‹ L'air et le monde aérienChapitre 118 sur 210 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

l’Académie des sciences ce qu’il fallait penser de l’influence que le préjugé vulgaire attribue au jour de la Saint-Médard ', M. Bertrand, secrétaire perpétuel de la docte compagnie, rappela que le savant météorologiste Bournet, de Lyon, recommandait de ne pas dédaigner les proverbes et dictons populaires, qui traduisaient, selon lui, les impressions produites sur l’esprit du peuple, — principalement du peuple des campagnes, — par une longue répétition de faits identiques ou analogues entre eux. Mais Elie de Beaumont, de son côté, fit remarquer qu’on ne devait pas oublier non plus ce qu’avait dit Poinsot, de ces prétendues lois qui reposent sur des dates marquées par des noms de saints. « Le proverbe de la Saint-Médard remonte probablement, disait Poinsot , à une époque bien antérieure à l’établissement du calendrier grégorien. Or dans ce calendrier on a supprimé les fêtes de douze saints, ce qui a avancé de douze jours celles des autres saints. Le jour de Saint- Médard est maintenant le B juin; c’était, dans l’ancien calendrier, le 20, jour voisin du solstice d’été; il y a donc lieu de croire que le proverbe s’appliquait primitivement au solstice d’éte, et nullement à saint Médavd. Ce n’est pas à dire pour cela qu’il fût beaucoup plus rationnel; mais au moins s’appliquait-il à un phénomène astronomique qui marque le commencement d’une saison, et alors il était du moins conforme à la vieille croyance aux présages favorables ou défavorables. 11 signifiait simplement qu’on augurait mal d’un été qui commence par du mauvais temps. Quant à saint Barnabé, à qui le même préjugé attribue le pouvoir de conjurer la funeste influence de saint Médard, sa fête tombe maintenant au 11 juin, c’est-à-dire le surlendemain; elle était autrefois le 22, c’est-à-dire le jour même où l’été commence réellement. Il était donc naturel que l’on considérât "le rétablissement du beau temps ce jour-là comme un présage heureux qui effaçait le présage fâcheux de l’avant-veille.

Le préjugé relatif à la canicule remonte probablement plus loin encore que celui de la Saint-Médard. Il se rattache à l’astronomie des anciens et à leur croyance à l’action bonne ou mauvaise des constellations. Le mot canicule ( caniculus , petit chien) désigne proprement une étoile de première grandeur que les anciens appelaient Sirius, et qui fait partie de la constellation du Grand-Chien. 11 y a plus de trois mille ans, le lever héliaque de cette étoile 2 avait lieu dans les premiers jours de juillet, et annonçait, par conséquent, la période des plus grandes chaleurs, période pendant laquelle sévissent certaines maladies. Au lieu de rapporter ces maladies à l’élévation de la température, qui en est la cause directe ou indirecte, l’ignorance et la superstition populaires les attribuaient à l’influence malfaisante de l’étoile Sirius, et tant qu’ils apercevaient le matin cette étoile à l’horizon, ils n’étaient pas tranquilles. C’était alors que les chiens devenaient enragés, que les

1 On connaît le dicton rimé :

Quand il pleut à la Saint-Médard ,

Il pleut quarante jours plus tard.

2 Les anciens astronomes appelaient héliaque (de liélios,. soleil) le lever d’une étoile à l’horizon lorsque cette étoile, après avoir été en conjonction avec le soleil, et par conséquent invisible, parce que leclat du soleil empêchait de l’apercevoir, se levait assez têt avant cet astre pour être visible à l’orient dans le crépuscule du matin.

PHÉNOMÈNES DE L’AIR

bestiaux étaient frappés par les épizooties, que les hommes mouraient de la fièvre. Une fois Sirius disparu, on respirait plus à l’aise, bien que très souvent la chaleur ne fût pas moins intense.

De nos jours encore les almanachs font commencer les jours caniculaires du 24 juillet au 26 août, bien que, par l’effet du phénomène connu sous le nom de précession des équinoxes, c’est-à-dire par le mouvement d’oscillation de l’axe terrestre, qui fait rétrograder lentement vers l’Orient, d’année en année, les points équinoxiaux de la surface du globe, la période pendant laquelle Sirius se lève et se couche avec le soleil commence maintenant quand les « jours caniculaires » marqués sur les almanachs sont passés. Si l’on voulait passer ainsi en revue tous les aphorismes et toutes les croyances populaires relatives aux phénomènes météorologiques, on n’y trouverait pas autre chose que des erreurs traditionnelles nées de l’ignorance et de la superstition.

Essayons maintenant de résumer l’état actuel des études sur la prévision du temps, au point de vue scientifique. Une communication fort intéressante faite, il y a peu d’années, à l’Institution royale de la Grande-Bretagne, retraçait assez bien le tableau des progrès de la partie météorologique qui s’occupe de ces questions. Ce travail, dû à M. Scott, donne une idée exacte de la manière dont on envisageait ces études en Angleterre, où l’on s’en est occupé avec la plus vive sollicitude. Il semble qu’on voie se multiplier les protestations contre l’assertion d’Arago, qui disait : « Jamais, quels que puissent être les progrès de la science, les savants de bonne foi et soucieux de leur réputation ne se hasarderont à prédire le temps1. » Aussi ne s’agit-il plus aujourd’hui, pour les savants, de prédire les changements de temps, mais simplement de les constater à leur origine, et d’en suivre la marche et les modifications, soit par l’observation directe, soit par le calcul. C’est là l’objet des travaux dont nous avons parlé plus haut, et qui s’exécutent journellement dans des stations météorologiques établies sur divers points du globe, et entre lesquelles le télégraphe permet un échange continuel et régulier de communications.

Pour répandre promptement dans tout le pays les renseignements relatifs aux saisons et à l’influence que le temps peut avoir sur les récoltes, on avait proposé il y a quelques années, en Angleterre, d’organiser un système d’avertissements télégraphiques qui aurait permis de publier des bulletins météorologiques. Le commandant Maury, mort en 1873, était à la tête de ce mouvement.

On sait quels services rend aujourd’hui, — plutôt, il est vrai, aux marins qu’aux agriculteurs, — la télégraphie météorologique, et quels malheurs a pu prévenir le service télégraphique organisé pour avertir de la marche des tempêtes; le nom de l’amiral Fitz-Roy restera attaché à cette précieuse institution, qui fonctionne actuellement dans tous les pays de l’Europe. Le bulletin quotidien lithographié que publie l’Observatoire de Paris a été imité par le Bureau météorologique de Londres et par quelques autres nations. Il paraît même aujourd’hui un Bulletin international qui entretient entre les divers observatoires des relations constantes et une communauté de travaux des plus favorables au progrès de la science.

1 Annuaire du Bureau des longitudes pour 1846, p. 376.

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