SCÈNE X
LIA, MIKILS.
MIKILS.
Vous avez à me parler?
LIA
Oui, mon cher beau-frère. Je commence par vous dire que je vous plains de tout mon cœur et que vous pouvez absolument compter sur mon amitié et mon dévouement...
MIKILS, effaré.
Norah vous a donc dit?...
LIA
Des choses vagues, très vagues. Je ne sais pas au juste ce que vous avez à lui reprocher, je sais seulement que vous croyez avoir à lui reprocher quelque chose.
MIKILS.
Ah! oui!
LIA
Sans doute des imprudences... des coquetteries...
MIKILS.
S'il n'y avait que cela! (se reprenant.) Non pas que...
LIA
Quoi qu'il y ait eu, je ne suis pas très libre pour en discourir avec vous, bien que mon âge... Mais je suis... une demoiselle, sinon une jeune fille.
MIKILS.
Oh! vous, Lia, je vous l'ai toujours dit, vous êtes à part.
LIA
Merci... Mais Norah m'a dit le bizarre dessein que vous avez de tout raconter à mon père et de le prendre pour juge entre elle et vous...
MIKILS.
J'avais pensé que le pasteur Petermann, comme chef de la famille...
LIA
Permettez-moi de vous dire que ce n'est pas là une fameuse idée... Il y a des maris qui tuent, il y en a qui se battent, il y en a qui s'adressent aux tribunaux. Ce sont des solutions... d'ailleurs mauvaises. La meilleure est peut-être de ne rien faire; mais la pire est, en ne faisant rien, de raconter aux autres ce qu'on a le plus pressant intérêt à garder pour soi.
Le pasteur Pctermann n'est pas « les autres ».
LIA
Le pasteur Pctermann ne sait rien : il ne tient certainement pas à savoir; et si vous prenez la peine de l'éclairer, vous ne devez pas compter sur ses remerciments... Enfin, mon cher ami, je n'estime pas très élégant, ni très crâne, ni très digne d'un homme d'aller infliger, — sans aucun risque pour vous, notez-le bien, — cette humiliation à votre femme, et à mon père cette grande douleur... D'autant mieux que, si Norah a des torts envers vous...
M I K I L S , trouvant le mot faible.
Des torts!
LI A , continuant.
... Il ne me paraît pas que vous soyez vous-même à l'abri de tout reproche, sinon dans le présent, du moins dans le passé, et à coup sûr avant votre mariage.
MIKILS.
Comment cela?
LIA
Mon ami, il ne fallait pas épouser Norah, c'est bien simples... On doit tâcher d'être ce qu'on paraît, et d'avoir les pensées de son état. Un homme voué, comme vous, à une mission sainte, n'a pas le droit de faire un mariage... amusant. Il était clair comme le jour que Norah serait une femme de luxe, et qu'elle n'avait rien de ce qu'il faut pour être la modeste épouse d'un pasteur. Mais vous m'avez dit à ce moment-là que c'était précisément ce qu'il y avait d'inquiétant en elle qui vous... attirait. Je crains donc, mon ami, que vous n'ayez un peu cherché ce qui vous arrive. $
Mais, Lia, je ne pensais pas à elle... Ce n'est pas moi, c'est elle qui a commencé, je vous jure.
LIA
Vous étiez d'âge à vous défendre... et à comprendre que ce qu'il vous fallait, c'était une fille raisonnable, pieuse, pas coquette, pas piquante... Il y en avait peut-être autour de vous, qui sait?
MIKILS.
Malheureusement non.
LIA
Vous êtes sûr? (a part.) Et dire que ce misérable ne se doutera jamais... Heureusement! (a Mikiis.) Enfin, mon ami, vous sentez bien vous-même que Norah a des excuses... Une entre autres : (Baillant imperceptiblement.) la supériorité de votre intelligence et, par suite, l'impossibilité pour elle de vivre avec vous en pleine communion d'idées. Il faut lui tenir compte de cela, sans déranger mon père pour une affaire qui ne regarde que vous. Qu'est-ce que vous attendez du pasteur Petermann? Qu'il vous conseille de pardonner, n'est-il pas vrai? c'est-à-dire de faire ce qui est le plus conforme à votre caractère, à votre profession, à votre secret désir, — et, par-dessus le marché, à la justice. Mais oui! mais oui! Eh bien, si c'est cela, le mieux est de pardonner de vous-même. Au moins vous en aurez le mérite... et les bénéfices, qui seront la reconnaissance de Norah, sa sagesse probable dans l'avenir, et peut-être même son amour. Je sais ce que je dis. Êtes- vous décidé?
MIKILS.
Oui, Lia, ma bonne Lia, je ferai ce que vous voulez... (n éclate en sanglots.) Au fond, je ne voulais qu'une chose : me