ACTE TROISIÈME
LE LIEUTENANT, à part.
Hum!
LIA
Mais c'est surtout, je vous le répète, que j'étais folle de chagrin quand vous êtes arrivé. On m'avait une fois de plus dédaignée... Mon rêve était pourtant bien modeste... Un homme... mûr... oui... que j'acceptais par estime et par raison... et que ma dernière sœur m'a enlevé, comme ma cadette m'avait pris l'autre... C'est comique, n'est-ce pas? cette destinée d'éternelle déçue... Et puis j'avais senti, toute la journée, que mes sœurs, mes beaux-frères, tout le monde s'aimait autour de moi. Et je me suis vue si seule, si dé'aissée !... Voilà pourquoi j'ai été si bizarre, si inconvenante peut-être avec vous... Ne m'en punissez pas trop cruellement ! Vous devez me croire, monsieur, car il faut être très humble, et par conséquent très sincère, pour dire tout ce que je vous ai dit là et que je n'avais dit à personne, bien sûr!... Mais, au reste, je ne vous demande pas de me rendre votre estime et je vous permets de penser de moi ce qu'il vous plaira : je vous supplie seulement de me laisser m'en aller.
LE LIEUTENANT, la retenant doucement.
Tout de suite? Que j'aie au moins le temps de vous dire que je vous crois, et de vous faire toutes mes excuses... Seulement, si vous avez pensé qu'en vous faisant mieux connaître, vous me détourneriez de vous aimer... (l.ù prenant encore les mains.) Oh! attendez encore un peu... Oui, tout à l'heure, quand je ne savais pas, peut-être y avait-il, dans mes sentiments pour vous et dans ma façon de les exprimer, quelque chose qui pouvait vous déplaire et vous inquiéter... Mais à présent, je sens que je vous aime tout autrement et mieux, que j'ai pour vous une vraie, une profonde tendresse... Est-ce mal?
LIA, douce par terreur.
Non... Mais vous me le direz ailleurs... un autre jour...
LE LIEUTENANT, sans la lâcher.
Vous ne pouvez plus maintenant avoir peur de moi... Grâce à des circonstances très particulières, je suis le seul homme — c'est vous qui l'avez dit — à qui vous ayez découvert le fond de votre vie et de votre cœur... Gela est, quoi que vous fassiez, un lien mystérieux, unique...
LIA
Laissez-moi partir, monsieur.
LE LIEUTENANT, sans *a lâcher.
... Voulez- vous un ami qui vous soit entièrement dévoué; qui, connaissant vos amertumes et vos blessures, vous chérisse davantage à cause d'elles?... On vous laisse quelque liberté: je puis venir souvent ici... Nous nous verrons sans que personne le sache : ce sera charmant, ce secret... N'estce pas que vous voulez bien ?
LIA, tristement.
Être votre maîtresse ?
LE LIEUTENANT, sans la lâcher.
Pourquoi prononcer ce mot s'il vous déplaît ?... Vous ne pouvez douter de moi : vous voyez assez mon émotion et ma fièvre... Mais vous-même, la façon dont vous m'avez d'abord écouté témoigne au moins d'un peu de sympathie; et ce que vous m'avez dit de votre monde est certes d'un esprit libre et affranchi de certaines étroitesses de pensée... Pour quoi donc, maintenant, cette épouvante et ces refus?