‹ L'air et le monde aérienChapitre 117 sur 210 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

cueillir avec la même confiance qu’il accordait auparavant à celles de Matthieu : Uno avulso, non déficit aller.

Coulvier-Gravier est bien oublié aujourd’hui, et le public n’a jamais pris grand souci de sa doctrine, qui était trop compliquée; mais les ignorants et les naïfs font toujours grand cas des prédictions d’un M. Nick ou d’autres personnages mystérieux que personne n’a jamais vus, dont personne ne sait rien, sinon qu’ils passent pour les héritiers et les continuateurs de Matthieu (de la Drôme). La foi en la lune est restée entière : elle a résisté à tous les efforts des hommes de science. Les astronomes les plus éminents, et parmi eux ceux-là même qui jouissaient de la plus grande popularité, Arago et Babinet, le premier dans une des notices restées célèbres dont il enrichissait Y Annuaire du bureau des longitudes , le second dans ces causeries si ingénieuses et si originales qu’il jetait, pour ainsi dire, à tous les vents de la publicité, ont vainement essayé d’en faire justice. Après eux, Delaunay, le Verrier et M. Faye ont repris et poursuivi sans plus de succès la lutte contre cet indestructible préjugé.

La nouvelle méthode de précision, ou, pour mieux dire, d’observation des perturbations atmosphériques, a pourtant fourni à M. Faye un argument péremptoire, et qui suffirait à lui seul pour ruiner de fond en comble la croyance à l’action de la lune sur le beau et le mauvais temps, si le raisonnement et l’évidence des faits pouvaient quelque chose contre une croyance. On sait qu’un vaste système de communications télégraphiques est établi aujourd’hui entre les observatoires météorologiques de l’Europe et de l’Amérique. C’est de New- York, de Lisbonne, deValenlia sur l’Atlantique, de Palerme sur la Méditerranée, que nous arrivent chaque matin les nouvelles météorologiques et les pronostics du temps. Le public, — le même qui croit à la lune, — est particulièrement frappé de l’exactitude presque infaillible des avis donnés par le service météorologique du New-York-Herald. Ces avis expédiés par le télégraphe sous-marin, et publiés aussitôt à Paris par presque tous les journaux, font connaître trois ou quatre jours à l’avance les changements de temps que doivent amener, en Angleterre, en Norwège et sur nos côtes atlantiques, les tourbillons qui se forment sous l’équateur, dans la zone des tempêtes, et dont la trajectoire parabolique est calculée avec autant de précision que l’orbite d’une comète. Ces tourbillons mettent quatre à cinq jours à parvenir du golfe du Mexique aux côtes d’Angleterre et de France; après quoi, continuant leur marche, ils vont, avec une vitesse et une intensité, tantôt croissantes, tantôt décroissantes, selon la constitution météorologique actuelle, faire sentir leur action dans le nord ou le nord-est de l’Europe, en Suède et en Russie. Le temps change ainsi successivement sur tous les points du parcours du tourbillon, dans l’espace de huit à dix jours. Supposons maintenant que le changement se produise à Paris, par exemple, le jour, la veille ou le lendemain d’une nouvelle lune ou d’une pleine lune. La masse des gens qui veulent absolument croire à l’inlluence de cet astre trouveront dans cette coïncidence la confirmation de leur préjugé, sans réfléchir que si Je temps change ce jour-là à Paris, il a changé la veille ou l’avant-veille au Havre, et trois jours auparavant à Yalentia ; qu’il changera le surlendemain à Berlin et à Stockholm, et qu’ ainsi il devancera ou dépassera, selon le lieu, le quartier de la

PHENOMENES DE L’AIR

lune, témoin impassible et innocent d’un phénomène qui n’a rien de commun avec la position qu’elle occupe dans l’espace par rapport à la terre, ni avec la manière dont elle nous renvoie la lumière du soleil. En résumé, la formation, sous la zone équatoriale, des cyclones ou tourbillons qui nous amènent la pluie et le vent, et leur marche régulière à la surface de l’Océan et des continents, « sont la réfutation la plus complète et la plus péremptoire du préjugé lunaire. »

« Depuis qu’on s’est familiarisé, dit M. Faye1, avec les grands mouvements gyratoires qui parcourent nos deux hémisphères avec une vitesse supérieure, dans nos climats, à celle des trains express, on sait que ces cyclones naissent généralement dans les régions équatoriales, décrivent d’immenses trajectoires d’une régularité presque géométrique, et procurent, parleur passage, tous les changements de temps... La chaleur solaire en est la cause déterminante; la lune n’y est pour rien; elle n’est donc pour rien non plus dans les bourrasques, les pluies, les orages, etc., que les cyclones amènent partout avec eux, à toutes les phases de la lune indistinctement. » Hélas ! on a beau dire et beau faire, le préjugé persiste. M. Faye sait bien cela; il sait que ses démonstrations, pas plus que celles de ses devanciers, ne seront entendues, et que les gens n’en continueront ni plus ni moins de ressasser leurs éternelles redites sur les changements de temps par les changements de lune. Aussi finit-il par s’écrier, dans un accès de découragement bien excusable : « Les raisonnements, les faits même les mieux groupés ne servent à rien. C’est à croire que le seul moyen de faire disparaître ces préjugés, ce serait d’user de bonne heure d’autorité sur les jeunes esprits, et de faire réciter ou copier maintes et maintes fois dans les écoles, par tous les enfants, des phrases telles que celles-ci : « Il est ridicule de croire aux sorciers, au loup-garou, à la « lune rousse. Il n’est pas vrai que la nouvelle lune change le temps, que la pleine « lune mange les nuages, que la foudre tombe parfois en pierre, que le pivert « perce les arbres de part en part, que les trombes pompent jusqu’aux nues les « eaux des mers et des étangs, etc. etc. » Ce serait une sorte de catéchisme de ce qu’il ne faut pas croire. »

La croyance à l’influence lunaire forme, à la vérité, le fond de la science météorologique des personnes étrangères à la science; mais il s’y ajoute un certain nombre d’élements de même valeur empruntés à ce qu’on veut bien appeler la sagesse des nations. Ce sont des aphorismes mis, en général, sous forme de distiques où, contrairement au précepte de Boileau, la rime (et quelle rime!) commande, et la raison obéit, ou plutôt la raison est absente, car elle n’a rien à voir dans ces sortes d’élucubrations venues on ne sait d’où ni de qui. Le malheur est que de très graves personnages, des savants même très haut placés se sont faits les apologistes de ces dictons que l’ignorance populaire a érigés en une sorte de code météorologique. Ils ont cru y voir le résultat de l’expérience des siècles, l’expression d’une science purement empirique sans doute, mais qui à la longue a su grouper un certain nombre d’observations qu’elle s’est bornée à formuler sans chercher à les expliquer. C’est ainsi qu’en 1873, M. Germain ayant demandé à

1 Annuaire du Bureau des longitudes pour l’an 1 878. Notice sur la Météorologie cosmique.

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