DEUXIÈME PARTIE
gens qui se mêlent de prédire le temps ne connaissent l’atmosphère. Que dirait-on cependant d’un médecin qui, même après avoir examiné, ausculté une personne et s’être mis au fait de ses antécédents et de ses habitudes, non content de donner un diagnostic général et approximatif de son état à venir, voudrait annoncer avec précision, année par année, mois par mois, jour par jour, les périodes de santé et de malaise, les maladies et les indispositions qui l’attendent? On le taxerait assurément de charlatanisme, ou tout au moins de témérité. Que dire donc de ces météorologistes improvisés qui, après avoir compulsé quelques registres d’observations, se font fort de prédire plusieurs années à l’avance, « avec une précision mathématique, » les variations du temps? — Mais n’anticipons point et soumettons rapidement au critérium de la logique scientifique les principaux systèmes de prédiction météorologique qui ont occupé de nos jours le public et le monde savant. — Il s’agit, bien entendu, de la prédiction à longue échéance. Quant à la prédiction à courte échéance, telle que l’ont entendue et pratiquée le commandant Maury à Washington, l’amiral Fitz-Roy à. Londres, M. Marié-Davy à Paris, elle présente un tout autre caractère, ne vise point à la prophétie, et ne se targue pas d’une infaillibilité absolue. J’y reviendrai tout à l’heure.
Je ne sais pourquoi la lune jouit, parmi les prophètes du temps et leurs innombrables adhérents, d’une confiance illimitée, tandis que le soleil, personnage astronomique bien autrement considérable, n’entre jamais pour rien dans leurs .combinaisons. On trouverait difficilement une personne sur cent qui, parlant de la pluie et du beau temps, ne fasse pas intervenir les quartiers de la lune dans ses commentaires et dans ses conjectures sur l’état de l’atmosphère. Il est universellement admis que chaque phase de l’évolution mensuelle de la lune doit être marquée par un changement de temps; et comme il est rare que le temps ne change pas au moins quatre fois dans un mois; comme ces changements coïncident parfois avec la phase nouvelle, et qu’à défaut d’une coïncidence exacte on se contente volontiers d’une coïncidence approximative, le fait doit, dans ces conditions, donner bien souvent raison à la théorie. Si l’on demande aux partisans de la lune de justifier cette théorie par quelque argument plus scientifique, ils ne manquent jamais d’invoquer l’exemple des mouvements diurnes de l’Océan. Mais à ce compte, les marées ayant lieu deux fois par jour, ne faudrait-il pas que le temps changeât aussi avec la même périodicité, et ces changements ne devraient-ils pas suivre exactement toutes les phases de la révolution lunaire? Nous avons vu précédemment que, d’après les calculs de Bouvard et de Laplace, l’influence de la lune sur les déplacements de l’air est tout à fait insignifiante et n’affecte point les couches inférieures. Arago, et après lui M. Delaunay et M. Faye, ont entrepris de faire justice, dans des notices spéciales, des préjugés qui régnent relativement à l’influence de notre satellite sur le temps. N’importe! le préjugé persiste, et les astrologues de la météorologie s’obstinent à prendre pour base de leurs pronostics les mouvements de la lune.
11 y a un certain nombre d’années, à un de ces moments où le besoin d’un système de prédictions météorologiques se fait généralement sentir, un journal de Paris fit connaître une méthode « tout empirique » ( cette fois au moins , on
PHÉNOMÈNES DE L’AIR
l’avouait telle), proposée, disait-on, par feu le maréchal Bugeaud , qui s’en était longtemps servi pour son propre compte, tant dans ses opérations militaires que dans ses entreprises agricoles, et ne l’avait trouvée que rarement en défaut. Cette méthode consistait dans la règle de probabilité assez bizarre que voici :
« Onze fois sur douze, le temps se comporte pendant toute la durée de la lune comme il s’est comporté au cinquième jour de cette lune, si, le sixième jour, le temps est resté le même qu’au cinquième; et neuf fois seulement sur douze, il se comporte comme au quatrième jour, si le sixième jour ressemble au quatrième. » Il est évident que, dans un très grand nombre de cas, c’est-à-dire toutes les fois que le sixième jour de la lune ne ressemblait ni au cinquième ni au quatrième, la règle était inapplicable, et que d’ailleurs l’appréciation de cette ressemblance était nécessairement arbitraire. Quant à justifier théoriquement cette règle, l’illustre maréchal n’avait jamais eu une telle prétention , et personne après lui ne s’avisa de l’entreprendre. Mais un honorable négociant du Havre , M. de Conninck, eut la curiosité de la mettre à l’épreuve, et la trouva exacte six mois sur dix. Pour les quatre autres mois, elle n’avait pu servir. Une méthode prophétique aussi timide et aussi restreinte ne pouvait avoir grand succès. Elle fut vite oubliée. La lune le fut aussi pour quelque temps. Un laborieux et patient astronome, Coulvier-Gravier, qui s’était voué pendant plus de cinquante ans à l’étude des étoiles fdantes, s’avisa de faire intervenir, sinon comme auteurs, du moins comme messagers certains ‘des perturbations atmosphériques ces enfants perdus de notre famille planétaire. Certes, l’idée était nouvelle, inattendue. Coulvier-Gravier passait pour un observateur sérieux; le gouvernement lui avait, dès 1851, accordé au palais du Luxembourg un local spécial d’où il pût contempler le ciel à son aise. Ses Rechreches sur les météores et sur les lois qui les régissent, publiées en 1859, furent lues avec intérêt par les savants et par les amis des sciences ; ses communications ultérieures à l’Institut furent écoutées attentivement. Après tout, se disaiton, il y a peut-être du bon dans cette théorie. Biot, en 1856, déclarait stériles toutes les recherches relatives aux lois météorologiques, parce que, disait- il, on prenait l’observation par en bas au lieu de la prendre par en haut. Ce reproche ne pouvait s’adresser à Coulvier-Gravier. Il est, au contraire, permis de trouver qu’il plaçait beaucoup trop haut le siège des perturbations atmosphériques, bien qu’il ne les fit pas remonter jusqu’à la lune.
Coulvier-Gravier divisait l’atmosphère en cinq zones ou couches, dont la plus élevée, et aussi la plus vaste, était, selon lui, celle où s’enflammaient les météores fdants. Il affirmait, en outre, que « les divers produits naissant dans l’air et en faisant partie, pondérables ou non , traversent en certains moments , et à partir des hauteurs les plus élevées de l’atmosphère jusqu’à la terre, toutes les tranches des diverses régions et des zones atmosphériques, de même que ces produits remontent ensuite de la terre vers le haut, pour reprendre la place qui leur est habituelle». Il ajoutait : « Une fois le fait bien acquis1, ce mouvement atteste combien est grande la force qui vient d’en haut et cause toutes les transformations
1 Mais encore faudrait-il qu’il le fût, et il est fort contestable.