‹ L'agricolture et la population en 1855 et 1856Chapitre 8 sur 40 · L'AGRIGOLTURB ET LA POPULATION · texte numérisé non relu

L'AGRIGOLTURB ET LA POPULATION

pie des colonies anglaises ne peut qu'exciter l'émulation des nôtres. On dit qu'une exposition permanente de leurs produits va être organisée par le ministère de la marine. 11 faut espérer que nous y trouverons des preuves plus marquées d'une agitation féconde.

H. Millet, qui s'occupe avec succès de pisciculture, avait exposé quelques-uns de ses appareils. Voilà encore une grande tâche qui revient de droit à Fadministration des forêts, dont M. Millet fait partie, le repeuplement de nos cours d'eau; elle en possède presque toujours les sources et peut aisément verser dans les eaux naissantes la semence animée qui doit descendre et grandir avec elles. J'aurais voulu voir en même temps la trace de quelques soins donnés, comme en Angleterre et en Allemagne, à la reproduction des meilleures espèces de gibier. Les forestiers français n'aiment pas beaucoup à s'occuper de ce sujet. Ce n'est pourtant pas sans motif que le programme dô l'exposition avait réuni la chasse et la pôche à Tart forestier proprement dit. Virgile a depuis longtemps qualifié les forêts d'étables naturelles du bétail sauvage : siabula alla ferapim.

LES OUVRIERS EUROPÉENS (l« février 1886.)

On remarquait à rexposition universelle de 1 855 un magnificpie volume, sorti des presses de rimprimerie impériale et ayant pour titre : les Ouvriers européens, études sur les travaux, lavie domestique et lacondition morale des populations ounrieres de l* Europe, par M. Le Play, ingénieur en chef des mines^ comiuissaiic général de rexposition. Ce livre se compose de trente-six monographies ou descriptions de familles ouvrières appartenant à des nations différentes, avec une introduction sur la méthode suivie par Tauteur et une conclusion en forme d'appendice. Comme la plupart des familles qui ont été l'ol)jet des techerches de M. Le Play sont plus ou moins agricoles^ et que les faits qu'il a recueil- HS; les déductions quil en a tirées, appartiennent le plus souvent à cette partie de la science économique qui traite de la propriété et de la culture du sol^ je crois pouvoir

is.

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poursuivre par l'examen de ce grand travail mes études sur réconoinie rurale à rexposition*

Je vais commencer par le résumé des faits, je finirai par l'appréciation des doctrines. Le tout est également digne d'attention. Les doctrines sont^ à mon sens, un singulier mélange de vérités et d'erreurs. Quant aux faits, il sufBra de dire^ pour donner une idée de leur importance et de leur variété, que cinq de ces monographies sont relatives à des Russes, une à des Bulgares ou sujets turcs, deux k des Suédois, cinq à des Autrichiens, quatre à des Allé* mands, deux à des Suisses, deux à des Espagnols, quatre à des Anglais, onze à des Français* On y passe bien réellement en revue la plus grande partie de TEurope,

Un mot d'abord sur la méthode. M. Le Play s'appuie sur cette idée éminemment juste, que les sciences sociales comme les sciences naturelles doivent procéder par la ma* thode d'observation, et qu'avant d'échafauder des théories il faut conmiehcer par bien connaître les faits. Jusque-là rien que de conforme à la vérité, mais M. Le Play va plus loin. Il donne à entendre que jusqu'à lui les &its sont restés inconnus, inexplorés, et que de là viennent les controverses sur les questions économiques; puis il isixi une distinction entre les deux procédés commnn&nent em-> ployés, selon lui, pour observer les faits, les enqut'tes directes et les recherches statistiques, et il n'hésite pas à donner la préférence aux premières sur les secondes. Que faut-il entendre par recherches statistiques et par enquêtes directes? Lui-même va en donner les définitions.

« Les statistiques, dit-il, ont eu jusqu'à ce jour pour baprincipales les documents fournis par l'autorité publique touchant le système financier, la défense du pays, Tad-

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ministration de la justice^ etc. L'origine officielle de ces documents, recueillis surtout dans les États où la centralisation administrative a pris un grand développement^ leur communique un cachet spécial d'authenticité. Les statisticiens se sont donné la mission de coordonner ceux de ces résultats qui. peuvent s'exprimer en diifires^ et ils en ont déduit des moyens assez exacts de comparer^ sous divers rapports^ la puissance relative des Etats. Cependant ces comparaisons n'ont pas toujours la justesse et l'étendue désirables. Les statisticiens ne disposent pas des moyens d'observation^ et ils doivent se contenter de ceux qui sont mis en œuvre dans un but étranger & la science; ils ne peuvent donc embrasser les branches les plus essentielles de l'activité sociale. Les tentative &ites pour rattacher à la statistique les opérations de l'agriculture, de Tindustrie et du commerce^ ont ordinairement échoué. »

Voyons maintenant les enquêtes directes, a On ne s'y propose pas, dil-il, d'embrasser dans un cadre général toutes les questions sociales, on étudie chaque question séparément^ en la cu*conscrivant autant que possible. Au lieu de considérer d'un point de vue unique Tensemble d'un pays^ on s'attache, autant que le comporte le sujet, à des cas particuliers ou à des localités spéciales qu'on envisage, sous tous les aspects. L'observation n'est plus confiée à une multitude d'agents chargés d'exécuter un acte matériel ou de constater un fait avec une rigueur méthodique, mais à quelques honomes spéciaux versés dans la connaissance du sujet. On n'est plus obligé d'arriver aux faits spéciaux par des inductions éloignées, on les constate directement aux sources d^ l'observation. »

Même en acceptant ces définitions, il me parait évident

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que ces deux modes dlnvestigation se complètent l'un par Tautre. Les recherchés statistiques accomplies par les agents de Tautorité publitjue oui sans au(;uii doute leurs chances d'erreur ; les enquêtes directes faites par des observateurs isolés ont les leurs aussi. Ce n'est pas trop de la réunion des deux moyens pour arriver à la connaissance même approximative de la vérité. 11 est bon surtout que les statistiques générales servent de contrôle aux observations personnelles ; sinon on risque de s'égarer à la poursuite de chimères, ou de découvrir avec beaucoup de peine ce que d'autres avaient découvert auparavant. U s'en faut d'ailleurs que tout soit également vrai dans ce que H. Le Play dit des statistiques officielles. Sans doute il arrive quelquelois que les statisticiens soient obligés de grouper, pou[r en tirer certaines conséquences, des chiffires recueillis pour un autre objet ; niais ces études, qui ont leur utilité, n'ont qu'un crédit proportionné au degré de probabilité qu'elles présentent. Tout ce qu'on peut en conclure, c'est qu'il faut engager les gouvernements à les faire eux-mêmes, et c'est en ett'et ce que font déjà quelques-uns.

£n ce qui concerne la France, la Belgique et à beaucoup d'égards l'Angleterre, les statisticiens ne sont pas réduits à des inductions pour apprécier le développement de Ta- ^iculture, de» Tindustrie et du commerce. Des recherches très-directes sur ces trois ordres de faits ont été entreprises par ces trois gouvernements. On peut dire qu'elles pèchent par quelques côtés, indiquer les moyens de les perfectionner; on ne peut pas nier qu'elles n'existent, qu'elles ne soient même poussées quelquelois jusqu'à Texcès. Il n'est pas exact non plus que les renseignements dont elles

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se composent soient puisées ailleurs qu'aux sources mimes

de l'observation. Toute recherche statistique se fait au moyen d'enquêtes locales^ dans les fonnes qui paraissent les plus propres à faire connaître la vérité ; ces renseignements sont ensuite réunis^ coordonnés de manière à présenter des tableaux généraux, mais le point de départ est une collection de monographies. Il a été constaté que cent mille personnes avaient pris part en France à la grande enquête agricole de iSAO; celle qui vient de s'accomplir, et dont nous ne connaissons pas encore les résultats^ adia probablement recueilli encore plus de témoignages.

Qu'est-ce enfin que les écrits d'Adam Smith, de Malthus, de Say^ de Rossi^ de tous les économistes français et étrangers, sinon des collections de faits recueillis de tous les cotes, et présentés à Tappui des conclusions théoriques ?

Je ne puis donc admettre que M. Le Play ait fait aucune révolution dans la méthode suivie avant lui ; il a enrichi la science de trente-six nouvelles monographies^ recueillies avec beaucoup de peine et de soin ; voilà son mérite, il est assez grand. Je ne puis lui en recounaitre d'autre. 11 n'a pas plus inventé la forme que Tidée première. Nous trouvons dans une foule de documents ce qu'il appelle le budget de l'ouvrier, c'est-à-dire Tindication des recettes et des dépenses annuelles d'une famille. M. Ducpétiaux, avec des documents recueillis par la commission centrale de statistique de Bruxelles, vient de faire un bon livre qui a précisément poiir titre : Budgets économiques des classes ouvrières en Belgique, et il n'a nullement la prétention d'être le premier. M. de Gasparin, dans son Cours d'agriculture, publié en 1847, présente le tableau des recettes et des dépenses d'un ménage de cultivateur français. Vingt ans au-

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paravant, Sismondi avait fait le même travail pour les cul* tivateurs toscans. Les économistes anglais sont pleins de semblables recherches. On peut dire que c'est Tobjet constant et pour ainsi dire Télément banal de toute étude économiqu(* un pou sérieuse. Ce qui serait nouveau, ce serait la suppression des statistiques générales^ mais je ne crois pas quil soit nécessaire, pour y voir plus clair, d'éteindre un flamljeau quand on cherche à en allumer un autre.

Passons donc à Texamen des renseignements nouveaux qu'A rassemblés M. Le Play. Cet examen donne quelque peine. Le livre est admirablement imprimé^ mais du format le plus incommode. Quand on s'occupe de ce genre d'études, on est habitué à manier de grands volumes, à parcourir de gigantesques tableaux^ niaîs cette fois c'est vraiment trop. Je ne suis pas fAché de signaler en passant cette mauvaise habitude, dont se plaignent tous les faiseurs de recherches, et qui ne contribue pas peu à éloigner le public de ces sortes de documents. Les blue-books anglais n'ont pas cette exagération typographique, et ce sont certainement les mieux conçus. A lincommodité du format vient se joindre un autre genre de difficulté, qui tient à la composition. Chaque tableau est comme liérissé de renvois ; il faut à tout moment recourir à la clé pour se retrouver au milieu des chifires romains, des chiffres arabes, des lettres majuscules ou minuscules, qui renvoient tantôt à une note^ tantôt à une page, tantôt à un paragraphe. J'ai peine à croire cpie ce luxe d'annotations fût inévitable.

Quand on a triomphé de ces dragons, qui, comme dans les contes des fées, gardent l'entrée du temple, on n'est pas au bout. Chaque description prise à part a assurément son intérêt ; mais si Ton veut les comparer entre elles, on

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s'aperçoit que leur uniformité n'est qu'apparente, et ([u'elles n'ont au fond rien de conunun. C'est ici que le système exdusif des monographies fait voir ses côtés faibles ; on aimerait à trouver l'auteur plus familier avec les procédés les plus élémentaires des statisticiens de profession^ qui savent rendre les comparaisons plus faciles en ramenant à un type commun les éléments les plus divergents, et épar* gnent ainsi à leurs lecteurs des peines infinies.

Prenons pour exemple les deux premières monographies, dont l'une s'applique à une famille de Basehkirs â demi nomades du versant asiatique de V Oural ^ et l'autre à des paysoui agrictUieurs des steppes de terre noire d'O^ rembourg. En examinant le budget de leurs dépenses annuelles, je trouve pour la première un total de 643 fir., et pour la seconde de 9,^1. J'en conclus que le revenu dé l'une est le quadruple environ de l'autre ; mais je ne tarde pas à m'apercevoir que je commettrais une lourde bévue en tirant si vite cette conclusion. D'abord la famille de Baschkirs se compose de huit personnes, deux hommes^ deux femmes et quatre enfants, tandis que cëlle des paysans des steppes se compose de dix, quatre hommes, trois lismmes ét trois enfants. Ensuite je vois que, dans le premier cas^ toutes les denrées alimentaires sont comptées à un prix, et dans le second à un autre complètement différent. Enfin je découvre que, dans les dépens^ des paysans des steppes, on a porté 1,113 fr. 45 cent, de corvées exé- ^ entées pour le seigneur, 4 fr« ô7 c. pour un mouton de re-

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devance, %S fr. 76 c. pour la capitatîon, tandis que^ dans celles des Baschkirs, on n 'a fait figurer que 8 fr. 69 c. pour tout impôt. Aulieud*une idée précise de la condition respective des deux familles, je n'ai plus qu'une idée confuse, et si je veux me rendre compte plus nettement^ je suis obligé de prendre la plume pour faire le travail que l'auteur n'a pas fait pour moi.

Ce travail îaiiy il me reste un scrupule : M. Le Play ne médit pas s'il a choisi ces deux familles dans les conditions moyennes du pays. Si, par exemple, il a pris des Baschkirs pauvres et des paysans d'Orembourg aisés, tout le laborieux échafaudage de mà comparaison s'écroule, et ses propres chiffres ne signiiient rien. Voilà ilnconvénient capital des monographies quand elles Jie sont pas appuyées par des recherches de statistique générale. On peut sans doute abuser des moyennes, et on en a souvent abusé; il est cependant impossible de rien conclure sans cette notion fondamentale. J'aurais besoin, pour savoir si la famille qu'on me présente est réellement un type, de connaître le budget de plusieurs familles du même peuple, et même Tensemble de la production et de la consommation delà contrée. Ce n'est qu'en discutant ces chiffres les uns par les autres que je pourrais me faire une opinion raisonnée, et ma conviction serait plus ou moins profonde suivant que j'aurais eu plus ou moins de moyens pour la former. M. Le Play ayant eu soin de circonsa^ire son sujet leplus possiï/eou d'étudier uneseule famille ài'excluâonde toutes les autres, je ne puis me débarrasser d'un doute sur la portée des faits qu il m expose.

Le doute s'accrott quand on pénètre dans les détails. Ainsi i on trouve que la famille de paysans d'Orembourg *

consomme tous les ans 7^177 kilog. de grains^ dont la

moitié environ en froment, et sans compter le seigle qui sert à fabriquer le qvas ou boisson fermentée^ 123 kii. de corps gras^ 1^000 kilog. de laîtde vache^ 618kil. de viande, 557 kil. de poissées^ etc^; c'est beaucoup. Cette famille se compose de dix personnes ; niais^ comme en comptant deux femmes ou deux enfeilts de tout âge pour une tète d'homme l'ensemble ne forme que 1 équivalent de sept hommes, la ration par tète d'homme devient énorme. Je ne puis m'empêcher de soupçonner ici quelque erreur. M. Payen nous apprend que, pour donner à un homme adulte fort travailleur sa ration complète/ il faut I kilog. de pain par jour et un tiers de kilog. de viande ou autres matières animales. Or, d'après M. Le Play, la ration moyenne des hommes adultes, dans sa famille de paysans d'Orembourg, serait de plus du double, au moins en céréales et légumineuses; et remarquez que je la compare, non à ce qu'elle est chez nouï-, mais à ce qu'elle devrait être; car, si on la comparait à la véritable ration moyenne d'un Français, la différence serait bien plqs grande.

Quandon lit avec attention cette histoire des paysans dOrembourg, on croit comprendre que la plupart des renseignements ont été donnés par le seigneur du lieu, qui a eu soin de présenter les choses sous le jour le plus favorable. Ce n'est pas une raison suffisante pour toût nier, c'en est une pour se défier un i)pu, surtout quand on connaît Tart des Russes pour en^u/r/anejfe/'lesétrangers. il y a loin d'ici au versant occidental de TOural ; les voyageurs y vont peu, et le gouvernement russe pai'tage les répugnances de M. Le Play pour lesrecherches statistiques. Quand le premier congrès de statistique s'est réuni à Bruxelles en 1853, toute TEurope y

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