HAUTEUR ET FORME DE L’ATMOSPHÈRE
On a vu dans tout ce qui précède l’affirmation implicite d’un fait important, à savoir : que l’atmosphère est une enveloppe gazeuse propre à la terre, très probablement aussi aux autres planètes, ainsi qu’aux étoiles ou soleils, c’est-à-dire aux centres d’attraction, aux foyers de chaleur et de lumière des divers systèmes. Or cette affirmation peut sembler téméraire. On peut dire aux astronomes : « Vous confessez vos doutes sur l’existence des atmosphères planétaires (existence que vous tenez seulement pour très probable) , et votre ignorance absolue sur leur nature et leur constitution; mais la chimie et la physique vous ont révélé la nature et la constitution de notre atmosphère. Vous reconnaissez qu’elle est composée de deux gaz incolores, invisibles, n’affectant aucun de ‘nos sens. Ces gaz nous enveloppent tous tant que nous sommes; ils sont le milieu où nous vivons et mourons, où tous les êtres passés ont vécu et sont morts. Comment donc savez -vous qu’elle ne forme autour du globe terrestre qu’une couche d’une épaisseur limitée? Comment savez-vous si cet air n’est pas répandu dans tout l’univers, s’il ne remplit pas les espaces, s’il n’est pas un océan infini dans lequel nage l’infinie multitude des corps célestes? Et si l’air n’est point partout, qu’y a-t-il donc là où il n’est pas? Le vide, dites-vous, le néant, rien!... Terribles mots! Et qu’est-ce que le vide? qu’est-ce que le néant? L’esprit, comme la nature, en a horreur; il recule et se trouble devant cette sombre négation. » Ces objections n’ont rien d’embarrassant. Oui, l’astronomie et la physique, disons mieux, la science affirme que les atmosphères sont limitées à une faible distance autour de la surface solide ou liquide des corps célestes, et en particulier de la terre, et elle le prouve; car la science prouve tout ce qu’elle affirme. Elle le prouve d’abord par l’observation simple, directe, matérielle, si j’ose ainsi dire, de tous ceux, savants ou ignorants, qui ont gravi de hautes montagnes ou qui se sont élevés à l’aide d’aérostats jusqu’aux couches supérieures de l’atmosphère. Ils ont reconnu, à des signes qu’il ne leur était pas permis de révoquer en doute, qu’à mesure qu’on s’éloigne de terre l’air se raréfie; qu’à quelques kilomètres seulement il devient tellement rare, qu’on ne
respire plus, qu’on éprouve un intolérable malaise, qu’on sent et qu’on voit l’horreur de ce vide, de ce néant où la vie est impossible. La terrible catastrophe du Zénith, où Sivel et Crocé-Spinelli ont succombé, montre assez les dangers des explorations dans ces hautes régions. — « Mais, dira-t-on encore, ce n’est là qu’une présomption, l’effet de sensations dont rien ne nous autorise à tirer une conclusion absolue. Cela prouve qu’il y a plus d’air près de la surface du globe qu’à une certaine hauteur; cela ne démontre pas que plus haut encore l’air manque totalement. » — Sans doute; et aussi la science ne se contente-t-clle point, de cette preuve; elle en a d’autres tout à fait concluantes, tirées des propriétés mêmes de l’air, et qui ressortiront, je l’espère, avec évidence à l’examen que nous allons faire de ces propriétés1. Au surplus, je l’ai dit au début du chapitre premier, la science, en affirmant que l’atmosphère est limitée, bien que diverses raisons aient permis de regarder l’air comme indéfiniment diffusible, ne va pas jusqu’à prétendre qu’au delà l’espace est vide. Loin de là, elle incline à admettre, sous une forme et dans un sens différents, l’ancien axiome de l’école : Natura abhorret a viduo ; à ne plus regarder comme une fiction poétique ou une rêverie philosophique cette substance indéfinissable que les philosophes grecs avaient nommée æther, et qu’ils plaçaient au-dessus de notre atmosphère2. Mais c’est là un sujet sur lequel nous reviendrons un peu plus loin. Tenons-nous pour le moment dans des régions moins sublimes.
C’est par une concession aux habitudes du langage vulgaire que nous avons présenté d’abord la plupart des gaz, et notamment l’air atmosphérique, comme des substances impalpables, incolores, n’ affectant point les sens, et dépourvues en apparence des attributs de la matière. Nous avons démontré qu’en réalité ils participent aux plus essentiels de ces attributs, l’étendue et f impénétrabilité, et que, comme tous les corps terrestres, ils. sont soumis à l’action de la pesanteur, mais qu’ils doivent à la tendance constante de leurs molécules à s’écarter les unes des autres une fluidité, une expansibilité qui n’existent ni dans les solides ni dans les liquides. C’est en vertu de ces deux propriétés que l’air atmosphérique va se raréfiant à mesure qu’il s’éloigne de la terre. Cette raréfaction de l’air a créé de sérieux embarras aux physiciens qui ont entrepris de mesurer la hauteur de l’atmosphère, de déterminer la limite qui la sépare de ce qu’on est convenu d’appeler le vide.
« Pour connaître la hauteur à laquelle s’étend l’atmosphère, disent MM. Becquerel, il faudrait pouvoir calculer la densité de l’air à diverses hauteurs, abstraction faite des agitations accidentelles, et dans l’état moyen autour duquel oscillent
1 Voir la suite du présent chapitre, et les suivants.
2 J’ai cité plus haut ce passage d’Ovide :
Hœc super imposuit liquidum, etc.
Lucrèce dit aussi :
Ideo per rara foramina terrœ Partibus erumpens , primus se sustulit cellier Ignifer, et multos secum levis abstulit ignés.
« S’échappant parles rares fissures de la terre, l’éther enllammé s'éleva le premier, entraînant avec lui, grâce à sa légèreté, des quantités de feux. »