‹ L'agriculture aux États-UnisChapitre 7 sur 40 · SALAIRES PAR ANNÉE · texte numérisé non relu

SALAIRES PAR ANNÉE

fir. fr. fr. tr. fr.

Laboureurs 136 235 482 610 324

Bergers 66 130 545 653 290

Domestiques mâles 65 100 224 300 140

Servantes de ferme 98 150 273 368 235

Maîtres valets 210 321 610 820 405

(2) Voici, comme tenne de comparaison, les salaires agricoles d'un bon journalier par mois dans l'Inde en 1892 {Priées and wages in India, tenth issue 1893, p. 282 et suiv.). L'Inde est un pays important par la production et Texportation du blé; et un de ceux oii les salaires

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daire, dimanche ou samedi, il n'est assujetti qu'à deux heures de travail et chaque mois il a presque partout une journée de liberté pour recevoir ses amis au a parlor » . Il est difficile de calculer exactement le rapport du salaire nominal entre deux pays; néanmoins on peut donner une certaine notion de ce rapport en disant que par mois l'ouvrier agricole non nourri gagne 120 francs en Amérique (États du centre), 80 en France (moyenne générale pour les ouvriers non nourris en été) et environ 16 dans l'Inde (à 6 roupies 1/2 pour l'ouvrier nourri ou non, comptées au pair pour 13 schellings), soit le rapport de 15, 10 et 2 (peut-rètre 3 en tenant compte de la nourriture).

C'est dans l'ouest, où les mœurs sont plus démocratiques et les salaires plus élevés, que ces habitudes se remarquent le plus. M. Bryce, l'auteur de « The American commonwealth » et un des écrivains qui connaissent le mieux les Etats-Unis, s'étonnait du costume des femmes d'ouvriers dans la région des Rocheuses et du Pacifique. « Les trains, dit-il, sont pleins d'hommes pauvrement vêtus et parfois même (quoique rarement) grossiers; mais on n'y découvre pas de femmes que

sont le plus bas. Le taux n'a presque pas changé dans la plupart des provinces de Tlnde depuis vingt ans. L'ouvrier indien en général n'est pas nourri, parce que la diversité des régimes alimentaires imposés par les castes et les religions rendrait l'alimentation très difficile pour un patron occupant un nombreux personnel. Toutefois les ouvriers agricoles reçoivent souvent des aliments lesquels d'ailleurs ont une valeur très minime.

Patna, 4 à 5 roupies. — Cawnpore, 3. — Delhi, 5,62. — Amritsar, 7.— Karachi, 15. — Bombay, 11. — Nagpur, 4. — Raipur, 6 à 7. * — Madras, 6.

La roupie, en 1892, ne valait guère à Londres au change en or que

1 sch. 4, soit 1 fr. 65; mais dans l'Inde elle Q*avait pas perdu de sa valeur dans le commerce de détail et elle avait même dans la majorité des cas de la vie journalière la même puissance d'achat que lorsqu'elle valait

2 schelling à Londres.

* Augmentation subite due probablement à la construction des chemins de fer. Le salaire est resté de 1874 à 1891 à 4 roupies.

leurs vêtements ou leur allure désignent comme la femme, la fille ou la sœur de ces hommes et on se demande si la population mâle est toute composée de célibataires. Une observation plus attentive montre que ce sont leurs femmes, filles et sœurs et que leur toilette et leurs manières sont celles de ce qu'on appelle en £u^ rope la classe moyenne et non la classe ouvrière. » Dans une petite ville de TOregon il se trouva chez un libraire avec une fenmie bien mise qui demandait une revue; quand elle fut partie, il s'informa et apprit avec surprise que c'était la femme d'un ouvrier de chemin de fer et qu'elle demandait un journal de mode (*). L'ouvrier de la campagne ne se distingue guère à cet égard de l'ouvrier de la ville.

Néanmoins le travail agricole a ses crises et il en subit même l'influence plus fortement qu'en Europe. Le Département de l'agriculture de l'IUinois signalait une de ces crises en 1879 : « La dépression de toutes les branches de commerce pendant- les dernières années a augmenté de beaucoup le nombre des hommes sans emploi dans les villes et les campagnes... Le bas prix des produits ruraux a nécessité la pratique de la plus grande économie, et les petits fermiers s'efforcent de faire leur travail par eux-mêmes... Cette pratique économique, largement répandue, a rendu très difficile, pour les meilleurs travailleurs, de se trouver de l'ouvrage même à prix réduits (*). »

La productivité du travail et l'état général de la richesse sont les deux causes qui influent le plus puissamment sur le taux du salaire réel, en Amérique comme

(1) The Ametncan commonwealth^ III, 520.

(2) Rapport sur l'agriculture des États-Unis, par M. Breuil, p. 25.

neuf mois d'activité, et 8 à 10 dollars (41 à 51 fr. 80) comme le prix pendant les trois mois d'hiver (*) . En Californie, il y a une dizaine d'années, les ouvriers gagnaient 20 à 38 dollars (103 à 180 fr.) par mois quand ils étaient gardés toute Tannée', 33 à 80 (180 à 287 fr. 80) quand ils étaient loués pour quelques mois seulement, et 1 à 2 dollars (8 fr. 18 à 10 fr. 30) quand ils étaient à la journée ; ils se plaignaient à cette époque de la diminution des salaires qui avaient été plus élevés durant les premiers temps de la colonisation. Le mois comprenait 26 jours ouvrables; quand le temps empêchait de travailler, l'ouvrier était nourri, mais non payé, même s'il était engagé au mois (^).

Les ouvriers, ajoutait M. Folwell, parmi lesquels il y a plus d'immigrants que d'Américains, travaillent en général énergiquement, parce qu'ils travaillent en commun avec le maître, qu'ils mangent à sa table, et qu'ils ont de bons outils. Us font par jour trois repas compo*sés de pain, viande, légumes, thé et café. Dans les grandes fermes, ils ont leur table à part, mais ils sont en quelque sorte entraînés par la machine et par la discipline. L'ouvrier économe peut épargner la plus grande partie de ses 20 dollars. Ceux qui sont engagés au mois

(1) Pour le Wisconsin, la statistique du Département de l'Agriculture donne pour Tannée 1890 une moyenne de $ 16,75 (86 fr. 25) par mois avec la nourriture et $ 24,35 (126 fr. '^0) sans la nourriture. Des renseignements particuliers que yai pris à Madison, capitale de cet État, il résulte que les bons ouvriers sont payés 20 à 25 dollars (103 à 128 fr. 75) avec la nourriture pendant les huit mois d'activité agricole, et que, pendant les quatre mois d'hiver, beaucoup vont travailler comme bûcherons dans les forêts ; que les bons ouvriers employés toute l'année ont seulement 18 à 20 dollars (92 fr. 70 à 103 fr.) par moiaavec la nourriture. Les ouvriers employés dans la ferme de l'Université du Wisconsin, qui sont naturellement des ouvriers de choix, ont la première année 30 dollars (154 fr.) par mois sans la nourriture et arrivent peu à peu à 45 dollars (231 fr.).

(2) Rapport sur l'agriculture des atats-UniSj p. 118.

BS É. LEVASSEUR.

sont à peu près fixes pendant une année au moins. Ceux qui se louent à l'année sont tenus par leur flngagement si bien que, s'ils viennent & quitter leur mailie avant le terme, celui-ci peut ne pas leur payer le temps écoulé et même leur demander des dommages-inlérêts {'). Les ouvriers à la journée ou à la semaine sont beaucoup moins fixes ; ils louent tantôt ici, tantM là leur travail nui est peu demandé l'hiver et qui est très recherché l'été.

L'exemple des États-Unis fouroît une preuve — les -preuves d'ailleurs de ce genre sont nombreuses, — que 1 le salaire n'est pas nécessairement une fonction des subsistances. La plupart des aliments sont à meilleur marché en Californie que dans la plupart des autres États, parce que les denrées, particulièrement les fruits, abon- -dent; cependant les salaires y sont plus élevés que dans la plupart des autres États, parce que la main-d'œuvre est rare : deux conditions favorables à i'ouvrier(*),

Il y a beaucoup d'Américains qui croient qu'en général les salaires agricoles ont diminué. Peut-être ont-ils quelques raisons locales de le croire. Toutefois il me semble que le salaire nominal sous le régime du papier-

(1} M. Breuil dans son Rapporteur l'agiicullure dti Èlals-Vni», p. 26, dit que si ua ouvrier engagé pour l'année quilUiU mamelle onrîëme rnoia sans justificalion suffisante, il n'aurail droit & aucun salaire pour le temps écoulé, que cet ouvrier fut payé à l'année ou au mois; que st un ouvrier engagé pour 30 dollars par mois quittait son maître pour aller faire la fenaison au piii de 40 dollars chei un autre, le maître aurait droit de lui réclamée 20 dollars pour la dépense supplémentaire qu'il aurait eu à faire lui-même; que d'autre part, si l'ouvrier a de bonnes raisons pour quitter son maitre avant le terme, il pont le t'a.\ve el, exiger ses gages.

(2] La colonie chinoise, que les ouvriers américains dénoncent comiae une cause d'abaissement du salaire, n'a pas eu précisément colta influence. Quoiqu'ils travaillent relaliTement & bon marché, lia ont élevé leurs prétentions au niveau du marché plus qu'ils n'ont fait baisser ce DWaan.

■monnaie leur produit à cet égard une illusion que l'examen des moyennes depuis 1885 n'autorise pas; car d'après les statistiques officielles, le salaire agricole est à peu près stationnaire depuis dix ans, quoique le prix denrées des agricoles ait diminué dans une mesure très sensible sur les grands marchés; c'est encore là un fait qui mérite d'èlre recueilli pour l'étude de la théorie des salaires.Les salariés ontle bénéfice de la différence. Il est intéressant sans doute pour les fermiers et pour l'Amé^ rique que le prix des denrées soit rémunérateur. Est-il moins intéressant pour les ouvriers et n'esl-il pas plus important encore pour la république démocratique des États-Unis que les ouvriers aient des salaires qui leur permettent de maintenir leur existence à un niveau élevé?

H est possible qu'avant la fin du siècle ce niveau s'abaisse. C'est ce qui arriverait, si le prix des denrées continuait à rester bas — et il restera vraisemblablement bas commeje le montrerai plusloin, — etsilerapportentre la demande de bras et l'offre, que l'immigration accroît, se modifiait au détriment de la seconde, — et il n'est pas impossible que cette modification ait lieu. Toutefois, tant qu'il y aura plus de fermiers que d'ouvriers, comme l'ont montré jusqu'ici les recensements, et qu'il sera facile à l'ouvrier économe de devenir lui-même patron-cultivateur, il ne me parait guère probable que les salaires subissent une baisse très sensible et permanente, comme, d'un autre c6té, il n'est pas probable qu'ils augmentent dans l'état actuel de l'agriculture.

Les salaires agricoles me font penser aux salaires industriels, et il me semble que les manufacturiers de l'Amérique exagèrent aussi quand ils déclarent que la moindre atteinte portée aux droits protecteurs du tarif

douanier ferait baisser le prix de la main-d'œuvre dans leurs manufactures et que la concurrence, en nivelant le prix des produits, nivellerait aussi les salaires en abaissant ceux de l'Amérique au niveau de ceux de l'Europe. C'est un argument de combat, dont le parti républicain a usé beaucoup, surtout pendant les dernières périodes électorales, pour gagner les suffrages de la classe ouvrière et auquel, je n'en doute pas, la plupart des manufacturiers croient sincèrement. Je m'imagine pour ma part que la suppression des droits protecteurs aurait une influence dans le sens de la baisse, mais que cette influence serait moindre qu'ils ne le supposent. J'ajoute qu'avec la crise industrielle actuelle qui passera et la concurrence des manufacturiers du sud qui se développera, les salaires des ouvriers de fabrique ^ont menacés en Amérique d'une légère réduction, même si les tarifs actuels étaient maintenus.

C'est une question qu'il n'y a pas lieu de discuter ici ; j'essaierai de la traiter dans mon rapport sur la condition des ouvriers des manufactures. Il me suffit de rappeler que d'une part, comme terme de comparaison, l'ouvrier anglais gagne plus que l'ouvrier suisse, quoique l'Angleterre soit ouverte aux produits de la Suisse, d'autre pari qu'il existe dans tous les pays une certaine solidarité entre la main-d'œuvre agricole et la main-d'œuvre industrielle ; solidarité particulièrement étroite en Amérique où l'on passe aisément de l'atelier à la ferme. Les salaires se soutiendront les uns par les autres aux États-Unis tout en baissant un peu les uns et les autres. Mais tant qu'il y aura, en premier lieu des terres à acquérir à très bas prix (ce qui aura une limite), en second lieu des perfectionnements d'outillage dans les ateliers , en troisième

lien une grande force de résistance dans la classe^ ouvrière par Téducalion et l'habitude invétérée du bienêtre, cette baisse ne saurait être de longtemps encore considérable, quels que soient la concurrence du travail i bon marché dans le sud et, dans le nord, Tafflux continu des inunigrants européens. Le moment présent où Tindustrie comme Tagriculturc souffrent d'une crise intense n'est pas favorable pour porter un jugement calme sur cette matière (*).

Étendue et importance des exploitations. — Les colons du xvin« siècle n'avaient cultivé que quelques parties des terres situées à Test du massif des Appalaches, et, comme ils avaient eu dans le principe à se garantir contre les attaques des Indiens, c'était le plus souvent dans les lieux découverts, sur les hauteurs, qu'ils avaient construit leurs fermes; les bas-fonds étaient, en général, moins sûrs et l'assainissement en eût été plus coûteux.

Au milieu du xix« siècle, en 1880, les terres en culture (improved farm lands) représentaient seulement un peu plus du tiers (38|p. 1 00) des 393 millions d'acres occupées par des exploitations agricoles (land in farms); sur 113 millions d'acres (46 millions d'hectares) qu'elles comprenaient, il n'y en avait que 15 millions entre les Appalaches et le Mississipi (y compris les États du golfe) et que 5 à l'ouest du fleuve.

En 1880, rétendue des terres en culture s'était élevée

(1) Quoique éleTés relativement à l'Europe, les salaires ruraux sont moindres en Amérique que les salaires urbains et il y a une forte tendance à immigrer dans les villes. « We may talk, dit M. Bemis [Tke Journal of Political Economy^ University of Chicago, March (1893), ail we please of tho beauties of farm life, but people ai'c sure to folio w in large degree their pecuniary and gregarious instincts, and to settle in the city or its extensive suburbs, where, among others advantages, life will be casier for the wife, and where then may beneflt society more than they could on farm. »

à 284 millions d'acres (115 millions d'hectares). Ces 284 millions d'acres représentaient à peu près la moitié des terres comprises dans les exploitations agricoles (land in farms), dont l'étendue totale était de 536 millions d'acres.

Les terres de la vallée de l'Ohio, que Ton peut citer comme témoins du progrès accompli, valaient un ou deux dollars l'acre (de 5 fr. 15 à 10 fr. 30) il y a cinquante ans ; elles en valent maintenant de 40 à 60 (206 à 309 francs), quand elles sont pourvues des bâtiments et instruments d'exploitation. Dans l'est, le prix est beaucoup plus élevé, quoiqu'il n'ait pas augmentés autant.

Ces chiffres et les suivants, qui sont empruntés au Census, donnent, quelque imparfaite que soit une détermination statistique de ce genre, une idée générale de l'accroissement de la richesse agricole.

D'après les données qui précèdent, l'acre de ferme, y compris le matériel d'exploitation, vaut en moyenne 22 dollars, soit 283 francs l'hectare. En France, d'après la statistique décennale de 1882, l'hectare (dont le prix moyen a probablement diminué depuis ce temps) valait 1,860 francs. La comparaison de ces deux nombres soulève une question d'économie politique que je pose, mais dont la solution exigerait des développements que je n'ai pas à donner ici.

Pourquoi l'hectare vaut-il près de sept fois moins aux États-Unis qu'en France ?

Cette valeur n'est pas déterminée précisément par la productivité de la terre, puisque la différence mesurée en blé est celle de 14, rendement de l'hectare en France, à 11, rendement moyen de l'hectare aux États-Unis (*).

(1) Moyenne des vingt années 1870-1889 pour les États-Unis et de

l'aGRICI'LTCRE aux ÉTATS-UNIS. 51

£lle l'est sans aucun doute principalement par la grande abondance de la terre qu'offrent à bas prix le gouvernement et les particuliers. La concurrence des terres neuves mises à prix de i à 10 dollars l'acre limite la hausse de la terre dans les parties de l'Amérique où la propriété est de date ancienne.

En compensation, la main-d'œuvre est plus chère aux États-Unis qu'en France, et la dépense en outillage est généralement plus forte. Néanmoins c'est un grand avantage pour les cultivateurs américains de se procurer & bon marché la terre qui est l'instrument principal de la production agricole. Quand on compare la rente qu'ils paient à celle que paie le fermier, je ne dis pas en France, où le prix du blé est artificiellement surélevé par la douane, mais en Belgique, on se demande s'ils ont d'aussi solides raisons de se plaindre de leur sort qu'ils le prétendent? 11 est vrai qu'ils ont un niveau d'existence plus élevé et que les hommes se plaignent d'ordinaire sans s'inquiéter s'ils sont mieux que telle autre personne, mais parce qu'ils se trouvent moins bien qu'ils ont été ou qu'ils voudraient être.

En France, quoiqu'il se soit opéré depuis cinquante ans un grand changement dans le niveau de l'existence rurale, le fermier vit à moins de frais qu'aux États-Unis et paie ses ouvriers moins cher. Pourquoi produit-il plus coûteusoment? C'est évidemment parce qu'il paie une rente beaucoup plus forte.

Qu'est-ce donc que la rente? Esl-elte la cause qui détermine le prix des denrées produites par la terre ou la consé-

1871-1890 pour lï France. La i}io;<Mino des cinq dernières Hnoées est do 11,56 hectolitres par hectare pour lea Ëtats-Unis et de 15,30 hectotilivs pour Ift France.

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