DEUXIEME PARTIE
atmosphériques, pour se faire jour à travers tant de résistances accumulées les unes sur les autres, et qu’elle doit vaincre. »
Cette force, suivant lui, réside dans la zone des étoiles filantes, qu’il regarde comme toutes différentes des aérolithes. « C’est, dit-il, dans l’apparition des étoiles filantes, et principalement dans les diverses particularités qu’offre le parcours de leurs trajectoires, que se trouvent les signes de toutes les variations de l’atmosphère, donnant naissance, comme tout le monde le sait, aux divers produits météoriques, etc. »
Ainsi ce n’est pas seulement la lune que Coulvier-Gravier détrône au profit de ses étoiles filantes : c’est le soleil, le soleil lui-mème ! Ce n’est plus, comme tous les physiciens l’ont cru et démontré, la chaleur des rayons solaires qui est l’agent essentiel des changements météorologiques : c’est une force d’une puissance extraordinaire, qui traverse l’atmosphère de haut en bas, pour y engendrer les produits météoriques ; après quoi elle remonte prendre sa place dans l’empyrée, séjour des étoiles filantes. Coulvier-Gravier n’admet pas qu’il y ait rien de commun entre ces étoiles et les aérolithes. En cela du moins il fait preuve de logique; car il ne peut accorder aux premières qu’une masse extrêmement faible, au plus égale à celle des comètes, pour supposer qu’elles soient entraînées par les mouvements d’un air aussi raréfié que celui de sa « cinquième zone ». Il se présente bien encore quelques difficultés : par exemple, la hauteur des étoiles filantes, — hauteur qui dépasse de plusieurs kilomètres les limites assignées à notre enveloppe gazeuse par les évaluations les plus élevées, comme on l’a vu au chapitre précédent, et leur vitesse, hors de toute proportion avec celle des courants atmosphériques les plus rapides. Mais un prophète ne s’embarrasse pas pour si peu, et Coulvier-Gravier ne s’en croit pas moins fondé à déterminer, à partir du mois de mai, d’après l’inspection des trajectoires des étoiles filantes à cette époque, la constitution météorologique de l’année entière.
Revenons h la lune : c’est Matthieu (de la Drôme), mort en 1865, qui nous y ramène.
Rejeté à la fois dans l’exil et dans l’oisiveté par le coup d’Etat du 2 décembre, après avoir joué un certain rôle politique 1 , Matthieu (delà Drôme), un beau jour, s’improvisa météorologiste. Les théories sur lesquelles il a tenté d’étayer son système de prédictions montrent assez combien il était peu versé dans la physique et l’astronomie : ce qui n’ empêcha pas les journaux (non pas les journaux scientifiques toutefois) de le qualifier bénévolement de « savant astronome ». Ces théories sont exposées tout au long dans Y Annuaire et dans Y Almanach Matthieu, publiés par l’éditeur Plon. Car Matthieu (de la Drôme; n’a pas craint de mettre à profit la similitude de son nom avec celui du fameux Matthieu Lænsberg, et de faire concurrence aux Liégeois doubles et triples. Cette spéculation, sans doute lucrative, est peu conforme à la dignité de la science; et si elle a contribué à populariser les prophéties de Matthieu, elle n’a pu que les déconsidérer dans l’esprit des savants.
i II siégeait comme représentant du peuple à l’Assemblée législative.
PHÉNOMÈNES DE L’AIR
Le système de Matthieu (de la Drôme; n’est rien moins que nouveau. C’est la lune qui en fait tous les frais. Non que Matthieu refusât au soleil une certaine action sur les changements atmosphériques. Cette action, il la reconnaissait, mais il ne lui accordait qu’une influence secondaire. Tout dépendait pour lui des heures de jour ou de nuit auxquelles commencent, en chaque saison, les différentes phases de la lune. C’est là-dessus qu’il établissait ses deux lois empiriques de la consécutivité et de la corrélation horaires : lois dont l’application varie non seulement selon la saison, mais encore selon l’altitude et la latitude du lieu, sa constitution, etc. Or, en admettant même ces prétendues lois, on se demande comment Matthieu ( de la Drôme), qui n’avait consulté que les registres météorologiques de l’observatoire de Genève, c’est-à-dire d’une localité dont le climat est tout à fait exceptionnel, pouvait se croire autorisé à en appliquer les résultats à tout le littoral de la Méditerranée et de l’océan Atlantique.
Mais ce n’est là qu’une des moindres inconséquences de cette théorie, qui accuse, je le répète, une profonde ignorance des principes les plus essentiels de l’astronomie, de la physique et de la météorologie. Un astronome illustre, le Verrier, s’est donné la peine de la réfuter en plein Moniteur. Après lui MM. Guillemin, W. de Fonvielle et G. Barrai ont achevé de la réduire à sa juste valeur, et Matthieu (delà Drôme), ou plutôt sa doctrine, n’a pas aujourd’hui, dans le monde scientifique, un seul partisan sérieux. Je crois donc inutile d’entreprendre, après les savants que je viens de citer, la critique d’un système également condamné par la logique et par les faits eux-mêmes. Car, il ne faut pas l’oublier, si, à force d’accumuler les prédictions, Matthieu a vu parfois les événements lui donner raison, maintes fois aussi, et dans les circonstances les plus décisives, la pluie et le vent se sont fait un malin plaisir de lui fausser compagnie 1 : témoin les tempêtes de la fin d’octobre 1863, qu’il n’avait, point annoncées; et celle bien plus terrible des 2 et 3 décembre, qu’il avait prédite pour le 5 ou le 6. Matthieu (de la Drôme) était tellement étranger aux véritables causes des perturbations atmosphériques , qu’en plaçant la lune au premier rang de ces causes il invoquait l’autorité de Bouvard, dont les calculs ont précisément démontré le contraire de ce qu’affirmait Matthieu. Ce dernier ignorait également que les phases de la lune sont des périodes purement fictives, qui ne correspondent à aucun phénomène astronomique nettement défini, et que les astronomes ne continuent de faire figurer sur les calendriers que par une condescendance peut-être trop grande pour les habitudes du vulgaire. « Est-ce un juste châtiment de leurs idées fausses, demande M. AV. de Fonvielle, que d’avoir à se débattre contre un empirique qui s’exprime comme si les phases avaient une existence réelle? »
Matthieu étant mort, un autre prophète, qui se cachait modestement sous le pseudonyme de Nick, recueillit sa succession et se mit à envoyer très régulièrement aux journaux des prédictions que la plupart de ceux-ci ont régulièrement insérées, et que le public ignorant, les voyant imprimées, n’a point manqué d’ac-
1 Voir, dans la troisième année de F Annuaire scient/' fi// ue de M. Deliérain, l'excellente étude de M. W. de Fonvielle sur la Prévision rationnelle du temps.