‹ L'aime: romanChapitre 4 sur 14 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

— Jeune, cher, estimable, attentif et exquisement curieux néophyte, s'écria soudain Fourguisse, avec son rire de friture, que diriez-vous si je vous laissais ici en plan, le bec dans l'eau, ou plutôt Teau à la bouche, sur un décevant : la suite au prochain numéro?

Je me réveillai comme d'un songe exquis interrompu par un stupide coup de poing, et, très vexé, je répondis :

— Je dirais, parbleu, que vous, êtes un mauvais plaisant.

— Et pourquoi, je vous prie?

— Comment, pourquoi? Vous m'alléchez en m'annonçant l'Aimé ; vous me le faites danser devant le nez à la façon d'un appât toujours fuyant; moyennant quoi vous me menez de racontar en

racontar, parmi d'interminables enchevêtrements où un imbroglio naît de l'autre; et lorsque enfin je crois être au bout, et payé de ma patience, vous auriez l'ironique cruauté de me faire banqueroute ! Allons, allons, ce n'est pas possible, et vous vous moquez un peu trop de mpi, rjen gue par une telle supposition.

— C'est cependant la vérité, répliqua-t-il, je vais parfaitement mettre à mes histoires un point final. Oh! momentané, rassurez-vous ! Et croyez bien que je ne suis pas du tout le mauvais plaisant dont vous vous plaignez. Et la preuye... ! Mais, d'abord, trouvez-vous qu'en effet, comme je vous l'avais prorais, je ne raconte pas trop mal?

Jfe fus obligé, malgré ma méchante humeur, de reconnaître qu'il ne m'avait pas leurré sur son talent. Pouvais-je me défendre d'avoir été prodigieusement intéressé, et démentir l'attention vivace que je lui manifestais depuis...?

— Tenez, fis-je en tirant ma montre, depuis tantôt huit heures, ma foi! Car voici qu'il va être, d^ns quelques minutes, deux heures du matin.

— Eh! répliqua-t-il, c'est fichtre bien une raison pourquoi je dois ni'arrêter, même si je n'en avais point d'autres. Trois fois déjà notre restaurateur en personne est venu se montrer par la porte entr'ouverte pour nous signifier que nous ne pouvons pourtant pas passer la nuit à enfumer son petit salon Louis XV. Que diable ! C'est une honnête maison, ici. Je suis sûr qu'il n'y reste plus

que nous deux à brûler son gaz. Tircis, comme dit Racan, Tircis, il faut songer a faire là retraite.

Et gaminement, le pouce à la bouche et le poing formant trompette, il sonnait des lèvres la retraite, en effet, marchant au pas rythmé vers la porte que le patron venait de rouvrir.

J'étais exaspéré.

— Mais du moins, répris-je, du moins, cette suite ail prochain numéro, a quand? iPoiirquoi pas tout à rheure, en nous promenant par les rues?

— Ah! fit-il, que j'aime votre impatience, votre enthousiasme ! Bravo ! Vous êtes bien tel que je l'avais espéré. Vous êtes digne de la révélation. Vous Taurez, vous dis-je, vous l'aurez.

Puis, en un grand geste :

— Oh lie chante pourtant pas le Mahabaratha en une seule séance, voyons! Soyez donc un brin raisonnable !

J'aurais pléiiré de dépit et de rage.

Le garçon endormi éteignait déjà le gaz, tandis que le patron me rendait la mohtiaie d'un billet de cent francs. Prestement, Fourguissèyportâlamain, laissa dix francs de pourboire en me glissant à l'oreille :

— C'est niori habitude ici.

Et il mit le reste dans sa poche, de l'air le plus naturel du monde, négligemment d'ailleurs, en gentilhomme qui ramasse comme il paye, sans compter.

Nous étions inaintenant sur le qiiai désert. Je

n'avais plus le courage de rien dire. Fourguisse se taisait aussi, rallumait à son cigare en mégot un nouveau partagas tiré du fond de sa basque en élytre, qui bouffait de la grosse provision qu'il y avait faite.

Il me dit soudain, campé en face de moi» et me soufflant la fumée au visage :

— Un mot important, avant de nous quitter !

— Comment! m'écriai-je. Nous quitter, déjà?

Et pourquoi donc?

— Déjà est aimable, répliqua-t-il, et je vous en suis reconnaissant. Mais il faut nous quitter quand même. Marcher en compagnie m'est insupportable. J'aime à vaguer seul. Les lions sont ainsi. On doit les prendre comme ils sont,

— Soit! murmurai-je, vaincu et résigné.

— A la bonne heure, fit-il, vous voilà sage ! Parlons donc sagement, un peu, pour finir. Il y a quelques minutes, en me défendant d'être un mauvais plaisant, j'ai ajouté : « Et la preuve... !» Ne la voulez-vous pas, cette preuve? Si, n'est-ce pas? Eh bien! vous allez l'avoir. Vous l'avez déjà, au fait. Cela ne vous semble-t-il pas un gage de confiance absolument extraordinaire, que je vous aie narré tant de choses, et si terribles, et si mystérieuses? Oui, bien sûr. Mais il y a mieux. Je vous les ai narrées pom' que vous en fissiez la rédaction. Hein ! que dites-vous de cela?

— Je ne comprends pas nettement.

— Je m'explique donc. A vrai dire, et le cœur

sur la main, vous avez dû me juger fou, de vous traiter ainsi en confesseur, vous, un étranger, moi, le dépositaire de tels secrets. Mais, d'abord, ces secrets, j'avais besoin, un irrésistible besoin, de m'en décharger sur quelqu'un. Puis, il faut qu'ils soient écrits, connus, un jour. Or, si je raconte à merveille, oralement, raconter par écrit m'assomme. Mon affaire, à moi, génie philosophique, c'est d'abstraire la quintessence des faits, d'eiï tirer les lois, de les réduire en aphorismes, en propositions. Une anecdote par-ci, par-là, faisant nolule, commentaire, illustration, passe encore ! Un récit par le menu, fi donc! Tandis que vous, cela vous convient. Je me rappelle qu'à l'institution Lhantoine, rhétoricien brillant, vous étiez coté pour votre style nerveux et clair. Pour votre puissante mémoire aussi ! J'ai donc compté sur vous comme sur une façon de secrétaire possible. Nous allons savoir si j'ai eu tort. Rentré chez vous, prenezmoi du papier et une plume, et à la besogne! 11 s'agit de résumer ma conversation de ce soir, en traits rapides, lumineux, colorés. Vous avez compris? Écrivez tout chaud, et envoyez-moi cela dès que ce sera terminé. D'ici là, inutile de chercher à me revoir. Sic volo, sic jiibeo! Vous aurez un bon point, et un fameux, si le devoir est bien fait. Adieu!

Il parlait vite, en sautillant sur place, l'air pressé d») me planter là, ne me donnant pas le temps d'objecter rien, de répondre seulement oui ou non,

même de Wy hecohnàîtrè dans râbasoiirdiâsément et la cruelle désillusion où il m'abandoniiait.

Je le laissai s'en aller saris essayer de le retenir, et demeurai stupide et furieux, à regarder s'envoler, les bras gesticulant comnie des anteilries, le frac en élyttes gonflées et ballantes, cet étrange hanneton qui zigzaguâii lâ-bas, danâ l'ombré.

C'était hûmiliailt, sans doute; tnaiâ il n'y avait qu'a obéir. El je devais être, d'ailleurs, en prbie à une sorte dé suggestion ; car je le fis sans résistance, et même avec une véritable jôié. Olioique je n'eusse pas alors, et qiie je n'aie jamais eu depuis, l'habitude de tioter rien, ih'en r{iJ)portànt de ce soin à une heiirëuse et qtiasi automatique mémoire, cette fois je me délectai en cette besogne, i'y renouvelais el y sâvoiiraiè les précieuses sensations éprouvées pendant ces heures si vite passées et si pleines. Jusqu'au grand jour j'écrivis sans relâche. Après liii sbrifitiisiirè sommeil, maiè de plomb, un repas plus sommaire encore, et pris saris y penser, je nie remis au labéiit*. Labélir, non ! puisque je le faisais avec fièvre et volupté. Réapparition, en état de veille, et tirés aiguë, très clairvoyàfatfe, d'iin rêve se déroulant à faôuveàu avec ses moindres détails, fidêleiïient enregistrés en mëi, comme par qliel- (JU'Uh que je conlhôlais : eH véhité, c'éUit cela, toilt

à fait cela! Et quand je me couchai enfin, la nuit suivante, fort avant dans la nuit, presque au matin, après vingt heures de plume au triple galop sans halte, je ne sentais de lassitude qu'à ma main fourbue, à mes yeux brûlés et à mes reins pesants, et ma tête ne me semblait nullement fatiguée, comme si elle n'avait fourni aucun effort, comme si j'avais seulement écrit sous une dictée impérieuse.

J'envoyai, sans la relire, cette copie à Fourguisse. Je la reçus le lendemain, corrigée et annotée par lui, à la façon, en effet, d'une copie d'écolier. Il y avait, par-ci, par-là, des passable^ médiocre, à développer, à condenser, contresens. Il y avait, en beaucoup plus grand nombre, des accolades piquées d'un très bien, et approuvant ainsi des pages entières. En tête du premier feuillet, dans le coin à gauche, empiétant de ses hautes lettres d'une encre rouge sur mes lignes noires, l'appréciation générale disait :

Excellente rédaction, somme toute. Le devoir mérite le bon point promis. Il Vaura.

Celait plaisamment signé de l'ancienne griffe qu'on payait dix sous jadis sur les exemptions à l'institution Lhantoine.

La chose me fit sourire. La promesse aussi me ravissait. Enfin, les corrections, assez importantes, surtout en ce qui concernait les mots de la Morganges, les effusions lyriques de Fourguisse, quelques détails omis, incomplets ou inexacts, les corrections m'étaient précieuses. En des indications

brèves et substantielles, elles remettaient au point ce qui n'y était pas,, et parfois illuminaient tout un passage d'un vif et ressuscitant rehaut de couleur, ou d'un trait à la précision fulgurante.

C'est à l'aide de ces pages, si fiévreusement écrites, sous l'impression encore brûlante de l'audition, et à l'aide surtout de ces corrections et de ces notes aux retouches si magistralement jetées, que j'ai pu résumer à peu près le tumultueux et torrentiel, et tout ensemble minutieux et papillotant, et capricieux, et haché, et parenthèse, et guillemetté récit, au cours duquel Fourguisse lui-même avait su faire tenir tant d'existences, et quelles existences, combien remplies, combien compliquées, en la volcanique éruption de son verbe tirant un feu d'artifice de huit heures 1

130 L'AtHÉ

beux jours pins lard, je recevais la lettre suivante, qui m'étonna tout d'abord par son absence de soulignemeiits et de majuscules. L'écriture en était normale, quasi banale. Au regard d'uii graphologue, elle eût semblé n'être pas du Fourguisse qui m'avait adressé les deux précédentes épîtres, si caractéristiques de folie. Mais la rédaction m'en étonna bien plus encore. On va juger s'il n'y avait pas de quoi, et je pense qu'on ne me trouvera pas trop ridicule d'avouer que je ne pus en terminer Ici lecture sans avoir sous les paupières une petite buée.

a Cher ami nouveau,

« Je suis dans une période de lucidité terre à terre, consécutive évidemment à ma très vive exaltation de l'autre soir. J'en profite pour mettre au

nef, à votre intention, un breviarium de ce qui me reste à vous apprendre. Ce sera le bon point promis à vQ^re devoir, yraiment très remarquable.

(f Ce qui ^n'a pli:j particulièrement dans vos pages, ce n'est pas., ço^prae vous pourrie? le penser, la singulière certituc^^ (|p votre mémoirp, nj même le peryeux fprt expressif de votre style. A cela, je ^n'attendais. Mais j'ai surlput été ravj de votre com-

Kréhension toute symp^ilhiqu^, à l'endroit de Is^ lorganges et à mon endroit.

« Qu'elle so|t'gfande, e^ surhumaine, cette femme, puisqu'elle est ^ mère en personne de l'Aimé, et que je sois grand, moi aussji, de m'êlre haussé jusqu'à elle et jusqu'à \\\i par elle, voilà ce que vous avez vu. C'est bien. C'est mieux que je n'espérais.

« Après une telle épreuve, vous êtes absolument digne de tout savoir, e\ vous saurez tout.

« Si vous ïie vous étiez pas tiré, de cette sorte d'examen, à votre honneur, je puis vous l'avouer à présent, c'était fini entre nous. Je vous laissais dans les ténèbres, d'autant plus noires qu'un rayon y avait lui. Vous avez mérité le jour plein et vous l'aurez donc.

« Mais, vous raconter verbalement la fin de notre histoire, comme je vpus en ai dit le commencement, je n'en aurais point le cœur. Les larmes me monteraient aux yeux et m'aveugleraient. Les sanglots me briseraient la voix. C'est trop triste et trop cruellement épouvantable.

« Il faut pourtant que vous la connaissiez, cette (in. Je vous en instruirai par écrit. C'est à quoi je m'occupe, ayant pour cela pris mon courage à deux mains, et tenant mon lyrisme en bride, grâce,, je vous le répète, à la transitoire lucidité terre à terre dont je jouis en ce moment.

« Vous ne trouverez plus, en effet, dans le récit en question, le souffle de flamme qui m'animait l'autre soir. Vous avez eu là, par don spécial, la chance d'un de mes grands jours. Ils ont des lendemains ternes. Par moments, en ces lendemains, je doute de mon génie. Je n'ose même plus donner aux mots, en les soulignant, en les magnétisant de majuscules, la vie magique que je crois leur imposer d'autres fois. Je me sens presque l'égal, le honteux égal, des hommes quelconques. C'est dans ce sentiment d'humilité que je rédige le breviarium de ce que vous avez encore à connaître.

a N'y cherchez donc rien que les faits, et n'attendez pas de moi que j'en tire pour vous la quintessentielle philosophie. Avec ce que vous savez déjà, avec ce que vous sentez, touchant la sublime Morganges, son divin fils, et moi leur prophète, vous colorerez et vivifierez de vous-même ce sommaire et morne récit.

« Moi, je n'ai tâché, je ne tâche, qu'à y être rapide, impartial, clair, pareil à ces vieux moines chroniqueurs qui relataient au jour la journée l'histoire des plus prodigieuses catastrophes en phrases correctes et brèves, y montrant toutefois le

doigt de Dieu (ici ce sera le doigt de la Moiganges).

« Si plus tard vous avez, comme je le pense et le désire, à écrire cette histoire, cela vous servira simplement de canevas. Pour y ressusciter les personnages, en broderies faisant relief, vous n'aurez qu'à les évoquer au souvenir, si bien gardé par vous, des vivantes apparitions que ma parole des grands jours a fait passer l'autre soir devant vos yeux éblouis, affectueux et fidèles.

a Conservez, je vous prie, la présente lettre précieusement. J'en aurai peut-être besoin dans un temps à venir, comme d'un témoignage en faveur de ma raison. Ainsi que le pauvre Gérard de Nerval, je sens en efTet monter en moi, parfois, un vertige d'aliénation dont j'ai peur. Mais je suis certain pourtant, et à celte heure surtout, de n'être point un aliéné. Si malheur devait m'arriver, cette lettre ferait foi de ma tête solide et saine, en dépit de toutes apparences contraires. Je la donne en garde à votre sympathie et à votre loyauté.

« Cordialement à vous, mon cher ami nouveau, et ami maintenant, j'en réponds, pour toujours, n'est-ce pas? Votre désormais très tendre,

« FOURGUISSE. »

€ P. S. — Le manuscrit vous arrivera dans une semaine, je pense; car la période de lucidité terre à terre me semble assez solidement établie. Jusquelà, ne me troublez par aucune communication,

aucune demande. Surtout, nulle tentative c(^ visite, n'est-ce pas? J'y insiste particulièrement. Cela pourrait devenir un cas de rupture, malgré mon si vif penchant pour vous. Je n'y mets d'ailleurs, croyez-le bien, pas la moincjre mauvaise volonté, ni même de coquetterie. J'y suis (orçé, yoUà tout. Il y a huit jours seulement, je ne l'eusse pas été ainsi. Tout danger paraissait conjuré défmitiypment. Mais, entre la rédaction de ma lettre e^ çpHe de ce post-scriptum, en un si court espace de temps, une apparence de retour offensif a Tair de vouloir se manifester, exigeant les plus solitaires précautions et la garde la plus sévère autour de lui. \\ m'est donc absolument impossible de vous rec^vqjr. Excusez la rigueur d'une si implacabtle cofisigpe. La faute en est au mauvais \h^, dont le vépéfice et le maléfice ne cessent d'être efficaces, croit-OR, qu'après un çptier septénaire d'annéçs; pf pQqs touchons à la un de ce maudit septénaire, mais \l n'est pas encore complètement clos.

« Second P, S. — Je m'aperçois que ma dernière phrase, si limpide pour moi, va vous donner upe sensation trouble et bourbeuse, et que vous en inférerez sans doute un évident démenti à ma prétention de n'être point fou. Je vous supplie, ami cher, de n'y point voir cela. Dans le récit promis, ell^ vous deviendra limpide, à vous aussi, d'uqe limpidité terrible. Accueillez-la, pour le moment, sans chercher à la comprendre, comme beaucoup d'autres choses, au reste, dans tou| ce que je yous

dis à labillebaude. Toutefois, de cette lettre que je vous prie de conserver ainsi que le récit futur, retranchez le post-scriptura précédent. Il servirait mal de palladium à ma raison, le jour où on l'accuserait d'absence. Encore un coup, si je suis un aliéné, c'est comme le feiand et doux Gérard, par bouffées très nettement pressenties ; et rien, d'ailleurs, n'indique mieux une pensée haute, forte, droite et saine, que cette auto-prophélique présensation. Mais me voilà encore plaidant pro domo meâ! A quoi bon, puisque désormais domus mea est dans votre cœur, j'en ai la consolante et guérissante certitude, dans votre cœiii* où je ferai, de plus en plus, où je fais, où je vois déjà, fleurir' les actes de foi, d'espérance et de charité qiii m'y assur-ent d'avance, pour les possibles temps noirs et durs, un lumineux et délectable reposoir I »

136 L*A1MB

On conçoit sans peine dans quelle fébrile attente je passai les huit jours suivants, et si je fus cruellement désappointé de ne rien recevoir au bout de cette interminable semaine. Vingt-quatre heures, et encore vingt-quatre heures, j'eus la patiencB de me morfondre et de me manger les sangs en une obéissance passive. Mais enfin, au risque de perdre le bénéfice de ma longue soutnission, j'allais me résoudre, n'y pouvant plus tenir, à enfreindre les ordres de Fourguisse, à lui écrire, à me plaindre de son torturant silence, et déjà même je me demandais si je ne violerais pas la consigne tout à trac, pendant que j'étais en train de me rebeller, et si je ne tenterais pas l'intrusion, de gré ou de force, dans son domicile, en dépit de la Cerbère Vidalencq, lorsque m'arrivèrent à la fois par un seul courrier les quatre billets ci-dessous, évidemment jetés coup sur coup à la poste, et manifestant chez Fourguisse un désarroi qui me fit

pitié el une absolue bonne volonté qui me désarma, quoique je me trouvasse définitivement déçu, presque leurré, et toutes mes espérances, si près du terme, renvoyées à vau-l'eau sans qu'on pût savoir jusqu'à quand.

€ Ami véritable, « Merci, profondément merci, de votre dévote observance à mes exigences, tellement dures que j'en ai honte! Vous devez, depuis deux jours, souffrir et m'accuser. Mais non, non, n'est-ce pas? Vous sentez bien que je ne suis pas coupable envers vous, et que, pour n'avoir pas été prêt à la date fixée par moi-même, il m'a fallu ne pas du tout le pouvoir. Ah ! si vous saviez ! Et vous saurez bientôt, je le jure. Ne me demandez rien de plus aujourd'hui, pas seulement l'heure de ce bientôt. Je l'ignore comme vous. De la patience, et encore de la patience, voilà tout ce que j'ai à vous dire. C'est bien peu, oui. Qu'y faire? Le vénéfice du mauvais thé est revenu à la charge. Nous avons lutté contre. On l'a vaincu. N'est-ce donc pas l'essenliel? Certes, vous le pensez aussi. Cependant, le hreviarium est resté en plan. Vous l'auriez laissé pareillement, à ma place. Et je le laisserai encore bien sûr, s'il y a recrudescence du danger. Même s'il n'y en a point, je n'ai plus de quelque temps l'esprit assez libre pour vaquer à une copie de sang-froid, telle que je la veux. Donc, encore un coup, remise à huitame au moins; une

hiûlaine, hélas! indéterminée, je l'avoue. Mais soyez fort et bon. Je vous aime. On vous aime; car j'ai parlé de vous. C'est une nouvelle agréable, ça, je pense. Siir elle je tei-minè, en hâte et vous embrassant.

(L Tout à vous, en lui,

« PôURJSUISSE. »

« Cher ami que je vais supplicier, € Un nouveau contretemps siirvieiit, qui nous renvoie au diable vauvert. Je pars pour Ldhdres. Affaire urgente. Absence de (Juarante-huit heures, au reste, pas davantage. Mais cela ne serait rien. Lfe pire, c'est qu'à certaibs prodromies, hon douteux pour moi, je prévois des intermittences inévitables dont s'interrompra et va se suspendre momentanément le cours fluide de celte lucidité terre à terre nécessaire à la rédaction du breviârium. Que dureront-elles, ces fatales intermittences? Je ne sais. Mais mon devoir est de vous faire connaître qu'elles se pi-éparent et que JDar conséquent votre patience, déjà si éprouvée, doit se prénarer à un redoublement d'épreuveè. JPardon, oh ! mille lois pardon ! Ayez contiance quand même. En témoignage de ma confiance, à moi, en vous, apprenez que je vais à Londres auprès d'Ernest, qui nous martyrise, l'aff'reux petit gredin trop bien formé par liies soins. Là-dessus, toutefois, motus! Et pas de visites, vous me le jurez, à l'hôtel des Deux-Pies, tandis que je n'y serai pdiht! Ce

serait, de vous à nous, même et surtout avec les . meilleures intentions du monde, un baiser de Judas. Voudriez-voiis être Judas, pouvant être Jean? Non, j'en réponds. On vous chérira, j'en réponds aussi; mais on veut vous voir eii un temps autre, pliis tard, très pressé, partant dans une heure, tout à lui et tout à elle, et tout à vous cependant, ex imo,

€ FOURGUISSE.Ï

« Ami, € Je ci'ois avoir trop parlé dans les deux billets antérieurs. J'ai dit ce que je n'avais pas le droit de dire. Cela m'est revenu du fond dé la conscience. Ôii plutôt, je pouvais le dire, je rie devais pas l'écrire. Brûlez donc ces chiffons de bavardage criminel. Anéantissez ces contenants. Gardez seulenieni le coiiteriu en voire mémoire, comme gage irréparable de ma tout abandonnée tendresse.

€ FOURGUISSE. >

€ Très cher ami,

« tJri dernier petit mot, que je vous griffonne d'un café ^rès de la g-are ! Je suis pris d'un gros scrupule à vôlré endboit.Tant de patience itriposée, n'est-ce pàè tin abiiS que je fais de vous, si bon, vrairirlbnt ti*op bon? Car, en toute franchise, je me demande à 4uelles calendes est i™emis le breviàiriuniy et j'ai lietir de voils le laisser èspérier outbë me-

sure. Ainsi voire très légitime curiosité demeurerait la gorge sèche à haleter en vain loin du breuvage qui lui est dû. Eh bien! c'est injuste, abominable, et je trouve que vous avez très gagné de la rafraîchir au moins par quelques humées prélibatoires. Alors je songe à vous offrir un peu de mon élixir en bonbons. J'entends par là certains extraits de mon livre, dont je vous refusais vilainement communication dans l'injurieux post-scriptura de ma première lettre, souvenez-vous, la première de toutes. Mon livre, ou plutôt les éléments de mon livre, disjecta membra, notes, aphorismes, anecdotes, propositions déjà construites, chapitres ébauchés, cela ne me quitte jamais, voyage avec moi. C'est mon trésor. J'y vais opérer un tri, en chemin de fer, prenant les fragments copiés à double copie, les brouillons dont j'ai d'autre part le net, des morceaux de verve, refondus depuis, le tout que je réunirai va comme je te pousse, et où vous vous retrouverez comme vous pourrez. Car je vous expédierai ça de Londres, où peut-être serai-je forcé de rester plus longtemps que je n'avais cru. Avouez que l'idée est gentille, et que la patience vous sera moins pénible, à feuilleter ces pages pleines de lui ! Ah ! dame, bien des choses vous arrêteront, vous surprendront, vous sembleront dures à comprendre Une sorte d'Éthique, vous concevez ! Mais le temps n'en passera que mieux pour vous, à réfléchir, approfondir, voir clair dans ce chaos. Aussi bien y prendrez-vous langue en

L'AIMÉ m

quelque sorte, avec celui que vous devez un jour... Allotis ! voilà qu'il est l'heure moins douze. Ce barbouillage sous enveloppe, un saut au guichet, et je file ! Pourrez-vous lire, au moins, ces lignes galopées au crayon ? Déchiffrez ! Je vous chéris et vous embrasse.

« A vous, entièrement ! Vous n'en sauriez plus douter du tout, je pense, après ceci. Aimez-moi I Aimez-nous 1

C FOURGUISSE. >

us l'AlMË

Deux jours plus tard, je reçus en effet, de Londres, l'envoi promis par le dernier billet. C'était une missive chargée, sous chemise en simili-toile, close de cinq gros cachets de cire.

La liasse intérieure était composée de feuillets disparates, les uns sur grand papier plié en deux et parfois en quatre, les autres sur toutes sortes de formats, certains même sur des versos de lettres, des cartes de visites, des fragments quadrillés de cahiers de classe, voire des marges de journal. L'écriture était de diverses encres et souvent au crayon, avec des pâtés, des ratures, des zébrages multicolores, des endroits grattés et renoircis, des passages pâlis à en être à peine visibles. Il y avait jusqu'à des pages entièrement blanches, où il semblait que rien n'eût jamais été tracé, sinon en songe. On sentait que le tout avait été vite rassemblé, pêlemêle, presque au hasard, et la pensée ailleurs peutêtre. Aucune indication de classement ! Pas même

un mot de présentât jpn,nii salu^ amical, une signature, rien !

Je lus, je déchiffrai, sans beaucoup m'y reconnaître tout d'abprd, et sans t-rop parvenir à trouver un qrdre qviejconque (^ans ce capharnaûm où évidemment Fourguissq n'en avait pas mis. Au reste, cp décousu ^'allait pas sans un Siss^z vif plaisir, laissant tant à deviner, à réfléchir, à rêver. Bien des choses me demeurèrent assez obscures, que je compris, tout à fait, seulement plus i^d ; mais cette obscurité même avait son charme, ne fut-ce qu'à chatouiller l'orgueilleux espoir de la vpir un jour éclaircie. A ce décousu je ne ferai donc aucune des reprises, qui me seraient possibles aujourd'hui, et en cette obscurité je n'apporterai point dès main^enapt les lumières qui me furent données par la suite.

Aussi bien, ainsi que je l'ai dij; au début de ce livre,' ceci n'est pas un roman construit selon les règles, et je tiens à y reproduire, sans apprêt ni . arrangement, les faits, les sensations, les idées, les personnages, tels que me les offrit le caprice illogique et zigzaguant de la vie. En bonne composition artistique, les extraits de l'œuvre de Fourguisse (tout ce que je possède, hélas 1 de son fameux VAimé) devraient prendre place à la fin de cette histoire, quand on en connaîtrait un peu mieux le héros, ce fugace héros avec qui je n'arrivais pas à me rencontrer. Cette nécessité de composition, je ne l'ignore pas, et je m'y dérobe

cependant. Tant pis si à la plupart des gens l'intérêt senAle de la sorte moins ingénieusement ménagé ! J'espère que ceux-là ont déjà trouvé quelque peu, et trouveront encore ultérieurement, pâture à leur appétit d'événements et de pathétique. Mais je ne saurais oublier les autres, plus rares, sans doute, plus chers aussi à mes secrets désirs, et pour qui le vrai sujet de ce livre, c'est don Juan, l'inexplicable don Juan, le don Juan que Fourguisse prétendait avoir expliqué, son, leur, notre don Juan.

Je prie donc les personnes pressées, uniquement attentives aux faits, de vouloir bien sauter la partie qui suit et reprendre plus loin l'histoire proprement dite, si j'ai le bonheur qu'elles y aient goûté quelque plaisir.

Aux autres, je demande indulgence pour cette même partie. Sûrement trop pleine au regard des purs amateurs de romanesque qui consentiront à la parcourir, elle paraîtra incontestablement incomplète à l'estime des philosopheurs qui s'attendent peut-être à y rencontrer monts et merveilles. Ces monts et ces merveilles, je suis bien loin de les leur promettre.

D'abord, en lisant la plupart de ces pages, parfois ténébreuses, parfois grotesques, avec leur appareil presque partout prétentieusement pédant, par propositions affirmatives, aphorismes autoritaires, démonslrations censées scientifiques, il faut faire abstraction de leur forme même, ne s'en pas rebuter, chercher le fonds caché sous cette forme

assez fatigante, et le plus souvent prendre garde beaucoup moins à ce qui est exprimé qu'à ce qui est suggéré.

Puis, en toute justice, ces quelques extraits d'un ouvrage énorme où Fourguisse voulait établir une Éthique, une Somme, une Bible du don-juanîsme, on n'en doit pas perdre de vue le caractère fragmenlaire et chaotique. Ce n'est point là, certes, la pensée entière, ni en ses entiers développements, ni présentée avec méthode et d'une façon définitive, ni même présentée du tout, ni seulement donnée à entendre, du pauvre Fourguisse. C'est un hâtif et insoucieux ramassis de notes jetées au hasard, rassemblées pareillement, sans lien, sans fil conducteur, sans aucune velléité de synthèse. C'est comme une bottée de chiffons vidée à l'aveuglette en un € débrouillez-vous là dedans si vous pouvez ». C'est sa pensée vêtue de pièces et de morceaux au décrochez-moi-ça de ses paperasses. Il sera équitable de toujours s'en souvenir.

Enfin, de tout ce bric-à-brac, soigneusement lu quand même, fouillé, trié, approfondi, par les gens de bonne volonté, si au bout du compte il semble qu'onn'ait tiré rienderare, riendeprécieux, rien de neuf, si l'on ne s'estime pas plus éclairé sur don Juan après les soi-disant révélations de Fourguisse qu'on ne l'était avant, si l'on en sort avec cette désillusion déjà éprouvée, d'avoir une fois encore, et toujours vainement, cherché à résoudre l'éternelle énigme du Sphinx, peut-être

sera-t-il sage et charitable de n'en pas trop accuser celui qui s'en est cru TŒdipe, et 'de conféiser humblement qu'il n'a pas été cet Œdipe parce que personne ne saurait l'être.

En tout cas (et c'est pour cette raison que je donne ici ces fragments avec la certitude qu'ils tourneront, malgré tout, à l'honneur de Fourguisse), le pourquoi de don Juan restant et devant à jamais rester mystérieux, n'est-ce pas au moins quelque chose, d'en connaître un tout petit peu mieux le comment? '

Cela, ma foi, et aussi, je pense, quelque agrément dans certaines anecdotes y incluses, m'est avis que sans trop m'avancer je puis me hasarder à le promettre.

Le manuscrit de Fourguisse, avec se3 feuiUeU disjparates, eût été intéressant à reproduire par Fautographie, et cela seul pouvait lui Ja^sspr sa physionomie, si originale. La variété niulticolore des encres, des crayons et des papiers eux-mêmes ne Ij'a point permis. Elle obligeait la reproduction à d'irréalisabieç tours de force. . , .. ,,

On a yoiiiu alors essayer s'il n'y avait pas moyen de transposer au moins, en quelque maniè.re,, cette physionopiie, typographiquement. Mais i| a fallu y renoncer aussi. La surabondance des.majuscules, des italiques, des soulignés à deux et parfois trois barres, la composition nécessaire en toutes sortes à'œils, Textraordinaire multiplicité des signes intercalés au. milieu des phrases et piqués souvent ^ jusque dans le ventre des. mots, qui se trpuvaient de cette façon déformé? et comme farcis de croix, étoiles, astérisques, losanges, sans compter de plus hétéroclites et d'ailleurs incompréhensibles shibboleths, tels que lettres grecques, arabes, hébraïques, sanscrites, dessins à figures de gri-

moire ou d'hiéroglyphes, tout cela précisément allait, par excès de consciencfe, contre le désir qu'on avait de se montrer exact. Au lieu de rendre l'aspect étrange, mais curieux et beau, de l'écriture à la main, on n'avait plus, à l'imprimé, que du laid et du baroque, un vrai carnaval typographique. Mieux valait, en conscience, par crainte de plus grande trahison, s'en tenir à ne rien rendre du tout.

On s'est donc contenté d'employer des caractères uniformes, en y mêlant seulement les parenthèses, signes et italiques tout à fiiit indispensables.

Les tirets dans du blanc, qui servent de séparation entre les morceaux, représentent des changements de page.

Ces morceaux sont placés dans Tordre, ou plutôt le désordre, où les pages furent reçues.

Plusieurs passages sont en latin, avec des nfîots tronqués et dissimulés sous des points. Ils se trouvaient tels dans le manuscrit. Fourguisse le vierge, à la si bizarre chasteté, n'ayant pas jugé à^propos d'en donner la traduction, on a respecté scrupuleusement ses scrupules pudiques. S'il avait cru devoir, à ces endroits, s'exprimer en français, fût-ce le plus gras, inutile de dire qu'on aurait respecté de même son impudeur. Mais on ne s'est pas arrogé le droit de lui arracher ses feuilles de vigne, quelque superfétatoires qu'on les ait estimées dans un ouvrage d'allure, somme toute, sévèrement scientifique.

Page 1