SUR LE CONCOURS DU PRIX MOROGUES
Agriculture;
Par M. H. MANGON
Ce prix, fondé par feu M. de Morogues, est décerné tous les cinq ans alternativement, par l'Académie des Sciences physiques et mathématiques, aux travaux qui auront fait faire le plus grand progrès à l'Agriculture en France, et par l'Académie des Sciences morales et politiques, au meilleur ouvrage sur l'état du paupérisme en France et le moyen d'y remédier.
(Commissaires : MM. Decaisne, Boussingault, Theoard, Peligot, * H. Mangon rapporteur.)
* L'acide phosphorique existe à l'état de phosphate dans les cendres de tous les végétaux et forme Tun des éléments les plus nécessaires à la fertilité des terres arables. Les produits exportés de chaque ferme enlèvent à la terre une certaine quantité de phosphates que les fumiers ordinaires ne lui rendent pas
en totalité. Le poids de phosphates qu'il faudrait restituer chaque année, aux terres arables de la France, pour que leur richesse sous ce rapport se maintienne constante, est évaluée à près de 2 millions de tonnes, dont la plus grande partie doit être demandée aux gisements de phosphates minéraux.
La puissance fertilisante des phosphates sur presque tous les sols cultivés est maintenant universellement reconnue, et les agriculteurs français emploient dès à présent des quantités très-considérables de ce précieux engrais. A défaut de données statistiques officielles, on ne saurait indiquer exactement le chiffre de l'extraction annuelle des phosphates minéraux en France ; mais des évaluations, probablement inférieures à la vérité, permettent d'estimer de 150 à 200,000 tonnes, le poids des phosphates minéraux, réduits en poudre, que le commerce livre tous les ans à l'Agriculture au prix moyen de 50 fr. la tonne sur place.
L'accroissement de produits de toute sorte, obtenus par l'utilisation de cette masse d'engrais, se traduit chaque année par une valeur véritablemept énorme ; car c'est le propre de l'industrie agricole de rendre au centuple ce qu'on lui prête en matières fertilisantes.
Les terrains privilégiés où se font les extractions des phosphates acquièrent une valeur inespérée.
Les extracteurs payent au propriétaire une redevance très-supérieure à la valeur du sol, et lui rendent la terre améliorée pour de nouvelles cultures par un défoncement poussé quelquefois à plus de 2 mètres de profondeur.
Cette industrie des phosphates minéraux, déjà si considérable par elle-même, si importante surtout par l'accroissement qu'elle assure à la production agricole de notre pays, est cependant d'origine toute récente. On connaissait, il est vrai, depuis longtemps Faction favorable des os broyés ou du noir animal sur la végétation ; mais ce fut seulement vers 1848 qu'on essaya, en Angleterre, de substituer les phosphates minéraux aux os broyés pour engraisser la terre. Ces essais, promptement couronnés d'un plein succès, furent peu remarqués dans notre pays, et aucun agriculteur français ne s'occupa, à cette époque, d'extraire pratiquement les phosphates de la profondeur du sol pour les répandre à la surface de ses terres, quoique l'existence de ces matières eût été signalée sur quelques points de notre territoire par Berthier, dès 1848, et, après lui, par plusieurs autres ingénieurs géologues.
Tel était encore l'état de la question de l'emploi des phosphates en agriculture, lorsque M. de Molon présenta à l'Académie des Sciences, le 29 dé-
cembre 1856 (1), un Mémoire sur la découverte de gisements de phosphate de chaux, assez réguliers et assez abondants pour être exploités industriellement, avec facilité et bénéfices. M. de Molon décrivait exactement, dans ce Mémoire, les principaux gisements des Ardennes, de la Meuse, de la Marne, de la Haute-Marne et de l'Yonne, qui forment encore* aujourd'hui les plus grands centres desexploitations françaises, et il annonçait que les travaux commencés par ses soins donnaient li$i déjà à une exploitation considérable de phosphate de chaux.
Pour faire comprendre le mérite de ce premier Mémoire et pour établir la nouveauté réelle des faits qu'il signalait, il suffira de rappeler les doutes qui l'accueillirent et les discussions qu'il souleva. L'illustre Secrétaire perpétuel de l'Académie, M. Élie de Beaumont, qui aidait depuis longtemps M. de Molon de ses conseils et de ses encouragements, lui prêta l'appui de sa grande autorité et démontra toute l'importance de ses recherches pour l'Agriculture française.
Depuis plus de vingt ans, M. de Molon n'a pas cessé un seul instant de poursuivre la découverte de phosphates minéraux et de se dévouer à la propagation de ce précieux amendement. Négligeant
(1) Comptes-rendus, t. XLII, p. 1178.
ses intérêts personnels avec un désintéressement absolu, M. de Molon a pareouAi la France dans toutes les directions pour découvrir des gisements de phosphates minéraux, ces pierres précieuses de l'Agriculture. On ne saurait nommer ici les nombreuses localités où cet infatigable chercheur a reconnu des gisements exploitables; il suffira, pour montrer l'importance et l'exactitude de ses recherches, de signaler son dernier Mémoire du 6 janvier 1874, dans lequel il décrit avec précision, en s'aidant de cartes géologiques et de cartes cadastrales, les affleurements de l'immense dépôt de phosphates qui s'étend sous une partie du département du Calvados.
M. de Molon n'a pas écrit de Traité, proprement dit, sur les gisements de phosphates qu'il a découverts, ni sur l'emploi de ces matières minérales en Agriculture; mais ses nombreux travaux sur ce sujet forment un ensemble très-intéressant : ses Communications à l'Académie (1), à la Société d'Encouragement pour l'Industrie nationale, ont, avec ses autres publications, puissamment contribué à propager l'emploi des phosphates fossiles*
Enfin M. de Molon a publié une Carte de France sur laquelle sont indiqués les gisements de phos-
(1) Comptes-rendus, t. XLII, p. 1178 ; t. XLVI, p. 233 ; t. XLIX, p. 200; t. XLIX, p. 468.
phates; la plus grande partie des moulins servant au broyage de la inatière ; les dépôts de tangues, de traêz, de maêrls, de feldspaths et de kaolins. Cette Carte, très-complète en ce qui concerne les phosphates, donne une idée de nos richesses nationales en amendements minéraux de toute sorte; elle fournit aux agriculteurs les plus utiles indications pratiques, et aux savants le programme d une 'série de recherches du plus haut intérêt pour le développement de notre production agricole.
M. de Molon a présenté, à chacune de nos grandes expositions, des collections de phosphates et de grandes Cartes des gisements qu'il a découverts. Ces échantillons, savamment disposés, ont, pour leur part, fortement attiré l'attention des jurés et du public sur le grand intérêt des recherches relatives aux phosphates fossiles.
En résumé, M. de Molon a signalé, dès 1856, l'existence en France de gisements de phosphate de chaux pratiquement exploitables pour les besoins de l'Agriculture. Par ses découvertes de dépôts importants de ces matières, par ses ouvrages, par la publication de Cartes indiquant la position des phosphates et des usines qui les préparent, par son active propagande enfin, M. de Molon a concouru de la manière la plus efficace à répandre
l'emploi, si général aujourd'hui, des phosphates minéraux pour la fertilisation des terres arables. D'après ces considérations, la Commission a été d'avis, à l'unanimité, de décerner, pour l'année 1873, le prix fondé par M. de Morogues à M. de Molon, pour ses recherches relatives aux gisements, à l'exploitation et à l'emploi des phosphates minéraux.