‹ L'agriculture en italieChapitre 33 sur 67 · AD CALLAO · texte numérisé non relu

AD CALLAO

18o0il860(appreikalif).

1860 (chiffre euct) . . .

23 ans

On remarquera sans doute que la mortalilé est considérable, puisqu'elle atteint le chiffre de 10 0/0 environ durant une traversée

de 90 jours. Dans certains voyages, la mortalité a passé 30 0/0, ce qui était loin de faire compte aux. armateurs.

Cette émigration, personne ne le met en doute, a rendu et rend encore de grands services à l'agriculture; malheureusement, la législation péruvienne et la manière même dont contractaient les Chinois, ainsi que les soins que l'administration apportait à la fidèle observation des contrats, ne garantissaient pas assez les malheureux coolies contre les mauvais traitements que quelques agriculteurs, peu consciencieux, pouvaient leur infliger. Il y eut abus. Les Chinois devinrent coupables, tant sous l'influence de leurs vices que par suite des mauvais procédés auxquels eurent recours certains patrons à leur égard; quelques propriétaires de coolies s'érigèrent en magistrats et la balance de la justice passa entre les mains d'un certain nombre, sous forme de fouet qu'ils appliquèrent* vigoureusement sur les reins des Chinois, ou sous celle de chaînes qu'ils rivèrent solidement à leurs pieds. Certaines haciendas devinrent de petits bagnes, où les cris des torturés et le bruit lugubre des chaînes frappaient désagréablement l'oreille de tous ceux dont la philanthropie applaudit résolument, la marche de notre époque qui est, certainement, une époque de progrès, de lumière et de justice, s'il en fut.

De leur côté, les Chinois réagissaient contre la sévérité du propriétaire, soit en prenant la fuite quand ils le pouvaient, soit en se livrant à des actes de sauvage férocité dont les suites étaient l'assassinat du patlon et des majordomes nègres qui, pour la plupart, élevés sons le fouet de l'esclavage, voyaient passer, avec plaisir, et par ricochet, les coups de bâton dont on avait caressé leurs épaules sur celles d'un autre soumis à leurs ordres et qu'ils considéraient avec un souverain mépris qui n'avait d'égal que le degré de supériorité que leur sotte vanité leur faisait s'arroger sur lui.

La vengeance des Chinois s'étendait aussi, et malheureusement, aux populations voisines dont ils n'avaient pas à se plaindre et dans le seul but de voler et d'assassiner au besoin. Loin de nous, l'idée de dire que les Chinois ne se rendent pas coupables de fautes graves, qu'ils ne volent pas, qu'ils ne font pas les malades pour ne point travailler, qu'ils ne cherchent pas à fuir et à se délier ainsi du contrat qu'ils ont signé avec l'agriculteur. Néanmoins les mauvais traitements dont ils sont l'objet quelquefois et que tout le monde, au Pérou, connaît plus ou moins, n'en restent pas moins en dehors des actes légaux.

Heureusement les faits que nou3 rapportons ne sont pas universels; dans plusieurs des haciendas qu'il nous a été permis de visiter fréquemment, durant notre séjour au Pérou, nous avons remarqué que les Chinois étaient bien traités, qu'on les payait régulièrement, qu'ils étaient commodément abrités et convenablement soignés en cas de maladie, qu'on ne leur refusait pas la nourriture nécessaire et même qu'on leur accordait un supplément soit en aliments, soit en eau-devie, soit en argent, chaque fois qu'ils devaient se livrer à un travail plus fort que de coutume ou nou stipulé dans le contrat. Dans de

telles haciendas, les Chinois ne se révoltent pas; ils se conduisent comme de fidèles serviteurs qui embrassent les intérêts de leur patron. Nous avons été plusieurs fois témoin de faits qui montrent tout ce qu'on peut obtenir du Chinois quand on le traite avec douceur et avec justice.

11 nous parait inutile de dire que, sur une partie de plusieurs centaines de Chinois il y aura toujours , môme là où on les traite le mieux , quelques-unes de ces natures indomptables qui volent par tempérament, absolument comme elles s'enivrent en fumant de l'opium, et contre lesquelles il faut absolument sévir. Mais notre avis est que, dans de tels cas, l'agriculteur ne doit pas se faire juge et partie : dès qu'un délit est commis c'est, selon nous, affaire de la justice commune.

S'il est vrai que les gouvernements doivent éviter de s'immiscer dans la sphère du travail, afin de conserver à l'industrie humaine le caractère de liberté qui la rend si féconde, il n'en est pas moins vrai aussi que l'administration gouvernementale doit prendre les mesures nécessaires pour garantir la propriété, la sécurité, la justice et la liberté pour tous. Au point de vue qui nous occupe, le pouvoir administratif peut prendre des mesures sagement sévères qui seront un véritable bienfait pour l'agriculture, car nous pensons que le Chinois, se voyant protégé par la loi contre les exigences de certains patrons, qui n'apportent pasun excès de délicatesse dans leurs relations avec les coolies, fournira un travail bien supérieur à celui qu'il produit par force et sous l'empire de la crainte.

Il est certain, et tout le monde est d'accord sur ce point, que Je Chinois, en général, est très-travailleur. 11 aime l'industrie, il est intelligent, il est économe, et la plupart de ceux qui, à la fin de leur contrat, recouvrent leur liberté, se livrent au commerce, ouvrent de petits magasins et surtout des restaurants, ou fondas, où les classes péruviennes peu aisées s'approvisionnent et se nourrissent. Le Chinois est répandu dans tout le Pérou et partout il rend des services , car il vend meilleur marché que nul autre commerçant. Dans certaines localités de la côte, les Chinois tiennent de grands hôtels où l'on trouve un gîte commode sous tous les rapports.

o Est-il certain, dit un organe de la presse de Lima, que les Chinois soient réellement indomptables, insociables, séditieux et turbulents? Est-ce une condition de race ou de perversité innée qui pousse ces infortunés dans le sentier du crime? Non, cela est absurde au point de vue philosophique et indigne comme idée lancée pour cacher l'avarice, la mesquinerie et la cruauté des patrons.

» Précisément leur condition misérable, leur servilisme, les rend aussi inoffensifs que peut l'être un animal domestique, lequel regimbe, s'irrite et blesse quand il se voit obligé à se défendre et quand on le maltraite, soit par de cruels châtiments, soit par l'insuffisance d'aliments, soit, enfin, par la privation complète de la liberté, à laquelle les brutes mômes ne renoncent pas patiemment. »

Il est évident, en effet, que si Ton transforme le Chinois en une vraie machine agricole, à laquelle on demande le plus de travail pos-

sible, sans crainte de la briser; si, après un pénible labeur de 42 ou 15 heures par jour, quelquefois plus, on renferme dans un infect taudis en ne lui donnant qu'un aliment insuffisant et peu nutritif; si ce misérable ne voit de protection nulle part contre les procédés arbitraires, souvent cruels, dont use envers lui l'homme qui Ta acheté; il ne faut pas s'étonner que cet être qui, pendant 8 années au moins, n'a pas une semaine de liberté entière, se rappelle quelquefois qu'il est homme, bien qu'il en ignore souvent les prérogatives et les devoirs, et que, poussé à bout, irrité, désespéré, il ait par instant soif de vengeance et s'élance alors dans le sentier du crime.

11 ne sera peut-être pas de trop, en vue de permettre de bien apprécier la situation actuelle de l'agriculture péruvienne, au point de vue de la colonisation et du manque de bras, de dire deux mots des négociations diplomatiques que l'émigration chinoise a motivées entre la République péruvienne et le Céleste-Empire, ainsi que de l'état où se trouve aujourd'hui cette émigration, par suite des traités signés entre le gouvernement du Pérou et la cour de Pékin.

Dès le principe, le recrutement des Chinois, sur les côtes d'Asie, s'effectuait sous une forme plus ou moins régulière , sur toute la côte de la Chine; mais bientôt, le gouvernement chinois, avec lequel le Pérou n'était pas encore en relations diplomatiques, s'opposa formellement, et selon les lois de l'Empire, à ce que ses sujets fussent contractés et embarqués à destination du Pérou.

Cette mesure prohibitive s'étendait à tous les ports de la Chine.

Les maisoûs qui faisaient alors le commerce des coolies chinois durent diriger leurs navires à Hong-Kong ; mais quelque temps après le gouvernement anglais, qui n'était sans doute pas étranger à la mesure prise par le cabinet de Pékin, s'opposa, à son tour, à l'exportation des Chinois de Hong-Kong. Les navires préposés à cette espèce de traite ne purent se décider à abandonner les beaux bénéfices que leur rapportait ce petit commerce de machines humaines , et , changeant de route, furent effectuer leur chargement dans la colonie portugaise de Macao.

Pendant ce temps-là, le gouvernement chinois avait fait faire une enquête sur le sort qui était réservé à ses sujets en Amérique et, spécialement, à Cuba et au Pérou. À la suite de cette enquête et sous l'influence, sans doute, de gouvernements philanthropes, sincères ou non (car, il faut bien le reconnaître, on est commerçant avant tout, même entre États, et si le sucre du voisin peut nuire au nôtre, il faut immédiatement prendre des mesures contre le sucre du voisin), à la suite de cette enquête, disons-nous, le gouvernement chinois défendit, de la manière la plus absolue, que ses sujets émigrassent au Pérou. De son côté, le gouvernement portugais (qui avait sans doute reçu les mêmes instructions des mêmes philanthropes) s'opposa à ce qu'on enrôlât les Chinois sur ses possessions de Macao et ne permit plus à aucun navire péruvien de sortir de ses ports chargé de coolies. Ceci se passait en 1870. Le coup était terrible pour l'agriculture péruvienne, qui se vit menacée d'une ruine immanquable et d'une mort

non moins certaine. Le gouvernement péruvien d'alors voulut parer le coup qui allait anéantir la naissante agriculture du pays et surtout l'industrie sucriêre.

Il se disposa immédiatement à envoyer une ambassade près le gouvernement impérial de Pékin. Malheureusement l'époque était mal choisie. On s'occupait alors, au Pérou, beaucoup plus activement de la campagne électorale, de laquelle devait sortir le successeur du colonel Balta, que d'agriculture. L'ambassade ne partit pas.

M. Pardo arriva au pouvoir au mois d'août de 1872 ; et, à la fin de la même année, il envoya une mission extraordinaire en Chine. Des traités qui font honneur au chef de cette mission , M. A. Garcia y Garcia, furent signés entre le gouvernement péruvien, d'une part, et l'empereur de Chine, de l'autre.

Le commerce des Chinois, tel qu'il existait auparavant, reste supprimé ; mais, l'émigration libre est autorisée, à condition que les sujets du Céleste-Empire jouissent au Pérou de tous les droits et de toutes les prérogatives dont jouissent les sujets des nations les plus favorisées.

L'article 6 de ce traité amical, échangé à Tokei le 17 mai 1875, contient la déclaration suivante, qui ne manque pas d'intérêt, au point de vue de l'étude de la future émigration chinoise libre au Pérou :

« La République du Pérou et l'Empire de la Chine reconnaissent avec toute franchise le droit inaliénable, inhérent à tout homme, pour changer de pays. Leurs citoyens et sujets respectifs peuvent, par conséquent, aUer librement d'un pays à l'autre en vue de promenade, commerce , travaux , ou comme résidents stables. Les Hautes Parties contractantes conviennent, par conséquent, que les citoyens et sujets des deux États émigreront uniquement de leur libre et volontaire consentement; et, d'un commun accord, réprouvent toute autre émigration, pour le cas mentionné, qui ne soit pas entièrement volontaire, ainsi que tout acte de violence ou de duperie qui pourrait être pratiqué en vue de l'émigration de sujets chinois soit à Macao, soit dans les autres ports de la Chine. De la même manière, les Hautes Parties contractantes s'engagent à punir sévèrement, et selon leurs lois, leurs citoyens et sujets respectifs qui enfreindraient les présentes stipulations, et, en outre, à recourir judiciairement contre leurs navires respectifs qui se livreraient à ces opérations illégales et à leur imposer les amendes qu'indiquent leurs lois pour de tels cas. »

Ce même traité, ainsi que nous l'avons déjà dit, garantit en outre, aux Chinois qui viendront volontairement au Pérou, la jouissance de toutes les libertés dont jouissent les sujets des nations les plus favorisées sur le sol de la République péruvienne.

La question diplomatique résolue, il s'agissait de recourir à la pratique pour voir se réaliser les grandes espérances que Ton avait fondées sur le traité échangé à Tokei. Se réaliseront- elles ces espérances? Nous l'ignorons; mais nous pensons que cette réalisation n'est pas sans offrir quelques difficultés.

Pour la faciliter, le gouvernement a accordé une subvention de 160 000 soles à la maison Olyphant et C° de Hong-Kong, qui s' est engagée à éta-

blir une ligne de navigation à vapeur entre la Chine et la côte du Pérou. Les navires de la maison Olyphant doivent pouvoir contenir 1 000 Chinois et cette maison s'engage à faire vingt-huit voyages durant les cinq premières années de son contrat.

L'opinion publique, au Pérou, au sujet de l'émigration chinoise, est divisée eu deux camps : dans Tan on approuve et dans l'autre on réprouve cette émigration, môme libre. Nous ne nous sommes jamais rendu un compte bien exact de ce que Ton entend par cette expression, émigration chinoise libre, qui doit sauver l'agriculture de la côte. Nous pensons que, si le Chinois est amené au Pérou et déposé au Callao en jouissant d'une entière liberté, sous la garantie des traités qui le font aussi libre que les sujets des nations les plus favorisées c'est-à-dire pouvant se livrer au travail qui convient le mieux à ses goûts et à ses intérêts, il n'ira pas, de bon gré, travailler dans les haciendas, si le? lois péruviennes ne lui assurent pas des garanties certaines de justice et de liberté. Si ces garanties lui sont refusées ou ne sont que de vaines promesses, nous ne pouvons admettre que le Chinois se transporte dans les haciendas de la côte, car il ne manquera pas d'apprendre le sort qui l'y attend, duquel un grand nombre de ses compatriotes, établis à Lima et au Callao, ne manqueront pas de lui parler et qui seront crus, certainement, car plus d'une pourra dire : Expertus loquor. Si, alors, le Chinois refuse de se livrer aux rudes labeurs des champs, on ne voit pas pourquoi le Pérou s'efforcerait, à grands frais, d'être envahi par les disciples de Confucius, peuple éminemment absorbant s'il en fut.

Si l'administration chinoise et l'administration péruvienne n'agissent pas énergiquement, il peut se faire aussi que les coolies, à leur arrivée au Callao, soient circonvenus par la spéculation et se trouvent encore une fois abandonnés à la triste situation faite à un grand nombre de leurs compatriotes dans la plupart des haciendas de la côte ; en un mot, il peut se faire que les clauses du traité de Tokei ne soient pas fidèlement observées et que l'émigration asiatique, prétendue libre, ne passe jamais d'un commerce de machines humaines qui répugne aux mœurs de notre époque. Sous le nom de colons chinois et avec des formes plus ou moins déguisées, il est à craindre que, pour longtemps encore, il ne vienne au Pérou que de vils esclaves, des instruments agricoles que le travail peut briser, mais qui se renouvellent et se remplacent avec des capitaux.

L'émigration chinoise libre, conforme aux traités récemment conclus, et son application aux travaux des champs avec le système actuel d'exploitation du sol sur la côte péruvienne du Pacifique, nous le répétons, présentent, au point de vue pratique, de sérieuses difficultés dans un pays où des habitudes profondément invétérées par vingt années d'un abject trafic de ces machines humaines, ont attiré sur ces malheureux le mépris le plus profond de toutes les classes de la société.

Émigration européenne. — En même temps que le Pérou s'efforce d'introduire chez lui des bras du Céleste-Empire, il s'occupe acti-

veinent d'y appeler l'émigration européenne. L'émigration chinoise, en effet, est insuffisante pour ce pays, car si elle est la meilleure, au point de vue du travail agricole de la côte, travail auquel elle se livre dans des conditions d'économie et de régularité particulières, très-favorablos à l'industrie sucrière de cette région, elle est peu propre à la colonisation, ou, au moins, de beaucoup inférieure à l'émigration européenne considérée sous ce point ce vue.

L'Européen, en effet, eu arrivant au Pérou apporte, non-seulement des bras pour le travail, mais encore un contingent d'une civilisation supérieure à celle des Chinois et surtout plus en harmonie avec celle des Péruviens, qui est issue d'elle immédiatement. 11 vient, en outre, avec des idées de prospérité et de fortune, souvent avec sa famille, sa femme et ses enfants, et quelquefois même avec un petit capital.

Mais l'Européen vient aussi avec des aspirations qui le rendent incapable de rendre de grands services à l'agriculture de la côte, au moins jusqu'à ce que d'importantes réformes se fassent jour dans le système actuel d'exploitation du sol de cette région. Dans son pays, le travailleur européen vit généralement, en effet, dans une aisance relative qui fait qu'il n'abandonne jamais sa patrie pour venir dans de lointaines régions à la recherche d'un simple salaire. Ses désirs vont plus loin : ce qu'il cherche, c'est un bien-être supérieur à celui dont il jouit dans son propre pays.

11 est venu le plus souvent avec l'espoir d'être maître lui-même, d'avoir une propriété, une terre sienne, où il déploiera librement toutes les ressources de son intelligence et de son activité et, par un travail rude et continuel, ce qui ne l'effraie nullement, arrivera aux fins qu'il s'est proposé en abandonnant sa patrie.

La Costa, pour le moment, ne lui offre rien qui puisse répondre à de telles aspirations. S'il accepte du travail dans quelques exploitations, ce ne sera que momentanément, pour attendre, pour voir, pour étudier la direction dans laquelle il prendra son vol aussitôt qu'il le pourra. En outre, le salaire de l'Européen sur la côte péruvienne sera, pour longtemps encore, beaucoup trop élevé pour que son travail puisse être utilisé avantageusement par les grandes exploitations industrielles, qui ont besoin généralement de bras à bon marché.

A la fin de 1876, un certain nombre d'émigrants européens furent engagés dans la République argentine par un propriétaire de la côte du Pérou, M. José Boza, en vue de la culture de la vigne, dans le déparlement d'Ica. Us trouvèrent le salaire qu'on leur offrit fort rémunérateur et se mirent au travail avec ardeur. Un mois après leur installation, on leur offrait de toute part un salaire quadruple et quintuple, qu'ils s'empressèrent d'accepter, comme on Je pense bien.

11 faut dire aussi que l'émigration européeùne arrive au Pérou avec beaucoup d'illusions; ses prétentions sont immenses et, le plus souvent, exagérées ; mais le pays les autorise, en quelque sorte, tant le manque de bras s'y fait sentir et tant le travail y est rémunérateur. 11 n'est donc pas possible d'admettre que, vu le salaire élevé qu'elle exige et

ses aspirations à devenir maîtresse d'une partie du sol qu'elle travaille, Témigration européenne puisse venir en aide à l'agriculture de la côte, et surtout à l'industrie sucriére, car nous avons déjà dit que l'Européen était des plus impropre, physiquement et physiologiquement parlant, aux rudes travaux de la culture de la canne à sucre, selon le système actuel d'exploitation du sol sur la côte du Pérou.

Aussi le Gouvernement péruvien réserve le travail de la côte aux bras asiatiques et ne songe pas à établir les émigrants européens dans celte région. Tous les efforts qu'il fait pour la colonisation européenne sont dirigés de l'autre côté de la cordillère, vers Tune des plus belles et des plus fertiles régions du monde entier. Là l'Etat peut faire droit aux aspirations de l'Européen, en lui accordant d'importantes concessions de terrain qui le font propriétaire immédiatement et répondent au plus ardent de ses désirs. En outre, le gouvernement dispose de fonds importants destinés à favoriser l'émigration et à venir en aide aux colons pour les frais de première installation.

La belle région à laquelle nous faisons allusion est la vallée de Ckanchamayo. Comme c'est le centre le plus important de la colonisation au Pérou et comme nous pensons que cette région est appelée à un grand avenir agricole, nous lui consacrerons quelques lignes, avant de nous occuper des concessions de terrains et du régime de colonisation.

La belle et fertile région de Ckanchamayo, située sur le versant oriental des Andes, à l'E.-N.-E. de Lima, et à une distance d'environ 250 kilomètres de la côte du Pacifique, fut visitée pour la première fois par des Européens au xvn € siècle. Ce fut, en effet, en l'année 1635, que le frère franciscain Geronimo Gimenez, en cherchant à pénétrer dans la Montaha par la région centrale des Andes péruviennes, découvrit le célèbre Cerro de la Sal (colline du Sel), ainsi nommé par ce qu'il renferme un immense filon de sel gemme qui court du sommet de la montagne dans une direction Sud-Ouest et Nord-Ouest, et mesure plus de 20 mètres de large, sur une étendue de 30 kilomètres environ. Les Indiens de plusieurs nations venaient de loin s'approvisionner de sel à ce riche gisement.

Le Cerro de la Sal termine l'un des rameaux de la Cordillère des Andes, lequel, après s'être détaché de la chaîne principale, à l'Est de la grande lagune de Chinchaïcocha, ou lac de Junin, forme la ligne de division des eaux qui se rendent, d'une part nnPachitea, de l'autre, au Péréné, (continuation An Ckanchamayo depuis sa rencontre avec le Paueartambo), tous deux tributaires de l'Ucayali, l'undes plus grands affluents de l'Amazone.

Le Péréné arrive à l'Ucayali, sous le nom de Tambo, qu'il reçoit depuis sa rencontre avec YEné.

Deux mots utiles sur le réseau des fleuves de cette région hydrographique, fort peu connue jusqu'à ce jour. Nous sommes dans l'immense bassin de l'Amazone, et plus particulièrement dans celui de son vaste affluent l'Ucayali. La vallée située au sud et au pied du Cerro de la Sal tire son nom du principal cours d'eau qui l'arrose, le Ckanchamayo.

Administrativement cette vallée est située dans la province de Tanna, qui appartient au département de Junin. Le Chanchamayo, dont la direction est Ouest -Nord-Est, reçoit sur ses deux rives un assez grand nombre d'affluents dont les principaux sont le Tulumayo, sur la rive droite, YOczabamba et le Paucartambo^ sur la rive gauche. À l'embouchure de ce dernier fleuve, l'ensemble de ces eaux porte le nom de Péréné et ce fleuve, après s'être grossi du Pangoa, qu'il reçoit sur sa rive droite, va s'unir par la même rive avec YEné. formé par le grand Apurimac et le Mantaro. De cette union résulte le fleuve Tambo, qui en se joignant avec l'Urubamba, forme le grand Ucayali. L'Ucayali court, à peu près, du sud au nord et va joindre le Maranon pour former le plus grand fleuve du monde, connu sous le nom d'Amazone^ que lui donna le romantique père Gaspard de Carbajal, dans le récit quelque peu fantastique qu'il fit du voyage d'Orellana.

C'est dans la partie élevée de ce vaste bassin hydrographique, dans la vallée qu'arrosent le Ghancbamayo, le Péréné, le Tambo et leurs affluents, que le Gouvernement péruvien dirige l'émigration européenne. Le centre de la colonisation se trouve aujourd'hui sur les rives du Ghanchamayo, presque au pied du Cerro de la Sal. Cette colline, à laquelle on arrive par Tarma, Acobamba et Palca, en suivant le cours du Ghanchamayo, jusqu'à l'embouchure du Paucartambo, et en remontant ce dernier cours d'eau, est un point d'une haute importance pour l'avenir des colonies que le Pérou s'efforce d'établir dans cette région et qui ont à se préserver des tribus sauvages qui habitent les forêts voisines. Cette montagne, riche en sel, commande à la fois les vallées du Ghanchamayo et du Pachitea, et comme elle constitue le seul point du bassin de l' Ucayali où l'on trouve cette précieuse substance, il en résulte que tous les sauvages viennent là faire leurs provisions de sel, soit pour leurs usages personnels, soit en vue de trafiquer avec les tribus voisines. La possession du Cerro de la Sal, a donc une véritable importance stratégique pour le Gouvernement péruvien, qui devra établir là des travaux de défense confiés à la garde de troupes suffisantes pour s'opposer à l'invasion et aux déprédations des sauvages qui habitent les immenses forêts de ces vastes régions.

En se rappelant les désastres réitérés qui amenèrent plusieurs fois la perte des anciennes missions de Savini, Sonomoro, Pichana, Quiniri et autres, des rives du Pangoa et du Ghanchamayo, on ne croit pas exagérer en disant que des mesures générales que prendra le Gouvernement péruvien pour s'assurer de la possession du Cerro de la Sal, dépend, en grande partie, l'avenir des colonies agricoles du Ghanchamayo

Bien que le climat de cette fertile région soit chaud et humide, il n'en est pas moins l'un des plus sains que l'on connaisse; ce qui explique les efforts qui ont été faits depuis plus de deux siècles pour profiter de conditions si avantageuses.

Tour à tour livrée à la civilisation et à la barbarie, par suite des pacifiques conquêtes des missionnaires et des révoltes sanglantes des sauvages, la vallée de Ghanchamayo est encore une fois sous l'empire

de la civilisation. Une ligne de chemin de fer, qui doit relier la côte du Pacifique à cette fertile région et à d'autres centres non moins importants, au point de vue minier, est déjà arrivée jusqu'au sommet de la Cordillère, où la locomotive fait entendre son cri strident, après s'être élevée, au bruit monotone de sa puissante respiration, à une hauteur de près de 4 800 mètres, sur un parcours direct de moins de 170 kilomètres, sans franchir de pentes supérieures à 4 0/0.

Le chemin de fer transandin, Callao-Lima-Oroya, qui est, sans contredit, l'un des plus audacieux qui aient été construits jusqu'à présent, mettra un jour les fertiles régions de Ghanchamayo en communication avec la côte du Pacifique. Cette riche vallée peut être mise en rapport, en outre, avec l'Atlantique par l'intermédiaire des vapeurs qui sillonnent l'Amazone et qui, gagnant le Pachitea par l'Ucayali, arrivent jusque dans les eaux du Picchis, au pied même du versant Nord du Cerro de la Sal.

La situation géographique du fort San Ramon, situé à la jonction du Tulumayo et du Chanchamayo, h une hauteur de 825 mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui marque le point où commencent les régions que l'on colonise actuellement est, selon l'ingénieur Werthemann, par 41° 6' 33" de latitude Sud et par 77° 37' 36" de longitude Ouest, comptés depuis le méridien de Paris. Le centre actuel de la Colonie du Chanchamayo est la Merced située sur la rive gauche du fleuve en aval et à 42 kilomètres environ, du fort de San Ramon. Ce village, qui compte actuellement près de 300 colons, est situé à 730 mètres au-dessus du niveau de la mer sur l'emplacement même d'un campement indien.

Quant au climat de la vallée du. Chanchamayo, il est chaud et humide, ainsi que nous l'avons déjà dit. Jusqu'à ce jour, les observations météorologiques y ont été fort rares. Les pluies y tombent, fréquentes et copieuses de novembre ou octobre à avril ou mai.) La saison sèche est comprise entre mai et novembre. Les jours y sont fort chauds, mais les nuits sont fraîches. Les températures maximum et minimum oscillent respectivement autour de 30 degrés et 46 degrés centigrades, au-dessus de zéro. La température moyenne peut être estimée en se basant sur celle de régions analogues, comme comprise entre 20 degrés et 24 degrés centigrades.

Malgré la haute température, l'air, pendant la saison sèche, reste presque saturé d'humidité et les deux thermomètres du psychromètre d'August y marquent à peu près la même température, ainsi qu'il appert des observations faites par M. Werthemann.

Au point de vue hygiénique, ce climat, alternativement chaud et humide et sans hiver rigoureux pour tonifier l'organisme, parait, au premier abord, devoir être malsain pour l'agriculteur européen, comme le sont en général tous les climats analogues sous lesquels l'homme blanc doit s'abstenir de travaux pénibles et continus. 11 n'en est rien cependant : les maladies sont presque inconnues au Chanchamayo. Cette circonstance exceptionnelle, qui enlève à cette région privilégiée les inconvénients de sa situation intertropicale, tout en lui

en conservant les avantages, est, sans doute, due à sa hauteur, qui atteint près de 1 000 mètres au-dessus du niveau de la mer, ainsi qu'à sa situation qui la rend accessible aux fraîches brises de l'Orient, lesquelles durant le jour, tempèrent l'ardeur du soleil, en môme temps qu'elles empêchent la stagnation des miasmes qui pourraient se former sous la double et destructive influence de la chaleur et de l'humidité.

Des vents intermittents de la Cordillère rafraîchissent également cette région.

L'absence de maladie de caractère épidémique dans la vallée du Ghanchamayo et la possibilité pour l'homme blanc d'y supporter le travail au soleil, sans trop de fatigue et sans danger pour sa santé, ainsi que le prouve l'expérience de plus de 20 années, c'est-à-dire depuis l'époque où les premiers colons furent s'établir dans cette vallée, montrent que l'on a quelquefois considérablement exagéré la prétendue impossibilité de coloniser les régions de la zone torride avec des populations européennes. De ce qu'une telle colonisation n'a pas été possible, à la Guyane, par exemple, ou dans d'autres régions analogues, nous croyons qu'il n'en faut pas conclure qu'elle soit impossible partout: témoin les bons résultats obtenus dans la région qui nous occupe.

L'établissement de colonies européennes, à Chanchamayo et dans toutes les immenses régions environnantes, nous paraît, par conséquent, un problème résolu et qui intéresse au plus haut point l'avenir économique du Pérou.

Les grands fleuves qui avoisinent cette riche et belle région et sillonnent en tous sens le vaste bassin amazonique sont presque tous naviguables pour des embarcations à vapeur, et mettront, par conséquent, cette fertile contrée en relations directes avec l'Atlantique par l'Amazone.

Si Ton considère que ces relations s' effectuent à travers le territoire brésilien, et si, d'autre part, on interroge l'histoire qui fera connaître les tendances envahissantes de l'Empire du Brésil depuis l'époque où la couronne de Portugal prit pied sur le continent américain, on reconnaîtra sans peine que la colonisation que le Pérou s'efforce de favoriser sur plusieurs points du versant oriental des Andes, offre également, pour ce pays, un immense intérêt au point de vue politique. Quels liens en effet, unissent les populations de ces régions au Gouvernement de Lima? Aucun, jusqu'à présent, et il esl à craindre que leurs relations commerciales que le Brésil s'efforce de favoriser plus que ne l'a fait le Pérou, jusqu'à ce jour, les amènent à oublier que par delà les hautes montagnes des Andes, sur les bords d'une mer qu'elles ne connaissent que de nom, existe un gouvernement auquel elles doivent obéissance.

Ces considérations expliquent les efforts que le Gouvernement péruvien fait pour favoriser la colonisation des contrées de la Montana les plus voisines de la capitale. Elles expliquent également les dépenses considérables qu'a exigées la construction d'un chemin de fer à travers les pics escarpés de la Cordillère, chemin de fer dont le plus grand nombre est loin d'apprécier la haute importance.

Le Pérou, s'il persiste dans ses nobles vues, peut retirer de cette colonisation les plus grands bénéfices, au triple point de vue économique, politique et social. En outre, puisque, pour le moment, Témigration chinoise est indispensable sur la côte, si Ton veut y conserver et y développer l'industrie sucrière, Témigration européenne aura pour conséquence de paralyser les périls, bien exagérés sans doute, que Ton redoute de Témigration asiatique au point de vue de la civilisation et du progrés moral et politique du pays.

Concessions de territoire dans les pays de colonisation. — La loi de 4832, dont l'objet est de favoriser la colonisation dans le département de Loreto, sur les rives de l'Amazone, en môme temps que ia navigation des grands fleuves du bassin amazonique, a été, jusqu'à ces dernières années, le seul guide pour les concessions de territoire dans les centres de colonisation des régions transandines. Cette loi, qui distribuait généreusement de fertiles et vastes terrains, n'a pas produit beaucoup d'effet au point de vue de la colonisation ; mais comme ses dispositions étaient incomplètes ou insuffisamment étudiées, elle a eu pour conséquence de laisser commettre de nombreux abus. Ainsi quand on a voulu installer la colonie de la Merced dans la vallée du Cbanchamayo, on s'est trouvé, tout à coup, au milieu de forêts vierges jusque-là inexplorées et peuplées de sauvages, en présence de propriétaires (jusqu'alors inconnus) du sol, surtout des parties les plus rapprochées des centres habités. Il a fallu souvent reculer les points de colonisation, sauf à éloigner les émigrants des centres d'approvisionnements, dont les séparaient d'épaisses forêts, ayant de prétendus propriétaires qui ne les avaient pas même défrichées, ainsi que l'ordonnait la loi précitée. •

Par décret en date du 13 octobre 1874, le Gouvernement décida que les anciens propriétaires de terrain dans la vallée de Cbanchamayo avaient perdu leurs droits pour ne s'être pas conformés à la prescription du décret du 22 janvier 1873 ,qui les obligeait à déboiser et à enclore leurs terrains dans le délai de 6 mois et que, par conséquent,, leurs réclamations n'étaient point fondées.

La loi du 21 octobre 1832 autorisait les étrangers à s'établir librement sur les rives de l'Amazone. Le sous-préfet de la province où ils se fixaient devait leur donner les terres qu'ils pourraient cultiver, lesquelles leur appartenaient dès lors en toute propriété et jouissaient en outre des privilèges que les lois concédaient aux possesseurs de terres incultes. La superficie qui était concédée variait de 6 à 120 hectares environ (de 2 à 40 fanegadas), selon les facultés et les moyens dont disposaient, pour la mettre en œuvre, les colons, tant nationaux qu'étrangers. Au Gouvernement était réservé d'accorder le titre définitif de propriété de ces concessions, sur le rapport du préfet du département. Les gouverneurs de districts pouvaient également faire des concessions de 6 à 12 hectares, à condition de rendre compte au gouverneur général, qui rendait compte lui-inme au Gouvernement. Quant aux grandes concessions de territoire pour fonder des colonies, elles devaient être faites par le Gouvernement, à titre gratuit, par le moyen

de contrats avec les entrepreneurs, lesquels contrats stipulaient les conditions de la colonisation.

Toute concession de terrain devenait nulle si, dans le délai de 18 mois, on n'avait pas commencé à la mettre en œuvre ou à y établir des constructions. Pour les grandes colonies le temps accordé' pour la mise en œuvre des terres et peupler la colonie était stipulé par les contrats.

Toutes les propriétés accordées aux émigrants selon la loi de 1832 étaient exemptes de contributions. La loi du 24 mai 1845 exemptait également les colons de toute contribution durant l'espace de 20 années.

La loi du 17 novembre 1849 accordait des primes aux navires qui amenaient des colons au Pérou, et, en outre, le Gouvernement s'engageait à conduire à ses frais les colons jusqu'à leur destination dans la vallée de l'Amazone, ainsi que de leur donner gratuitement des instruments et des graines. Mais cette loi a été abrogée par celle du 6 août 1873, et aujourd'hui il n'existe plus de primes pour l'introduction de colons au Pérou. Néanmoins le Gouvernement pourvoit encore aux premiers frais d'installation des colons, leur fournit des instruments et des graines, dans les conditions que nous indiquerons plus loin.

Quant aux concessions de terrains, elles sont actuellement réglementées par les décrets rendus à l'occasion des concessions faites récemment aux colons établis à Ghancbamayo, dans le département de Junin.

Par décret du 22 janvier 1873, le Gouvernement prescrivit au préfet de Junin d'accorder des permis ou autorisations de déboiser le sol aux personnes qui les solliciteraient. Si, après 6 mois, le colon n'avait pas commencé les travaux, l'autorisation qu'il avait reçue était considérée comme nulle et Ton disposait de nouveau des terrains. À ceux qui se conformaient aux conditions de l'autorisation et déboisaient leur terrain le Gouvernement concédait ce terrain à titre de propriété définitive.

Par décret du 6 août 1874, le Gouvernement accorda des concessions exceptionnelles à une petite colonie française qui, la première, s'était établie au Ghancbamayo et avait fondé la colonie de la Merced. Chaque colon recevait un quart de lieue carrée de terrain sur les bords de la rivière Ghanchamayo, c'est-à-dire 156 hectares -environ. Les colons devaient déboiser et cultiver au moins le quart de la concession, dans le délai de deux ans. Le même décret autorisait les colons à vendre, en pleine propriété, la partie de terrain qu'ils avaient déjà déboisée et close. Il les obligeait à conserver en bon état les chemins qu'il pourrait être nécessaire de tracer dans leur propriété.

Le titre de propriété qui leur avait été donné par acte public devenait nul, et les terres rentraient dans le domaine de l'État, si les colons ne déboisaient pas le quart du terrain quïls avaient reçu, dans le délai indiqué de deux ans. Toutefois la partie déjà cultivée restait leur propriété.

Quant aux autres concessions de terrain qui devaient être faites au Ghanchamayo, le décret du 6 août les soumet au décret du '22 janvier 1873, dont nous venons de parler, à condition que ces autorisations

de déboiser que devait leur accorder le Préfet de Junin se rapporteraient à une superficie qui mesura 300 mètres de front sur 800 mètres de fond, c'est-à-dire 18 hectares, pour chaque personne. Les familles ou associations de colons devaient recevoir la même étendue pour chaque personne adulte qu'elles comptaient. Enfin le décret qui nous occupe fut déclaré applicable à tous les terrains que Ton gagnerait sur les sauvages des régions de la Montana.

Plus tard, et par décret du 22 octobre 1874, le Gouvernement modifia la clause du décret du 6 août 1874, qui déterminait la forme des concessions de terrain au Ghanchamayo, et décida que ces concessions seraient de 800 mètres de front sur 800 de fond, ou 28 hectares. Le même décret décidait, en outré, qu'à tout colon qui aurait déboisé et cultivé la moitié d'un lot, on concéderait quatre lots en plus à l'endroit qu'il choisirait, pourvu que ce ne fût pas sur le bord des rivières Ghanchamayo et Tulumayo.

En \ertu du même décret du 22 octobre 1874, les familles qui s'établissaient au Ghanchamayo et se livraient à l'agriculture pouvaient recevoir un lot de terrain pour chacun de leurs membres âgé de dixhuit ans, sans distinction de sexe, et un lot pour chaque fois deux individus âgés de moins de 18 ans.

Pour la première adjudication de terrain faite aux colons de Ghanchamayo, on disposait la concession de telle sorte qu'elle eût 500 mètres de rives sur le Ghanchamayo ou sur le Tulumayo, mais quant aux autres concessions, auxquelles donnait droit le décret du 22 octobre 1872, elles devaient être prises sur d'autres points, afin de conserver de l'espace pour de nouveaux colons un bord des rivières.

Le décret du 11 janvier 1876 indique la forme sous laquelle les colons recevront le titre définitif de propriété des terresqu'ilsontcultivées. Getitre doit leur être donné par le préfet dudépartement de Junin, sur leur demande écrite, qui doit être accompagnée du plan du terrain, certifié par la section des terres de la colonie quant à sa mesure et à ses limites, et d'un certificat de l'administrateur de la colonie qui justifie que le terrain est cultivé.

L'acte de la concession, signé par le préfet et par le colon constitue le titre de propriété de ce dernier. Le juge de première instance de Tanna met le £>lon en possession de la terre, les frais d'acte et de prise de possession étant à la charge du propriétaire.

Tel est, en quelques mots, le régime sous lequel sont faites les concessions de terrain, au Pérou, dans les centres de colonisation.

Quant au régime de colonisation, il est sous la direction d'une société créée, en 1872, par le gouvernement, sous le nom de Société <Témigration européenne. Cette société avait pour but d'encourager et de faciliter l'émigration, par tous les moyens qu'elle estimerait appropriés, en se chargeant des frais de transport, d'alimentation et de première installation des émigrants.

La Société d'émigration commença ses travaux en mars de l'année 1873.

Cette société, composée de vingt-cinq membres, est divisée en cinq

sections de cinq membres chacune qui s'occupent respectivement, quant à l'émigration :

1° De l'Angleterre et de l'Irlande;

2° De la France, de la Belgique et de la Suisse ;

3° De l'Allemagne, de l'Autriche et de la Hollande ;

k° De la Suède, de la Norvège et du Danemark ; .

S De l'Italie, de l'Espagne et du Portugal.

La Société d'émigration est chargée* de gérer les fonds votés par le Congrès pour favoriser l'émigration européenne ; de représenter lea émigrants auprès du gouvernement et d'assurer les paiements de leur voyage, ainsi que de leur procurer le logement et la nourriture à leur arrivée, jusqu'à ce qu'elle les réexpédie aux lieux où ils doivent résider. C'est cette société qui distribue les terrains que le Gouvernement met à sa disposition pour les émigrants, et c'est elle qui fixe l'impôt qu'ils doivent payer, s'il y a lieu, ainsi que les autres conditions de la possession du terrain qui leur est concédé.

Les émigrants agriculteurs reçoivent de la société, pour une seule fois, les graines qu'ils doivent semer et des animaux domestiques ; les artisans trouvent du travail par les soins de la société, qui surveille les contrats de location de leurs services.

La Société d'émigration a des agents en Europe qui sont chargés de la représenter et défaire le choix des émigrants qui désirent venir au Pérou. A la suite de la propagande faite par ses agents, la société a reçu des offres nombreuses d'émigrants, principalement d'Italiens, mais elle a dû en limiter l'acceptation par suite de la limite des fonds qui lui étaient alloués pour le paiement des frais de transport et de première installation. Les avantages sérieux qu'offre le Pérou à l'émigrant européen sont la cause de cette offre considérable de bras de l'ancien continent. Malheureusement, les agents en Europe ne se sont pas toujours sérieusement préoccupés du choix des émigrants qu'ils envoyaient. La société leur avait-elle donné des instructions insuffisantes, ou bien les agents, qui sont absolument irresponsables, ne se sont-ils pas conformés aux ordres qu'ils avaient reçus? Nous l'ignorons, mais ce que nous savons, c'est qu'au lieu de recevoir des agriculteurs, la Société d'émigration recevait des artisans exerçant les professions les plus diverses ; au lieu de recevoir des familles, elle ne recevait presque que de3 célibataires.

Les recrutements d'émigrants demandent un soin tout particulier pour être bien faits. Les habitants des campagnes aiment les champs qui les ont vus naître et que, de père en fils, ils ont fécondés de leur sueur. Leur simplicité, leur caractère paisible, souvent même timide, ne les disposent guère à la fièvre des aventures. Un voyage à grande distance, à travers l'Océan, vers l'inconnu, les effraie, surtout s'ils sont pères de famille, honnêtes et laborieux.

Il est clair que si les agents chargés de recruter des émigrants n'agissent pas avec la prudence et le tact, nous dirons même le dévouement, que comporte leur mission, ils n'expédieront aux centres de colonisation que des aventuriers, quelquefois sans profession connue,

sans amour exagéré pour le travail et qui, munis d'antécédents souvent, rien moins qu'honorables, signent 'volontiers l'engagement ou le contrat qu'on leur présente, car rien ne les retient au sol natal; un voyage par delà les mers, vers des centres de colonisation lointains, au lieu de les effrayer, leur offre tout l'attrait des aventures et de l'inconnu, quand il n'est pas pour eux un moyen d'échapper à la vindicte de l'opinion publique ou môme au châtiment de la loi.

De tels émigrants sont souvent plus nuisibles qu'utiles à la colonisation, on se l'explique facilement, et, malheureusement, le Pérou peut en parler par expérience, s'il étudie l'histoire de sa colonie de Ghanchamayo.

La responsabilité de tels faits pèse de tout son poids sur la Société d'émigration, société qui, malheureusement, a été loin de répondre à la confiance que le Gouvernement avait déposée en elle. La mauvaise direction de ses travaux a paralysé d'une manière considérable le développement de la colonie nouvellement fondée. Les efforts du gouvernement et les importants sacrifices financiers qu'il a faits, en vue de la réalisation d'une grande idée, comme l'est celle de la colonisation de la fertile région du Ghanchamayo, sont venus échouer contre l'administration vicieuse et l'incompétence notoire d'une société qui a toujours semblé mettre au nombre de ses moindres soucis le succès de l'entreprise pour laquelle elle avait été fondée. Nous pensons qu'il importe de le déclarer bien haut, afin que les émigrants honnêtes et laborieux qui désirent se diriger vers le Pérou, soient éclairés et lie méconnaissent pas la valeur et l'importance réelles du centre de colonisation dont nous nous occupons.

Heureusement, les avantages que la riche vallée du Ghanchamayo offre aux travailleurs sont si palpables et si importants que, malgré la mauvaise direction de la société d'émigration, la colonie de cette région est en voie de progrès, et compte déjà d'importantes exploitations qui donnent les plus légitimes espérances au point de vue financier. Ge ne sont pas seulement des émigrants européens qui aujourd'hui vont se fixer à Ghanchamayo, mais bien des capitalistes de divers points du Pérou, qui comprennent déjà les brillants résultats que cette zone fertile promet à l'industrie agricole.

Améliorations foncières qui s'immobilisent dans le sol. — (Constructions, drainages, irrigations, clôtures, chemins, etc.) — Les améliorations foncières ne sont pas très-importantes, au Pérou, pour le moment, et pourtant leur besoin se fait souvent vivement sentir. A part les nouvelles usines qui se sont fondées pour la fabrication du sucre et quelques grandes exploitations cotonnières, les constructions agricoles de la côte sont assez simples et d'assez peu d'importance, ce qu'il est facile de s'expliquer pour une région où il ne pleut jamais et où les froids rigoureux de; l'hiver sont inconnus.

Dans les petits villages de la Costa, où l'Indien cultive le strict nécessaire pour son alimentation ou pour se procurer les sommes, bien minimes dont il a besoin pour acheter ce que ne lui produit pas son travail, on peut- dire que les constructions agricoles sont nulles.

De simples et pauvres cabanes en roseaux, ou bien quatre murs, le plus souvent de pierres sèches ou de terre foulée! couverts d'un toit de chaume ou de roseaux sous lequel le cultivateur et sa famille s'abritent, en môme temps que leurs animaux de basse- cour, en font tous les frais.

Les grands animaux sont parqués durant la nuit dans une cour découverte, fermée par des pieux ou par des murailles de pierres sèches ou de terre foulée, ou simplement attachés à un arbre voisin de l'humble habitation de l'Indien.

La grande exploitation possède quelquefois de vrais bâtiments faits le plus souvent de terre foulée, mais, pour la plupart, vastes et commodes, offrant parfois un certain air de luxe. Les animaux de toute sorte sont relégués en lieux convenables, dans des étables et des écuries quelquefois, mais le plus souvent dans de vastes cours clôturées par des murs de terre foulée et découvertes. Là, ils passent la nuit, et le jour on les occupe au travail ou on les tient au pâturage. Ces murailles économiques de terre foulée se retrouvent sur toute la côte. Quelquefois on emploie des briques crues (adobes) pour les diverses constructions rurales.

Les grandes cités, Lima même, ne sont à proprement parler que des villes de boue, qu'une pluie un peu abondantes détruirait facilement et que le vent emporterait ensuite au loin.

Dans les «nouvelles constructions, cependant, on commence, surtout duos les grandes villes, à user de la pierre naturelle et arlificiellel ou de la brique cuite et du mortier, principalement pour les murs extérieurs du rez-de-chaussée.

L'étage supérieur, quand il existe (il y en a rarement deux) est toujours fait de terre mêlée de débris de paille et de fumier de cheval. On dresse sur l'étage inférieur des montants en bois, d'à peine dix centimètres d'équarissage, et entre lesquels on cloue des roseaux (Gynerium saccharoïdes) ou bien des tiges fendues, ou mieux ouvertes et étalées, du Guadua angustifolia, connu au Pérou sous le nom de canne de guayaquil, que Ton recouvre ensuite d'une mince. couche de terre formant ainsi une espèce de torchis d'environ dix centimètres d'épaisseur. Ge torchis sèche rapidement et reçoit ensuite un lait de chaux intérieurement et, extérieurement, une couche de peinture, quelquefois précédée d'un crépissage.

Ge genre de construction a sa raison d'être sur la côte du Pérou. D'abord, il est fort économique et suffisamment solide dans un pays où il ne pleut et où il ne gèle jamais. 11 offre, en outre, un immense avantage : c'est d'être très-élastique et de mieux résister à l'action des tremblements de terre que ne le feraient de solides constructions en maçonnerie .

Quant aux bâtiments d'exploitation des t nouvelles grandes fabriques de sucre, ils sont fort bien entendus. La plupart sont en maçonnerie, au moins dans leur partie inférieure. La disposition générale de ces bâtiments, ainsi que leur aspect extérieur, sont quelquefois à /a hauteur des meilleures installations industrielles (le l'Europe.

Les améliorations de la ferme, hors du bâtiment sont assez limitées. Les clôtures, comme nous l'avons déjà dit, sont le plus souvent de terre foulée (tapias). Rarement ce sont des haies vives, mal entretenues et d'essences mal choisies. Les chemins sont rares et mauvais. Le sol étant léger et les voies de communication mal ou nullement entretenues, il en résulte de grandes difficultés pour l'exploitation et les transports. Quand une ornière est trop profonde, c'est le plus intéressé à ce qu'elle disparaisse qui la fait combler . Le mauvais aménagement des eaux d'irrigation les conduit souvent au milieu deB chemins, qu'elles rendent impraticables ; les tapias font dans ce cas l'office de trottoirs.

La culture ne s'effectuant que grâce à l'irrigation, on s'expliquera facilement que les chemins soient coupés à chaque instant par les fossés de conduite des eaux (acequtas) , ce qui oblige à construire des ponts qui sont aussi nombreux que rudimentaires : des morceaux de bois ou des troncs d'arbres jetés sur les fossés et couverts de ramages, d'herbes sèches et déterre, en font tous les frai3. Ces ponts, en général, s'effondrent vite et se criblent de trous plus ou moins grands et fort appropriés pour que les animaux qui circulent se cassent les jambes. Là encore, c'est le plus intéressé à ce que le trou disparaisse qui le bouche. Si personne ne s'intéresse à réparer le pont, celui-ci disparaît peu à peu, et, hommes et botes, passent le fossé comme ils peuvent : c'est tout simplement une immense incurie. Les intérêts de la vicinalité sont presque-complètement négligés au Pérou. 11 n'y existe, en généra pas de routes carrossables, même aux environs des villes, sans excepter Lima, qui n'en compte que le petit fragment qui l'unit au Gallao, sur un parcours de 8 à 10 kilomètres.

L'État éprouve de sérieuses difficultés à changer cet ordre de choses, et les particuliers sont trop habitués à compter sur l'État pour y songer eux-mêmes, à moins qu'un intérêt direct et considérable ne les y oblige. C'est l'une des calamités qui frappent généralement les peuples habitués à vivre sous l'égide d'un Gouvernement - Providence^ comme l'a été jusqu'à présent celui du Pérou, qui, par son intervention directe dans tous les besoins matériels du pays, a diminué considérablement l'initiative privée des citoyens dont les efforts auraient été certainement fort salutaires au progrès matériel de la nation. Nous sommes de ceux qui pensent que l'intérêt personnel peut, en beaucoup de cas, remplacer avantageusement l'action gouvernementale et qu'il suffit, à lui seul, pour tenir en éveil l'activité et l'intelligence de tous et même donner du talent et de l'initiative à ceux qui semblent en manquer le plus.

Le climat de la côte du Pérou, seul point où, pour le moment, l'agriculture soit un peu développée, ainsi que la nature sableuse du sol de cette région, rendent les opérations de drainage assez rares. 11 est néanmoins des terrains bas fort humides qu'il est indispensable de dessécher avant de les livrer à la culture. L'unique méthode d'assèchement, employée au Pérou, consiste à pratiquer des fossés, plus ou moins larges et plus ou moins profonds autour de chaque pièce des

— so —

terrains que Ton veut dessécher {drainage extérieur). Les tubes de terre cuite et poreuse, pour le drainage, n'ont pas encore été employés que nous sachions, par l'agriculture de la côte, et cependant nous croyons que leur application au dessèchement du sol (drainage intérieur) rendrait de véritables services dans certains terrains bas et humides, que le système de rigoles, quelque profondes qu'elles soient, ne peut dessécher convenablement, à moins qu'on ne les multiplie audelà des limites que permet la pratique d'une culture économique bien entendue.

En outre, les terrains humides et marécageux de la côte du Pérou sont, en général, très-salés. Ils contiennent de grandes quantités de sel marin, ou de sulfate de soude, ou de sel de magnésie et de petites quantités de nitrates, ce qui les rend impropres à beaucoup de cultures et principalement à celle de la canne à sucre, car bien que cette plante se développe vigoureusement dans de tels terrains, elle ne donne un produit sucre que très-limité, d'un travail fort difficile et d'une qualité fort médiocre. Il nous semble évident* qu'un bon système de drainage intérieur, combiné avec des labours profonds, permettrait, en peu de temps, de débarrasser le sol de cet excès de sels minéraux qui sont si nuisibles aux récoltes, au point quelquefois de les annuler presque complètement.

Après la question des bras, celle qui intéresse certainement le plus l'agriculture de la côte péruvienne est assurément la question irrigation.

Bien que l'étendue de cette région, qui, avec de l'eau, pourrait-ètre livrée k la culture, dépasse sans doute 200 000 kilomètres carrés, ou 30 millions d'hectares, elle ne renferme peut-être pas actuellement 800 000 hectares en culture, c'est-à-dire à peine la quarantième partie du sol que pourrait utiliser l'industrie agricole si elle disposait d'une quantité d'eau suffisante pour l'irriguer.

Sur la côte du Pérou, en effet, l'un des plus puissants éléments de la production végétale, élément aussi indispensable que l'air à la vie des plantes, l'eau, manque presque partout. Celle qui existe, est distribuée selon d'anciennes ordonnances, généralement vicieuses, mais toujours laissant beaucoup à désirer, et qu'il est impossible de modifier au Pérou, comme dans tous les pays, sans porter atteinte au droit de la propriété, Tune des bases les plus sacrées de la société. L'eau d'un grand nombre de vallées de la côte n'est soumise à aucun règlement quant à sa distribution, et il parait, qu'à ce point de vue, il est tout aussi difficile de faire des ordonnances nouvelles que de modifier les anciennes. Il résulte de là un emploi peu économique de l'eau d'irrigation et des désordres fréquents qui se terminent souvent par des luttes sanglantes entre les propriétaires voisins, qui, armée de pied en cap, viennent, avec ou sans raison, détourner l'eau d'irrigation au profit de leurs propres récoltes et au détriment de celles du cultivateur voisin.

Les particuliers, aussi bien que l'État, s'occupent activement des questions d'irrigation de la côte, en projetant des travaux, soit pour

mieux utiliser les eaux du versant occidental des Andes, soit pour dévier vers le Pacifique celles qui arrosent le versant oriental de la Cordillère. Mais, pour le moment, il n'y a là que des projets.

On peut néanmoins citer sur la côte du Pérou quelques importants travaux d'irrigation exécutés par des particuliers. Tels sont ceux d'un intelligent et riche capitaliste, M. Derteano, qui, après avoir acquis dans le département d'Ancachs une immense étendue de sables arides et brûlés par le soleil, s'est occupé de l'irriguer et y est arrivé heureusement, en se servant de l'aqueduc dit de Chimboté, espèce de canal creusé ou construit par les Incas, sur le versant oriental des derniers contre-forts de la Cordillère. Ce canal a été abandonné durant plus de deux siècles, pendant lesquels l'aridité la plus complète a régné dans les régions qu'il arrosait jadis et transformait en fertiles oasis semées au milieu d'un désert de sable, avant que la conquête espagnole renversât le trône des glorieux fils du Soleil, qui, soit dit entre parenthèses, s'occupaient plus de développer l'agriculture de leur pays que ne le firent jamais les Espagnols et que ne l'a fait jusqu'alors le gouvernement du Pérou indépendant.

L'ouverture et la réparation de ce canal, sur une étendue de 25 kilomètres, n'a pas coûté moins de 360 000 soles.

Son débit est de 7 à 8 pieds par seconde et permet d'irriguer les 3 700 fanegadas de terrain, c'est-à-dire plus de 10 000 hectares, que possède M. Derteano dans cette région et qu'il emploie presque exclusivement à la culture de la canne, n'exceptant qu'une faible portion consacrée à la culture du mûrier, en vue de l'éducation des vers à soie et à celle du ramié (Boehmeria nivea).

Le Gouvernement, de son côté, a fait étudier par ses ingénieurs plusieurs importantes questions d'irrigation. Quelques-uns des projets qui lui ont été soumis ont été exécutés, tels, par exemple, que celui qui avait pour but d'augmenter les eaux du Rimac au moyen du barrage de grandes lagunes situées presque au sommet de la Cordillère, à plus de 4 500 mètres au-dessus du niveau de la mer ; tels encore que l'ouverture du canal dit Uchumma , en vue de l'irrigation des plaines du département de Tacna.

Dans toute la région de la Costa, les chemins ne sont pas précisément mauvais, surtout ceux qui suivent le bord de la mer, puisque cette partie du Pérou n'est, pour ainsi dire, qu'une vaste plaine de sable. Néanmoins, ils ne manquent pas d'offrir de sérieux inconvénients pour les voyageurs qui les parcourent, surtout pour ceux qui n'en ont pas l'expérience ou qui sont mal montés. Le plus grand inconvénient de la plupart des chemins de la côte est dû aux immenses plaines de sable qu'Us traversent et qui, sur des parcours de 60 ou 80 kilomètres et plus, n'offrent pas une goutte d'eau pour apaiser la soif des animaux altérés par les particules fines et brûlantes de sable mêlées à l'air qu'ils respirent. Aussi les principaux indices qui permettent, au milieu de ces sables plus ou moins mobiles, de reconnaître la direction de la route à suivre sont-ils les ossements de nombreux animaux, chevaux, ânes et bœufs, qui sont morts de fatigue et de soif

au milieu de ces inhospitalières solitudes. Bien qu'il n'y ait pas d'eau à la superficie, le long de tels chemins, il n'est pas rare d'observer certains points où croissent quelques graminées et quelques arbres plus ou moins rachitiques, qui sont, cependant, l'indice d'eaux souterraines.

Malheureusement, ni l'administration ni les particuliers n'ont, jus* qu'à ce jour, songé à faire creuser sur ces points des puits qui rendraient les plus grands services aux passants, hommes et bêtes, et surtout aux bêtes de somme et aux troupeaux qui traversent lentement ces déserte sous les rayons d'un soleil brûlant, respirant un air chaud et sec, épaissi souvent par les fines particules de sable, et qui meurent fréquemment au milieu de la route.

Les chemins qui vont du bord de la mer à la Sierra ; par chacune des vallées qui descendent à la côte, entre les contre-forts de la Cordillère, offrent des inconvénients qui, pour n'être pas les mêmes, n'en sont pas moins désagréables. Ces chemins, qui suivent en général le bord de la rivière, sont tracés sur un terrain plus résistant que les sables du bord de la mer, ce qui facilite la marche des animaux; mais ils sont le plus souvent fort étroits et ne permettent que le trajet à cheval. Très-souvent ils sont tracés sur les flancs escarpés de la montagne et dominés par des rochers qui ne permettent le passage aux bêles de somme que si leur charge est étroite et peu élevée. Bien à plaindre sont les muletiers qui se rencontrent venant en sens contraire par ces étroits sentiers : l'un des deux doit quelquefois reculer à plusieurs kilomètres de distance, pour permettre le passage à l'autre et pouvoir passer lui-même.

La plupart de ces chemins de la Sierra traversent la Cordillère à des hauteurs qui varient de 4 000 à 8 000 mètres et auxquelles il n'est pas rare que, voyageurs et animaux, souffrent des terribles effets de l'air raréfié, effets communs à toutes les grandes altitudes et que Ton désigne au Pérou sous le nom de soroche ou veta.

Tous ces inconvénients font que, sur la plupart de ces chemins, les frets sont énormément cbers, ce qui empêche beaucoup de riches produits de la Sierra et de la Montana de pouvoir être transportés avantageusement sur les marchés de la Costa.

Tandis que les chemins de la Costa sont presque plans et en ligne plus ou moins droite, ceux de la Sierra gravissent des pentes souvent considérables, offrant fréquemment des angles très-accentués, et comme en ces points ils sont quelquefois fort étroits et, pour ainsi dire, suspendus aux bords des précipices, leur trajet n'est pas toujours sans péril. Heureusement les mules du pays, la meilleure monture pour ces sortes de routes, sont excessivement prudentes et très-adroites pour éviter les mauvais pas. Ce que le voyageur a de mieux à faire, le plus souvent est de se confier entièrement à sa monture, dont les sabots étroits, défavorables aux voyages sur la côte, sont si avantageux dans ces sentiers rocailleux.

Le sot de la Sierra étant très-accidenté et formé par l'alternance de hauts contre-forts de la Cordillère et de profondes vallées ; il en

résulte que les chemins montent ou descendent constamment, et, comme la marche directe n'est pas toujours possible, les étroits sentiers que Ton est convenu d'appeler chemins dans cette région font d'immenses détours, suspendus aux flancs des montagnes, et, passant d'une vallée à l'autre, parcourent de longues distances pour unir des points quelquefois très-rapprochés à ^ol d'oiseau. Assez souvent ces chemins n'offrent aucune ressource pour l'alimentation des hommes et des animaux, mais il arrive fréquemment que, dans certaines vallées de la Sierra, ils traversent de fertiles régions où, hommes et bêtes, trouvent amplement à satisfaire leurs besoins.

Ces mauvais chemins sont une cause presque insurmontable de la paralysie de la production agricole dans toute la fertile région de la Sierra. Pourquoi, en effet, produire plus que ne demande la consommation, quand il n'y a pas de débouchés?

Nous verrons plus loin que le Gouvernement a cherché à atténuer les effets de ce mal par la construction de plusieurs voies ferrées qui unissent la Sierra à la Costa, mais ces voies, étant très-coûteuses, ne peuvent être multipliées suffisamment pour répondre à tous les besoins de l'industrie agricole, et il faudra bien que, tôt ou tard, le Gouvernement ou les départements, ou môme les communes, s'occupent sérieusement d'améliorer l'état des voies de communication.

Les chemins vicinaux de la côte ne sont pas classés et , à plus forte raison, ceux des diverses autres régions du territoire péruvien. Leur direction, leur largeur, leur mesure, quant aux distances, etc., ne sont soumises à aucune réglementation officielle, d'où il résulte que leur administration est assez difficile et que les municipalités jalouses du bon service de la vicinalité se heurtent à chaque instant contre les difficultés de tout genre que suscite l'intérêt des particuliers , le tout au plus grand détriment des intérêts de la production agricole. Tel propriétaire intercepte tel chemin pour faciliter ses cultures, tel autre change sa direction selon qu'il convient à ses intérêts, tous négligent leur entretien et les détruisent même en les inondant du trop plein de leurs conduites d'eau. Les municipalités prennent des mesures pour fair ecesser cet état de choses, mais les propriétaires résistent à ces mesures. L'indolence traditionnelle de tous fait le reste.

Les règlements de distribution des eaux d'irrigation, quand ils existent, prescrivent néanmoins formellement que tous les fossés communaux de conduite des eaux doivent être côtoyés de chaque côté par des petits chemins qui facilitent leur vigilance, et, en outre, que chaque propriétaire doit établir les conduites nécessaires pour que le surplus des eaux qu'il emploie n'inonde pas les voies de communication. Malheureusement, la plupart des propriétaires opposent une résistance absolue à se soumettre à ces deux sages prescriptions.

La corvée en nature, qui produit de si bons effets pour l'entretien et la réparation des chemins, n'existe généralement pas au Pérou. La part que l'État, les départements et les communes doivent prendre à cet entretien et à ces réparations n'est pas définie, d'où il résulte que les chemins ne sont, le plus souvent, ni entretenus ni réparés. 11 est

permis d'espérer que la nouvelle organisation des municipalités permettra à ces corporations d'améliorer l'état de la vicinalité au Pérou.

Les principales améliorations des voies de communication se font presque toujours, pour le moment, aux frais de l'État, avec ou sans le concours des municipalités. Sans parler du vaste réseau de voies ferrées dont le Gouvernement a entrepfis rétablissement, on peut citer parmi Tune des plus importantes de ces améliorations celle de la route qui unit Lima au Gallao. Cette route rend de grands services au trafic entre ces deux villes, bien qu'elle passe entre deux chemins de fer qui unissent le principal port du Pacifique à la capitale du Pérou.

Outre la route de Lima au Gallao, nous citerons les projets suivants d'amélioration des voies de communication :

Le Congrès de 4876 a voté les fonds nécessaires pour unir par une route carrossable la ville de Gajamarca avec la Vina, qui est reliée au port de Pacasmayo par une voie ferrée. Le parcours de cette route sera de 36 kilomètres et la dépense projetée est d'environ 165 000 soles.

La Société d'émigralion européenne a entrepris d'unir Tarma à la Merced, centre de la colonie de Ghanchamayo, par une route carrossable dont elle a dû abandonner la construction.

D'ailleurs Futilité de cette route ne se fait pas sentir d'une manière indispensable. Un bon chemin de cavaliers serait suffisant. Nous faisons celte remarque avec d'autant moins de crainte que le tracé de la route projetée était d'une exécution très-difficile et demandait de fortes dépenses. En certaines sections, le prix s'élevait à 48 230 soles par kilomètre, quand on aurait pu, pour 200 000 soles, foire, un chemin de cavaliers, de Tarma à la Merced, c'est-à-dire sur. un parcours de 90 kilomètres environ. Il nous suffira de dire que, sur un parcours de 2 kilomètres de cette voie, où il n'y avait aucune œuvre d'art importante à faire, on a dépensé près de 200 000 soles, pour justifier notre appréciation sur l'administration de la Société d'émigration européenne.

Les capitaux importants que l'on place dans les exploitations agricoles de Ghanchamayo permettent d'espérer que les intéressés s'entendront pour améliorer le chemin existant déjà et mettre ainsi leurs propriétés en communication, facile et rapide, avec des centres de consommation ou d'exportation de leurs produits. Le Gouvernement, leur venant en aide par une légère subvention, assurera, sans entrer dans la voie des grandes dépenses où des conseils inexpérimentés ou intéressés Pavaient jeté, une communication facile entre la côte et le principal centre de colonisation de la Montaûa.

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