AIMÉ
ami, à qui j'avais inventé une histoire de farce que je voulais faire, la trouva, d'avance, pommée. Et elle Tétait, oui! Car, ainsi en mardi gras, c'est au Père-Lachaise que je me rendais, avec l'angoisse de marcher à une suprême bataille.
A l'heure prévue arriva la Morganges, dans son coupé. Elle en descendit, monta par une allée à gauche. Fourguisse la suivit, de loin. Il la vit s'arrêter devant une tombe, y déposer une énorme boite de roses, puis aller vite, courir presque, vers la droite, dans une allée en retrait, au-devant d'un jeune homme, emmitouflé dans une grande pelisse, et au cou duquel elle se jeta pour l'embrasser longuement, follement. Tous deux alors redescendirent à pas rapides du côté de la porte d'entrée. Ils semblaient pressés de sortir ensemble. Elle lui avait pris le bras. Elle buvait les paroles qu'il disait à voix basse, la tète inclinée. Elle le contemplait, les yeux dans les yeux. Elle était comme pendue et collée à lui. Elle le cachait ainsi à Fourguisse. D'ailleurs, c'était loin. Audacieusement, l'espion se rapprocha, leur coupant la route. Une chapelle se trouvait en bordure de l'allée principale par où le couple devait passer pour partir. Fourguisse s'y agenouilla. Et, seulement quand ils furent à deux pas de lui, tandis qu'il se tenait la face dans ses mains jointes, sournoisement, sans lever le front, /par un coup d*œil lancé de biais dans la Hgne mince au-dessus de ses lunettes, il regarda, le temps d'un éclair, mais à plein.
— Je faillis crier. Je me mordis la lèvre pour ne pas le faire. Révélation! Révélation! Cet homme, c'était son soi-disant frère perdu, c'était celui du portrait. Révélation! Clarté soudaine! J'étais illuminé. Que résoudre? Les pister? A quoi bon? Il serait temps un autre jour. Non, non. Il y avait mieux à savoir. Et tout de suite ! Car de cela elle dépendait, la révélation. J'étais aveuglé par sa fulgurance; mais le nom, le nom inscrit sur la tombe aux roses, si ce n'était pas celui que je croyais, dans quel abîme de ténèbres j'allais choir! Tandis que si c'était lui, ah ! enfin, enGn, j'avais deviné, enfin je comprenais. Tout le poème rêvé par moi, ce nom seul en était le shiboleth. Je courus à la tombe, ivre d'espoir, fou de désir. Je lus. Je lus, manquant m'évanouir en extase. Oui, c'était bien le nom qu'il fallait : Myrtil de Cruvel ! splendeur de la certitude! J'avais donc compris! Je voyais. Je savais. Comme Pascal, je pouvais fondre mon être eti ce suprême cri : Joie ! Joie ! Pleurs de joie 1
Trois grands mois il avait attendu le moment de se manifester à son Isis avec les preuves évidentes de son génie, en la forçant à reconnaître qu'il avait pénétré tout seul jusqu'au plus secret du sanctuaire caché, qu'il avait levé tout seul les derniers voiles défendus, qu'il possédait la vérité, conquise par lui tout seul, qu'il en était digne d'ailleurs, qu'il n'en voulait user que pour la servir, loyalement, religieusement, absolument. Trois grands mois il avait attendu; et attendre un jour de plus lui devenait impossible.
Aussi, à peine laMorganges était-elle rentrée, à midi et demi, comme on allait se mettre à table pour déjeuner, il ne descendit pas, préférant rester à jeun pour se garder en parfaite lucidité voyante, et il lui fit remettre un mot demandant au plus vite « un entretien en strict tète-à-tête, touchant des matières d'une suprême gravité ».
Un quart d'heure plus tard, elle-même ayant
mangé très soramairement et un peu troublée (comme elle le lui avoua par la suite), il fut introduit dans un boudoir où elle se trouvait déjà installée, nonchalamment étendue sur une chaise longue, fort indifférente en apparence, plutôt importunée et hautaine, mais curieuse, certes, et, au fond, en arrêt et tendue, il le devina sans peine rien qu'au soin qu'elle prenait de ne le point sembler. H remarqua aussi que le boudoir était clos de doubles fenêtres, tendu d'épaisses draperies retombant en plis lourds et comme matelassés sur les portes, qu'ainsi la solitude s'y avérait bien discrète, profonde, en strict têle-à-tête selon son désir, mais que cependant la confiance de la Morganges, hypocritement ostentée, n'allait pas sans de très défensives précautions; car entre la Morganges et lui, une large et pesante table de porphyre formait une sorte de barricade; et en outre, à portée de la main gauche, que la prétendue nonchalante laissait baller au dossier de la chaise longue, pendait un gland de sonnette, tandis que la main droite, enfouie sous les bouillons de soie de la jupe, y dissimulait quelque chose, probablement une arme.
Elle était donc sur ses gardes, à tout hasai^d, contre lui. Ah! pouvait-elle bien le méconnaître de la sorte! Il en eut le cœur chaviré. Mais non de peur, par exemple! Et même, à la réflexion, son cœur se remit tout de suite, remonté, disait-il, au coup de riquiqui de Torgueil.
Et brusquement, repris aussitôt par rexallation de pensée et de verbe où il vivait depuis trois mois, où il nageait en pleine ivresse extatique depuis la révélation du malin, brusquement, avant qu'elle eut le temps de l'interroger, il se jeta devant elle à genoux, comme un fanatique en prière, et lui dit :
— C'est un dévot, madame, un dévot à votre culte, un martyr si vous le voulez, un esclave prêt à vous obéir en tout, c'est cela qui va vous parler. Et maintenant, daignez m'entendre sans vous étonner de rien, sans m'interrompre même. Je rêve tout haut, voilà tout. Quand j'aurai fini, si vous ne jugez pas que mon rêve vaille une réponse, vous n'aurez pas seulement un mot à dire, il vous suffira de faire un geste, et sur ce geste je m'en irai, convaincu d'être en délire, m'enfermer dans une maison de fous.
Elle souriait, ne broncha pas, ne proféra pas une parole, montra par son regard qu'elle consentait à écouter, et il parla.
Alors, et tout d'abord par termes nets, précis, avec un lumineux et froid langage d'homme d'affaires complètement différent de ses premières phrases enflammées, brumeuses et mystiques, il dit ce qu'il savait touchant les millions, leurs possesseurs, les tenants et les aboutissants, Langliac- Bardin et ses deux mariages, le douaire de sa fille, la dot de madame Langliac-Bardin, la fortune des Marsheimer, en tout, somme faite (si, par
iO« L*AIMÉ
quelque hasard ou quelque combinaison aidant le liasard, ces courants divers arrivaient à un seul et •nême réservoir), en tout, au bas mot, vingt-trois à vingt-quatre millions.
Puis, la regardant bien en face :
— Ces millions, madame, il vous les faut, et vous travaillez à les conquérir.
Il s'était rapproché de la table. Elle supportait le fixe regard sans tressaillir, ni même ciller. Mais sa main gauche jouait avec le gland de la sonnette, et sa droite, dans les froufrous de la faille bruissante, se crispait peu à peu nerveusement.
Fourguisse se recula, fondit en larmes et s'écria ensuite ;
— Moi, moi! Elle me prend pour un maître chanteur! Moi, qui ne veux ici chanter que son hosanna! Maître chanteur comme David, alors! Et un David plus pur encore, plus désintéressé. Car il était Juif, le vieux David; et moi je ne le suis pas. Non! non! non!
De nouveau, elle souriait à cette sortie bizarre, et le sourire signifiait clairement qu'elle ne trouvait plus Fourguisse dangereux, mais bien quelque peu timbré.
— Oui, timbré! C'est le mot juste, celui-là et non un autre, que disait sa physionomie, où je lisais comme en un livre.
Et il répliqua, prenant au bond le mot deviné, en un de ces singuliers jeux de raquette où s'amu-
sait sans cesse sa conversation, fût-ce aux moments les plus sérieux :
— Timbré, non! Timbrant, oui, comme le Timbre en personne* A preuve mes chiffres de tout à l'heure, madame, sur les héritages que vous convoitez. Car, oui, vous les convoitez.
Etj en romancier maintenant, habiîe à débrouiller les intrigues arachnéennes d'une histoire d'argent, intrigues qu'il inventait, mais vraisemblables et ingénieusement imaginées, il disait Langliac- Bardin circonvenu pour qu'il laissât, par quelque fidéî-commis, sa forlune détournée à son bâtard Ernest, et l'espoir que madame Langliac-Bardin ferait une nouvelle fausse couche, mortelle cette fois. N'étail-ce donc pas à ce dernier but qu*elle tendait, la Morganges, en se différenciant, avec tant de machiavélisme savamment sensuel, de son vivant portrait, madame Langiiac-Bardin? N'était-ce pas pour que le mari trouvât, à comparer son épouse et sa maîtresse, deux femmes se complétant en une irréalisable, et ainsi ne se dégoûtât jamais de l'épouse, et la rendît mère, quelque soir d'affolement, et par conséquent la tuât, inconscient assassin, mais obéissant à quelle volonté ? Or, elle morte, le cadet des Marsheimer n'en valant guère mieux, restait l'aîné, Charles.
— Celui-là, qu'est-ce, sinon rien, à prendre, pour une femme «omme vous? Il est pris déjà. Et pris par où se prennent le mieux les trop riches et blQsés. célibataires de son âge, provinciauii, d'ail-
leurs : pris par un amour à précautions de vaudeville, à rendez-vous furtifs et romanesques, chez une fleuriste, décor de génie!
Elle avait froncé les sourcils imperceptiblement. L'espionnage, dévoilé, l'agaçait. Fourguisse s'en aperçut, rompit les chiens.
— Au surplus, oui, qu'importent ces détails?
Encore un coup, j'invente, je rêve tout haut. Le roman de ma composition n'est peut-être pas celui que vous faites. Le vôtre doit être mieux, sûrement. Ainsi, moi, je n'imagine aucune amorce pour pêcher les six millions de mademoiselle Langliac-Bardin, née de Brivard. Vous, je n'en doute pas, vous avez une ligne tendue aussi de ce côté. Mais, je le répète, tout cela n'est rien. J'ai voulu seulement vous montrer que je n'errais pas d'une façon misérable en affirmant que vous les convoitez, ces millions.
il s'arrêta un moment. Elle était à présent revenue à sa nonchalance indifférente. Elle semblait même n'écouter que distraitement, presque en songeant à autre chose. Ses yeux étaient à demi clos, vagues et troubles.
— Ah! pensait orgueilleusement Fourguisse, je te ferai bien tressaillir tout de même, statue de marbre, cœur de bronze, impassible Isis. Je sais que tu es vivante, et tu vas vivre.
Et soudain, la voix éclatante, en coup de tonnerre, il s'écria :
— Et vous avez raison de les convoiter, ces
millions. Car il vous les faut, il vous les faut. Non pas pour ce piètre Ernest ! Non pas pour vous non plus, qui en avez tant fait sauter! Mais il vous les faut pourtant.
De l'index tendu, il désignait la broche de la Morganges, et il dit lentement, à voix basse, cette fois, et respectueuse comme s'il prononçait un mot de mystère, en s'inclinant d'ailleurs devant la broche ainsi qu'un prêtre devant l'ostensoir :
— Il vous les faut pour lui.
Elle sursauta, se mit toute droite. Ses paupières battaient. Ses lèvres tremblaient. Sa face était pâle. A sa dextre, que les plis de la robe avaient laissée à découvert en retombant, pendait un revolver. Elle le releva lentement, le bras allongé vers Fourguisse.
Il ne bougea pas, et articula d'un ton calme et lerme :
— Soit ! je vous ai dit que vous aviez devant vous un dévot, un martyr si vous le vouliez. Je mourrai sans regret pour mon dieu.
De nouveau il montra le portrait en ajoutant :
— Pour lui.
Elle abaissa l'arme et parla enfin.
— Lui, dit-elle, lui, votre dieu? Pourquoi cela? Comment cela? Que savez-vous donc de lui? Ah! expliquez-vous! Expliquez-vous! Je le veux. Je vous en prie.
Elle avait ses yeux de violette à l'agonie, sa voix rauque, câline et prenante. Toute Tidolâlrie que
Fourguisse lui avait vouée, tout son lyrisme mystique, tout son génie et tout son cœur s'épanchèrent alors, à lui chanter l'hosanna promis, le poème rêvé, le fou, l'étrange poème dont depuis trois mois il se soûlait, dont les strophes à la fois ardentes et ténébreuses lui battaient des ailes dans la tête, dont le vol enfin s'était essoré ce malin en pleine et radieuse clarté, et qu'il possédait entier maintenant, lumineux, vibrant, vivant, fantastique, féerique, absurde, et digne de foi précisément, selon le vieux mot si profond, digne de foi parce qu'il était absurde !
Oui, Myrtil de Cruvel, le grand prêtre défroqué, avait eu raison. La religion qu'il avait instaurée, prêchée, était la vraie. Il n'avait pu la voir triompher. Elle triompherait après lui et d'après lui. Il en avait été le saint Jean-Baptiste, le précurseur. Et aussi le Paraclet, le divin géniteur ! Et elle, qu'il avait supposée d'abord la Madeleine de lui, nouveau Jésus, elle était plus encore. Elle était la Marie du réel Jésus, son fils et le fils du Paraclet. Elle ' avait été élue pour cela entre toutes les femmes, non parmi les vierges, mais parmi les prostituées. Car ainsi le voulait le symbole du culte à venir, du culte définitif. Et elle avait bien manifesté qu'elle l'entendait de la sorte, le grand symbole, en ce jour des obsèques suivies par la racaille de la débauche, en ce grand jour funéraire terminé par l'orgie. Et toute sa vie de même elle avait témoigné en faveur du Paraclet, dont le tombeau sacré lui était un
pèlerinage. Et c'est toujours et sans cesse pour le divin fils qu'elle travaillait, le divin fils, fruit de ses entrailles engrossées par le Paraclet géniteur. Et lui, Fourguisse, humble disciple et le dernier venu, il serait l'apôtre du Messie qu'elle avait enfanté! Pas même l'apôtre I C'était trop de gloire. iMais le domestique, le chien, l'âme damnée, le tout acquis, le tout dévoué, prêt à emboucher, s'il le fallait, toutes les trompettes des archanges pour faire crouler les murailles de la vieille Jéricho où trônait le Dieu usurpateur, et prêt aussi, si on le voulait, à s'annihiler simplement dans la béatitude contemplative et la servilité absolue d'une silencieuse adoration !
Ce fougueux, cet extraordinaire cantique, la Morganges l'avait écouté sans étonnement. Sur ses joues de plus en plus pâles, avaient coulé deux longues, lentes et lourdes larmes. Puis ses yeux étaient redevenus vagues et troubles, à demi clos, comme si elle regar(^it, d'un regard intérieur, loin, bien loin, très au fond, tout au fond d'ellemême. Et, immobile, avec un air de dolente somnambule, elle se taisait.
Fourguisse, épuisé, la contemplait stupidement, n'osant la réveiller de cet étrange silence. Il eut un instant de doute affreux. Il lui sembla qu'il avait parié pour ne rien dire, sans avoir été compris, qu'il avait jeté des mots claironnants et tourbillonnants dans un gouffre vide où personne ne les avait entendus.
— Je me sentais voguer à la dérive dans du noir et sur du néant.
Elle ressuscita enfin de cette apparence trépassée, lui prit alors la main, doucement, et dit, d'une voix triste, presque inaudible, comme perdue en un rêve de désolation :
— Hélas ! vous avez remué en moi des choses mortes, croyez-le, mortes, mortes, je vous assure, bien mortes.
Et de nouveau elle se tut, en lui gardant néanmoins la main, mais d'une étreinte languide, molle, glacée, à lui donner l'impression qu'il était tenu par une main d'ombre.
Il en fut épouvanté, balbutia :
— Mortes! Mortes! Pourquoi mortes?
Lui lâchant la main, après l'avoir, cette fois, énergiquement serrée :
— Somme toute, fit-elle, vous avez peut-être raison. Qui sait? Vous êtes un fou. Et lui aussi ' était un fou. Je les aime,gnoi, les fous. Je les aime. Je n'aime qu'eux.
Et elle éclata d'un rire nerveux, hystérique. 11 riait de même, sans savoir de quoi, gagné par la contagion, secoué par un courant d'électricité maladive.
— A la bonne heure, dit-elle, vous voilà mieux dans votre rôle.
— Quel rôle? demanda-t-il, stupéfait et sans comprendre.
— Celui, répondit-elle, que je vous destine.
Et, souriant maintenant avec une vague et a peine sensible ironie :
— Oh! pas celui d'apôtre, auquel vous vous attendiez! Non plus celui de martyr, uoique vous y fussiez bien prêt, je l'avoue. Mais je n'ai besoin ni d'apôtre ni de martyi , en vérité. D'un serviteur dévoué, adroit, sûr, oui, par exemple. Et cela, vous l'êtes. Vous avez deviné des choses à vous faire tuer, tout simplement, si je n'avais pas foi en vous. J'ai foi. Et j'accepte donc, sans autre recommandation, de vous employer. Seulement, mon fils, Gabriel de Morganges, n'est peut-être pas le Messie qu'avait annoncé son père et auquel vous voulez croire. C'est une autne espèce de dieu, voilà tout. C'est le dieu don Juan.
Plus d'ironie, à présent ! Un air très grave ! Très gravement aussi Fourguisse répliqua :
— Eh bien!... Car je devine encore... Pour don Juan, il vous faut, n'est-ce pas, un Sganarelle? Et il vous plaît que ce soit moi. Entendu! Et j'entre en fonctions quand?
— Quand je vous le dirai, conclut-elle. Pour le moment, ne songez qu'à votre besogne de bon et intelligent précepteur.
Et elle le congédia sur ce mot, souligné par un regard étrange :
— Continuez à gâter Ernest.
110 L'AUIÉ
Cette scène avaU-elle été un rêve? Il faillit le crpire ensuite, tant la Morgî\qges mit de soin à se tenir avec lui comme si rien ne s'étf^it ps^ssé entre ew\. Aucune sillusion! Pas même un cqup 4'œil à la dérobée! Pas seulement un de ces furtifs jeux de physionomie pu elle était si experte à tout exprimer sans mot dire, et ou elle le savait maiptenant si subUl h tout çon^pren^re sans le laisser voir! C'en était irritant. U lui fallut, pqur ne s'en pas affecter, tQWle Ja robuste ^éyotion qu'il avait à son idole, et ayssi le réconfortant soupçon qu'elle désirait de la sorte le mettre à l'épreuve.
— îie Sganarelle idéal, voilà ce qu'elle vpulait ! Je le serais pleinement.
Et, pour tromper l'ennui c^e s^ longue attente, il philosophait sur don Juan et son histoire, se préparait à être le digne serviteur d'un tel maître, imaginait sa théorie du culte don-juanique, du
L'aiïAé 111
phénix aux t'enaissànls avatars, du moderne Sganarelle en qui réternel inconscient doit prendre. enfin conscience.
— Bref, tout le plan de moii fâinbux livre VAiméy mon Éthique à iribi, avec ses àphorismcs primordiaux et réhchaînemeût de ses propositions essentielles, date de cette époque, et eut pdur période d'incubation jupitérienne ces neuf mois d'emprisonnement dans un silence méditatif dû je m'engrossais moi-même. Mais, cet enfant divin de * moti génie, l'heure n'est pas venue de le faire resplendir à vos yeux de non-initié. Laissons couver là mon cerveau assembleur de nuages, et rentrons sur le plat terrain des faits !
Oui, neuf mois (chiffre fatidique, disait-il), neuf mois la Morganges le tint morfondu dans l'espoir d'être le Sganarelle du don Juan révélé, sans entretenir cet espoir d'une seule lueur nouvelle. Et neuf mois il sUt s'astreindre à garder entière sa ferveur, sans implorer, fttt-ce de l'attitude, fût-ce d'une vague apparence contristée, l'aurhône d'un encouragement.
Il ne se donna pas même la distraction d'exercer ses facultés divinatoires, inductrices, policières, à contrôler ou corroborer ses hypothèses touchant la diplomatie de la Morganges, qu'il sentait cependant toujours agissante à l'intérieur et â l'extérieur. Il lui suffisait d'avoit* montré qu'il pouvait tout imaginer et tout savoir. Puisqu'elle n'avait rien nié, i-ieri cotifirmé non plus, c'est qu'elle considérait ces
détails comme sans importance entre eux. Donc, il ne devait pas s'en occuper désormais.
Il fit plus encore, dans sa passive obéissance qui observait jusqu'à des ordres non donnés et subodorés seulement. Il ne chercha pas à connaître, à revoir au moins, le dieu de sa religion future, l'être en qui se résumait maintenant sa vie ellemême. La Morganges ne le lui avait pas défendu; mais non plus elle ne le lui avait permis. Il se fit une loi de s'en abstenir .
— Qu'importait, d'ailleurs, que je fusse mis en contact direct et immédiat avec lui plus tôt ou plus tard? Entre le pôle et l'aiguille aimantée, les effluves magnétiques font contact, à travers tout. Aussi bien, dans ma communion intime avec lui, ne le sentais-je pas déjà, ne l'avais-je pas déjà, et de toute éternité, en moi? Le songe que j'en songeais n'était-il pas l'hostie où se repaissait mon imagination, qui l'y trouvait et le savourait là, selon la belle et profonde expression eucharistique, en présence réelle?
Ces neuf mois furent ainsi délicieux à Fourguisse, et il en parlait avec des larmes d'attendrissement.
— Cependant, comme Spinosa continuait, tout en composant YÉthique, à polir des verres de lunettes, je continuais, moi, à dépolir les miens, c'est-dire à remplir de mon mieux ma consigne de gâter Ernest.
Consigne peu difficile vraiment! Car le fruit
véreux se pourrissait de lui-même. Il n'y avait qu'à le laisser faire. Ernest était vicieux à souhait. Avant ses quinze ans révolus, voici qu'il manifestait bellement le goût du jeu, des femmes, la passion du mensonge, une rare hypocrisie masquant le plus complet manque de sens moral, une profonde cruauté, un impérieux besoin d'ingratitude, une lâcheté absolue, tout ce qu'il faut enfin, comme disait Fourguîsse, pour constituer un magnifique parangon de la muflerie moderne.
— Avec Langliac-Bardin, par exemple, il était splendide à voir. Le vieux, si fin pourtant, le prenait pour un petit saint, et il m'en revenait des compliments qui me mettaient un pied de rouge au visage. De quoi le petit bougre ne se gênait pas pour me dire ensuite que j'avais la honte vraiment facile et que j'étais encore un sacré serin de piquer des soleils pareils à mon âge. C'était superbe! Avec sa mère, il n'en menait pas si large, la flairant moins commode à duper, et n'y tâchant pas, au reste, sûr qu'elle lui pardonnait toujours par faiblesse. Mais, du moins, il ne se gaussait pas d'elle, et même, voyant sans doute quelque peu clair dans le jeu d'enjôlement qu'elle jouait avec Langliac-Bàrdin, il se permettait de la trouver très forte. Elle avait ainsi l'estime de ce connaisseur. Ça, c'était le comble, n'est-ce pas?
Sur son préceptorat, d'ailleurs, pas plus que sur son prochain sganarellat, Fourguisse n'avait un mot de la Morganges. Il devait, là aussi, se contenter de
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n'encourir aucun reproche, et il avait pris son parti de il'eii recevoir rtlomentanétrieiit aucune récompense. La récompense, Il la trouvait, et très ample, en lui-même.
— Dans le sentiméiit, vous concevez bien, du devoir accompli ! v
Il disait cela bravement, naïvement^ sans àvoit* l'air de se douter (Ju'on pût discuter la légitimité de ce pervers devoir. Il poussait le nori-scruplile jiisqu'à ne pas craindre d'ajouter :
— La récompense, je la trouvais aussi dans une sorte de joie satanique, sadique, que j'éprouvais naturellement à choyer, dans là corruption de ce petit monstre, la corruption du monde aboutissant à lui et représentée par lui.
Et cette joie lui avait été suggérée par la seule phrase uii peu confidentielle que lui eût, pendant ces neuf mois, lâchée la Morganges, un jbiir qu'il s'était lui-même oublié à laisser échapper cette remarque :
— C'est étonnant qu'Ernest ait dans lé vice une telle bassesse, étant votre fils.
— Oh! lui avait-elle répondu, avec une inflexion de voix tout ensemble cynique fet mystérieuse; il est surtout, moralement, et physiquehfiëiit diissi, peut-être (qui sait?), le fils de tous les âillres, de tant d'autres!
Puis, très passionnément :
— Mon vrai fils, mon seul fils, mon petit, c'est Gabriel.
El là-dessus Fourguisse avait rêvé tout un poème d'extermination, où les sales races usurpatrices, dans la personne de leur dernier rejeton pourri, étaient immolées équitablement sur Tautel de l'élu, unique et impitoyable héritier de la divine race au sang bleu.
— Le moment est enfm venu d'entrer en fonctions. Y êtes-vous toujours prêt et bien résolu, mon cher ami ?
Oui, elle lui avait dit cela, et en l'appelant son cher ami, et de sa voix la plus ensorcelante. Et, sans attendre qu^il eût répondu oui, lisant à plein ce oui dans les yeux extasiés qu'il ouvrait, voici qu'elle rompait l'impassible et morne silence des neuf mois d'épreuve par le Coup de foudre de cette renversante nouvelle :
— Langliac-Bardin vous présentera demain chez lui, oui, chez lui, vous, pour donner des leçons de littérature à sa fille.
Gomment avait-elle manœuvré, par quels chefsd'œuvre de rouerie s'était-elle emparée de Langliac- Bardin au point de lui faire commettre cet acte véritablement insane? Elle ne jugea pas à propos d'en instruire Fourguisse. Mais à quel degré de
perfection elle avait su pousser son patient et prestigieux travail, elle le lui donna finement à entendre par cette simple petite phrase :
— C'est Langliac-Bardin lui-même qui me Ta demandé et je lui ai promis généreusement que je vous y déciderais.
Comme, si peu étonnable qu'il fût,"Fourguisse ne laissait pas d'être étonné et n'avait pas honte de le paraître, elle ajouta en souriant :
— Remettez-vous un peu, pour écouter de sens tout à fait rassis ce qui me reste à vous dire. Vous m'avez jadis gracieusement rendu les armes en déclarant que les romans composés par moi devaient être mieux que ceux imaginés par vous. Ne soyez donc pas stupéfait si je ne démérite pas de vos éloges. Je n'ai pas lieu, d'ailleurs, d'être très fière pour le roman présent. C'est quelque chose comme du roman feuilleton. Raison de plus d'y prêter une attention soutenue. Il fourmille d'invraisemblances; mais toutes sont nécessaires au dénouement.
Cela, gaiement, avec une grâce légère, papotante, à croire qu'elle s'amusait. Il en reprenait ses esprits, n'avait plus un air d'ahuris sèment. Elle en profita pour lui donner ses instructions, d'un ton sérieux maintenant, par phrases précises et lumineuses, comme quelque général d'ordre religieux dictant un plan de conduite à son émissaire.
— Il va de soi que vous n'avez jamais connu et ne
connaissez point madame de Morganges, ni Ernesi de Morganges, ni aucun Morganges quelconque.
Vous continuerez néanmoins vos leçons ici. Langliac-Bardin, et moi surtout, nous les apprécions trop pour nous en priver. Seulement vous les continuerez à titre de professeur libre, ayant votre domicile hors de cette maison. Voici l'adresse de votre nouvelle demeure, sur l'enveloppe de cett(3 lettre, que vous remettrez à la femme chez qui vous logerez. Elle a tout préparé pour vous recevoir. C'est une créature à mon entière dévotion. Néanmoins, vous vous abstiendrez de lui parler de moi, absolument. Vous trouverez, dans l'hôtel qu'elle tient, un voisin qui deviendra votre collègue chez Langliac-Bardin, pour enseigner à votre future élève le chant. Il a nom Lucien Vigot. Vous ne verrez eii lui, jusqu'à relèvement de consigne, que Lucien Vigot et pas autre chose. Vous lui obéirez strictement, comme si vous obéissiez à moi-même. Peur madiemoiselle Langliac-Bardiii et pour son père, vous êtes censé un très ancien camarade de Lucien Vigot. Tous les ordres de détail vous seront communiqués en temps voulu, au jour le jour, selon les besoins de l'action. Mais dès à présent, pour' que vous sachiez eii gros où vous allez, voici quel est le but de cette action. Il faut que Lucien Vigot séduise et possède mademoiselle Langliac-Bardin. Tout cela est-il bien compris, bien net, bien casé dans votre cervelle, mon cher ami?
L'AIMÉ il9
Derechef elle l'appelait de ce doux nom, avec une lente/tendresse de son regard mouillé, et en lui tendant la main. Cette maiû, il en baisa le bout des doigts, dans une adorante génuflexion où s'abandonnait tout son être. Et de cette muette et éloquente réponse il fut récompensé par une deS plus profondes joies de sa vie.LaMorganges, retournant sa main sous le baiser, lui en mit la paume aux lèvres et l'y appuya longuement, tiède, frémissante, vivante, comme une caresse.
— Aucun mot ne fut échangé entre nous; mais, par sa chair collée à ma bouche, elle avait symbolisé et j'avais senti toute son âme versée en éclair dans mon âme.
Il se releva et sortit presque titubant, réellement ivre, à la fois du délice éprouvé et du délice promis.
— Car, certes, j'avais compris, certes, et je savais qui j'allais trouver, contempler, servir. Et vous l'avez bien deviné aussi, n'est-ce pas? Et j'aurais voulu avoir des ailes de feu pour y voler tout de suite, vers lui, vers lui, vers lui! Et vous de même, vous tressaillez d'impatience et de fièvre, j'en suis sûr, à son approche divine. Enfin, enfin, le voici donc, le tant désiré, le si dévotement attendu, l'Aimé, l'Aimé !
L'enveloppe de la lettre que Fourguisse devait remettre à sa nouvelle hôtesse portait le nom de madame Vidalencq.
C'était la Vidalencq établie aujourd'hui brocan-
leuse el teneuse d'hôtel borgne, à renseigne des Deux-Pies, 7, rue Basse-Montfaucon.
Le Lucien Vigot, chez qui, après la lettre minutieusement lue, le fit monter la Vidalencq, c'était Gabriel de Morganges.