CXX1I
En un mot, la tonne de phosphate de chaux fossile pulvérisée et prête à être employée, qui était revenue à Paris au prix minimum de 90 fr. jusqu'au 30 juin 1861, n'allait plus y coûter que 50 fr. au maximum.
Pendant le cours de sa polémique avec la presse, M. de Molon avait soutenu que le système anglais, celui conseillé par le savant Liebig, c'est-à-dire la dénaturation chimique des nodules au moyen de l'acide sulfuriqùe et sa transformation en superphosphate, constituait une opération inutile; il ajoutait que le phosphate de chaux fossile simplement réduit en poudre fine par un moyen mécanique aurait le même effet, serait aussi favorable à la fécondation du sol et que le premier système, en élevant considérablement le prix de la matière, n'avait d'autre effet que d'en augmenter la solubilité sans rien ajouter à son utilité.
La pratique a donné raison à M. de Molon.
Ainsi, sur tous les points, le succès de ses découvertes était complet, toutes ses prévisions scientifiques et industrielles se réalisaient, et il allait pouvoir liquider sa situation et acquérir, sans nul doute, une grande fortune, lorsqu'un incidentimprévu vint briser son entreprise et l'obligea à abandonner une opération à laquelle il avait tout sacrifié.
La concurrence s'était éveillée. Des hommes em-
ployés par M. de Molon, mis au courant de ses découvertes et de ses moyens d'action, se tournèrent contre lui en demandant l'annulation des brevets qui devaient lui assurer pendant 15 ans la propriété exclusive de l'industrie qu'il avait créée de toutes pièces.
Un jugement du tribunal civil de la Seine du 9 juin 1860, ainsi qu'un arrêt de la cour impériale de Paris du 17 mars 1861 contre lequel un pourvoi fut inutilement tenté à la Cour de Cassation, proclamèrent la grandeur du service rendu par M. de Molon, mais décidèrent que l'application directe d'une substance naturelle à la fécondation du sol n'était pas susceptible d'être brevetée. L'annulation des brevets fut ainsi prononcée.
La situation de M. de Molon était complètement perdue, puisque le fruit de ses travaux tombait dans le domaine public. 11 lui était désormais impossible non-seulement de réaliser des bénéfices, mais encore de réparer les pertes qu'il avait dû subir.
Une auguste intervention, celle de l'Empereur, lui avait ménagé toutefois un moyen de salut : Sa Majesté avait exprimé la pensée que M . de Molon reçût une large part dans les 40 millions avancés à l'industrie lors delà conclusion des traités de commerce; S. E. M. Rouher, qui dirigait alors le département de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, appuya la demande de crédit que M. de Molon avait
faite au gouvernement. La commission chargée de se prononcer sur l'admission des demandes de crédit, proposa de confier à ce dernier une somme importante à l'aide de laquelle il pouvait encore tout sauver avant que ses concurrents fussent en mesure de le supplanter.
Toutes ces bienveillantes recommandations, toutes ces intentions favorables restèrent sans effet, par suite de l'opposition du ministre des finances.
Tels furent les désastreux résultats d'une entreprise conçue par une grande pensée de bien public et à l'accomplissement de laquelle son auteur avait subordonné toutes les considérations personnelles.
Je n'aborderai pas dans cette note le côté scientifique que la question du phosphate de chaux fossile renferme. Toutefois, il est un point sur lequel je crois devoir appeler l'attention sur la portée de la découverte de M. de Molon au point de vue agricole.
Il y a peu d'années encore, on ignorait, en agriculture, la cause de la fertilité des terres cultivées, ainsi que celle de leur épuisement. On savait seulement que certains travaux de culture augmentaient les rendements du sol; on croyait qu'avec une certaine quantité de bétail et une certaine variation dans l'assolement, on pouvait se procurer tout le fumier nécessaire aux récoltes. On supposait enfin que dans les semences et dans le sol résidaient les
forces qui produisent les fruits de la terre; que le repos suffisait pour restaurer les champs fatigués.. Le repos et le fumier étaient ainsi pour la terre les grands et uniques réparateurs des forces dépensées pour la production des fruits.
On avait reconnu toutefois que certaines grandes contrées qui avaient été jadis le siège de cultures florissantes, telles que la Sicile et l'Afrique septentrionale qui furent les greniers d'abondance de Rome, se trouvaient transformées presque en déserts improductifs ayant peine à nourrir leurs habitants. On constatait, par des faits nombreux, que les récoltes diminuaient dans beaucoup de localités, et Ton attribuait ces résultats à l'incapacité des cultivateurs, au défaut de travail, à l'insuffisance du fumier ou à l'absence d'un bon assolement.
11 appartenait à la science de faire la lumière dans une question restée aussi obscure.
La chimie avait soumis toutes les parties des végétaux à des méthodes rigoureuses d'investigation et analysé le sol arable des différentes contrées de l'Europe.
Elle était ainsi arrivée à reconnaître que les semences, les fruits, les racines et les feuilles des végétaux absorbaient dans le sol, certains éléments minéraux qui sont les mêmes dans tous les terrains; que ces éléments ne sont pas des constituants acci-
dentels et variables selon la localité, mais qu'ils servent à l'édification du corps du végétal, que, par conséquent, les matières minérales jouaient, dans l'alimentation de la plante, le même rôle que le pain et la viande chez l'homme, et les fourrages chez les animaux; que le sol fertile est largement pourvu de ces substances nutritives tandis que le sol stérile n'en contient qu'une faible proportion, et qu'en les apportant dans une terre pauvre, on pouvait la rendre féconde. La science reconnaissait encore que le phosphate de chaux jouait un rôle très-important dans ce travail d'élaboration des végétaux.
ce La somme totale des productions agricoles qu'un « pays peut fournir, a dit M. Élie de Beaumont, la « somme totale de viande, de grains, de légumes « qu'il peut livrer à la consommation, dépend sur- « tout de la quantité de phosphate de chaux qui ce se trouve engagée dans la masse de la matière « organique ou agricole. »
M. Malagutti, doyen de la Faculté des Sciences et professeur de chimie agricole à l'Académie de Rennes, tient le même langage et s'exprimait ainsi dans l'enquête sur les engrais en 1864, séance du 27 décembre. « Je n'hésite pas à dire que la découverte « du phosphate fossile est une découverte provi- « dentielle. »
« Le guano n'est qu'une ressource limitée, tem-
« poraire, et au moment où Ton prévoit qu'il peut « manquer, c'est, j^ le répète, une découverte pro- « videntielle que celle du phosphate fossile. Le <r succès de ce phosphate en Bretagne est véritablece ment prodigieux. »
La pratique a partout ratifié les déclarations de la science.
Une Commission nommée par M. le préfet du Finistère, composée de membres du Conseil général, de maires, de juges de paix et d'agriculteurs, et chargée de faire connaître les résultats obtenus en Bretagne par l'emploi du phosphate de chaux, s'exprime ainsi dans son rapport :
« Grâce à la découverte du phosphate de chaux « fossile, le progrès agricole est devenu considérable « en Bretague et ne s'arrêtera plus.
« Ce qui importe désormais à la marche incescc santé de ce progrès, c'est la certitude de pouvoir « toujours obtenir du phosphate de chaux fossile au « prorata de nos besoins, et de n'avoir jamais à ce redouter sa sophistication. »
Le phosphate de chaux est non-seulement l'un des éléments essentiels auxquels est due la fertilité de nos terres, mais encore celui dont la restitution est la plus importante. C'est ce qui explique le succès inouï du guano péruvien et celui plus grand encore du phosphate de chaux fossile, car actuellement
le dernier (le phosphate) n'est plus employé seulement dans les terrains cristallisés, et de transition de l'ouest, du centre et du midi de la France, ainsi que cela avait lieu dans les premières années de sa découverte, mais il est recherché à l'égal du guano dans tous les départements de la France et, partout, l'expérience ne laisse aucun doute sur son efficacité.
Enfin, à l'Exposition universelle de 1867, les travaux de M, de Molon, qui avait exposé une collection de nodules provenant de ses recherches, ont été récompensés par un grand prix et une grande médaille d'or décernés pour la découverte, l'exploitation et l'emploi des phosphates de chaux fossile, en agriculture, à l'état de poudre naturelle.
En ce moment, le phosphate de chaux fossile se traite en vue des besoins agricoles, dans environ 90 usines pouvant livrer annuellement plus de 200,000 tonnes de produits pulvérisés, et cette production est encore cependant notablement inférieure aux besoins de la consommation. J'ajouterai que, suivant la déclaration du cosignataire en France des guanos du Pérou, la consommation de cette substance dans notre pays n'a jamais dépassé annuellement 50,000 tonnes. Ce chiffre, comparé à celui du phosphate de chaux fossile, justifie ce que je disais plus haut de la faveur qui s'attache à ce dernier produit.
Ces faits, dont la portée ne peut échapper à personne, permettront d'apprécier l'étendue du service rendu par M. de Molon à l'agriculture française.
Tous les chercheurs heureux, tous les inventeurs ont eu à soutenir des luttes «pour assurer le succès de leurs découvertes, à faire des avances considérables pour les faire accepter; ils ont souvent compromis leur fortune, mais si la mort ne les a pas arrêtés, ils ont trouvé un jour la rémunération légitime de leurs travaux. M. de Molon serait aujourd'hui à la tête d'une vaste et fructueuse entreprise; il eût non-seulement récupéré ses* avances, mais encore il serait sur la voie d'une grande fortune, avec la satisfaction d'avoir rendu un immense service à son pays et à l'agriculture du monde entier; il jouirait, sans aucun doute, aujourd'hui de richesses bien légitimement et bien honorablement acquises, si les décisions judiciaires que j'ai fait connaître plus haut, ne lui avaient point arraché le fruit de ses labeurs.
Il me semble que, si grâce à la loi qui ne permet pas de breveter l'application directe d'une substance naturelle à la fécondation du sol, le public est doté des bénéfices d une découverte si précieuse, c'est au public, dans un sentiment d'équité légitime, à indemniser l'auteur des investigations et des travaux qui ont révélé à tous l'existence, les effets et le mode d'emploi de ces matières fécondantes dontl'exploi-
tation a créé une nouvelle richesse minérale et une source de bénéfices aux industriels qui livrent ces substances à la consommation comme aux agriculteurs qui remploient.
A ce titre, je pense que M. de Molon se recommande hautement à la gratitude du gouvernement de la France, et que c'est à ce gouvernement à lui payer la dette qui résulte pour le pays de l'interprétation de ses brevets par le jugement du tribunal de la Seine et l'arrêt de la Cour impériale de Paris.
Tels sont les renseignements que je suis heureux de pouvoir transmettre sur les travaux si utiles et si intéressants de M. de Molon.
Le directeur de l'agriculture,
Signé : Mauny de Mornay.
8 juin 1868.