LETTRE DE M. LE PRÉFET DU FINISTÈRE A M. LE MINISTRE DE L'AGRICULTURE
Quimper, le 19 mars 1868 .
Monsieur le Ministre
Plusieurs personnes honorables, propriétaires et cultivateurs habitant les cantons de Châteauneuf, de Rosporden et de Scaër nront remis une note sur les résultats obtenus dans cette contrée, la plus inculte du département, par l'emploi du phosphate de chaux fossile et sur l'influence que ce nouvel engrais est appelé à exercer sur la production du sol et spécialement sur la mise en valeur des landes et terres incultes.
L'honorable M. deMolon, propriétaire à Goray, a été le premier dans ce pays à se servir du phosphate de chaux fossile comme agent de fertilisation et il en a propagé l'emploi autour de lui avec un zèle audessus de tout éloge.
M. de Molon, qui est un habile agriculteur, a acheté, en 1853, dans les communes de Leuhan et de Coray, cent hectares de landes sur lesquelles il n'existait aucun arbre; que la bruyère seule peuplait et pour la plupart tourbeuses et inabordables pendant ube grande partie de Tannée. Aujourd'hui 75 hectares sont défrichés, des bâtiments importants sont construits, et 80 bêtes à cornes, dont une partie appartient à la race du Poitou, se nourrissent et s'engraissent sur cette terre naguère stérile.
Les remarquables résultats obtenus par M. de Molon, sur son domaine de Menez-Ru, au moyen du phosphate de chaux fossile, ont puissamment contribué à propager l'emploi de cet agent fertilisateur et, aujourd'hui, une grande impulsion est donnée au défrichement des landes, dans une contrée jusqu'alors complètement déshéritée.
En transmettant à Votre Excellence la note ciincluse, je suis heureux de trouver l'occasion de lui signaler les incontestables services rendus à l'agriculture locale par l'honorable M., de Molon.
Comme ne l'ignore pas Votre Excellence, l'intérieur du département du Finistère est, en trèsgrande partie, à l'état inculte. Démontrer la possibilité d'une culture largement rémunératrice dans des terres jusqu'alors réputées infertiles, était l'exemple le plus urgent à donner au pays. Telle a été l'œuvre
de M. de Molon, qui à l'aide de procédés nouveaux, mis à la portée de tous et avec des ressourcés trèsrestreintes, a su obtenir et faire obtenir autour de lui des résultats inespérés. Je prie de nouveau Votre Excellence de me permettre d'appeler sur cette œuvre, toute son attention.
Je suis avec respect, monsieur le Ministre, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Le Préfet du Finistère,
Signé : Baron RICHAJRD.
RAPPORT
DECEMBRES DU CONSEIL GÉNÉRAL, JUGES DE PAIX, MAIRES ET PROPRIÉTAIRES AGRICULTEURS DU DÉPARTEMENT DU FINISTÈRE
Sur les travaux de M.. de Molon.
Les soussignés, membres du Conseil général du Finistère , maires, juges de paix et propriétaires cultivateurs des cantons de Châteauneuf, de Rosporden et de Scaër, appelés i, faire connaître les résultats obtenus dans cette contrée de l'emploi du phosphate de chaux fossile, et à exprimer leur opinion sur l'influence que ce nouvel engrais est appelé à exercer sur la production du sol et spécialement sur la mise en valeur des landes et terres incultes, se bor-
— GVIII —
neront à récapituler les faits qui se sont produits sous leurs yeux et ceux qui résultent de leurs expériences personnelles.
Il y a environ dix ans que le phosphate de chaux fossile a été employé, pour la première fois, dans le département du Finistère, dans un défrichement entrepris au lieu dit Menez- Ru (Montagne-Rouge), situé sur les confins des cantons précités, c'est-à-dire dans la contrée la plus infertile de nos landes.
Conquérir ce terrain à la culture d'une manière profitable et durable surtout, sans avoir l'appui d'une terre anciennement cultivée, paraissait, à tous, chose impossible; aussi cette entreprise fut-elle à l'avance généralement condamnée.
Bientôt cependant on y vit des récoltes de céréales pouvant le disputer à celles de nos bonnes terres, et une culture de plantes et racines fourragères (choux branchuset rutabagasjusqu'alorsinconnus dans le pays), dont la luxuriante végétation surprit notre attente et attira vivement notre attention.
Ce fait avait une si grande importance pour notre pays d'élevage, que, s'il ne détruisit pas notre incrédulité sur l'avenir de ce défrichement, il excita du moins notre intérêt au plus haut degré et fit naître chez tous le désir de connaître à quel engrais et à quelle méthode de culture étaient dus ces résultats aussi remarquables qu'imprévus.
M. de Molon, qui semblait avoir dans la réussite de son entreprise une confiance absolue, donna, avec le plus louable empressement, aux nombreux visiteurs qu'attiraient ses travaux, toutes les explications qu'ils pouvaient désirer tant sur son système de défrichement et de cultures que sur les propriétés fertilisantes du phosphate de chaux, dont les effets causaient déjà l'étonnement de tous.
Un exemple aussi frappant et des indications si précises des moyens à employer pour obtenir de semblables résultats ne pouvaient manquer de provoquer des imitateurs.
Plusieurs d'entre nous prièrent M. de Molon de leur procurer du phosphate de chaux fossile que nous employâmes dans nos cultures d'après ses indications et dont nous obtînmes les mêmes résultats que lui.
A partir de cet essai, notre conviction sur l'efficacité de cet engrais fut établie et chaque année voit augmenter la consommation que nous en faisons.
Aujourd'hui, il n'est pas un cultivateur dans la contrée qui ne recherche avec empressement ce nouvel agent de fertilisation.
Le service que M. de Molon a rendu à l'agriculture ne s'est pas borné à nous faire connaître et à propager l'emploi du phosphate de chaux fossile ; son exploitation nous a fourni d'autres exemples
— ex — non moins utiles à suivre. La culture du trèfle, celle des racines et plantes fourragères nous offrait de trop grands avantages pour que chacun ne désirât pas l'introduire dans son exploitation et M. de Molon nous facilita, autant qu'il était en son pouvoir, les moyens d'y parvenir; c'est ainsi qu'un grand nombre de cultivateurs trouvèrent chez lui, gratuitement, des plantes et des graines avec les indications nécessaires pour leur culture.
Après quelques années nous avons pu constater, avec une vive satisfaction, que les récoltes de M. de Molon, loin de s'amoindrir, comme c'était notre crainte, augmentent incessamment.
L'emploi de la chaux joint à celui du phosphate et aux grandes quantités de fumier produit par un bétail nombreux et bien nourri, devait en effet, comme nous le comprenons aujourd'hui, assurer à ces terres, jadis si méprisées, une fertilité non-seulement considérable, mais encore croissante; aussi un prix d'honneur de l'arrondissement de Chàteaulin pour l'ensemble des cultures lui a-t-il été décerné et, chaque année, a-t-il également obtenu les premiers prix accordés aux cultures fourragères par le comice de son canton. L'extension qu'il a donnée à cette dernière culture lui permet d'entretenir aujourd'hui un bétail plus nombreux que la plupart des plus fortes exploitations du pays.
Désormais, l'avantage que présentait le défrichement des landes ne faisant plus aucun doute, dans notre esprit, chacun ne songea plus qu'à se mettre à l'œuvre jtour conquérir à la culture les terres improductives qui formaient en général plus de la moitié et quelquefois plus des trois quarts des propriétés du pays. Dans ce genre de travail qui présente souvent des difficultés aux débutants, les cultivateurs trouvèrent encore l'utile concours de M. de Molon dont les animaux et les instruments lie furent jamais refusés à personne- Il venait même souvent tenir la charrue pour démontrer l'effet qu'on pouvait obtenir d'un instrument bien approprié à ce genre de travail.
Disons de plus que sa méthode si économique permettant aux cultivateurs de rentrer, dans la même année, dans les avances qu'ils font, a puissamment contribué à donner la grande impulsion que l'on voit aujourd'hui partout se produire dans le défrichement des landes.
Ainsi donc, grâce à la découverte du phosphate de chaux-fossile, grâce à l'exemple et à l'impulsion mentionnés ci-dessus, grâce encore à la chaux dont l'emploi se généralise de plus en plus, le progrès agricole est devenu considérable dans l'intérieur de la Bretagne et ne s'arrêtera plus.
Ce qui importe désormais à la marche incessante de ce progrès, c'est la certitude de pouvoir toujours
obtenir du phosphate de chaux au prorata de nos besoins sans augmentation de prix et de ne jamais avoir à redouter sa sophistication. Les sources où l'industrie puise le phosphate de chaux ne sont sans doute pas près de se tarir en France; cependant ne pourrait-il pas être à craindre que les demandes des cultivateurs, qui sont déjà très-considérables, et qui atteindront certainement, avant peu, des proportions énormes, ne pou vaut peut-être pas être facilement satisfaites par le commerce, ne donnassent lieu à des falsifications dont quelques cultivateurs ont déjà eu à se plaindre?
Nous ne saurions donc trop appeler la sollicitude du Gouvernement sur l'administration d'une si grande richesse nationale, afin que le phosphate de chaux aujourd'hui reconnu comme indispensable à la production du sol ne fasse jamais défaut aux besoins toujours croissants de notre industrie agricole.
DE ROSENCOAT,
Maire d'Elliant, membre du Conseil général.
LE BRETTON,
Conseiller général.