LXXXVIII
« ans. Nous livrons nos engrais, avec la plus grande « confiance, à tous les cultivateurs qui viennent <r nous en demander, même sans les connaître. En « un mot, les marchands d'engrais du département ce d'Ille-et-Vilaine font, au moins, pour un million « de francs de crédit, qui restent continuellece ment entre les mains des cultivateurs, vu « qu'ils ne paient qu'un an après, quand ils « viennent en prendre d'autres.
ce Cependant nous sommes traités comme des « hommes nuisibles aux intérêts de l'agriculture.
« Signé : MÉNARD,
« Vice-Président du Comice agricole de Pacé. »
Ainsi, vous le voyez, messieurs, la sophistication est aujourd'hui tellement invétérée dans les habitudes de certains marchands d'engrais, qu'ils ont fini par se persuader que cette pratique était nonseulement licite, mais honnête, et servait utilement les intérêts de l'agriculture.
La lettre qui précède me conduit à appeler votre attention sur un sujet que, sans elle, j'aurais probablement oublié ; je veux parler des relations de crédit qui existent entre les agriculteurs et les marchands d'engrais.
Ces relations constituent un véritable vasselage, qui lie, par de lourdes entraves, les cultivateurs
aux industriels qui leur vendent des engrais.
Soit qu'ils ne puissent réellement pas payer, soit que, par une manœuvre habile des marchands, les cultivateurs achètent à crédit l'engrais qui leur est nécessaire, il est certain que, par le fait môme de ce crédit, ils se mettent à la merci de ces impitoyables créanciers.
Jusqu'à l'époque suivante des semailles, non-seulement on ne lui demandera pas d'argent, mais, ce moment venu, on lui donnera, de nouveau, des engrais à crédit. Bien plus, si c'est un cultivateur notoirement solvable, et qu'on ne le trouve pas suffisamment engagé par ces crédits, on fera en sorte de lui prêter de l'argent.
C'est ainsi que des marchands d'engrais, parvenus à réaliser des fortunes considérables, s'assurent une clientèle dépendante et solvable, à laquelle ils font ensuite accepter, sans marchander, les produits les plus effrontément sophistiqués.
Le commerce des engrais est,- dans beaucoup de contrées, le point capital par où l'industrie se met en rapport avec l'agriculture; si l'on réfléchit que ces rapports se calculent par de nombreux millions, on entrevoit toute l'importance qu'il y aurait à détruire, ou seulement à atténuer, le servage auquel l'agriculteur, qui a besoin d'engrais industriels, est dans la nécessité de se soumettre.
Il est à remarquer que les victimes de cette sorte d'usure sont surtout les cultivateurs qui défrichent et mettent en culture les terres incultes. Je dis usure, et c'est le mot exact ; s'il était une expression plus vive, je l'emploierais, car cette usure se cache sous les apparences d'un service rendu à l'agriculture.
Je ne sais, messieurs, s'il entre dans votre programme d'examiner cette question et cFétudier les moyens de remédier au mal que je viens de vous signaler très-sommairement, mais dont la nature et les résultats ne sauraient vous échapper.
J'ignore comment il serait possible d'arriver à une solution aussi urgente que bienfaisante, mais il serait digne des esprits les plus distingués de chercher un moyen de soustraire l'agriculture à ce crédit menteur et détestable.
M. le Président. Nous vous remercions, monsieur, de vos excellents renseignements.