ACTE DEUXIÈME
LIA, tout à bod étonnement douloureux.
Toi, Norah ! Toi !
NORAH
Je te fais du chagrin, ma bonne Lia ?
Elle veut lui prendre les mains.
LIA
Laisse-moi, Xorah ! laisse-moi ! Car tu me ferais horreur s'il n'y avait ici, mêlée à l'odieux de ton aventure, une ironie charmante. Ah ! ah ! ah ! tu l'adorais, tu lui faisais les yeux blancs, tu confiais tes soupirs à ton journal ; et pour l'avoir tu as tout fait : tu l'as enveloppé de tes ruses de fausse innocente, et tu m'as menti, et tu m'as trahie, et tu me l'as presque volé... Et, quand tu l'as, voilà ce que tu en fais !... Et moi, naïve, qui songeais : « Mon Dieu ! puisqu'elle l'aime, tout est bien. Cet amour la rendra meilleure; et quant à lui, son bonheur n'est pas trop payé de mon délaissement. » Et je me faisais un crime de mes tristesses; et pendant cinq ans je vous ai évités, sans doute parce que je craignais de souffrir en vous voyant, mais surtout parce que je voulais t'épargner jusqu'à l'ombre d'une inquiétude, ou d'un souvenir qui eût ressemblé à un remords... Et ainsi ta faute n'est pas seulement horrible en elle-même : elle ridiculise, elle bafoue mes scrupules et ma résignation, et rend grotesques à mes propres yeux cinq années de ma triste vie... Ah ! ma pauvre petite ! j'aurais dit autrefois que c'est abominable : mais je suis devenue philosophe en vieillissant, j'ai appris pas mal de choses, et je dis que la vie est vraiment bien curieuse !
NORAD.
Ah ! oui.
LIA
Pourquoi as-tu fait cela? Défends-toi! Dis quelque chose! Essaye au moins de me faire croire que tu as une excuse.
iNORAH, tranquille.
J'en ai une, mais qui ne te paraîtra pas bonne, parce que, vois-tu, Lia, nous sommes excessivement différentes... 11 ne faut pas croire que moi non plus j'aie été heureuse... Il était trop grave, trop empesé, trop solennel... Ne se dccravatant jamais, jamais entends-tu ? ... et ennuyeux ! ah! si ennuyeux !... Ma chère, c'était à devenir folle!... Et puis, aussitôt que j'ai été libre, hors de l'influence d'ici... j'ai senti en moi une rage d'amusement... et peut-être bien aussi de révolte... Oui... surtout dans la saison des étrangers... J'en suis maintenant un peu revenue... trop tard... C'était sans doute une réaction contre le milieu, comme on dit, où j'avais été élevée... Pas drôle, ce milieu-là ; tu ne t'en rends pas compte, toi Lia ?
LIA
Cela c'est mon affaire... Mais... qu'êtes-vous venus faire ici?
NORAH
Ah ! voilà!... Tu comprends que mon mari, dans sa position, ne pouvait pas provoquer son rival, ni divorcer, ni faire aucune des bêtises que font les autres maris...
LIA
Je ne le vois pas bien, en effet...
NORAH
Le pauvre ami ne savait quel parti prendre : et jet'assure que j'étais moi-même touchée de son embarras.