture n'a pas dit encore son dernier mot. Les progrès qu^elle a laits depuis quelque temps en font prévoir d'autres. La> méthode dite de réensemencement naturel ou des coupes sombres et des coupes claires a été un grand perfectionnement. On peut en trouver de noU'» veaux; on conçoit^ par exemple^ qu'en associant dans une juste proportion les essences à croissance rapide^ mais courte^ avec, celles à croissance lente^ mais longue^ et en exploitant les unes et les autres à leur point, on puisse réunir les produits du taillis à ceux de la futaie.
Si la futaie foit passer momentanément une partie des revenus dans le capital^ le taillis en revanche^ quand il est porté jusqu'à Texcès^ fait passer peu à peu le capital dans le revenu. Au bout d'un certain nombre de révolutions^ quand elles sont trop rapprochées, Tensemencement naturel n'a plus lieu faute d'un nombre suffisant de sujets assez vieux pour donner des graines ; . les souches meurent, Thumidité nécessaire à la croissatice des jeunes arbres s'en va, les bois blancs se multiplient d'abord^ puis s'évanouissent, le pacage^ achève ce que la multiplicité des coupes a commencé, et le taillis n'a plus aucune valeur. C'est l'histcrire de beaucoup de bois en France. Bien des propriétaires peuventdire conmie ^ la Fontaine:
Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant le fonds avec le revenn* '
Et c'est Ainsi que nous sommes arrivés, tout en conservant en apparence une inmiense étendue de forêts, à ne pas sulFire aux besoins de nos industries»
Ce n'est donc pas précisément par calcul que les par-
LB6 PRODUITS FOABSTIBRS. 138
ticuliers ont été trop souvent entraînés à sacrifier leurs réserves et à compromettre jusqu'à l'avenir de leurs taillis, mais par Tappât de réaliser, même à perte^ un capital an argent dont ils avaient besoin. On retrouve toujours, quand on examine une branche quelconque de notre économie rurale^ la pauvreté et ses mauvais conseils. Heureusement^ pour être générale, cette tendance n'est pas univei'selle. U y a enc<Nre parmi nous des propriétaires riches et économes qui peuvent s'arrêter. Sans doute on ne doit pas songer à sqI, quand on .plante ou qu'on aménage ses bois à long terme ; mais si l%omme se réglait toujours sur. la brièveté et rincertitude de la vie, il ne ferait rien. Nous travaillons à tout instant pour les générations futures. Que serions-nous si les générations passées n'avaient pas travaillé pour nous?
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
En toute chose, la richesse ne peuts'accnràtre que par la formation de nouveaux capitaux. Pour les bois, le capital
se présente sous sa forme la plus élémentaire, l'épargne ; il n'est pas nécessaire de dépenser, il suffît de ne pas recueillir trop tôt. Que chacun s'impose seulement une réduction d'un dixième sur ses coupes, ce sera déjà sensible, et le sacrifice ne sera pas grand, car on relèvera probablement ainsi la valeur des bois de feu, et ou regagnera sur le prix ce qu'on perdra sur la quantité.
Dans totis les cas, si la pauvreté ou limprévoyance des particuliers ne leur permet pas de sortir de celte situation
iS4 l'aghiculturb et la population.
pénible ]);ir un effort prolongé, il y a un très-grand propriétaire qui peut et doit donner Texempie de la bonne exploitation : c'est TÉtat. L'État administre aujourd'hui 3 millions d'hectares de bois, dont \ ,200,000 environ lui appartiennent en propre, et 1,800,000 aux communes et aux établissements publics. Sa gestion est déjà très-supérieure à celle des particuliers; soit en capital, soit en revenu, ses bois remportent en moyenne d'un quart au moins sur ceux de la propriété privée. Ce n'est pas assez. Lui-même a cédé trop souvent à la tentation d'augmenter son revenu aux dépens de son capital, soit par des aliénations successives qui s'élèvent depuis quarante ans à 300,000 hectares, soit par des coupes trop répétées ; voici le moment de faire un pas de plus, et d'entrer résolûment dans la voie féconde des aménagements prolongés. Plusieurs circonstances l'y convient, d'abord l'avilissement des bois de feu, dont il souilVe tout le premier comme producteur ; ensuite la hausse des bois de marine et de construction, dont il souffire comme consommateur.
Le produit brut des forêts de l'État a atteint 38 millions en 1845, mais il n'a jamais pu remonter à ce chiffre depuis, et il: ^t aujourd'hui tout au plus de 33. JBeau-coup de coupes de taillis sont restées invendues dans ces dernières années. En même temps on voit, ce qui li tétait jamais arrivé depuis 181ô, le prix des forêts mises en vente baisser progressivement au lieu de monter. Ce sont là des signes évidents dont il est impossible de méconnaiti'e le sens.
On attribue aux économistes des théories contraires à la propriété des forêts par l'État. Je proteste* pour mon
LES PRODUITS FOEBSTIBBft. ISft
compte personnel^ contre cette imputation. Le principe fondamental de la silence économique n'est-il pas que toute espèce de propriété revienne à quiconque ea tire le meilleur parti? L'État a ses faiblesses sans aucun doute^ surtout dans un pays agité de révolutions perpétuelles, oii tout est remis en question de temps en temps ; de plus il se mêle chez nou& de beaucoup de choses qui ne le regardent pas^ et Texcès de son action fait dans le plus grand nombre des cas beaucoup plus de mal que de bien ; mais conmie propriété forestière^ c'est lui qui représente le plus Tesprit de suite et de durée, et il est à peu près le seul^ vu la grandeur de ses possessions, qui puisse employer des agents sachant leur métier. L'administration générale des forêts^ avec son annexe indispensable^ l'école ^de Nancy^ nous a rendu de grands services depuis trente ans ; sans elle, la destruction de. notre capital forestier aurait marché beaucoup plus vite, et si elle a cédé quelquefois au mouvement, ce n'est pas sa faute ; elle a résisté tant qu'elle a pu. Dans ce moment môme, tous ses agents demandent avec instance le retour aussi général que possible vers la futaie.
La vente récente des bois de la maison d'Orléans, en livrait à la spéculation de belles réserves qui vont probablement disparaître, est un argument de plus pour faire à rÉtatun devoir de les remplacer. *
Pour l'État comme pour les particuliers, l'unique difficulté est dans la transition. On peut la ménager tant qu'on voudra.. Les traités spéciaux sur la culture des bois contiennent une foule de combinaisons pour passer du taillis simple au taillis composé et du tailhs composé à la futaie sans diminuer trop sensiblement Je revenu y:iuel. ILes
1S6 l'agrigulturb et la population.
agents forestiers connaissent mieiu que moi ces combinaisons, et sont parfaitement en mesuro de les appliquer. Admettons qu'une réduction d'un cinquième sur les coupes de bois de feu soit suffisante. Ce ne serait en réalité qu'une diminution d'un dixième sur le revenu^ ou 3 millions environ, car si les bois de feu entrent pour les quatre cinquièmes dans le produit en matières^ ils n'entrent que pour moitié environ dans le produit en argent, et encore plus pour rÉtat que pour les particuliers, cette réduction elle-même deviendrait probablement nulle, en arrêtant la dépréciation. Qu'est-ce qu'une pareille chance quand il s'agit de doubler, et peut-être d» tripler, dans un temps donné, le revenu des forêts nationales t
Nous avons encore des forêts où l'on exploite pour le . chauffage des arbres qui pourraient fournir d'excellents bois d'œuvre, d'autres où foute espèce d'exploitation est impossible, faute de moyens de communication. Dix millions dépensés dans ces forêts pour les mettre en bon état de viabilité-auraient pour résultat d'augmenter de 2 millions par an le prix des produits sur place* Voilà le déficit à peu près comblé.
L'administration des forêts peut rendre au pays, si l'on met quelques fonds de plus à sa disposition, «un dernier service, en entreprenant le reboisement des montagnes. L'utilité et la nécessité de cette opération sont depuis longtemps reconnues. Tous les travaux préparatoires ont été faits sous l'ancien gouvernement, les terrains à reboiser reconpus, les frais évalués ; un jg^rojet de loi spécial a été préparé par l'administration et accepté avec quelques modiUcaiions par le conseil général de l'agriculture ; les chambres mêmes avaient été saisies de la question en i847 .
Sans la révolution de février^ on serait depuis longtemps en cours d'exécution. Il s'agit d'un million d%ectares à reboiser, et, à raison de 100 francs par hectare, d'une dépense de iOO mQlionSy quî^ au bout d'un siècle^ se transformeraient en plusieurs milliards, en même temps qu'on défendrait les vallées et les plaines contre les inondations t. Depuis 1848, cet utile projet est resté dans les cartons : radmiuistration n'a pu employer par an qu'une misérable somme de 100,000 francs en reboisements. Cette année seulement, on lui a accordé 500,000 francs de plus ; ce n'est pas assez : il faut au moins 4 ou 5 millions par an « pour faire quelque chose de sérieux. Espérons qu'un moment viendra où il sera possible de les consacrer à ce fructueux enq^loi*
Quelques exemples partiels montrent comment il fkudrait s'y prendre et quels résultats on pourrait obtenir. Le plus saillant se passe dans le département du Puy-de- Dôme, où Von a entrepris depuis dix ans de reboiser les montagnes incultivables du canton de Ciermoiit^ On en plante environ 60 hectares par an, au coût moyen de 70 francs, en pins, épicéas et mélèzes, avec un suecès complet. Une belle forêt de 000 heqM^ es commence à ^'élever sur des terrains tout à feit improductifs auparavant;, et à donner quelques revenus qui iront en s'accroissant au grand profit des intérêts locaux comme de l'intérêt public. Cet exemple peut servir à vaincre sur d'autres points la résistance des communes, propriétaires de la plupart des terrains à reboiser, et pour le cas extrême où elles refuseraient de s'y prêter, l'administration était armée, dans
« Voir la noIeCà la ûn da vdame.
138 l'agriculture RT LA POPULATION.
l'ancien projet de loi, du droit d'expropriation poiu* cause d'utilité publique, qui ne peut trouver nulle part une plus juste application.
. On a souvent proposé une mesure qui a peu dlmportance par elle-même, mais qui en acquiert par sa signification. L'administration des eaux et forêts dépend aujourd'hui du ministère des finances, parce que l'État attend avant tout de ses bois un* revenu actuel et immédiat; on a demandé qu elle en fût retirée et réunie au ministère de l'agriculture, comme indication d'un système nouveau qui ferait de l'exploitation bien entendue des forêts une branche de la culture nationale. Cette transformation serait à désirer ; l'État n'est ici qu'un propriétaire comme un autre qui a souvent intérêt à diminuer son revenu actuel pour augmenter son revenu fiitur; plus que tout autre, il doit travMller pour Tavenir. Si, par exemple, il devenait nécessaire, pour mener à son terme la grande eu- Ireinnse du reboisement des montagnes et autres terrains incultivables, de vendre quelques-uns des bois que PEtat possède en plainé, il pourrait s'en déDaire peu à peu, mais en spéculateur qui sort d'un placement pour en iâire un meilleur, non en prodigue qui réalise son capital pour le dissiper. Le ministère de l'agriculture « plus quàlité que celui des finances pour cette opération délicate.
L'existence des grands bois étant utile au point de vue d'une foule d'intérêts, il est bon que l'organisation de l'administration place ces intérêts en première ligne et relègue sur le second plan le point de vue fiscal qui a trop dominé jusqu'ici*
Voilà, je crois, la marche à suivre pour rétablir et accroire noleA capital forestier. Quant à l'interdiction de défri-
U» PRODUITS FORBSTUM. IS9
chement sans autorisation imposée aux particuliers, c'est un de ces remèdes mal conçus qui n'ont aucune efficacité, qui contribuent même à aggraver le mal qu'ils prétendent guérir. Si cette mesure avait quelqueîvaleur, elle tendrait à multiplier les taillis, dont nous avons trop, et, par la dépréciation générale de la propriété forestière, à dinûnuer les fiitaies, dont nous n'avons pas assez ; elle maintiendrait des forêts en plaine, qui pourraient être avantageusement transformées en prairies ou en terres arables, et empêcherait ainsi, par la concurrence des bois mieux situés, le boisement des montagnes et des terres stériles en général. Heureusement, elle est à' peu près sans effet, et le mal réel qu'elle produit se renferme dans des limites assez étroites.
11 est assez naturel de confondre l'étendue d'une culture avec son produit ; rien n'est pourtant plus différent. Il peut très*bien arriver que plus on cultive de blé, moins on en récolte ; un hectare bien famé et bien travaillé en vaut dix négligés. Un hectare de beaux et bons bois peut à sou tour rapporter plus que cent hectares de mauvaises brous- . sailles. On tombe, à propos des bois, dans la mênie erreur qu'on coQunettait autrefois pour d'autres cultures. U n'y a pas beaucoup plus de cent ans qu'il était interdit de planter des vignes sans autorisation. On voulait par là maintenir une plus grande surface en càréales. Qu'arrivait-ii de cette règle et de beaucoup d'autres imaginées dans la même intention ? Depuis qu'où a la liberté de faire de son champ ce qu'on veut, on produit un peu plus de vin, mais on produit en même temps quatre fois plus de blé, et on en récolterait encore davantage, si l'on eu cultivait moins. Il se peut que l'étendue des forêts soit
140 l'AGRIGULTCJIIB BT lA POTOtATION.
an jour réduite, la production du bois n'en souiBcwa pas, elle devra, au contraire, y gagner.
Pour le moment, rien ne prouve que la liberté dût amener beaucoup de défrichements. On cite toujours ce qui s'est passé de 1791 à 1801 : quatre cent mille hectares de bois ont disparu dans ces dix années, et on attribue cette destruction à la liberté de défrichement décrétée' par rassemblée constituante ; mais on ne veut pas voir qu'il s'agit ici de la période révolutionnaire; ce n'était pas du déHnchement, c'était de la dévastation pure et simple. Bien d'autres pertes plus graves ont affligé notre pays dans ces temps néfiistes. Les forêts passaient pour un reste du régime féodal ; on les détruisait, comme toute chose, non par calcul, mais par fureur*
Dès que la nation a recouvré son bon sens, tout a changé. Depuis cinquante ans, on a défriché en moyenne de 10 à 12,000 hectares par an, et on a planté en même temps une étendue équivalente, soit en nouveaux bois, soit dans les clairières des forêts existantes, de sorte que l'étendue boisée n'a pas changé. M. le comité Beugnot, dans son excellent rapport à l'assemblée nationale, a mis ces faits * hors de doute. On les attribue à l'interdiction de défrichenjent sans autorisation; c'est lui faire trop d'honneur. En fait, on n'a pas défriché davantage , parce qu'on n'a pas eu plus dintérêi à défricher; la formalité de l'autorisation n'arrête que très-peu d'intéressés, il arrive même assez souvent qu'on l'obtienne sans en faire usage. Ce n'est pas par là que notre capital forestier a dépéri, mais par les coupes nuUtipliées et par les ravages de la dépaissance que l'interdiction de défrichement n'empêche pas, qu'elle aurait plutôt pour eti'et d'accroître.
LB8 rROBUm FOmiStIBKg. I4i
Mous avons à nos portes la preuve évidente de rinutilité de cette restriction. La liberté de défrichement existe en Belgique depuis quarante aas^ et bien que ce pays ait beaucoup plus de houille que nous, bien que la population y soit •deux fois et demie plus prisée, bien que les terres arables y manquent et se louent trois fois plus cher, on n'a pas beaucoup plus défriché et on a planté eœote daTanlage ; la Belgique a proportionnellement au moins autant de bois que la France* La plupart des propriétaires ont |;ardé et accru leurs bois^ parce qu'ils y ont eu intérêt.
Je vais plus loin : si par des circonstances qui après tout sont pâssibles, les besoins de défridiement devenaient plus pressants, je ne sais pas comment on pourrait s'y opposer. L'utilité du défrichement suppose que, sur un point donné, il y a trop de bois et pas assefe de terres arables ou de prairies, et qu'il est possible de mettre ce qui manque à la place de ce qu'on a de trop» Si par exemple un large défrichement était nécessaire pour faire cesser la disette actuelle de viande et de blé, et que tout fût prêt, capitaux et bras, pour l'exécuter, il y aurait folie à y mettre obstacle. Ce n'est là, pour le moment, qu'une hypothèse sans réalité, mais qui montre que, dans aucun cas, le régime de rinterdietion ne peut se justifier.
Rentrons dans le vrai. L'opération du défrichement et celle du reboisement sont sœurs ; elles se supposent l'une l'autre, toutes deux ne peuvent s'accomplir que lentement. A mesure qu'une partie des taillis existants se transformera en futaie, une autre se défrichera; à mesure que les bois s'étendront sur les montagnes et les mauvais sols, ils se retireront des terres fertiles ou arrosables, qui peuvent pro-
' duire de la viande et du grain, de manière à porterdiaque
f4t l'a6ri€ulti;bb et la population.
lui (le terre au plus haut point possible de production. La proportion s'établira d'elle -inéme, à Taide du grand régulateur, le prix des différentes denrées, qui donne la mesure la plus exacte des besoins; TËtat y concourra pour sa part et rintérét privé pour la sienne^ sans qu'il soit nécessaire de porter atteinte à la liberté de la propriété.
Parmi les applications de cette liberté, il en est une qui commence à prendre assez d'extension en Belgique et en France, c'est le système des forets temporaires. Quand un sol est stérile par luinnéme ou épuisé par une longue production, il y a profit à le semer en bois, notamment eu pins sylvestres, pour le laisser ainsi pendant vingt ou trente ans. En sus des produits que donnent ces bois par euxmêmes, ils améliorent le sol, qui peut être ensuite livré à la culture avec avantage. Ainsi se transforme sous nos yeux une partie de la Champagne et de la Sologne; la même méthode se pratique en grand dans la Çampine .et le Luxembourg. Je pourrais citer bien d'autres exemples <le cette harmonie essentielle entre la culture des bois et toutes les autres.
Outre la liberté de défrichement qui devrait exister de plein droit, car interdiction et propriété sont deux mots incompatibles, la propriété forestière privée peut réclamer encore quelques satisfactions légitimes. J'ai dit qu'elle n'était pas assez défendue par la loi ; si les propriétaires de bois . veulent obtenir la réparation d'un dommage, ils sontobligés de poursuivre eux-mêmes les délinquants, ce qui les place dansime condition différente des autres propriétaires; cette anomalie devrait cesser. La libre* exportation des écorces et de toute espèce de produits ligneux n'est pas moins désirable; il peut très-bien arriver que les bois voisins
LES PRODUITS VORESTUOIS. 148
des frontières trouvent à exporter leurs produits avec avantage^ tandis que les frais de transport ou toute autre cause les rendent d'un débit onéreux à l'intérieur. Les tarifs des chemins de fer et des canaux^ favorables au transport des houilles^ le sont moins pour les bois et charbons de bois. Il en est de même des di'oits d'octroi, calculés généralement et surtout à Paris, pour favoriser le charbon de terre, et qu'il serait juste de réviser dans un sens plus égal. Toutes ces questions, souvent discutées, sont aujourd'hui mûres pour une solution.
Nous voici bien loin de l'exposition. J'y reviens pour dire que la production forestière française n'a pas été tout à fait absente. Un ingénieur, M. Ghambrelent, a exposé des ché^ nés et des pins maritimes d'une venue magnifique, semés par lui dans les landes de Bordeaux. Ces arbres donnent dans les landes de tels produits qu'on s'étonne de n'en pas voir tout le pays couvert ; il est superllu de chercher péniblement d'autres moyens de production quand on en a de cette puissance. L'exposition de la Corse n'a pas eu moins d'intérêt ; de bonnes routes pénètrent enfin dans ses forêts et permettront bientôt de les exploiter.
Ce que nous avons vu de plus important, est la confirmation définitive de l'admirable découverte du docteur Boucherie pour la conservation des bois* H y a là tonte une révolujjon. Par ce procédé, les bois les plus tendres, comme le bouleau, deviennent aussi durs, aussi incorrup* tibles que le meilleur chêne. Signalons aussi une machine à faûre des courbes pour les navires, qui peut éti*e d'une grande utilité pour l'approvisionnement naval.
144 L AGKiCULlUUB ET LA POPULATION.
Plus intelligente que la mère, patrie, l'Algérie avait envoyé de nombreux échantilions de ses bois ; c'est là surtout que VÈMf en semant des millions d^ectares^ peut créer pour l'avenir une richesse incalculable. Des bois et des pâturages^ tels sont les plus sûrs moyens de tirer parti des solitudes de intérieur, ce qui n'empêche pas de travailler à y attirer l'émigration européenne^ et peut^ au contrairei y contribuer puissamment.
L'Algérie possède, elle nous Ta prouvé, des essences précieuses. Rien que sur son propre sol^ ou peut trouver d'excellentes semences : le chéne-liége^ qui y vient partout et qu'il est très-facile de multiplier; le chêne-zân, propre aux constructions miiritimes ; l'yeuse ou chêne vert ; une autre espèce de chêne qui nourrit le kermès^ cet insecte rival de la cochenille, et qui en produit déjà pour 40 ou 50,000 fr. par an ; le chêne àglands doux^dont le fruit peut servir à la nourriture de rhonime; le vélani des îles de TArchipel, qui fournit une matière propre à la teinture ; le chàtajgnicr, si commun en Corse et en Sicile ; le caroubier, dont la gousse est avidement recherchée par les chevaux ; le thuya, qui rivalise avec l'acajou; le pin maritime, le pin de Gorse^ rélégant pin d'Alep, le pin à parasol, d'un si grand effet dans le paysage ; le cèdre, qui forme à Teniet-el-Had une véritable forêt, pleine d'arbres gigantesques; l'orme, le frèiie, le platane d'Orient, le saf-sof ou peuplier blanc ; l'olivier lui-même, qui peut êtr^ utilisé pour son bois comme pour son fruit, et dont on nous a montré un tronc énorme qui doit être contemporain de Jugurtha, etc.
On peut de plus y naturaliser les m^Ueur^s variétés du climat méditerranéen,* comme le chêne à la noix de galle ; je ne parle pas des espèces empruntées aux climats
LB6 PRODUITS FOHBSTIBHS. t lift
tropicaux^ parce que leur acclimatation est douteuse.
On s'est d'abord occupé de Texploitation des bois existanis. IJa ingénieur de la marine^ envoyé sur les lieux, a reconnu Texistence de 30,000 hectares de futaies de chéne-zân, pouvant fournir par an 6,000 mètres cubes de bois de marine, GO,OÛO de bois d industrie, et 200,000 de bois de feu, c'est-à-dire une valeur annuelle de plusieurs millions. Deux bâtiments de commerce ont été construits dans les ports de l'Algérie avec des bois du pays, Tun lancé en 1854 à Alger, Tautre à Philippeville en 1855. Voilà certes un des plus grands pas qu'ait faits le futur empire ' africain depuis sa fondation. Du temps des deys, on construisait des vaisseaux à Alger, et tout un système avait été organisé pour communiquer avec les chefs des montagnes forestières par un entrepreneur spécial, nommé emd des bois. Cette tradition avait été interrompue, comme beaucoup d'autreSj, par la guerre ; elle doit se rétablir mainte* nant par la paix. En même temps on a concédé à plusieurs entrepreneurs l exploitation d'environ 10,000 hectares de chénes-liéges, et on cherche à faciliter par des routes l'accès des autres massifs forestiers. Le présent y trouvera une ressource, mais c'est Tavenir surtout qui importe.
Avec un seul million par an, on ferait des merveilles* A cinquante francs par hectia'e, on pourrait avec ce million en semer tous les ans vingt mille. Plus de la moitié du sol forestier actuel ne porte que des broussailles qui ne produisent rien, et qui ont toute sorte d'inconvénients; repaire favori des bétes féroces, elles offrent en outre une proie facile à l'incendie, une des habitudes les plus invétérées des Arabes. Avec des recépages, des élagages, des nettoiements, des éclaircies, on arriverait à