TROISIÈME PARTIE
tout instant contre ces causes, toujours et partout présentes, de destruction; ce qui, notons-le en passant, justifierait la définition que Bichat a donnée de la vie: « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort, » et confirmerait même jusqu’à un certain point dans son principe, sinon dans ses applications, la célèbre théorie nosologique de feu Raspail.
11 est probable, d’ailleurs, que la plupart des mouches et des moucherons vivent en grande partie des corpuscules de nature animale et végétale tenus en suspension dans l’atmosphère, bien qu’ils empruntent souvent aussi leur nourriture, soit aux plantes, soit à des animaux beaucoup plus forts qu’eux; car dans le monde des insectes, au contraire de ce qu’on voit communément, c’est plutôt le plus petit qui vit aux dépens du plus grand que le plus grand aux dépens du plus petit. À la classe des insectes appartiennent en grande partie ces légions de parasites qui s’attachent aux animaux de toute espèce pour vivre de leur substance. C’est un préjugé fort répandu parmi le peuple, qu’il y a imprudence- à débarrasser trop tôt les enfants de la vermine qui presque toujours les envahit à un certain âge. Je serais presque tenté de voir dans ce préjugé une sorte de résignation instinctive à la loi du parasitisme qui semble peser sur la nature entière. Le fait est que les plus petits animaux y sont soumis comme les plus grands; la mouche, le puceron, les moindres insectes ont leurs parasites, et il y a lieu de croire que ces parasites, déjà imperceptibles, sont eux-mêmes les victimes d’autres parasites tellement petits, que nos meilleurs instruments ne nous permettent pas de les apercevoir.
Les parasites ne forment point un ordre distinct dans la série entomologique. Un grand nombre ne sont même pas des insectes, mais des annélides. Quelquesuns sont des larves, qui plus tard auront des ailes et une existence plus honorable. Plusieurs enfin appartenaient jadis à l’ordre des aptères (à privatif, et TrTspdv , aile), c’est-à-dire des insectes sans ailes, que les naturalistes modernes ont supprimés, et dont ils ont distribué les membres, disjecta membra, dans les deux ordres des diptères (insectes à deux ailes) et des hémiptères (insectes à demiailes).
Les autres ordres aujourd’hui reconnus sont ceux des hyménoptères (ailes membraneuses), des ném aptères (ailes à nervures), des coléoptères (ailes à étuis), des orthoptères (ailes droites) et des lépidoptères (ailes écailleuses).
On voit que, suivant cette classification, tous les insectes complets sont censés avoir des ailes, bien que beaucoup en soient absolument dépourvus. Il ne m’appartient point de discuter les motifs, très sérieux sans doute, qui ont décidé les entomologistes à ranger la punaise et le pou (sauf votre respect) parmi les insectes à demi-ailes (hémiptères), et la puce parmi les insectes à deux ailes (diptères). Heureusement ces affreuses bêtes ne peuvent avoir rien de commun avec le monde aérien, et nous sommes dispensés de nous en occuper.
Ce n’est pas qu’il ne faille, pour étudier de près les insectes, même ailés, réprimer certaines répugnances dont peu de personnes sont exemptes. J’avoue que, quant à moi, les insectes m’inspirent une aversion invincible. Les plus incontestablement beaux, ceux que la nature a parés des teintes les plus splendides, des reflets les plus brillants, trouvent à peine grâce devant cette antipathie involontaire.
LE MONDE AERIEN
Je les regarde, je les admire; mais je ne les'touche pas volontiers. Cela tient, je crois, à ce qu’ils sont trop loin de nous sous le rapport de l’organisation, et plus encore à ce que presque tous sont réellement pour nous des ennemis. Ceux qui ne nous attaquent pas personnellement nous incommodent par leur contact, par leur bourdonnement, ou s’en prennent aux produits de nos cultures, dévorent nos moissons, nos plantations, nos bois. Il en est qui vivent d’immondices, de chair morte; ceux-là peuvent avoir leur utilité dans les contrées sauvages où, sans eux, sans leurs puissants collaborateurs, les corbeaux et les vautours, rien ne s’opposerait à l’infection de l’air par les cadavres et les charognes abandonnés au hasard dans les champs, dans les bois et sur les chemins. Mais ces insectes, à raison même de leur rôle, de leur genre de vie, n’en sont que plus dégoûtants, et nous qui savons sans eux enterrer nos morts, nettoyer nos routes et nos rues, nous avons bien le droit de les repousser.
Reste le petit nombre de ce qu’on peut appeler les insectes industriels, tels que la cochenille et le ver à soie. Je n’en veux point médire. Il faut avouer cependant que s’il y a quelque chose d’admirable, c’est que des choses aussi belles que la couleur de pourpre et la soie nous viennent de si vilaines bêtes1.
Je sais bien qu’aux yeux du naturaliste la laideur ou la beauté d’un animal ou d’une plante est chose très secondaire, et dont il a peu de souci. Que lui importent le plus ou moins d’élégance des formes, la vivacité ou l’agencement des couleurs? Ce qui le captive avant tout, c’est la structure et le jeu des organes, l’harmonie des fonctions. Il se passionnera pour des recherches anatomiques à instituer ou à compléter, pour une lacune à combler dans la série des genres ou des espèces; et sous l’empire de ces préoccupations il sera capable d’oublier, pour quelque insecte réputé à bon droit immonde ou malfaisant, les plus graves intérêts.
Le savant Latreille, — celui qu’on a nommé le prince de l’entomologie française, — arrêté à Bordeaux en 1793, jeté en prison et près de subir devant le tribunal révolutionnaire un jugement qui, selon toute probabilité, devait être un arrêt de mort, — Latreille aperçoit un jour dans son cachot une nécrobie à collier roux, un petit coléoptère qui, comme son nom l’indique, ne se nourrit que de cadavres. Aussitôt l’entomologiste oublie tout, jusqu’à l’échafaud, pour ne plus songer qu’à sa trouvaille.
Il en parle avec enthousiasme au médecin des prisons, et le prie de remettre de sa part ce précieux échantillon « à quelqu’un qui soit digne de l’apprécier ». Le médecin porte l’insecte à Bory de Saint-Vincent. Celui-ci, en apprenant le danger de Latreille, met ses amis en campagne et parvient à obtenir du proconsul Tallien l’élargissement de son confrère. Un autre que Latreille eût écrasé l’innocente bête, qui fut pour lui un instrument de salut, et dont il ne parlait plus, dans la suite, qu’avec reconnaissance. « Cet insecte m’est bien cher, dit-il dans son grand ouvrage Généra crustaceorum et insectorum; car dans ces temps malheureux où la France gémissait, accablée de toutes les calamités à la fois, avec l’aide amicale de Bory
1 Certains bombyx, ceux de l’ailante, du ricin et du chêne, sont de fort beaux papillons; mais leurs chenilles, qui font la soie, sont toutes laides... comme des chenilles.