AVEC LE GOUVERNEMENT
L'agriculture péruvienne si florissante du temps des Incas perdit beaucoup de son importance sous la domination de l'Espagne qui se complaisait à rendre contre elle des édits restrictifs et à prohiber aux tribus soumises la culture des produits que pouvait leur fournir la métropole.
Depuis l'époque de son Indépendance, le Pérou s'est efforcé de se débarrasser des mauvais germes que la domination espagnole avait jetée dans son sein. L'instruction commença son œuvre civilisatrice. La fièvre de demander aux mines de rapides et grandes fortunes, diminua quelque peu, et les regards se dirigèrent insensiblement vers la culture du sol. Malheureusement, un peuple qui brise ses chaînes, conserve longtemps, bien qu'il soil complètement libre, la trace des anneaux de fer qui l'ont opprimé. Une nation, noble et vigoureuse, peut faire disparaître en peu de temps, les effets matériels de son esclavage, mais il lui faut des années, des siècles peut-être, pour en détruire toutes les conséquences morales.
Le Pérou, néanmoins, a marché dans cette voie à pas de géant. Les richesses naturelles que la Providence lui a distribuées avec tant de prodigalité, ont contribué pour beaucoup au développement de ses institutions, de son commerce et spécialement de l'industrie agricole. Malheureusement, ces richesses sont le plus souvent tombées entre des mains qui n'ont pas su ou qui n'ont pas voulu les utiliser pour la protection des vrais intérêts du pays. L'agriculture n'a pas gagné beaucoup à leur emploi, elle a bien été quelquefois un prétexte, mais rien de plus.
Depuis quelque temps cependant, l'industrie agricole a pris un grand développement sur la côte péruvienne du Pacifique, mais ses
méthodes et ses procédés y sont encore quelque peu routiniers. La fertilité des terrains cultivables a répandu la croyance qu'il n'y avait qu'à les ensemencer pour centupler les produits qu'on leur confiait et, quand est venue la fièvre des grandes entreprises agricoles, chacun s'est empressé, sans études préalables, de devenir agriculteur, oubliant que la nouvelle profession qu'il embrassait était une de celles qui réclament le plus impérieusement un grand nombre de connaissances spéciales.
Les gouvernements nombreux qui , durant un demi-siècle, se sont succédé au Pérou, soit qu'ils aient été trop occupés par la politique, soit qu'ils n'aient pas compris entièrement leur mission, soit enfin qu'ils aient été induits dans la même erreur que leurs administrés, ne se sont jamais préoccupés sérieusement de protéger les intérêts de l'agriculture. Leurs efforts semblent avoir été presque exclusivement consacrés à lutter contre les révolutions que les mécontents ou les aspirants au pouvoir déchaînaient contre eux. Les sommes considérables que la vente du guaiio rapportait à la nation et qui auraient pu être très-utile au progrès matériel du pays et surtout au développement de son agriculture, étaient lancées dans les entreprises les plus téméraires et les plus irréfléchies.
Les mécontents ou les envieux que créaient ces prodigalités, voulaient aussi avoir leur part du gâteau : ils se proclamaient Gouvernement à leur tour et, usant de leurs pouvoirs futurs, levaient des impôts et contractaient des emprunts à gros intérêts (car on n'était jamais bien sûr de la réussite), avec l'or desquels ils armaient les leurs et achetaient ceux du Gouvernement en activité. C'est cette manœuvre, bien simple, que Ton était convenu d'appeler, au Pérou, une Révolution. Ces révolutions, le plus souvent, n'étaient nullement des révolutions qui avaient pour but le triomphe d'une idée ou la réclamation d'un droit de la nation: elles étaient essentiellement personnelles et destinées à servir des intérêts purement personnels.
Depuis quelque temps, néanmoins, depuis 1872, l'ère des révolutions semble avoir terminé au Pérou ; les corbeaux se précipitent moins avidemment sur le cadavre quand il est près de passer à l'état de squelette. Pendant l'administration de M. Pardo, de 1872 à 1876, et pendant celle du général Prado qui lui a succédé et qui gouverne aujourd'hui le Pérou, quelques ambitieux et quelques intéressés ou mécontents ont cependant essayé d'arriver au pouvoir, d'assaut et sans consulter la volonté du peuple; mais leurs efforts n'ont pas trouvé d'écho dans le pays et leur parti, qu'ils n'ont jamais pu grossir considérablement, est tombé, tant sous les coups des troupes régulières du gouvernement constitutionnel, que sous ceux dû ridicule et de l'impopularité de leurs ambitieux projets.
L'industrie, en général, et l'agriculture, en particulier, ont souffert considérablement, et souffrent encore, de cette maladie des révolutions qui était passée à l'état chronique.
Le Pérou épuisé par suite de plus d'un demi-siècle de guerres civiles, de mauvaise et prévaricatrice administration et de fautes économiques de toute sorte qu'ont commises à Penvi, particuliers et
gouvernements, n'a jamais eu le temps et le calme nécessaires pour songer à s'occuper officiellement des intérêts de l'agriculture. Néanmoins, depuis quelques années, le Pérou s'efforce de se relever, et nous ne doutons nullement qu'il y réussisse, tant la nature s'est montrée prodigue en semant les richesses les- plus variées et les plus abondantes sur le sol de ce beau pays qui est, sans contredit, l'un des plus riches du Nouveau-Monde. Mais il faut pour cela renoncer à tout jamais aux folies du passé, il faut persévérer énergiquement dans la voie des économies que suit l'actuelle administration et qu'avait déjà tracée celle de 1872-76 à laquelle on n'a pas toujours fait justice, se complaisant quelquefois à la rendre responsable des fautes commises avant elle, bien qu'elle s'efforçât, par tous les moyens, d'en diminuer les conséquences.
Quant aux relations qui doivent exister entre l'agriculture et le gouvernement, tout est presque à commencer. D'imporUmtes réformes et d'utiles institutions sont nécessaires pour assurer le progrès matériel du pays. 11 faut bien le reconnaître, pour le Pérou comme pour tous les pays du monde, les richesses acquises sans travail ne sont que passagères. Elles disparaissent aussi facilement et aussi rapidement qu'elles sont venues. L'agriculture et les mines, il faut le proclamer bien haut, sont seules capables de relever la situation économique du Pérou.
Il n'existe pas de ministère de l'agriculture dans le cabinet péruvien. Les quelques questions agricoles dont s'occupe l'administration sont sous la dépendance du ministère de l'Intérieur, de la Police et des Travaux publics, mais sans division, ni môme bureau spécial affecté à l'agriculture. Les associations agricoles sont inconnues au Pérou. Chaque fois que le gouvernement, ou des particuliers, ont essayé d'en former, ils ont échoué devant l'apathie des sociétaires ou è la suite de' questions personnelles, et de rivalités mesquines suscitées, le plus souvent, par des intérêts bâtards.
Quant à la propagande agricole, elle laisse encore beaucoup à désirer. L'unique publication agricole du Pérou est la "Revista de Agricultura" qui a été fondée en 1875 sous les auspices du Gouvernement. Cettte publication est mensuelle. Elle est soutenue presque exclusivement par son Directeur-fondateur.
La " Bevista de Agricultura" s'est efforcée, depuis son origine, d'appeler l'attention du gouvernement, des agriculteurs et des capitalistes, sur les avantages qu'offrait l'agriculture au Pérou. Elle a cherché à diriger les travaux des champs vers la voie de l'expérimentation qui seule peut le3 rendre économiques et féconds; elle n'a pas cessé un seul instant d'inviter les agriculteurs à s'unir en vue de l'intérêt commun en leur montrant tous les avantages que pouvait offrir l'association au point de vue du progrès agricole; elle s'est efforcé enfin d'appeler l'attention du gouvernement sur les avantages que le pays pouvait -retirer de l'établissement de l'enseignement agricole à tous les degrés, enseignement que les gouvernements jaloux du bien-être des populations ne sauraient trop protéger, car c'est celui duquel l'ordre, la sécurité, et la liberté ont le moins à redouter, en même temps
que celui dont ou doit espérer les plus grands avantages au double point de vue du progrès moral et matériel des peuples.