‹ L'ainée; comédie en quatre actes, cinq tableauxChapitre 95 sur 97 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

Oh! monsieur, ne croyez pas que je m'admire en tout ceci, ni que je me considère avec complaisance... Oui, sans doute, j'ai souffert — comme tout le monde — et je crois aussi que, dans ma vie d'éternelle sœur aînée, j'ai pu avoir quelques mérites. Mais je les ai misérablement perdus en un jour. J*ai perdu le mérite de douze ou quinze ans de sagesse, ou peut-être d'ignorance, puisque j'ai été ce jour-là, du moins par la pensée, pareille à une femme sans pudeur...

DURSAY.

Vous vous vantez, Lia.

LIA

Oui, je sais, les philosophes comme vous sont indulgents aux troubles des vieilles filles et excusent en elles ce qu'ils appellent les mouvements de la nature : mais j'aimerais mieux mourir que d'avoir besoin une seconde fois de ces excuses et de cette indulgence... Et, comme j'ai perdu le mérite de mon ancienne sagesse, j'ai perdu celui de mes sacrifices passés, du moment que j'ai pris des airs vulgaires de sacrifiée, et que j'ai quêté sottement des consolations... Des consolations à quoi, je vous prie? On m'aimait bien. On me prenait très au sérieux. Mes parents me regardaient comme une perfection. J'avais une vie calme, réglée, harmonieuse. Il ne me manquait rien... que les orages et les délices de la passion... Je les ai entrevus... et cela m'a peu réussi... Et mon seul vœu, c'est, après quelques années d'exil nécessaire, de reprendre ici cette vie pâle et douce, où j'avais la lâcheté de me croire malheureuse. J'ai voulu vous expliquer tout cela, parce que je tiens non seulement à votre sympathie, dont je suis sûre, mais encore, mais surtout à votre estime... Adieu, mon cher voisin. Je vous remercie de vos bonnes intentions. Je souhaite vivement vous

retrouver un jour, et je vous garde un souvenir très affectueux et très doux. Mais, aujourd'hui, nous n'avons plus rien à nous dire.

DURSAi. Adieu donc, Lia. (il gagne la porte de droite, s'arrête, puis revient.)

... Ma chère Lia, est-ce que vous ne croyez pas que nous sommes, à l'heure qu'il est, encore plus amis que nous ne nous le figurions?... Si l'on regarde la différence de nos âges, de nos conditions, de nos manières de vivre, il ne paraît pas que notre amitié, gênée par mille entraves de convenance ou de politesse, pût être quelque chose de très intime ni de très profond... Et cependant, je crois bien que vous avez été, dans ces dernières années, la grande affection en même temps que le principal intérêt de ma vie d'oisif... Je vous regardais vivre, jour par jour... Vous me preniez volontiers pour confident, et il y avait certainement des choses que vous ne disiez qu'à moi, à moi tout seul. Est-ce vrai?

LIA

Oui.

DDRSAY.

Tout à l'heure encore, je n'étais que le porte-parole d'un autre ; mais c'est à moi que vous répondiez, et pour moi seul. Et cela nous semblait naturel à tous deux... Et làdessus une idée me vient, qui n'a contre elle que d'être simple à l'excès et de me venir un peu tard. Mais quoi ? Je m'étais arrangé une vie égoïste et commode, telle que je n'en concevais pas de meilleure... Je m'étais peut-être trompé... Ma chère Lia, nous nous connaissons depuis bientôt dix ans ; j'ai pour vous le plus profond respect et la plus vive tendresse ; et vous me rendriez bien heureux si vous vouliez être ma femme.

Page 1