L'AGRICULTURE MODERNE ET L'EXODE RURAL
Nous venons de montrer que la condition du salarié s'était améliorée.
A ces conclusions optimistes, nos contradicteurs auraient le droit d'opposer un fait dont nous ne songeons à nier ni la réalité ni la gravité. Il s'agit du mouvement continu, de la poussée presque irrésistible qui paraît entraîner la population agricole loin des campagnes dépeuplées. Gomment peut-on, en effet, concilier le phénomène de Texode rural avec Tamélioration, soi-disant observée et de plus en plus marquée, de la condition des travailleurs manuels ? Le contraste est étrange et la contradiction paraît visible : Le personnel salarié abandonne-t-il donc les campagnes au moment même où il reçoit des satisfactions si longtemps désirées, si impatiemment attendues ?
Pour répondre à ces questions^ il est nécessaire de discerner les causes de Texode rural et d'en observer soigneusement les modalités si différentes les unes des autres, selon les régions.
Tout d'abord, notons que si l'enquête agricole récente signale partout une diminution du ngmbre
des salariés ruraux, elle assigne à ce phénomène une première cause générale : c'est rabaissement de la natalité. Ce mal si grave, et cette déchéance volontaire si redoutable sont constatés d'un bout à l'autre de la France. La réduction absolue de l'effectif du personnel salarié est donc la conséquence de ce phénomène démographique. Ni la médiocrité des salaires, ni l'insuffisance du bien-être général n'ont entraîné cette décroissance du nombre des naissances. La preuve est faite : la natalité est d'autant plus faible et diminue d'autant plus rapidement que la richesse est plus grande et plus également répartie ! Ceci est vrai d'ailleurs à l'étranger comme en France.
Une autre cause de la réduction du personnel salarié mérite une mention spéciale ; elle marque, en effet, une évolution sociale du plus puissant intérêt. L'ouvrier rural tend à devenir propriétaire et chef de culture, à conquérir ainsi son indépendance, à conserver pour lui seul le bénéfice de son activité qu'il dépense alors sans compter ; il cherche à réduire au minimum les risques de chômage, à s'assurer dès lors la sécurité, la continuité, et la productivité de son labeur.
Les témoignages abondent, qui ne sauraient manquer d'entraîner la conviction à cet égard. Voici ce que disent les rapporteurs qui ont rédigé une monographie pour chsf^ue département. « La diminution des salariés agricoles tient à Y augmentation du nombre des petits propriétaires qm^ accroissant l'étendue de leur propriété par acquisition, ne se louent plus comme journaliers. » (Charente.) — « Dans tout le département, il y a désertion de la très petite propriété
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qui fournit les journaliers : ceuxMîi émigrent, ou bien, s'ils restent dans le pays, arrivent à agrandir leur propriété ; ils, ont alors suffisamment de travail chez eux et ne louent plus leurs services. » (Côte-d'Or.) — « En ce qui concerne les petits propriétaires journaliers, on a'en cite guère qui désertent la campagne. Us sont attachés à leur terre. Anciens ouvriers ou anciens domestiques^ cultivant eux-mêmes, ne souffrant pas du manque de main-d'œuvre comme les moyens et les grands exploitants, et appliquant depuis quelques années de meilleures méthodes de culture, ils obtiennent d'excellents résultats, améliorent leur situation et deviennent aussitôt inrfe/}€n(/an/5. » (Gers.) Ce ne ^nt pas là des exemples isolés.
Nous trouvons dans la monographie de la Haute-Loire la réflexion suivante : « Le nombre des salariés agricoles tend à diminuer. Parmi les causes de ce mouvement, il faut noter l'augmentation, pour certains propriétatres journaliers, de leur patrimoine qui alors suffit à leur activité et les empêche de travailler pour autrui ».
Bien loin de là, dans le Lot, on observe des faits analogues. — « L'ouvrier agricole qui vit exclusivement de ses journées, ne possédant rien dans la commune, existe entrés petit nombre...; cette catégorie d'ouvriers tend à disparaître totalement. »
En revanche, le nombre des petits propriétaires grandit en même temps que leur patrimoine s'élargit. L'importance sociale de ce fait est trop grande pour que nous hésitions à citer encore le passage suivant : « C'est principalement aux dépens des grandes et moyennes propriétés que le petit propriétaire s'agrandit ; lui seul, en effet, réalise des bénéfices. Récoltant suffisamment pour vivre lui et les siens, il n'a points en effet, à débourser ; dès qu'il a quelques économies, son rêve est d'agrandir son patrimoine y>.
Il ne s'agit point d'une exception, car, dans le Loiret: « La situation des propriétairesjournaliers est devenue plus prospère ; ils ont acheté des terres et travaillent exclusivement sur leur bien ». Ce ne sont pas là des révélations ; le développement de la petite propriété, en France, est un des faits les plus connus et les plus anciennement connus, mais l'on voit clairement que la réduction de la main-d'œuvre salariée est liée à cette évolution. On la constate, ainsi que le prouve Tenquôte, dans la Vendée, la Savoie, le 7'arn, la Manche, la Meurthe-et-Moselle, la Somme, les Côtes-du-Nord, le Puy-de-Dôme, leL Meuse, le Cantal,.. Nous citons au hasard pour montrer qu'il ne s'agit nullement d'un phénomène ayant un caractère régional et se rattachant notamment au développement d'une culture spéciale.
Une autre transformation moins connue du public agit dans le même sens et rend plus rare la maind'œuvre salariée disponible. Les enfants des fermiers et des métayers ne sont plus assez nombreux pour augmenter, comme jadis, l'effectif des salariés; ils restent à la ferme ou à la métairie pour aider leurs parents (Lot-et-Garonne).
Les ouvriers déjà propriétaires cherchent à prendre des petites fermes suffisantes pour les occuper toute l'année (Loiret). Le faire-valoir direct avec domestiques est remplacé par le fermage avec un cultivateur qui exploite avec sa famille sans ouvriers (Haute-Loire). Ailleurs on fait cette observation instructive : « La diminution de la population agricole permet aux salariés de trouver plus facilement des situations de fermiers et de métayers, même quand ils n'ont pas le capital nécessaire ». (Lot-et-Garonne.) — C'est le propriétaire qui fait alors les avances nécessaûres ; c'est lui qui facilite l'évolution, grâce à laquelle le
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salarié devient un chef de culture indépendant. Tel est le régime social qui dépouille soi-disant le travailleur manuel au profit du capitaliste et de celui qui détient le monopole de la propriété foncière I
« Toutefois, nous dira-t-on en insistant, l'émigration des campagnards est une réalité que vous ne pouvez pas écarter. »
En vérité nous ne songeons pas à dissimuler ce mouvement. Il s'agit seulement d'en discerner la cause et d'en montrer la portée réelle. Oui, un grand nombre de jeunes gens et de jeunes filles abandonnent les champs pour devenir notamment employés de commerce, ou salariés dans [les ateliers industriels. Est-ce donc là un mal ; est-ce une perte que rien ne compense ? Il nous est impossible de l'admettre.
Le développement des échanges et de la production industrielle ne constituent ni une erreur ni un danger, car il est lié, sans discussion possible, à l'augmentation numérique du personnel salarié. Dans un pays dont la population reste stationnaire, l'accroissement de cet effectif ouvrier suppose un déplacement, et ce mouvement est déterminé en particulier par l'offre d'un salaire élevé.
Il y a plus; les progrès agricoles eux-mêmes et le développement si rapide de la production depuis vingt ou trente ans, provoquent à leur tour la multiplication des denrées industrielles que l'agriculteur peut consommer yarce qu'il en offre la valeur sous la forme d'une denrée produite y vendue y et réellement échangée^ en fin de compte^ contre une marchandise industrielle.
Nous restons persuadés que l'accroissement si
notable du bien-ètre dans nos campagnes correspond à une demande plus active, à une consommation plus large, et par suite à un débouché nouveau ouvert à la production de nos manufactures, de nos ateliers, de nos mines; il entraîne une circulation plus intense, c'est-à-dire, en termes plus clairs, des échanges commerciaux plus nombreux.
Comment les dix-sept ou dix-huit millions d'agiiculteurs français pourraient-ils recevoir les denrées industrielles qu'ils réclament et qu'ils paient si l'industrie, les transports, le commerce ne trouvaient pas dans les campagnes elles-mêmes le personnel nécessaire à leurs opérations? Momentanément, nous en sommes persuadés, mais enfin actuellement, le travail industriel ou commercial assure des profits assez larges pour attirer l'ouvrier par l'appât de salaires élevés, réguliers, que l'agriculture ne donne pas toujours, ou ne donne pas encore.
L'équilibre en quelque sorte est rompu pour un temps, mais pour un temps seulement. Si la ruine de l'agriculture devait être la conséquence de l'exode rural, la production des campagnes déclinerait aussitôt ; le débouché ouvert à l'industrie et au commerce serait en partie fermé, et la baisse des salaires dans les ateliers ferait disparaître la concurrence souvent victorieuse de la manufacture à l'égard de la ferme.
En est-il ainsi, çt la réduction de la m^in-d'œuvre disponible dans les campagnes peut-elle ou doit-elle entraîner les désastres que tant d'esprits sincères prévoient cependant, signalent chaque jour, et voudraient conjurer ? Au risque de paraître soutenir ua paradoxe et de défendre une erreur, nous ne saurions admettre cette hypothèse. Nous venons de voir que le développement de la production agricole ouvrait aux produits de l'industrie un débouché d'une extra-
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ordinaire puissance, puisqu'il est représenté par les consommations sans cesse accrues d'une population de dix-sept à dix-huit millions de personnes. D'un autre côté est-il indifférent pour les producteurs agricoles que le nombre et la richesse de ces clients augmentent? Or, la population commerciale et industrielle se développe. Il ne s'agit pas ici d'un groupe social qui consomme sans produire. Les services industriels et commerciaux sont des services productifs qui s'échangent à leur tour contre des produits agricoles et leur offrent un débouché. Or, le débouché est pour l'Agriculture, comme pour l'Industrie et le Commerce, une cause permanente d'activité et de progrès. Selon le mot heureux et juste de Quesnay : « Tant vaut le débit, tant vaut la reproduction. »
Pendant longtemps notre industrie rurale a été privée de ce stimulant si actif. L'agriculteur travaillait pour assurer sa propre subsistance et celle d'une population médiocre qui vivait dans les villes ou les bourgs. On ne s'inquiétait guère à cette époque de l'exode rural et de ses dangers. Mais en revanche, faute de débouchés, Ja culture restait misérable et l'industrie, à son tour, était paralysée par la médiocrité des échanges possibles avec des consommateurs ruraux incapables d'acheter ses produits. Le développement de la richesse industrielle et les progrès de la richesse agricole ont marché du même pas. ils sont restés solidaires. L'Agriculture est d'ailleurs chargée de fournir à l'Industrie les matières premières que cette dernière transforme.
L'agriculteur et l'industriel sont donc des émules et non pas des rivaux. A mesure qu'a grandi la production rurale, la production industrielle a pu grandir à son tour, et, par une réaction ou une solidarité économique partout et toujours observée, l'existence
d'une industrie prospère a précipité les progrès de l'Agriculture elle-même. En multipliant les consommateurs des produits de la terre, on peut donc dire que Texode rural lui-mième n'a pas été une cause de ruine pour l'industrie rurale ; il a, dans une certaine mesure, senri au contraire ses intérêts et assuré sa prospérité.
Est-ce là un paradoxe, une idée fausse qui heurte le bon sens? Nous n'en croyons rien.
En étudiant, il y a soixante ans, l'économie rurale d'un pays où l'exode rural avait été observé, Léonce de Lavergne concluait dans le même sens que nous, et disait à propos de l'Angleterre :
« Ce qui caractérise la culture anglaise, c'est moins la grande culture proprement dite que l'érection de la culture en industrie spéciale et la quantité de capital dont disposent les cultivateurs de profession. Ces deux caractères dérivent Vun el Vautre de Vimmense débouché de la population non agricole * ».
Pour rendre sa démonstration plus claire, Léonce de Lavergne compare ensuite la France à l'Angleterre. Le tableau qu'il trace de notçe agriculture paraît trop sombre aujourd'hui, mais la pensée de l'auteur nous frappe par sa profondeur.
« Si nous nous transportons en France, dit-il, dans les départements les plus arriérés du Centre et du Midi où règne le métayage, qu'y trouvons-nous? une population clairsemée, égale tout au plus au tiers de la population anglaise, et cette population est agricole à peu près exclusivement. Peu ou point de villes, peu ou point d'industrie, le commerce strictement nécessaire pour suffire aux besoins bornés des habitants. Le cultivateur ne peut trouver rien ou presque rien
1. Léonce de Lavergne. Economie rurale de V Angleterre. Paris, 1858, p. 172.
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à Tendre. Pourquoi travaille-t-il ? Pour se nourrir, lui et son maître, avec ses produits. Le maître partage ayee lui en nature et consomme sa part... On a beaucoup blâmé ce système ; c'est le seul possible là où manquent les débouchés. Dans un pareil pays, l'agriculture ne peut pas être une profession, une spéculation, une industrie : pour spéculer, il faut vendre, et on ne peut pas vendre quand personne ne se présente pour acheter. Quand je dis personne, c'est pour forcer Thypothèse, car ce cas extrême se présente rarement ; il y a toujours en France, même dans les cantons les plus reculés, quelques acheteurs en petit nombre ; c'est tantôt un dixième, tantôt un cinquième, tantôt un quart de là population qui vit d'autre chose que de l'agriculture, et, à mesure que le nombre de ces consommateurs s'accroît^ la condition du cultivateur s'améliore; mais le dixième, le cinquième, même le quart, ce n'est pas assez pour fournir un débouché suffisant, surtout si cette population n'est pas elle-même composée de producteurs, c'est-à-dire de commerçants ou d'industriels.
« Dans cet état de choses, comme il n'y a pas d'échanges, le cultivateur est forcé de produire les denrées les plus nécessaires à la vie, c'est-à-dire des céréales; si le sol s'y prête peu, tant pis pour lui, il n'a pas le choix, il faut faire des céréales ou mourir de faim. Or, il n'est pas de culture plus chère que celle-là dans les mauvais terrains...
a Passons maintenant dans la partie de la France la plus peuplée et la plus industrieuse, celle du Nord: nous n'y trouvons pas encore tout à fait l'analogue de la population anglaise, mais c'est déjà le double de ce que nous avons vu ailleurs, et la moitié de cette population s'adonne au commerce, à Vindustrie^ aux professions libérales; les champs proprement dits ne sont pas plus
peuplé$ que dam le Centre et le Midiy mais ils*y trouve en sus des villes nombreuses^ riches, manufaclunères. 11 s'y fait un grand commerce de denrées agricoles ; de toutes parts, les blés, les vins, les bestiaux, les laines, les volailles, les œufs, le lait, se dirigent des campagnes vers les villes qui les payent avec le produit de leur industrie... La culture peut devenir elle-même une industrie. Cette industrie commence dès que s'ouvre le débouché régulier, c'est-à-dire dès que la population industrielle et commerciale excède une certaine proportion, soit qu'elle se trouve immédiatement sur les lieux, soit que la distance soit assez faible et le moyen de communication assez perfectionné pour que les frais de transport n'absorbent pas les bénéfices ; elle devient de plus en plus florissante à mesure que le débouché devient plus large et plus rapproché, c'est-àrdire dans * les environs immédiats des grandes villes et des grands centres de fabrication. Là, le débouché suffît pour donner naissance à des bénéfices qui accroissent rapidement les capitaux; la culture devient de plus en plus riche, elle tend vers son maximum. »
Ces vues ne sont pas seulement originales et neuves, elles sont encore justes et profondes. Les événements ont pleinement justifié la thèse de Léonce de Lavergne. La transformation des moyens de transporta contribué sans doute aux progrès de notre agriculture, mais si le débouché nécessaire à la production rurale n'avait pas été assuré par une population toujours plus Hombreuse d'industriels et de commerçants, cet essor eût élé moins rapide. L'auteur que nous citons a donc raison ^d'ajouter, et l'on peut répéter aujourd'hui encore :
« Il importe que nos propriétaires et cultivateurs se rendent bien compte des seuls moyens qui peuvent les enrichir, afin qu'ils n'apportent pas eux-mêmes des entraves à leur prospérité.
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« Leur opposition n'empêcherait pas le cours des choses^ mais elle pourrait le rendre lent et pénible. I Toute jalousie des intérêts agricoles contre les intérêts industriels et commerciaux ne peut faire que du mal aux uns comme aux autres. Voulez-vous encouj rager Tagriculture ? développez l'industrie et le commerce qui multiplient les consommateurs, perfeci tioDoez surtout les moyens de communication qui rap- '} prochent les consommateuçs des producteurs. Les \ débouchés, voilà le plus grand, le plus pressant intérêt de notre agriculture*. » .
L'exode rural n'a donc pas uniquement des inconvénients et des dangers à la condition, bien entendu, qu'en se déplaçant la population des campagnes rende ] ailleurs des services productifs.
■ Il est permis toutefois de se demander si l'Agriculture, privée des bras dont elle a besoin, sera capable
' de supporter cette épreuve sans subir du môme coup : une prochaine déchéance. Est-elle en état d'abandonner
■ ainsi à l'industrie, au commerce, aux services des transports, aux administrations publiques, un nombre
; croissant de travailleurs ? Pour le savoir, il convient d'étudier le passé, car la réduction de la main-d'œuvre rurale n'est pas un fait nouveau.
On l'a signalée depuis longtemps. Dans l'enquête agricole décennale de 1882, M. Tisserand insistait sur l'importance de ce mouvement.
« Les deux millions de journaliers relevés en 1862 sont tombés, disait-il, à i. 480.000; c'est une diminution de 520.000, et de 443.000 si l'on tient compte de l'Alsace-Lorraine. Ce mouvement de diminution est très général, car il s'accuse dans soixante et onze départements. Pour les domestiques de ferme, on