QUI DOMINENT DANS L'ÉCONOMIE RURALE DU PAYS
Les produits caractéristiques qui dominent dans l'économie rurale du Pérou varient évidemment selon les régions que Ton considère :
Les produits de la Costa sont aussi différents de ceux de la Sierra que ceux-ci le sont eux-mêmes de ceux de la Montana, ce qu'il est facile de comprendre après ce que nous avons dit du climat de ces trois zones. Bien qu'il existe une différence assez tranchée entre les produits agricoles de la Montana et ceux de la Costa, cette différence n'atteint jamais les caractères de celle qui sépare les produits de ces deux régions, de ceux de la Sierra. Les altitudes ont en effet une très-grande influence sur les manifestations de la vie, soit végétale, soit animale. La Costa, dont l'altitude est comprise entre et 2 000 mètres, diffère assez peu, à ce point de vue, de la Montana, dont l'altitude varie de 2 000 à 500 mètres. Mais ces deux zones diffèrent Tune de l'autre, et, d'une manière considérable, des hauts plateaux qui constituent la région appelée Sierra par les Péruviens, et qui sont situés à une hauteur qui varie entre 2 000 et 4 000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
11 est bon de dire, que si les différences d'altitutes entre la Costa et la Montana n'influent pas considérablement pour différencier les produits caractéristiques qui dominent dans l'économie rurale de ces deux régions, il n'en est pas de même de leurs climats qui exercent assurément une action fort notable sur la nature de ses produits ; l'absence de pluies d'une part, leur fréquence de l'autre, au moins pendant tout une saison ; les différences, quoique faibles (deux ou trois degrés centigrades) qui existent entre les moyennes annuelles de température de l'une et l'autre zone ; la nature même du sol de ces deux régions, sont autant de causes qui impriment à leurs produits végétaux un faciès particulier et des caractères suffisamment tranchés.
Les produits qui dominent dans l'économie rurale du Pérou, doivent donc être examinés séparément et pour chacune des trois zones parai-
lèles bien distinctes qui divisent ce pays, du nord au 6ud. C'est ainsi que nous allons les considérer.
Région de la Costa. — Cette région, avons-nous dit plus haut, est celle qui s'étend des bords du Pacifique au versant occidental de la cordillère jusqu'à une hauteur d'environ 2.000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
C'est dans cette partie du Pérou, dont nou3 avons déjà fait connaître le climat et la nature du sol, que l'agriculture est le plus développée. Dans les deux autres zones, l'exploitation du sol est à peu près partout limitée par les besoins de la consommation locale, et il en sera ainsi jusqu'à ce que les voies de communication permettent aux riches produits de ces régions de s'écouler vers des marchés où ils acquerront une valeur rémunératrice du travail et des capitaux qu'a nécessités leur production.
Dans la Costa, il n'en est plus de même ; la population, et partant la consommation, y sont beaucoup plus considérables. En outre, un assez vaste réseau de voies ferrées et, surtout, la proximité de la mer, permettent à l'agriculture de cette région d'écouler ses produits sur les marchés, non-seulement du Pérou, mais encore sur ceux des Républiques voisines, sur ceux des États-Unis et même sur les marchés européens. Les produits de l'agriculture dans la Costa sont donc non-seulement destinés à l'approvisionnement des marchés de consommation locale, mais encore à être exportés jusque sur les marchés de l'Ancien continent.
L'agriculture de la côte du Pacifique revêt ce caractère industriel, surtout depuis quelques années, et elle tend chaque jour davantage à fournir des produits d'exportation et à abandonner la culture des substances de consommation locale, préférant les importer, comme elle le fait, par exemple, pour son blé qui lui vient du Chili; pour son riz qui lui vient de la Chine et du Japon, avec escale sur le marché européen; pour sa viande qu'elle tire du Chili, au moins en partie, et même de la République Argentine.
Il est naturel de penser que si l'agriculture de la Costa est entrée dans cette voie de production industrielle d'exportation, au détriment des produits de consommation locale qu'elle importe de l'étranger, c'est qu'elle y trouve son profit. Peut-être s'est -elle exagéré ce profit, car enfin les produits étrangers ne lui arrivent, et ses propres produits ne se présentent sur les marchés étrangers, que chargés d'énormes frais de transport, de commissions, de risques, d'intermédiaires, etc. Mais il serait bien difficile, dans l'état où elle se trouve actuellement, de lui donner des conseils. L'agriculture de la côte péruvienne du Pacifique, en effet, est encore dans l'enfance. La surprenante fertilité du sol qu'elle exploite ne Ta pas habituée à marcher cauteleusement et à faire, chaque jour, la balance de sa situation.
Des circonstances exceptionnelles, au point de vue économique et financier, ont fait qu'elle a été saisie d'un moment de fièvre, d'une espèce de vertige qui lui a fait abandonner quelque peu la réserve et la prudence qui lui convenaient. 11 y a quelques années, le Pérou
disposait de sommes relativement considérables qui, distribuées un peu entre toutes les classes de la société, disparaissaient aussi rapidement qu'ellos étaient venues. Le vent était aux grandes entreprises ; l'agriculture s'y abandonna tête baissée . Les établissements de crédit lui offrirent de grands capitaux, et elle les accepta, moyennant hypothèque et un fort intérêt. Elle oublia les profits que donne la division du travail, et elle se fit à la fois productrice manufacturière et commerçante.
Le personnel agricole était-il bien préparé à cette grande révolution ? Il est permis d'en 'douter. L'enseignement agricole n'a jamais existé au Pérou ; la routine, les méthodes et les procédés vieillis ou insuffisants s'y montrent encore fréquemment. Les lois économiques, les conseils salutaires de la science et de la pratique expérimentale n'y sont pas toujours respectés. On ne semble pas se rendre compte qu'en agriculture, plus que pour nulle autre industrie, les moindres fautes, les moindres négligences dans l'observation de ces lois et la pratique de ses conseils, peuvent conduire aux plus funestes résultats et amener une grande exploitation agricole aux bords d'un abîme qu'elle n'apercevra que tardivement et quand sa chute sera probable, quelquefois môme inévitable.
Le manque absolu de statistique agricole; la difficulté de se procurer auprès des agriculteurs des renseignements utiles, précis, et surtout des renseignements sur lesquels on puisse compter, font qu'il est bien difficile de connaître la véritable situation de l'agriculture de la Costa et les avantages qu'elle trouve à se livrer aux cultures industrielles dont les produits s'exportent, abandonnant ainsi la production de3 substances de consommation locale.
H est certain que la culture de la canne à sucre est tout indiquée sur la côte du Pérou, région qui se prête admirablement à ce genre d'exploitation du sol, ainsi que nous le dirons plus loin en parlant des cultures spéciales. Ce qui fait surtout de la côte du Pérou un lieu de prédilection pour la canne à sucre, qui y donne des rendements supérieurs à ceux qu'elle procure dans tous les pays sucriers, sans excepter même le Brésil, c'est qu'elle n'a pas, là, à redouter les conséquences terribles des circonstances atmosphériques qui dans d'autres régions sucrières réduisent presque à néant les récoltes sur lesquelles on avait fon<*é les plus belles et les plus légitimes espérances. Là, pas d'ouragans destructeurs, pas de pluies intempestives : une véritable culture en serre tempérée, la chaîne des Andes faisant l'office d'abri contre les vents de Test, tandis que la chaleur est régularisée par la masse des eaux du Pacifique qui permettent à la côte du Pérou de jouir d'un véritable climat insulaire.
Le grand développement de l'industrie sucrière au Pérou semble donc parfaitement logique et rationnel. Les premières années ont été quelque peu pénibles, mais aujourd'hui la situation de cette industrie est des plus brillantes. La hausse des prix des sucres en 1876; la crise financière que le Pérou souffre depuis quelques années et qui a déterminé une hausse considérable du change sur l'étranger, ont créé
cette situation, en permettant aux producteurs £t fabricants de sucre de remplir, dans d'excellentes conditions, les engagements qu'ils avaient pris envers les banques et les capitalistes.
Les grandes cultures de riz, de coton, de fourrages, sont appelés, sinon à disparaître, au moins à diminuer considérablement, sur la côte du Pérou, devant l'invasion incessante des plantations de canne à sucre, qui rendent réellement de plus grands profits. Cette invasion néanmoins, ne laisse pas de déterminer un certain trouble économique, passager sans doute, mais qui se traduit par un malaise immédiat dû à l'insuffisance de la production des substances alimentaires qui doivent approvisionner les marchés de la consommation journalière, subs-» tances dont les prix, depuis quelques années, ont éprouvé une hausse considérable. L'équilibre se rétablira naturellement; on importera les objets de première nécessité; l'ouvrier étant obligé de payer plus cher les produits qu'il consomme, vendra plus cher ses services, et le trouble économique, plus apparent que réel, qui n'a pas laissé néanmoins de préoccuper l'administration péruvienne, disparaîtra de lui-môme.
La petite culture, dans la région de la Costa, produit en général toutes les substances alimentaires des pays tempérés : «légumes, fruits, céréales, fourrages. L'horticulture et surtout l'arboriculture y sont fort peu avancées, et cependant pourraient donner des résultats très-rémunérateurs. Les arbres fruitiers sont généralement abandonnés à euxmêmes et naturellement donnent des fruits de mauvaise qualité. Les pommes et les poires ne sont presque pas mangeables. A l'exception des pêchers, les Rosacées amygdalées ne viennent pas bien sur la côte péruvienne : les prunes, les cerises, les amandes fraîches y sont inconnues ; il est vrai que Ton n'a pas fait d'efforts, que nous sachions, pour les y acclimater.
Les seules céréales cultivées sont le riz et le maïs : l'orge et le froment le sont à peine, sur certains points de la Costa, voisins de la Sierra. La culture du riz est en outre abandonnée chaque jour davantage, ainsi que nous venons de le dire pour celle de la canne à sucre, qui semble plus rémunératrice.. Quant aux fourrages, leur culture est assez limitée pour que l'on ait recours aux fourrages secs qu'exporte le Chili.
C'est surtout la luzerne qni constitue la base des prairies artificielles. Les trèfles et le sainfoin ne sont pas cultivés au Pérou; pendant la saison sèche, la luzerne est remplacée comme fourrage par le maïs, que l'on fait consommer en vert, avant la maturité du fruit, ou après sa récolte , et par une graminée que Ton appelle maizillo (Paspalum purpureum) et qui est très-estimée comme fourrage. Une autre graminée originaire d'Afrique, croyons-nous, est cultivée au Pérou sous le nom de gramalote et donne un fourrage de qualité inférieure.
Quant aux produits dont la culture est spéciale au Pérou et aux régions Ijter tropicales, ils ne sont pas très-nombreux. Nous citerons le Camote (Batata edulis), qui figure à un très-bon rang sur le marché des comestibles ; la Yuca (Manihot palmata), également très-eslimée
par ses racines volumineuses riches en fécule et d'une saveur agréables. La pastèque (Citrullus vulgaris) est cultivée sur une assez grande échelle dans certaines vallées de la Costa et jouit d'assez d'estime chez les amateurs qui, au Pérou, la mangent sous le nom de Sandia. Les melons que Ton cultive sur la côte, bien que ne recevant presque aucuns soins spéciaux, sont généralement de bonne qualité. On cultive également une autre cucurbitacée originaire du Pérou et à fruits comestibles, c'est la Caïgua (Momordica pedata.)
Parmi lessolanées autre que le Physalys pubescens, \q Solamun tuberosum, les Lycopersicum, c'est surtout le genre Capsicum qui, sous le nom de aji, est au Pérou l'objet d'une culture qui atteint, dans certaines régions, dès proportions considérables. La quantité de fruits de ces plantes que consomment les indigènes est presque incroyable et, dans certaines régions, la culture de l'aji occupe une vaste étendue de terrain. Les espèces et variétés de Capsicum cultivées sont fort nombreuses. Nous citerons particulièrement le G. annuum (Aji largo), le C. frutescens (Aji arnaucho), le C. pubescens (Rocoto), etc.
Quant aux fruits propres au Pérou, et en général aux régions tropicales, nous citerons la Chirimolla (Anonas Cherimolla), la Palta (Persea gratissima), la Guayaba (Psidium pyriferum), la Guanabana (Anona muricata), le PaliÙo (Campomanesia cornifolia) , le Platano (Musa paradisiaca), la Granadilla (Passiflora ligularis), le Tumbo (Passiflora cuadrangularis), le Papayo (Papaya vulgaris), le Mamei (Mamea Americana), le hxxcnmo (Lucuma obovata)M Gaimito(£ucwma Caimito), le Zapote [Achras Sapota), le Mango (Mangifera Indica), la Giruela agria (Spondiaspurpureà), la Giruela del fraile (Bunchosia armeniacà), la Granada (Punica granatum), les Oranges et les Citrons (Citrus aurantium, vulgaris , Limonium, Lirnetta) 1 h?\ndi(Ananassa sativa), etc.
Les noix du Pérou (Juglans nigra) sont bonnes à manger, mais leur amande est si petite et surtout, leur partie ligneuse est si épaisse et si dure, qu'elles ne figurent pas sur le marché. La pulpe abondante et sucrée qui entoure les graines du Pacay (Inga reticulala) est très-estimée par les indigènes, qui mangent également, sous le nom de Nispero, les fruits de YEryobotria Japonica). Les fruits de plusieurs Gactus sont comestibles. Ceux qui figurent le plus communément sur le marché sont les Tunas (Opuntia Tuna). Les fruits que Ton cultive au Pérou sous le nom de ceresas sont les baies odorantes et de saveur agréable du Malpighia setosa. L'olivier (Olea Europea) n'est cultivé que pour ses fruits, employés comme comestibles, maison n'en extrait pas d'huile ou, au moins, on ne le fait que sur une trèspetite échelle. Le dattier (Phœnix dactylifera) est cultivé sur plusieurs points de la côte et donne des fruits de bonne qualité. Les raisins de table du Pérou sont d'excellente qualité et justement estimés.
Tous ces produits sont de consommation purement locale et ne figurent en rien dans l'exportation. Le Pérou n'exporte pas de fruits ; il reçoit, au contraire, des oranges de Guayaquil et des poires, des pommes, des noix du Chili. L'Europe lui envoie, en outre, des fruits secs ou conservés dans l' eau-de-vie, en assez grande abondance.
Les produits de la grande culture, dans la région de la Costa, sont principalement le vin, le coton et le sucre. Le café et le riz sont cultivés sur une assez vaste échelle par quelques propriétaires, mais cette culture reste limitée à quelques départements du nord de la République. Il est vrai qu'il eu est de môme pour la vigne, dont Ja culture est presque exclusivement propre aux départements de Moquegua et d'Ica.
Les vins de ces deux départements, et, plus spécialement ceux de Moquegua, sont d'assez bonne qualité. S'ils ne jouissent pas, sur les tables péruviennes, de toute l'estime qu'ils méritent, c'est peut-ôtre uniquement parce qu'ils sont péruviens. « Nul n'est prophète dans son pays. » Sans doute, ces vins sont inférieurs aux vins fins que l'Europe expédie en Amérique, mais nous pensons que cette infériorité dépend, en grande partie, de leur mauvaise fabrication. La viticulture est encore moins avancée, au Pérou, que la plupart des autres branches de l'industrie agricole. Le travail des vins y est très -primitif. Le vigneron s'efforce, avec ses raisins d'Ica et de Moquegua, et moyennant toutes sortes de drogues, de faire des vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Xérès, etc., toutes sortes de vins, sans songer qu'il devrait s'appliquer simplement à faire des vins d'Ica et de Moquegua. Et quels vins de Bordeaux fait-on, surtout dans le département d'Ica! Les vins que l'on arrive à imiter le mieux à Ica sont les xérès. Nous avons eu occasion d'en déguster qui n'étaient pas inférieurs à ceux que fabrique l'industrie de Cette. En général, c'est l'élément sucré qui domine dans le raisin d'Ica et qui fait le désespoir des vignerons. Aussi la plupart de leurs vins rappellent, quant à la couleur et à la saveur, les vins de Lunel et de Frontiguan. Ils ne sont pas désagréables à boire, comme vins de dessert, mais ce ne sont, pour le moment, que de très-médiocres vins de table.
Les vins blancs de Moquegua sont plus secs que ceux d'Ica et constituent de bons vins de table; malheureusement, nous croyons qu'ils ne sont pas de grande durée, défaut qui serait peut-être facile à faire disparaître par des soins de fabrication.
La viticulture est un art bien difficile et bien délicat, surtout quant à la fabrication du vin. Cet art est encore dans l'enfance au Pérou. Les produits delà vigne sont plutôt consommés après distillation, et sous la forme d'eau- de vie, que sous celle de vins. Ces eaux de- vie jouissent d'une grande réputation dans le pays et nous estimons qu'elles la méritent. Il n'est pas rare de voir des Européens préférer Vitalia et le pisco aux meilleurs cognacs qu'expédie l'Europe.
L'industrie viticole du Pérou a besoin de se livrer à de sérieuses études, de renoncer à la routine et aux vieux procédés de fabrication, pour que ses .produits puissent lutter contre ceux de l'importation. Les vins du Pérou devraient, cependant, sortir victorieux de cette lutte, si on prenait un peu plus de soin à les fabriquer; car il faut avoir vécu à Lima et sur toute la côte du Pacifique, pour savoir quels infâmes breuvages y exporte l'Europe, sous les noms les plus pompeux et les plus sonores, des vignobles de France et d'Espagne.
L'enseignement agricole ; des cours spéciaux de vinification ; l'étude des variétés de vignes qu'il convient le mieux de cultiver, la recherche expérimentale des soins qu'exige leur culture sous le climat si particulier de la côte du Pérou, ainsi que de ceux que réclament la vinification et la distillation, pourront seuls donner à la viticulture péruvienne l'impulsion dont elle a besoin pour pouvoir fournir les résultats que l'on est en droit d'exiger d'elle.
Le coton est surtout cultivé dans la partie nord du Pérou. Il Test également dans plusieurs départements de la côle situés au centre, dans les départements de Lima et d'ica, par exemple-, mais c'est au nord que cette industrie est le plus importante.
L'industrie cotonnière prit au Pérou un très-grand développement à l'époque de la guerre de sécession des États-Unis, guerre qui, comme on sait, fit tomber la production du coton dans ce riche pays, d'un milliard de kilogrammes qu'elle avait atteint en 1860, à moins de 50 millions de kilogrammes qu'elle accusa en 1867. Cette industrie laissa de grands bénéfices aux agriculteurs péruviens, grâce à la hausse
Îui, h cette époque, se produisit sur les cotons. Mais, dès 1871, les tats-Unis jetaient de nouveau sur le marché 680 millions de kilogrammes de coton et les prix prenaient une allure plus normale, qui devait amener la chute de la culture du coton sur une grande partie de la côte du Pérou. Cette culture ne s'était développée, en effet, qu'à l'ombre d'une hausse considérable de l'artlCle, par suite des désastres de la guerre civile des États-Unis et de ceux, plus menaçants encore pour les travaux des champs, delà paix qui, en abolissant l'esclavage, retira d'un coup, à l'agriculture, les bras dont elle disposait, et cela au moment où elle en avait le plus besoin pour se relever des désastres de la guerre.
Si Ton excepte les départements situés au nord , la côte du Pérou ne saurait être considérée comme favorable à la culture du coton. Les nuits y sont trop fraîches et la plante cotonnière en souffre considérablement. Ces froids nocturnes, qui amenaient fréquemment la perte totale ou presque totale de la récolte; la baisse des prix à la suite de la guerre de sécession ; les grands bénéfices qu'offre la culture de la canne à sucre sur presque toute la côte du Pacifique, ont amené peu à peu les agriculteurs péruviens de cette région à l'abandon, presque complet dans certains départements, total dans d'autres, de la culture du coton, qu'ils ont remplacée par celle de la canne. Nous pensons que cette mesure a été très-sagement prise, car nous ne croyons pas qu'il soit possible aux cotons péruviens de lutter contre ceux des Etats-Unis, de l'Egypte, etc.; et nous estimons que la canne à sucre, qui s'accommode parfaitement des conditions climatériques de la Costa et qui donne des résultats considérables comme produit, peut procurer de bien plus grands bénéfices aux agriculteurs péruviens que ne le ferait le coton.
La canne à sucre est, sans contredit, la base de la grande culture industrielle au Pérou; c'est à elle que les agriculteurs péruviens de la Costa consacrent tous leurs efforts et c'est vers elle qu'ils dirigent toutes leurs espérances. De même que les Nord-américains se sont
dévoués au culte du « dieu coton », on peut dire que les Agriculteurs Péruviens ont proclamé la canne leur reine et la déesse à laquelle ils rendent tous leurs hommages.
La culture de la canne à sucre, au Pérou, remonte à une époque assez éloignée. Bien qu'on ait prétendu que cette plante existait en Amérique, et y croissait à l'état sauvage, avant la découverte du Nouveau- Monde par Colomb, nous croyons que la précieuse graminée saccharifère n'y figure que depuis le commencement du xvi e siècle. On 6ait que la canne à sucre est originaire de Flnde et qu'à l'époque des conquêtes d'Alexandre elle passa des régions situées au-delà du Gange dans la Syrie, l'Arabie et l'Egypte. Au xi e siècle, les Maures l'auraient introduite en Espagne, selon l'écrivain arabe Ebn-El-Ervan. C'est de là qu'au commencement du xv e siècle les Portugais l'auraient introduite au Brésil, les Espagnols et les Français aux Antilles, d'où elle passa rapidement sur tous les points de l'Amérique tropicale. Elle n'arriva au Pérou qu'au milieu du xvii 6 siècle, et sa culture ne s'y développa que fort lentement, 'd'abord.
On sait, en effet, que le Pérou qui, sous la domination des Incas, était une région où florissait l'agriculture, devint, après la conquête, un pays essentiellement minier. La domination espagnole, qui dura jusqu'au commencement du siècle actuel, était peu propre à accoutumer les Péruviens au travail et, surtout, à leur donner le goût de l'agriculture. •
La culture de la canne à sucre, jusqu'à notre époque, demeura donc très-limitée et n'eut pour objet que la consommation locale. Ce n'est que depuis l'Indépendance que l'agriculture a commencé à prendre son essor, au Pérou. Dès lors, la culture de la canne a pris des proportions considérables et , enfin , depuis quelques années , le sucre est devenu un important produit d'exportation. Il n'existe malheureusement pas, nous l'avons déjà dit, de statistique agricole au Pérou; mais on peut estimer que, durant les quatre dernières années, l'exportation du sucre a quadruplé. Nous ne pensons pas exagérer en l'estimant aujourd'hui à près de 100.000.000 de kilogrammes. Ce chiffre permet, d'ores et déjà, au Pérou, de prendre le premier rang parmi les pays producteurs de sucre de canne, après Cuba, Java, le Brésil, Maurice et Manille, et, nous le répétons, la production péruvienne est en voie de s'accroître considérablement, promettant de placer la côte péruvienne au rang des plus importantes régions sucrières.
Depuis quelques années, en effet, d'importantes usines ont été fondées sur la côte du Pérou, en vue de l'industrie sucrière. Les anciennes machines et les anciens systèmes de fabrication du sucre ont été généralement abandonnés et les meilleurs procédés d'élaboration, ainsi que les appareils les plus puissants et les plus perfectionnés, se sont introduits dans cette région sucrière par excellence. 11 existe aujourd'hui des installations qui peuvent fabriquer 10.000, 15.000 et 20.000 kilogrammes de sucre par jour. Sans doute, l'industrie sucrière, au Pérou, n'a pas dit son dernier mot, et c'est précisément parce qu'il reste encore beaucoup à faire que nous
espérons voir la production de ce pays augmenter rapidement, comme elle Ta déjà fait depuis quelques années.
Ce développement de l'industrie sucrière sur la côte péruvienne a eu, ainsi que nous l'avons déjà dit, de sérieuses conséquences au point de vue économique : la valeur du sol a doublé et même triplé depuis vingt ans; l'intérêt du capital a sensiblement augmenté et les salaires sont arrivés à des chiffres exorbitants, si on les compare à ceux des années antérieures à 1854, époque à laquelle la révolution du général Gastilla amena la raanumission des esclaves. Mais l'industrie sucrière est si vivace dans cette région et fait concevoir de si grandes espérances, que son essor n'est pas arrêté par cette hausse toujours croissante de la valeur des éléments de la production : du sol, du capital et du travail.
Il existe, sur la côte du Pérou, environ 240 exploitations ou haciendas qui se livrent à la culture de la canne à sucre. De ce nombre, 120, c'est-à-dire la moitié envirtfn, font de la culture en grand et s'adonnent exclusivement à la production du sucre. Les autres se livrent à une culture mixte ou en petit. La plus grande partie des établissements de grande culture sont pourvus de machines et d'appareils perfectionnés pour l'extraction et la fabrication du sucre; les autres, quand ils bénéficient eux-mêmes leurs cannes, en sont encore réduits aux moulins primitifs, mus par des animaux, et à la pratique de la cuite à feu nu et au contact de l'air.
Le plus grand nombre des usines à vapeur de la grande culture usent du concréteur et des centrifuges, bien que le système d'égouttage dans les formes coniques soit encore fréquent. Les établissements récemment installés sont tous pourvus des appareils les plus perfectionnés d'évaporation et de cuite à la vapeur et dans le vide. Un certain nombre sont organisés pour le raffinage de leurs produits, mais cette branche de l'industrie sucrière n'a pas encore pris un grand développement sur la côte du Pérou et nous ne pensons pas même qu'elle soit susceptible de le prendre jamais, pour plusieurs raisons, et, principalement, parce que les premiers produits, après le turbinage, sont aussi blancs que peut le désirer le consommateur le plus délicat, et leur degré de pureté est considérable. Rarement ils contiennent moins de 98 0/0 de sucre cristallisable. Le terme moyen est 96 et 97 0/0.
Région de la Sierra. — La Sierra est, avons-nous dit déjà, la partie montagneuse et élevée du Pérou, celle qui occupe les hautes régions de l'immense cordillère des Andes . Les produits de la Sierra sont très-variés, selon les hauteurs et selon diverses circonstances topographiques. Us se rapprochent plus que ceux de la Costa des produits des régions tempérées, bien que sur certains points ils offrent tous les caractères de ceux des régions tropicales, ce qui s'explique facilement par cette circonstance que, sur un parcours de moins de 50 kilomètres on passe quelquefois de la température relativement élevée de la côte du Pacifique, aux régions glacées des neiges perpétuelles. L'agriculture de la Sierra produit avec abondance le3 céréales, maïs,
f ornent, orge et les fourrages, tels que la luzerne et diverses graminées indigènes. Aussi l'élevage des troupeaux, des vaches et des moutons, y est-il assez fréquent, en vue de l'exportation sur la côte et principalement à Lima. Malheureusement les connaissances zootechniques y sont bien limitées et on ne se préoccupe nullement de l'amélioration des races qui, dans certaines partie de la Sierra, sont très-mauvaises et complètement abâtardies, par suite du manque de soins. Ces mauvaises conditions sont surtout communes dans la partie transandine de la Sierra, où les troupeaux sont formés d'individus de petite taille qui donnent peu de laine, peu de viande, et encore de qualité tout à fait inférieure. Là les animaux sont abandonnés aux intempéries du climat depuis leur naissance jusqu'à leur mort, qui arrive le plus souvent faute de soins, soit par suite du manque d'aliments, soit par les déprédations du lion d'Amérique (Feliz Puma) ou du renard (Canis Asarœ) qui sont assez communs dans certaines partie de la Sierra.
Quelques éleveurs sont néanmoins entrés déjà dans la voie des améliorations pour la race ovine, qu'ils croisent avec des races à laine plus fine et de meilleure qualité.
C'est dans la Sierra, et surtout dans la partie méridionale, que vivent un certain nombre d'animaux indigènes du Pérou et tout à fait caractéristiques des régions de la Cordillère, comme par exemple le Llama, la Vicuna, l'Alpaca ou Paco et le Guanaco. Le Llama est employé comme bête de charge et bien qu'il ne soit à môme de porter qu'un très-faible poids (50 kilogrammes) et tout à fait incapable de marcher, si ce n'est un peu plus vite qu'une tortue (de 3 à 4 lieues par jour), il n'en rend pas moins de très-grands services, par suite du peu de soins qu'il réclame et du peu de dépenses qu'il exige pour sa nourriture. Les herbes rachitiqujBS et presque sèches qui croissent entre les rochers et sur les hauts plateaux de la cordillère lui suffisent. 11 peut rester plusieurs jours, et même des semaines, sans boire, comme un chameau, animal dont il est d'ailleurs très-voisin sur l'échelle zoologique. Son sabot est armé d'une espèce de grifle qui l'empêche de glisser sur la neige et assure sa marche sur les pentes escarpées. On emploie les Llamas par troupes considérables de plusieurs centaines, et leur conduite est des plus faciles. La vicuna, l'alpaca et le guanaco sont surtout remarquables par la finesse de leur laine, bien connue aujourd'hui sur le marché européen. Ces animaux vivent à l'état sauvage sur les hauts plateaux de la cordillère et sur les pics élevés que couronnent les neiges perpétuelles, à une hauteur de 5.000 à 6.000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans ces parages glacés, les immenses troupeaux que forment ces animauxne rencontrent, pour toute alimentation, qu'une petite plante rachitique appelée lchu, au Pérou, et qui couvre les hauts sommets des Andes depuis l'Equateur jusqu'à laPatagonie. On a cherche à domestiquer ces animaux, surtout la vicuna et l'alpaca, mais l'entreprise n'a pas, jusqu'à présent, donné de bons résultats. Néanmoins elle ne parait pas impossible, et les Péruviens, en dirigeant leur activité vers ce point, peuvent y trouver une source de richesses considérable.
La difficulté principale de domestiquer les alpacas consiste dans les soins minutieux dont ont besoin ces animaux, soins qui demandent beaucoup de patience et d'adresse et que l'Indien qui, en quelque sorte, s'incorpore à son troupeau, peut seul donner, car son organisation lui permet de vivre à des hauteurs qui cessent d'être habitables pour ceux qui ne sont point nés dans ces hautes et inhospitalières régions. Mais l'Indien se décourage chaque jour davantage de l'élevage des troupeaux d'alpaca, non qu'il laisse de reconnaître les beaux profits qu'il peut retirer de ce travail, mais parce que, souvent, il arrive que ces prolits lui échappent par suite du peu de délicatesse de certains spéculateurs et des difficultés qu'éprouve l'administration à faire prévaloir le respect de la justice et des lois dans certaines régions de la Cordillère où l'autorité est entre les mains de gouverneurs subalternes qui n'ont souvent que de très-faibles notions du tien et du mien.
L'industrie agricole de la Sierra cultive plusieurs plantes tuberculeuses indigènes qui fournissent aux habitants des aliments féculeux variés, sains et abondants . La pomme de terre (Solarium tuberosum) l'un des produits du règne végétal qui rend le plus de services à l'humanité, est originaire de la Sierra du Pérou, comme tout le monde sait. La pomme de terre est cultivée dans presque tout les points de la Sierra, mais dans certaines régions, elle croît en abondance à l'état sauvage. Les indigènes des parties élevées du versant occidental de la cordillère désignent sou3 le nom de Curo la pomme de terre sylvestre qu'ils distinguent de celle qu'ils cultivent et qu'ils appellent Papas. Par sa partie aérienne, la pomme de terre sauvage ne se sépare pas beaucoup de celle que Ton cultive, si ce n'est que ses feuilles sont un peu plus minces, mais elle diffère quelque peu par sa partie située dans le sol : ses tiges souterraines s'étendent considérablement et les tubercules, au lieu d'être réunis en un même point du sol, se trouvent dispersés sur toute l'étendue de la partie souterraine de la tige. Quand les Indiens labourent la terre, ils recueillent un grand nombre de tubercules que la charrue met à découvert, ensuite ils parquent leurs porcs sur le terrain labouré, et ces animaux y trouvent encore de quoi s'alimenter pendant quelques jours. Dans le département d'Àncachs, l'altitude de prédilection de la pomme de terre sauvage est de 2.500 à 3.000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Dans le même département d'Ancachs et dans la province de Garaz, on cultive une assez remarquable variété de pomme de terre que l'on appelle Chaucha. Elle jouit de la propriété de pouvoir être récoltée après trois mois de plantation, tandis que la pomme de terre ordinaire ne se récolte qu'au bout de cinq ou six mois. La chaucha est une pomme de terre agréable à manger, mais qui offre l'inconvénient de ne pouvoir se conserver ; à peine cueillie, elle commence à entrer en végétation.
Les autres tubercules que produit l'agriculture de la Sierra sont F01luco, tubercules de YUllucus tuberosus^ plante de la famille des 8asellées, dont les racines sont riches en fécule et fournissent un aliment sain et nutritif. On cultive également Y Ullucus Kwithii ûoni on mange
les parties souterraines au Pérou sous le nom de Papas lisas jaspeadas. La Sierra produit encore l'Oca (Oxalis crenata) dont les tubercules féculeux sont comestibles et très-estimés; l'Arracacha (Arracacha esculenta), ombellifère à tubercules souterrains comestibles, qui, dans certaines parties de l'Amérique du Sud, en Bolivie par exemple, remplace la pomme de terre.
Dans les très hautes régions de la cordillère, sur les grands plateaux que Ton désigne, au Pérou, sous le nom de Puna, là où le blé et le maïs ne mûrissent pas leur fruit et où pas un arbre, pas le plus rachitique arbrisseau, ne trouble la monotonie d'un sol plan, élevé et presque glacé, on cultive la Quinoa (Chenopodium Quinoa), dont les graines amylacées, avec l'oca et la pomme de terre, servent de nourriture aux habitants de ces hautes et froides régions. Dans l'ancien Gollao, aujourd'hui département de Puno, sur les bords du lacTiticaca, on conserve les pommes de terre d'une récolte à l'autre en les séchant au soleil, ou en les soumettant à l'action de la gelée, ce qui constitue un insipide aliment qui ne peut être mangé que par les authocthones ou par des affamés qui ne disposent de nul autre comestible. On le désigne sous le nom de Chuno.
L'agriculture de la Sierra n'est pas obligée, comme celle de la Costa d'avoir recours à l'irrigation qui, dans cette dernière région, est une condition sine qua non de la production végétale. On n'a recours à l'irrigation dans la Sierra, que pour la culture du maïs et de la luzerne. Quant aux autres cultures, froment, orge, pomme de terre, etc., on attend généralement les premières pluies pour les ensemencements, et la récolte se fait à la fin de la saison pluvieuse ou au commencement de la saison sèche.
La Sierra n'est pas toujours froide : elle possède une très-grande variété de climats, depuis le climat de la côte du Pacifique jusqu'à celui des froids plateaux de la cordillère ou Panas, en passant par tous les climats des régions tempérées. Aussi n'est- il pas rare de voir l'agriculture de la Sierra fournir les produits caractéristiques des régions tropicales, c'est-à-dire les mômes produits que Ton retrouve sur la côte comme la chirimoya, l'orange, la canne à sucre, etc. On y cultive aussi les Bananes {Musa paradisiaca) l'Avocatier (Persea gratissima) la Yuca (Manikot palmata). Enfin on y trouve la plupart des produits des régions tempérées qui ont été acclimatés sur la côte du Pérou : fruits, légumes, céréales, fourrages, etc.
Il n'est pas rare que les cultivateurs de la Sierra obtiennent deux récoltes dans un an sur un même terrain; ils sèment des pommes de terre au mois de décembre et les recueillent au mois de mai. Au mois de juin ils sèment en blé le même terrain, qui est tout préparé par l'arrachage des pommes de terre, et font la moisson au mois de novembre. L'année suivante ils laissent reposer le terrain et ne lui demandent qu'une récolte et, encore, différente. Us le sèmentdemaïs, aulieu de pommes de terre, établissant ainsi un véritable assolement bisannuel, qui est peut-être le seul exemple d'alternance régulière de récolles, qu'offre l'agriculture du Pérou. C'est ainsi que dans le déparlement
d'Arequipa on demande chaque année deux récoltes au sol, mats et blé, ou, pommes de terre et blé. Il arrive môme que pendant la saison froide on sème des fèves, ce qui porte quelquefois à trois le nombre des récoltes que le sol fournit annuellement.
Région de* la Montana.— Cette région, avons-nous dit, est celle des forêts vierges, des chaudes et humides vallées du bassin amazonique où la végétation offre toute la vigueur et la variété qu'elle présente ordinairement sous le ciel des tropiques. C'est dans la Montana que l'industrie agricole pourrait prendre un développement sans limite, s'il existait des voies de communication, faciles et économiques, pour l'exportation de ses produits qui peuvent être aussi abondants que variés.
La région de la Montana est sillonnée, dans tous les sens, par de grands fleuves navigables qui forment un vaste réseau de canaux naturels dont toutes les eaux sont tributaires de l'océan Atlantique, par l'intermédiaire de l'Amazone. C'est dans ces régions que la féconde nature semble avoir établi le laboratoire au milieu duquel elle exerce son incessante activité à produire et détruire les êtres organisés, grâce au concours d'une atmosphère constamment chargée d'humidité, d'une température relativement élevée et d'un sol vierge et riche en éléments de fertilité.
Les productions agricoles de la Montana sont aussi variées et abondantes que faciles à obtenir. La végétation n'y est soumise à aucune période de repos, et le cultivateur n'a qu'à déboiser et semer pour obtenir, en très-peu de temps, une récolle abondante.
Parmi les plantes cultivées dans cette région nous citerons d'abord le Platano ou Bananier (Musa paradisiaca), dont les fruits sont pour les habitants de la Montana un objet de première nécessité, attendu qu'ils leur tiennent lieu de pain et servent également à l'alimentation de leurs animaux domestiques. Ils en retirent même une boisson alcoolique, par la fermentation. Un grand nombre de variétés de cet utile végétal sont cultivées dans la Montana. Une autre plante dont laculture est très-généralisée dans la Mon ta û a et qui est aussi indispensable que le bananier à la vie des habitants, tant sauvages que civilisés de cette région, e6t la Yuca (Manihot palmata). Au lieu de pain, ils mangent sa racine féculeuse, bouillie dans l'eau ou rôtie sur la braise et s'en servent également pour préparer une boisson alcoolique dont Us font un grand usage sous le nom de Masato.
La yuca sert également, dans la Montaûa, à préparer une espèce de pâte sèche qui, dans la province de Loretto, porte le nom brésilien de farifta. Pour obtenir la farina, on râpe la yuca et on la met sur une espèce de claie ou natte, qui sert à la presser quand on l'étiré longitudinalement et à la dépouiller plus ou moins des liquides dont elle est imprégnée. La partie solide est grillée légèrement dans des chaudières et se conserve ainsi sous cette forme pour les besoins ultérieurs.
La yuca, que l'on cultive également sur toute la côte du Pérou, peut être récoltée, dans la montaûa, après six mois de plantation, ce qui permet aux sauvages qui ne veulent pas se donner la peine de
déboiser la forêt, de semer cette plante sur le bord des fleuves quand, après la saison des pluies, l'eau se retire, pouvant ainsi en faire la récolte avant les nouvelles crues.
La canne à sucre est également cultivée très-fréquemment dans la Montana, non pas au point de vue de l'extraction du sucre, dont l'usage est presque nul dans cette région, mais bien en vue de distiller son jus pour en retirer de l'eau-de-vie, dont les Indiens font une incroyable consommation. Le climat de la Montana convient admirablement à la canne à, sucre qui, une fois plantée, donne une série illimitée de récoltes successives sans qu'il soit nécessaire de renouveler la plantation.
Son développement est fort rapide et, sur beaucoup de points, il n'est pas rare de la voir atteindre l'époque de la maturité après sept ou huit mois de plantation.
Oq cultive également dans la Montana le riz, qui donne en cinq ou six mois d'abondantes récoltes. Après la coupe, il n'est pas rare de voir la plante pousser de nouvelles tiges et donner une seconde récolte presque aussi abondante que la première. Le maïs fait aussi partie des plantes cultivées dans' la Montana. 11 croit rapidement et peut être récolté après quatre ou cinq mois de semis. Ses rendements sont consi. dérables et, au Chanchamayo, on les estime de 1.200 a 1.400 pour un y chaque tige produisant régulièrement deux épis de 600 à 700 grains chacun.
La trop grande humidité de la Montana ne convient pas à la culture du blé, qui y est atteint d'une maladie désignée sous le nom de polvillo et qui est sans doute une variété du charbon .
Outre ces plantes de première nécessité pour l'alimentation, on cultive également dans la Montana le Camote (Batata edulis) divers légumes et spécialement les haricots, qui s'y développent et mûrissent leur fruit en quarante jours, divers fruits de la côte, la Granadilla (Passiflora ligulari$) % \*. Chirimolla {Ananas Cherimolla), la Papaya (Carica, Vasconcella) , la Palta (Persea fratissima), les Citrus aurantium, limonium, limetta ; plusieurs légumineuses connues sous le nom générique de Pacay (lnga reticulata, vera, insignis, fastuosa, etc.), du fruit desquelles on mange la pulpe sucrée ; les Lucumo (Lucuma obovata)) le Marafton ou Anacarde {Anacardium occidentale)] plusieurs espèces de prunes (Bunchosia armeniaca), de cerises (Malpighia setosa) un grand nombre d'Aji différents (Capsicum), le condiment indispensable de la cuisine péruvienne ; des Piûas ou Ananas (Bromelia Ananas), dont les fruits acquièrent des dimensions colossales et arrivent à peser dix-huit livres.
On cultive également des plantes qui peuvent donner d'importants résultats au point de vue de l'exportation de leurs produits. Parmi ces plantes citons la Coca (Erythroxylon Coca), qui donne une feuille excitante (ont la mastication est chère aux indigènes. On a écrit et disserté suffisamment sur la coca du Pérou pour que nous nous croyions dispensé d'entrer dans des détails sur ses propriétés excitantes. Les feuilles de la coca, préalablement séchées, se mâchent mêlées avec une
substance appelée llipta à toccra, qui n'est que de la chaux ou les cendres de plusieurs plantes comme le ChenopodiumQuinoa,le Cactus Peruvianus, etc., par exemple. Bien que les Indiens du Pérou qui mâchent la coca puissent rester deux ou trois jours sans prendre d'aliments, tout en voyageant, il n'en est pas moins vrai que la coca n'est pas alimentaire. Elle peut soutenir les forces, faire oublier la faim comme le font plusieurs excitants du système nerveux, mais rien de plus.
La coca est, en effet, un excitant et non un aliment. A. dose modérée elle produit une excitation physique et intellectuelle qui dans certains cas la fait préférer au café. A forte dose elle produit un état particulier d'ivresse, décrit, avec beaucoup d'enthousiasme, sous le nom (Fivresse cocaline par le docteur Montegazza. De même que pour l'alcool, le tabac et l'opium, l'usage de la coca, à hautes doses, ne saurait être continué longtemps impunément. Avec le temps, il affaiblit les facultés intellectuelles et l'énergie vitale, en même temps qu'il détermine un marasme général, une véritable cachexie cocaline, qui amène plus ou moins rapidement la mort.
Le tabac donne aussi de bons résultats dans la région de la Montais. On le cultive surtout à Ghanchamayo, Pozuzo et sur les rives du Huallaga, depuis Tingo Maria jusqu'à Pachiza. Les produits de cette culture trouvent une vente facile dans les départements voisins, ou bien sont exportés au Brésil par voie fluviale.
Le coton (Gossypium Peruvianum) croit presque à l'état sauvage autour de toutes les maisons. Avec ses filaments soyeux, chacun prépare les tissus dont il a besoin. On en fait aussi une espèce de toile appelée tocuyo, et qui sert comme matière d'échange, dans certaines provinces.
Le café est Tune des plantes qui s'accommodent le mieux du climat de la Montana. 11 y donne des rendements considérables et ses graines, bien préparées, possèdent un arôme des plus délicats. Les cafés des yungas (c'est ainsi qu'on désifue quelquefois les vallées chaudes de la Montana), principalement ceux de Vitoc, sont bien connus des amateurs.
Le cacao (Theobroma Cacao) non-seulement est cultivé dans la Montana, mais encore, croît spontanément dans un grand nombre de vallées d'où il est originaire. 11 en est de même delà vanille (Vanilia planifolia) dont la culture peut donner d'excellents résultats dans les chaudes et humides vallées do. la Montana.
Nous citerons également, parmi les plantes que l'on cultive, en môme temps qu'elles croissent à l'état sauvage, dans la Montaôa, le bombonage ou Jipijapa (Carludovica pa/maf a), cyclanthée qui fournit la paille employée dans la fabrication des chapeaux de jipijapa, dits deGuayaquij en Amérique, et de Panama en Europe, ainsi que de porte-cigares, irès-estimés en Amérique, et divers autres objet3 de luxe. Pour préparer celte paille, au Pérou, on se sert des feuilles non encore ouvertes et par conséquent qui ne sont pas colorées en vert par la chlorophylle. Avec l'ongle du pouce de la main droite, on les divise en lanières
étroites qui restent fixées par leur base au pétiole de la feuille. Ainsi préparée, cette feuille est plongée, durant quelques minutes, dans un récipient rempli d'eau en ébullition et immédiatement dans un second récipient qui contient de l'eau tiède, acidulée avec un peu de jus de citron ou d'orange aigre. Après avoir séjourné pendant quelques instants dans ce second récipient, on porte la feuille dans un troisième vase rempli d'eau froide et, finalement, on la sort et on la fait sécher. Ainsi préparée la paille est plus blanche et en outre les bords des lanières s'enroulent sur eux-mêmes ce qui fait prendre à la paille une forme cylindrique qui augmente beaucoup sa résistance.
Enfin nous terminerons cette liste des plantes cultivées dans la Montana en signalant le Pischanyo (Guilletma speciosa)^ élégant palmier à stippe épineux dont les fruits sont des drupes charnues que Ton mange après les- avoir fait cuire. 11 en est de même des fruits de l'Aguage (Mauritia flexuosa), palmier dont le tronc fournit en outre une sève sucrée fermentescible et, la moelle, une espèce de farine alimentaire analogue au sagou.
Le Tutumo (Cresceixtia Cujete) donne des fruits qui servent à faire des vases divers, qui constituent la vaisselle que Ton emploie dans les usages domestiques. On cultive également l'Arbre à pain (Artoearpus incisa), dont les fruits agrégés sont formés d'une pulpe farineuse qui se mange, cuite au four. Les graines, qui ont le volume d'une châtaigne, sont également comestibles. L'Achote ou Rocou (Bixa Orellana) est aussi l'un des éléments indispensables de la cuisine indigène. On l'emploie pour colorer les mets, tant dans la Mon tafia que sur la côte. Les sauvages s'en servent également pour se peindre la figure en rouge et inspirer, ainsi, plus de crainte à leurs ennemis.
Tous ces produits de la Montafta, faute de voies de communication faciles et économiques, sont de consommation purement locale, à l'exception du café, du cacao, du tabac, de la coca et de la vanille, qui s'exportent, soit sur la côte du Pacifique, soit^par la voie fluviale, et pour les produits seulement de la province de Loreto, sur celle de l'Atlantique.