‹ L'agriculture et le phosphate de chaux: notice sur les travaux et sur lesChapitre 43 sur 49 · SUR LES DÉCOUVERTES ET LES TRAVAUX AGRICOLES DE M. DE MOLON · texte numérisé non relu

SUR LES DÉCOUVERTES ET LES TRAVAUX AGRICOLES DE M. DE MOLON

Ancien élève de Saint-Cyr (Promotion de 1826), M. de Molon abandonna promptoment la carrière militaire pour se livrer à l'étude de l'agriculture.

Après quelques années consacrées à l'instruction spéciale de cette profession, M. de Molon qui joignait à des connaissances très- étendues, un grand esprit d'observation, dirigea ses études sur la recherche des moyens d'augmenter la production du sol, et de réaliser les progrès que l'agriculture réclamait.

Je ne parlerai point des premiers succès que M. de Molon obtint dans les concours de labourage et d'instruments agricoles, ni des applications heureuses qu'il sut faire des diverses substances animales, alors inutilisées, ainsi que des débris de poissons provenant de nos grandes pêches maritimes, pour accroître la masse des engrais disponibles: Il

est une autre nature de travaux qui recommande hautement M. de Molon à la reconnaissance publique, c'est la découverte de gisements considérables de phosphate de chaux fossile en France, et de leur mode économique d'emploi dans l'économie rurale.

Après plusieurs années d'observations journalières et d'expériences multipliées ayant pour objet l'étude des causes de l'épuisement des terres et les conditions de la durée de la fertilité, M. de Molon entrevit cette loi, dite de restitution, que la science a fixée depuis, et conclut que, pour maintenir la productivité du sol, il était indispensable de trouver en dehors des produits de la culture, c'est-à-dire des engrais de la ferme, les matières minérales et organiques exportées avec les récoltes, afin de combler le déficit qui se produit entre les recettes et les dépenses annuelles de la terre.

Avec une conviction ardente, il commença et poursuivit d'abord la recherche des engrais carbonates si nécessaires à la fertilisation des sols dépourvus de calcaire.

Il constata, sur les côtes de la Manche* et de l'Océan, l'existence d'un grand nombre de bancs de tangues, de polypiers, de maerls, de tress, de sables coquillers et de madrépores, à l'exploitation desquels il donna une vive impulsion en en faisant draguer plusieurs milliers de tonnes qu'il fit transporter dans

l'intérieur des terres et jusque dans le port de Nantes.

Ces travaux ne constituaient pas, il est vrai, une découverte nouvelle. Les substances marines que M. de Molon indiquait, avaient été de tout temps utilisées sur des terres voisines des côtes où elles se rencontrent. Le service que rendait ici M. de Molon à l'agriculture, se bornait à signaler aux cultivateurs de l'intérieur de la Bretagne de nouveaux gisements d'un amendement qu'ils pouvaient se procurer à peu de frais, et dont l'application constituait un élément précieux de fécondité.

Ces recherches n'avaient encore qu'une portée restreinte. M. de Molon les étendit bientôt à toutes les matières animales que la mer pouvait fournir. C'est alors qu'il s'occupa de l'utilisation des débris de poissons, en créant des établissements en France et à Terre-Neuve, opération qui constituait une vaste entreprise dont les produits consistaient dans un engrais plus puissant et d'un prix beaucoup moins élevé que le guano du Pérou, lorsqu'une catastrophe aussi imprévue qu'indépendante de son action lui enleva le prix des sacrifices qu'il avait faits pour créer cette utile industrie.

Cette circonstance fâcheuse ramena M. de Molon à des recherches qu'il poursuivait déjà depuis longtemps et qui devaient avoir une portée bien plus

grande encore pour l'avenir de la prospérité de l'agriculture.

Toujours préoccupé du rôle que devaient jouer les matières minérales dans la production végétale, M. de Molon reprit ses études dans ce sens et, s'appuyant sur quelques données encore très- vagues, il chercha à se rendre compte de l'influence d'une substance dont la science ne s'était pas encore occupée.

En 1818, on avait signalé pour la première fois en France, la chaux phosphatée. En 1820, M. Berthier avait publié dans le Journal des Mines, l'analyse de rognons de phosphate de chaux trouvés dans la craie chloritée du cap de la Hève. Enfin, des gisements d'apatite ou phosphate de chaux cristallisé avaient été signalés en Espagne; mais jusqu'en 1856, époque à laquelle M. de Molon fit connaître par un mémoire à l'Académie des Sciences, la découverte en France de nombreux gisements de cette substance, et l'application qui pouvait en être faite au profit de l'agriculture, nul n'avait songé, dans notre pays, à rechercher ces matières, et surtout personne n'avait pensé qu'elles fussent susceptibles d'être utilisées dans l'économie rurale,

Cependant, de savants géologues avaient découvert, en Angleterre, des gisements de chaux phosphatée vers 1851, et sur les conseils de l'illustre

baron Liebig, ce phosphate de chaux, après avoir été dénaturé chimiquement au moyen de l'acide sulfurique, avait été employé avec succès pour l'engraissement des terres.

Pendant ce temps, M. dé Molon parcourait la France et relevait, dans 39 départemeuts, l'existence de gisements de phosphate de chaux fossile dessinant une zone presque rectiligne d'environ 300 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 10 kilomètres au moins, soit 3,000 kilomètres carrés. Il reconnaissait, par des sondages multipliés, que, sur le plus grand nombre de ces points, l'extraction des nodules phosphatés était facile ert leur abondance inépuisable.

Une nouvelle richesse minérale considérable était ainsi, en quelque sorte, créée en France.

La science a fait connaître la composition et l'influence du phosphate de chaux fossile; je n'entrerai donc dans aucun détail à ce sujet.

D'ailleurs, le résultat de ces premiers travaux et l'examen scientifique de cette question sont consignés dans le mémoire que M. de Molon adressa à l'Académie des Sciences, le 18 décembre 1856, et dont j'ai parlé plus haut. Mais il ne suffisait pas d'avoir découvert les gisements de phosphate de chaux fossile , il fallait les utiliser au profit de la production agricole et en vulgariser l'em-

ploi. Ce fut la nouvelle tâche que M, de Molon poursuivit, et cette phase de son existence industrielle ne fut pas la moins pénible, la moins agitée, car il allait rencontrer tous les obstacles et le mauvais vouloir que l'ignorance, la routine et l'envie opposent à tout progrès, si profitable qu'il soit. C'est vers la fin de 1855 que M. de Molon ayant alors terminé tous ses essais, commença à se mettre à l'œuvre.

Il lui fallut d'abord obtenir des propriétaires des terrains le droit d'extraction. Il trouva d'abord, de ce côté, de grandes résistances, et les conditions qu'on lui fit, furent, dans beaucoup de cas, trèsdifficiles à remplir; il s'agissait ensuite d'extraire le phosphate du sol, de le séparer de sa gangue et de le pulvériser.

Pour cela tout était à créer, instruments et ouvriers, et si Ton songe que ce travail était nouveau, et en dehors des habitudes de la population de la contrée, on se rendra compte des difficultés que M. de Molon eut à surmonter, et des dépenses auxquelles il fut entraîné.

Après avoir produit son nouvel engrais, M. de Molon dut chercher des . cultivateurs qui consentissent à en faire l'emploi; pour obtenir ce résultat, il dut non-seulement fournir gratuitement le phosphate de chaux prêt à être employé, mais encore se rendre souvent garant des récoltes.

On aurait pu supposer que les hommes de progrès, à l'annonce d'une nouvelle substance dont ils pouvaient étudier les effets et qui devait avoir une influence considérable sur la prospérité de notre agriculture, se seraient empressés d'accueillir une semblable découverte, ou au moins de l'étudier avant d'en discuter la portée. Il n'en fut rien.

Loin d'avoir à vaincre les répugnances de l'agriculture, la presse agricole attaqua l'emploi du phosphate de chaux fossile, souvent avec une passion que rien ne justifiait, et M. de Molon dut soutenir une vive polémique avec les détracteurs de sa découverte.

Mais ses efforts ne pouvaient rester et ne restèrent point longtemps isolés. La voix de la science lui vint en effet en aide; M. Élie de Beaumont, dans un travail sur les gisements géologiques de phosphore, proclama la nécessité du phosphate de chaux pour entretenir, la fécondité du sol. M. Malagutti, aujourd'hui recteur de l'Académie de Rennes, mais alors doyen de la Faculté des Sciences et l'un de nos plus savants chimistes agricoles, discuta publiquement la valeur du phosphate de chaux fossile et proclama l'excellence des effets qui résultaient de son application aux défrichements des terres incultes.

Peu à peu les résistances et les oppositions s'apaisèrent et le phosphate de chaux commençait à être

recherché par la culture, lorsque les marchands d'engrais de l'Ouest, redoutant une concurrence qui menaçait de tarir dans sa source, chez un grand nombre d'entre eux, une partie des bénéfices qu'ils tiraient de manipulations inavouables s'attachèrent, à leur tour, à détourner leurs clients de l'emploi de cette matière minérale. Ce fut une nouvelle lutte à soutenir, et de laquelle M. de Molon sortit encore triomphant.

De 1855 à 1861, période d'initiation, M. de Molon fît livrer environ 34 millions de kilog. de phosphate de chaux fossile à l'agriculture, partie gratuitement, partie au prix de 5 fr. les cent kilog., lesquels ne revenaient pas à moins de 9 fr.

Dans ces conditions, les ressources de M. de Molon ne pouvaient pas tarder à s'épuiser, mais aucune considération d'intérêt ne l'arrêta dans son œuvre. Il trouva dans la vente de son patrimoine, et dans des emprunts faits à ses parents et à ses t amis, des sommes importantes qui lui permirent de continuer la tâche qu'il avait entreprise et dont les résultats s'affirmèrent enfin de la manière la plus éclatante en 1860.

L'Exposition générale de l'agriculture de 1860 avait été, en effet, une circonstance des plus favorables à la vulgarisation du phosphate fossile; le jury avait accordé à M. de Molon, la grande médaille

d'honneur et ses huit sections réunies avaient émis, à l'unanimité, le vœu qu'une récompense nationale lui fût donnée.

A partir de cette époque, les demandes de phosphate dé chaux fossile se multiplièrent.

Les marchés onéreux que M. de Molon avait dû subir pour l'extraction, la pulvérisation et les transports du phosphate étaient arrivés à leur terme, et on lui proposait de les renouveler avec une réduction de prix de plus de 50 0/0.

Les propriétaires des terrains phosphatés qui avaient été au début opposés à l'extraction des nodules, s y prêtaient alors avec d'autant plus d'empressement, qu'en dehors du prix, à eux payé, pour le droit d'exploitation, ils avaient reconnu que le travail de l'extraction, en donnant au sol une perméabilité qu'il n'avait pas, améliorait son état physique.

D'un autre côté, le prix des transports était considérablement abaissé par suite de l'ouverture du chemin de fer des Ardennes.

Les ouvriers, familiarisés avec le travail, et l'adoption d'appareils mieux agencés, permettaient de réaliser une économie considérable sur la main-d'œuvre, et la pulvérisation des mille kilogrammes de nodules qui avaient coûté 15 fr. en moyenne, pouvait être obtenue au prix de 5 fr.

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